Jour trois, les bergers.


Avec les bergers, on commencera par Caïn et Abel : les deux premiers fils du monde chrétien. Quand vint l'âge de gagner leur vie - puisque cueillir les fruits du seigneur leur était désormais interdit -, l'un choisit d'être agriculteur, l'autre berger. La scène fondatrice se situe au moment où les frères présentent leur offrande à Dieu qui n'a pas un regard pour celle de Caïn mais entoure Abel de toute son affection. L'un propose des fruits - encore, quel idiot ! -, l'autre un agneau qui vient de naître. L'agneau demande à être sacrifié, cela Abel l'a compris. Dieu veut une hostie. Il l'aura. Avec elle, il obtiendra aussi la mort d'Abel, assassiné par Caïn qui jure l'avoir perdu de vue parce qu'un berger, naturellement, ça transhume.

Le meurtre révélé, c'est une malédiction qui s'abat sur ceux qui ont choisi une vie sédentaire, les paysans patients, qui calculent et qui comptent, qui sont jaloux du succès des autres et qui demain, créeront des villes où abriter leur sécurité et leurs avoirs. Le nomade, cette fois-là, a les faveurs de Dieu. Il préférera toujours les pèlerins. Il fera venir Abraham d'Our coloniser les terres autour du Jourdain. Durant des siècles, Dieu n'aura d'yeux que pour les chemineaux. Car ce sont eux qui veillent : ce sont des gardiens, ils sont aux aguets, ils ne veulent laisser s'égarer aucune brebis, ce sont les vigiles des Évangiles.

L'histoire de la pierre, celle avec quoi bâtir des églises viendra plus tard. Il faudra passer alors par un autre berger, David, qui tua Goliath d'un coup de fronde et lui trancha la tête. C'est lui, David, insiste-t-on, qui fonda Jérusalem, une ville, la première. Cette persistance mythologique en dit beaucoup sur la modernité, la nation ou la frontière. Le roi David amène la politique dans la Bible. Il est l'homme de l'urbanisation, celui qui change le statut social d'un peuple, c'est un roi qui en contredit un autre.

Les bergers de la crèche auront, eux, affaire à l'agneau de Dieu. La double nature de Jésus, fils de l'Homme et fils de Dieu, rencontre aussi la symbolique jumelée de l'agneau et du berger. Jésus est les deux à la fois. Avant sa naissance, on sait déjà qu'il est voué au sacrifice (à l'hostie, donc) : les prophètes, petits et grands, l'ont fait savoir de longue date. Mais c'est lui qui s'instaure en pasteur. En naissant entouré de bergers, il restaure, en quelque sorte, la tradition. Jésus sera essentiellement nomade. Il pérégrinera longtemps, suivi de disciples et de foules. Les villes lui répugnent, comme les changeurs d'argent et les marchands du Temple. Et c'est une ville qui le fera mourir.

En même temps, lorsque les bergers surgissent dans la crèche, effrayés par le tohu-bohu de la naissance du Messie et appelés par l'Ange, on sent bien que leur statut, dans la Bible, a changé. Ce ne sont plus des héros, des conquérants, des meneurs d'hommes, mais tout juste des gens du commun, la vox populi par laquelle il faudra que l'information passe. Leur mission à ce moment, c'est, effectivement, du gardiennage et de la surveillance. Car il ne faut pas oublier que Hérode veille. Leur rencontre avec les Mages aura un goût de lutte des classes.

Le berger, alors, serait-il celui-là même dont Hannah Harendt parlera quelques siècles plus tard, une avant-garde des peuples, un habitant de l'exode ? Le berger, un jour, se remettra à cheminer, il quittera ville, pays et nation, il fera diaspora. Le Juif errant a commencé à marcher dans le désert.