Les hommes sont déchirés par quatre années
de guerre, et le ciel a des couleurs pauvres. Ici, le Danube a froid,
la terre essuie les saletés.
Je pousse vers Belgrade : toujours persuadé que c'est en
apprenant ses habitants que je connaîtrai le fleuve, j'ai
voulu rencontrer la population de cette capitale que l'eau traverse,
mais qu'elle imprègne peu. J'ai trouvé des hommes
tout occupés à fuir la précarité qui
les regarde comme un corbeau, d'autres hommes empoignés par
la seule volonté de survivre, et d'autres hommes encore qui
ne se consacrent qu'à s'enrichir. Les mystères du
Danube sont ici oubliés depuis longtemps, et je laisse Belgrade
à ses amertumes.
Partout, les hommes de ce pays ont insulté la beauté,
les secrets du vieux fleuve, ils ont jeté des poussières
noires dans l'eau qui passe, puis ils demandent que le Danube entraîne
la tristesse et la peur, très loin. Peut-être un élément
naturel pourra-t-il m'éclairer, me rassurer.
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L'arc des Carpates se dresse comme un barrage : les Portes de
Fer. J'entre dans la Roumanie, le chaos d'un pays qui cherche une
route entre deux mondes : celui de l'illusion et celui de la réalité.
L'eau descend, l'eau coule, puis elle passe : le Delta, cette vaste
étendue derrière nulle part, où le fleuve donne
son dernier souffle. C'est l'hiver d'un ciel blanc, la terre et
les hommes tremblent. Je suis parti à la recherche des habitants
qui vivent aux confins d'une Europe qui n'a plus grand-chose d'européen.
Dans la mer, Noire, le Danube jette ses tristesses, les poussières
de charbon, les mélancolies de violons, l'histoire des hommes
et des années, avec une puissance terrible et douce. Le fleuve
garde son mystère, je le regarde encore, et je rentre.
En Slavonie, à Belgrade, aux Portes de Fer, dans le Delta,
ici et là comme ailleurs, personne ne sait, personne ne peut
me dire ce que le Danube sait.
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