Hier, nous disions cela : que l'hospitalité et
l'hostilité avaient partie liée. Nous avons égaré
ces mots en route, en passant par le grec ou le francique. Nous les retrouvons
maintenant, retour sur l'accueil de l'étranger.
Revenons donc à cet "hostes" qui, lorsqu’il
redevient "hostis", signifie aussi "armée ennemie",
ce qu’on verra bien un peu plus tard, quand viendra l’ost germanique
et conquérante, l’armée qui fermait le ban. Ces armées
d’étrangers (à propos d’étranger, nous noterons
qu’il s’agit là aussi d’un vieux verbe qui signifiait
"éloigner d’un lieu", s’agissant essentiellement
d’animaux, il y eut ainsi des basses-cours et des cochons qui s’étrangèrent
ou furent étrangés) ne sont pas pour rien dans l’établissement
d’une hôtellerie ad hoc. Ainsi, le mot auberge provient très
directement de la structure militaire : un lieu où protéger une
armée, "hari bergan", d’où a dérivé
bien sûr l’hébergement.
Pour passer d’un "host" finalement belliqueux
à un "hosp" naturellement bienveillant, on aura besoin d’un
tiers. On ira le chercher dans le sanskrit "patih" qui signifie "maître"
et qui donnera en grec posis et en latin potere. On voit ici que l’on
parle de pouvoir. De fait, c’est cet "hostis" contracté
avec la racine "pot", qui donnera naissance à des mots qui
indiquent la faculté d’accueillir : toute cette famille qui, de
l’hôtellerie à l’hospitalisation, va fonder le secteur
Horeca et la sécurité sociale. Car c’est quelque chose de
remarquable de s’apercevoir que de l’exposition de valeurs ont dérivé
des mots inscrits en dur. Ce sont des murs dont on a désormais besoin
pour se faire hospitalier : hôtel, hôpital, hospice, tout cela est
architecture, construction, structure. Paraphrasant quelqu’un de connu,
nous dirions alors : l’hospitalité, il y a des maisons pour cela.
C’est dans des maisons, en effet, que nous recevons
nos hôtes. C’est là, également que nous retenions
nos otages. Car il n’y a pas loin de hôte à otage. Dans tous
les cas, il s’agit d’un étranger. Dans le cas du mot hôte
; c’est d’abord l’inconnu que l’on reçoit ou
celui que l’on est lorsque l’on est reçu (une belle histoire
circule à ce propos : lorsque nos anciens recevaient un hôte et
afin que leurs survivants se souviennent, ils échangeaient un morceau
de poterie qui valait visa. La descendance pouvait ainsi identifier leurs hôtes
futurs et s’en faire reconnaître, cela dura parfois générations
après générations).
Le mot otage, quant à lui, figure la personne qui
volontairement vient résider chez vous et que vous accueillez amicalement
en garantie d’un accord à respecter, d’un traité à
passer, d’une vente à signer… On vit des marchands, par exemple,
qui envoyèrent leurs fils en otages à leurs créditeurs.
Il y a donc de quoi s’imaginer que la police des frontières qui
pratique pourtant fort peu la sémantique ait passé sans peine
de l’hôte à l’otage.
Les mots du refuge disent assez aujourd’hui comment
s’est brisé le fil de l’hospitalité : on dit par exemple,
en langue moderne, "centre de rétention", "zone d’attente"
ou "centres fermés". Il y eut des moments, au Moyen âge
où l’on parla plus élégamment de "sauvetés"
: des villes ouvertes, au statut particulier et reconnu, où tous les
minoritaires, les bannis et les réprouvés étaient accueillis
et protégés, pourvu qu’ils n’aient pas de sang sur
les mains.
C’est là que les damnés de la terre
demandaient asile, ce beau mot dont on dirait qu’il a fini, lui aussi,
entre quatre murs capitonnés.