Morvan Lebesque
Il se souvint que l'Armée du Salut lança à ce moment une grande opération baptisée "Avez-vous votre clochard de Noël", un appel aux dons, un macaron au revers du veston, quelque chose d'anticipatif sur des campagnes que nous connaissons bien. Aussi écrivit-il une lettre ouverte à l'Abbé Pierre. Il y disait ceci, notamment : "C'est un homme qui a failli mourir de froid dans la rue qui vous le dit : Soyez dur. Soyez impitoyable pour toutes les pitiés béates et satisfaites. On apprend beaucoup de choses dans la rue, en hiver. On apprend que les gens charitables sont comme les chats : ils ne se frottent à vous que pour se caresser". Il avait raison, Lebesque, mais aujourd'hui personne n'a plus besoin de caresser personne : les systèmes sociaux se chargent tout seuls du poil. C'est pourquoi à Calais, par exemple, des gens dorment dans des bunkers. C'est pourquoi les gares belges refusent d'ouvrir la nuit. C'est pourquoi l'on fracture la porte d' un magasin pour trouver de la chaleur. Nous avons désindividualisé les pitiés béates et satisfaites. Nous croyons avoir appris. Mais nous n'arrivons toujours pas à être cela : durs, impitoyables.
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