Les nouvelles frontières de l'intime

Le Prince Philippe portait la blouse verte de Georges Clooney dans Urgences et parlait avec émotion de la naissance de sa fille quand soudain, entre l'évocation du premier bain de la petite princesse et une réflexion attendrie sur la beauté de son prénom, il eut cette phrase inattendue : " Comme dit Saint Augustin, c'est une nouvelle liberté qui vient au monde ". Il n'y a pas si longtemps une telle citation n'aurait rien eu d'extraordinaire. Augustin, citoyen romain du Nord de l'Afrique au tout début du 5e siècle, grande figure de la chrétienté, a été l'un des auteurs les plus lus de toute l'histoire occidentale. Et si la sémillante présentatrice du journal télévisé n'a pas eu, et n'aura sans doute pas avant longtemps, la singulière idée de le citer, ce n'est pas qu'Augustin n'est plus lu. La Cité de Dieu vient de reparaître en Pléiade et Les Confessions en poche dans la splendide traduction qu'Arnauld d'Andilly en a donné en 1649. Augustin a donc toujours des lecteurs.
Mais des lecteurs qui gardent pour eux leurs lecture de chevet comme des secrets d'alcôve et ne les citent plus sur la place publique.
Je me souviens d'un homme politique avec qui, loin de mon micro et de ses adversaires, je bavardais dans l'attente d'un débat électoral. Ancien médecin sans frontière devenu ministre, il racontait sur le ton de la confidence sa lecture de Musil dans les déserts d'Afrique orientale. Moment de méditation après l'action et de retrouvaille de soi, partagé avec peu et sûrement pas en public. Il ne cita pas l'Homme sans qualité dans le débat, seulement les chiffres qui s'imposaient. La littérature aurait paru déplacée. De même cette restauratrice, assez amoureuse d'Henry Miller pour avoir appelé son restaurant Big Sur, ne parlait de sa passion pour Don Quichotte qu'autour du dernier verre de thé à la menthe, tard après la fermeture, et comme d'un secret personnel, qu'elle ne pouvait confier qu'à quelques intimes sous peine de perdre tout le bonheur qu'il lui avait apporté.
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