Jour onze, an 1 après J-C


Le siège de l’Eglise étant à Rome, les Chrétiens utilisaient le calendrier solaire romain d’une durée de 365 jours. Mais Jésus était un Juif et vivait selon le calendrier lunaire juif qui ne comptait que 354 jours. Les grands événements de la vie de Jésus étaient fixés par rapport à la lune, alors que la vie quotidienne était réglée par le soleil. Les deux calendriers dérivaient l’un par rapport à l’autre et il était bien difficile de prévoir une fête à venir. Pâques était ainsi une fête mouvante, aussi tous les cent ans environ un moine était chargé de calculer les dates de Pâques pour le siècle suivant.

Dionysus Exiguus fut l’un de ces moines. Après avoir réalisé quelques calculs, il établit que l’année en cours était la 525e année depuis la naissance de Jésus. Dionysus décida que l’année de naissance du Christ devait évidemment être la première année de notre ère. Il fixa la naissance de Jésus au 25 décembre précédent mais fit commencer son calendrier le 1er janvier suivant, conformément au calendrier romain. L’année suivant devint l’an 2 après J.C. et la suivante l’an 3 après J.C., et ainsi de suite, ce système remplaçant les deux autres alors en usage.

Un système de datation partait de la fondation de Rome et l’autre partait de la date d’accession au trône de l’empereur Dioclétien. Pour le moine chrétien, la naissance du Sauveur était un événement autrement plus important que la fondation d’une ville que les Vandales et les Goths avaient saccagée à plusieurs reprises ou que le début du règne d’un empereur qui avait un malheureux penchant pour des animaux dont le menu préféré était des chrétiens.

Dionysus se trompe sur la date de la naissance du Christ. Toutes les sources s’accordent pour faire fuir Marie et Joseph devant les menaces d’Hérode. Or celui-ci mourut en 3 avant J.C. Aujourd’hui, la plupart des érudits sont convaincus que la naissance du Christ doit être datée en 4 avant J.C. Mais une erreur de 4 ans est sans conséquence si tout le monde est d’accord pour commettre la même faute, ce que nous avons fait.

Mais il y a un autre problème avec le calendrier de Dionysus : il n’y avait pas d’année zéro. En 525, tous les Occidentaux utilisaient les chiffres romains et il n’y avait pas de zéro dans ce système.

L’absence d’année zéro commença à poser problème deux siècles plus tard. En 731, Bède, un moine du Nord de l’Angleterre, recalcula les tables élaborées par Dionysus pour Pâques. Pour Bède, lui aussi ignorant du zéro, l’année qui précédait l’an 1 après J.C. était l’an 1 avant J.C. il n’y avait pas d’année zéro. On notait les années avant J.C. comme des nombres négatifs. Bède comptait : …, -,3, -,2, - 1, 1, 2, 3, … Zéro, dont la juste place est entre – 1 et 1, n’apparaissait pas. Ce qui entraîna tout le monde dans une confusion durable.

En 1996, un article du Washington Post sur le calendrier montrait aux lecteurs ce qu’il fallait penser de la controverse sur le début du millénaire – et mentionnait que Jésus étant né en 4 avant J.C., l’année 1996 était la 2000e depuis sa naissance.

Cela semblait juste : 1996 – (- 4 ) = 2000. Mais c’était faux. Cela ne faisait réellement que 1999 ans. Parce qu’il n’y a pas d’année zéro.

Prenons maintenant un enfant né la première seconde du premier jour de la première année : le 1er janvier de l’an 1 après J.C. En l’an 2 il aurait 1 an, en 3 il aurait 2 ans, et ainsi de suite ; en 99 il aurait 98 ans et en 100 il aurait 99 ans. Imaginez maintenant que cet enfant s’appelle Siècle. Le Siècle n’a que 99 ans en 100, et ne célèbre son centième anniversaire qu’en 101. Le deuxièmes siècle commence donc en 101. De même le troisième siècle commence en 201, et le vingtième siècle en 1901. Cela signifie que le vingt et unième siècle — et troisième millénaire — commence en 2001.

La première heure du jour commence à 0 seconde après minuit ; la deuxième heure à 1 heure et la troisième heure à 2 heures. Bien que nous comptions avec les ordinaux (premier, deuxième, troisième), nous notons l’heure avec les cardinaux (0, 1, 2). Nous avons tous assimilé cette manière de penser.

Lorsqu’un bébé a passé son douzième mois, nous disons tous qu’il a un an, il a couvert ses douze premiers mois de vie. Si le bébé atteint un an à la fin de son douzième mois, ne sommes-nous pas fondés à dire qu’il avait zéro an jusque là ? Bien sûr, nous disons plutôt que le bébé a six semaines ou neuf mois — une astuce pour contourner le fait que le bébé a zéro an.

Dionysus ne connaissait pas le zéro, aussi commença-t-il son calendrier par l’an 1, tout comme l’Antiquité l’avait fait pour les siens.


Extrait de « Zéro. La biographie d’une idée dangereuse. » de Charles Seife, JC Lattès, 2002