Jour douze, et voilà Joseph


Or vint le jour de Joseph. Voici certainement le personnage des évangiles — cité seulement une quinzaine de fois par l’ensemble des évangélistes, disparaissant assez rapidement du cours de l’histoire — qui a acquis une des notoriétés populaires les plus extraordinaires. Matthieu, le plus prolixe, est le seul à nous apprendre qu' il est charpentier. Il qualifie par là le rôle matériel que la chrétienté veut faire porter à Joseph. Joseph est à la fois le lien à la tradition et à la matière.

Lien à la tradition par son lignage : le Christ est fils de Joseph de la Maison de David. Luc et Matthieu en donnent l’arbre généalogique depuis Abraham. En ceci, le Christ se rapporte au judaïsme et se fait intégrer par ses pairs. « N’est-ce pas ici Jésus, le fils de Joseph, duquel nous connaissons le père et la mère ? » (Jean 6 :42) . La rupture avec le judaïsme et les rites séculaires est synchrone avec la disparition de Joseph du récit.

Joseph, c’est le lien à la tradition par le bon sens. N’eût été l’affaire de Marie, il aurait pu être un commerçant poujadiste lecteur de canard sportif. Mais la question de la virginité de Marie reste pour lui un fameux camouflet. On le dit juste, il ne répudie pas Marie. Il est en rupture avec la tradition sociale, il s’affirme. Il pose là le geste grand, progressiste, qui lui donne toute sa légitimité d’homme adulte et libre, tellement réduit par simplification épinaléenne.

Certaines citations de Matthieu lui laissent présager une vie familiale plus respectueuse de sa qualité d’homme profondément amoureux : « Il ne connut pas sa femme avant qu’elle n’eût enfanté son fils premier-né » (Mat 1 :25), quid d’après ? et par ailleurs on lui suppose d’autres enfants (Mat 13 :55).

La pirouette de la virginité de Marie et la disparition de Joseph est l’expression même de l’orientation platonicienne de la religion chrétienne. Marie et le Christ prennent l’aiguillage de l’esprit en quel ils seront transformés. C’est ce scandale contre l’amour transformé en dogme qui affaiblit la crédibilité de la croyance. Joseph n’est utilisé que comme outil de religiosité afin de connecter les fidèles à des faits matériels concrets.

Joseph canonisé et catholique devient le lien au réel et à la matière. Il se mute alors en hospitalier. Saint Joseph devient le nom le plus commun donné aux hospitalités sur les chemins de pèlerinage. Mais aussi aux hôpitaux, aux réfectoires et auberges dans les abbayes. Enfin aux Etats-Unis, Saint Joseph, dans son rôle de médiateur au réel, défend par le biais d’une fondation, structurée comme une association de consommateurs, les catholiques face aux abus du droit canonique de l’église.

Ha ! « Bon St Joseph » comme disent les Ardennais qui s’en sentent si proches, comme ton rôle arrangea bien les docteurs de l’église.