Jour seize, Marie


Il est difficile de parler longtemps de l’Avent sans évoquer à un moment ou à un autre la figure de Marie, la maman du petit Jésus, fils de Joseph, l’obscur charpentier de Nazareth, que l’on retrouve sous nos sapins de Noël. Joseph, le père nourricier et tellement effacé qu’on en finit presque par oublier qu’il faisait lui aussi partie de la famille ; Jésus, cet enfant né dans la paille d’une étable et qui a à ce point mal tourné qu’il est mort sur la croix d’infamie, mais que la postérité connaît mieux sous le nom du Christ (c’est-à-dire, en grec ancien : « celui qui a reçu l’onction du Seigneur ») ; Marie, cette humble femme de Judée dont la sainte Eglise catholique, une et apostolique, a fait au fil des siècles la « Mère de dieu », « la nouvelle Eve », « la mère de l’Eglise et de tous les hommes », « la co-rédemptrice du genre humain ».

Marie, autour de laquelle la ferveur populaire s’est développée rapidement dès les premiers siècles du christianisme, au point que Rome lui a consacré deux dogmes et qu’elle occupe depuis longtemps une place éminente dans la spiritualité chrétienne, du moins catholique et orthodoxe. En effet, les protestants sont moins sensibles à la beauté charismatique de la mère de Dieu : ils lui savent bien sûr gré d’avoir porté l’enfant dans son ventre, mais ils lui refusent la moindre dévotion particulière et préfèrent réaffirmer l’unicité du rôle du Christ dans la rédemption de l’humanité.

Marie demeure souvent le dernier lien avec l’Eglise institutionnelle pour nombre de croyants qui ne fréquentent pas (ou plus) les lieux de culte, ne tiennent aucun compte des propos du pape et ignorent complètement l’enseignement ecclésial, mais dédicacent encore leurs prières à son intercession particulière « parce qu’elle a eu un enfant pour lequel et à cause duquel elle a souffert.
Donc, elle peut mieux que quiconque là-haut nous comprendre. Ne serait-ce aussi que parce qu’elle est une femme… ».

Marie est donc cette femme admirable et toute dévouée à son fils dont l’évocation peut constituer un véritable réconfort pour nombre de croyants en détresse ou en recherche, mais dont le culte largement diffusé dans le monde chrétien véhicule également une vision souvent éculée de la femme et de la société ; Marie dont l’image a souvent été instrumentalisée tant par ce que l’Eglise romaine compte de plus moralement traditionnel et de socialement conservateur (le véritable dévot marial qu’est Jean-Paul II faisant ici notable exception dans la mesure où il est à la fois moralement conservateur et socialement progressiste), que par ce que le monde politique occidental ou latino-américain peut présenter de plus de droitier et de plus fascisant. Bref, comme Janus, Marie présente deux visages et, à l’instar de la langue d’Esope, son culte peut décidément être la meilleure comme la pire des choses…