Jour dix-huit, l'Empire romain


L'opposition irakienne se réunissait ces jours derniers à Londres. Divisés, les opposants au régime de Saddam Hussein trouveront-ils un moyen de se rassembler autour d'un financement américain et d'une éventuelle promesse de partage du pouvoir après l'éviction du maître de Bagdad? L'Amérique, sûre de son bon droit, veut comme elle le répète à l'envi, mettre fin à l'axe du mal, symbolisé par le terrorisme de pays tels que l'Afghanistan, l'Irak et la Corée du Nord. On a beaucoup glosé sur la croisade américaine, avec des référents qui remontent au Moyen âge et cette volonté de pureté qui jetait sur les routes de pauvres hères au nom de la défense de la chrétienté.

Mais s'il s'agissait plus de défense de l'empire que d'une croisade ? Si les Etats-Unis d'Amérique étaient en train de nous refaire le coup de l'empire romain… Aujourd'hui comme à l'époque, les maîtres changeaient souvent à Rome. Avec la mort de Jules-César, Octave-Auguste devint le maître de nombreux pays en Europe, en Asie et en Afrique. Pour maintenir son propre pouvoir en place, Hérode devait s'acclimater au maître de Rome, il cherchait à le séduire, à acheter sa faveur par de l'argent ou un appui militaire, afin de se maintenir sur le trône de Juda, contre le gré du peuple.

Après l'imposition de la "pax americana" en Afghanistan, l'intensification des préparatifs de guerre contre l'Irak conforte l'idée de la re-création d'un « empire mondial » de style romain. Non plus à travers les visées directement impérialistes des prédécesseurs (Vietnam, Grenade, Panama …) mais avec l'idée d'une guerre qui pousse à éliminer les extrêmes de l'intérieur autant que les voix discordantes de l'extérieur.

Washington rêve d'une victoire sur Bagdad comme Rome sur sa rivale Carthage. C'est avec la prise de Carthage et la conquête de la Gaulle par Jules César, que l'empire romain affirma son apogée. Aujourd'hui que l'Empire américain n'a plus de rival capable de s'opposer à lui à armes égales, il peut faire le ménage à sa périphérie. Que cette périphérie soit essentiellement rurale, analphabète et dogmatique avec le régime taliban ou qu'elle relève d'un islam laïque, rappel de l'âge d'or de la civilisation arabo-musulmane entre les VIIIe et XIIIe siècles. Même si Bagdad, associée aux plus grandes réalisations culturelles et techniques de l'époque, n'est plus aujourd'hui que l'ombre de ce qui fut la capitale prospère de la dynastie abbasside.

Les empires craignent rien moins que les rébellions qui se déroulent à leur périphérie. Les Romains redoutaient déjà que la porosité de leurs frontières ne facilite la pénétration des "barbares". Barbares, clandestins, illégaux… Dès 49 après J-C, la chasse aux juifs fut codifiée (édit et décret de Claude). On poursuivait déjà pour délit de "sale gueule" comme on le fait pour les "barbus" aux Etats-Unis ou tous ceux qui ont le désavantage de ressembler à un tchétchène à Moscou. La chute des tours le 11 septembre 2001 a fait ressentir chez les Américains ce sentiment de vulnérabilité extrême auquel ils étaient peu habitués. Quelqu'un leur voulait donc du mal? L'ennemi est à l'intérieur, caché en "père tranquille" ou étudiant studieux. Aujourd'hui plusieurs milliers d'immigrants du Moyen-Orient sont toujours gardés au secret aux Etats-Unis, le plus souvent pour de simples infractions aux lois d'immigration.

Les Romains redoutaient autant les ennemis de l'intérieur — juifs et plus tard chrétiens — que les ennemis de l'extérieur, ainsi que l'ont montré les troubles Juifs, en Galilée, contre les Romains (à partir de 66). Deux mille ans plus tard, l'attitude américaine relève du "complexe de Masada", allusion à cette forteresse à proximité de la Mer Morte, tellement emblématique de l'histoire d'Israël. On raconte que les zélotes (les patriotes juifs qui prônaient l'action violente pour défendre la loi et l'indépendance nationale) s'y réfugièrent après la prise de Jérusalem par les Romains et la destruction du temple. Oussama ben Laden est un peu ce que « Masada » fut pour l'Empire romain: une épine dans le pied de l'empire.

Quand les réfugiés cherchent à se rapprocher du centre de l'empire, le centre se protège. Quand Valery d'Estaing se penche sur l'avenir de l'Europe, il veille à ne pas trop déplacer le centre à l'Est. La Turquie ne se résume pas au Bosphore et elle est davantage musulmane que chrétienne. Restons donc entre blancs et assimilés, éloignons les "barbares". Et si Bruxelles ou Washington craignaient avant tout de perdre les privilèges que leur donne le statut d'empire ?