Evoquant les Balkans, François Géré, directeur d'un centre d'études stratégiques, écrivait récemment que désormais nos armées ne se battent plus pour faire la guerre mais pour l'empêcher : " prévenir son éruption (prévention), bloquer son déroulement (interdiction) et, finalement, favoriser le développement des conditions du rétablissement d'un état de paix durable (consolidation) ". Et plus la guerre devient illégitime à nos yeux, plus nous sommes attentifs à la terreur, à la douleur, à la souffrance de ceux qui la vivent et plus l'image montre sa violence barbare, plus nos récits insistent sur son atrocité. C'est vrai du cinéma, c'est vrai aussi du travail des historiens. Ainsi Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker qui travaillent à l'Historial de la grande guerre de Péronne, viennent de publier un livre au titre significatif : 14-18, retrouver la Guerre. Toute la première partie du livre est consacrée à la violence. Celle du combat bien sûr : l'assaut, l'affrontement brutal, l'abandon des blessés agonisant sur les barbelés entre les lignes. Celle que subissent les prisonniers de guerre, parqués dans des camps, humiliés et affamés.
Celle qui s'exerce sur les populations civiles, déportées, condamnées au travail obligatoire, contraintes de participer à l'effort de guerre de leurs ennemis ou servant de boucliers humains. La liste est longue des exactions, des viols, des mutilations, des destructions. Ici l'historien délaisse les questions de stratégie et de politique. Il se met à l'écoute des êtres, lit leur courrier, étudie leurs rations alimentaires, observe leurs réactions physiques à la peur, mesure les dommages psychologiques de la vie prolongée dans ces conditions extrêmes, tente de comprendre les réactions de cruauté, les douleurs de l'éloignement familial, les deuils. C'est une histoire proche des gens qui tente de raconter la guerre telle qu'elle est vécue concrètement par ceux qui s'y trouvent plongés. Un autre historien, Victor Davis Hanson, étudiant les guerres de la Grèce antique, fait porter armes et cuirasses à ses étudiants pour expérimenter au plus près les contraintes physiques du combat. Olivier Chaline consacre à "la violence vécue " les 200 premières pages de son superbe livre sur La bataille de la Montagne blanche à Prague en 1620.
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