Jour dix-sept, sur Bethléem


Sous le blocus israélien, Bethléem se prépare à affronter un autre Noël de privations. Néanmoins, Bethléem, "La Maison du Pain" — en hébreu "Bet Lehem", en arabe "Beyt Lahm" — porte un nom qui a priori suggère la prospérité. Le mot arabe "lahm", qui vient de la même racine que l'hébreu " lehem ", désigne en arabe classique la viande (le glissement sémantique de "pain" à "viande" a son parallèle en français, où "viande" signifiait initialement "nourriture" en général).

L'armée israélienne est donc de nouveau déployée autour de l'Eglise de la Nativité, empêchant les vendeurs de kitsch religieux en plâtre et de Pères Noël gonflables de profiter de la manne des fêtes. Officiellement, il s'agit de contrôler cette ville dans laquelle il semblerait qu'ont été organisés certains des attentats récents commis en Israël. Mais Bethléem a toujours connu la manipulation idéologique du passé, à commencer par l'historicisation de la Nativité. D'après deux des Évangiles (Matthieu et Luc), Bethléem aurait été le lieu de naissance du Christ. Il s'agissait en fait d'un effort conscient, "idéologique", de la part des évangélistes, de s'appuyer sur l'autorité des Prophètes. Le prophète Michée (Michée 5:2) avait, en effet, annoncé que Bethléem, appelé aussi Ephratah, serait l'endroit où naîtrait le futur roi rédempteur d'Israël. Mais Bethléem avait été le décor d'autres vaudevilles mystiques, notamment de l'idylle de Booz et de Ruth (Booz, le généreux vieillard agriculteur, celui dont Hugo nous dit que "sa gerbe n'était point avare ni haineuse"), ainsi que le lieu de naissance de David, que les évangélistes allaient allègrement présenter pour un ancêtre de Jésus. C'est à Bethléem que David fut oint roi d'Israël par le prophète Samuel.

Après l'essor du christianisme, Saint Jérôme allait fonder une colonie monastique près de cette bourgade modeste. C'est là qu'il s'attela, avec l'aide de certains rabbins locaux anonymes, à la lourde tâche de traduction de l'Ancien Testament en latin — ce qu'on allait appeler la Vulgate, la "version commune", du latin " vulgare ", répandre — et qui allait devenir, avec le Nouveau Testament traduit du grec, la version canonique de la Bible. La Basilique de la Nativité fut bâtie par Constantin, au IVe siècle. C'est sur cette basilique que Tancrède, envoyé par Godefroi de Bouillon, planta sa bannière, après la prise de Jérusalem. Baudouin Ier y fut sacré roi en l'an 1101.

À partir du XIXe siècle, l'Empire Ottoman déclinant permit à grand nombre de congrégations religieuses chrétiennes de s'y installer. Aujourd'hui encore, l'église de la Nativité constitue le point névralgique de la ville, avec, en dessous de sa nef, la grotte dans laquelle, d'après la tradition, naquit Jésus.

La vente de crèches et de santons constitue la principale activité économique de la ville. Autrement, avec à peine 30 000 habitants, dont les chrétiens forment la moitié, Bethléem d'aujourd'hui est restée une agglomération économiquement insignifiante, soutenue par le tourisme et par les contributions financières de toutes les communautés et dénominations chrétiennes du monde. En 1973, une université y a été créée, où l'enseignement est donné en arabe et en anglais.

Depuis son arrivée dans les territoires palestiniens, en 1994, Yasser Arafat a participé tous les ans à la messe de Noël dans la basilique de Bethléem, avant que cela lui soit interdit par les autorités israéliennes en 2001. Arafat, dont la femme est une chrétienne, cherche, bien entendu, à montrer sa solidarité avec la minorité chrétienne palestinienne. Dans une audience accordée jeudi passé au Président israélien Moshe Katzav, le pape Jean-Paul II a demandé à l'Etat d'Israël de mettre fin à l'occupation de Bethléem pour la durée des fêtes de Noël. Pourtant, malgré l'appel du Pape, le chef de l'armée israélienne Moshe Yaalon a déjà annoncé que l'armée ne se retirerait pas de Bethléem pendant la saison de Noël. Pour la ville, qui avait accueilli pendant les célébrations de l'an 2000, un million de touristes et pélerins, c'est une catastrophe économique. Pour Arafat, c'est une publicité gratuite. Pour le reste du monde, c'est l'indifférence. Mais Jésus est né dans l'indifférence et la pauvreté.