Notre rangée, la dernière, la plus récente,
continue d'accueillir des gens inconnus. Je les fréquente
maintenant en bons voisins. Il y a là une dame italienne,
elle aurait 36 ans; un monsieur, Joseph, dont le patronyme se termine
par un "g" et puis je l'ai dit, plus loin à gauche,
un vieil homme de gauche. Dans la mort, c'est comme dans la rue,
on ne choisit pas le voisinage. Mais on se salue, on a toujours
un regard pour l'un et pour l'autre, ce n'est pas qu'on se surveille,
mais on aime bien savoir qui est là. On dit ça : "le
cimetière n'est qu'une fleur", on parle de ces premiers
jours de novembre, lorsque tout le monde déambule avec ses
arbrisseaux. Le cimetière est devenu aussi patrimonial, c'est-à-dire
culturel. Des histoires se racontent là, les tombes ne sont
pas muettes, et l'on va aujourd'hui aux concessions comme en voyage
organisé. Il y a du social dans les cimetières, de
la lutte des classes, de l'art populaire, presque de la marche du
monde. Aussi bien croise-t-on aujourd'hui le recueillement et le
tourisme, dans les allées des morts. Commémorer la
mémoire, voilà ce que nous faisons désormais.
Il y aurait de quoi dire sur ces collisions entre le cultuel et
le culturel. Dernière demeure l'énigme.
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