Il connaît la Belgique, la France aussi. Je crois qu'il évoque ses vacances ou le rituel voyage en Europe des jeunes étudiants américains. Mais il parle soudain du 6 juin 1944 et surgissent dans les couloirs du MFA les sables normands, Omaha Beach, la pointe du Hoc, les bunkers du mur de l'Atlantique indissociables depuis mon enfance de cette mer du nord que j'aime venteuse, grise et couverte. Ému, je tente de lui dire ma gratitude, il répond simplement " It had to be done " et parle des garde-côtes qui amenaient les soldats à terre puis retournaient en chercher d'autres jusqu'à ce qu' ils se fassent faucher par les mitrailleuses allemandes. " Je dirais que dans le réel ça n'était pas autre chose que six, huit cents, peut-être mille mètres d'intestins sur la plage : c'est la première chose. Et des couilles, des culs, des yeux, des côtes, et tout ça écrabouillé. Plus aucune apparence humaine. Des têtes à la hauteur du cou, les cheveux à la place du cou : la tête écrabouillée, vraiment complètement écrabouillée. On ne peut pas montrer ça, les gens partiraient ". Là, c'est Samuel Fuller qui, en 1980, parle de son film The Big Red One dans Les Cahiers du Cinéma.
Parce qu'il était aussi à Omaha Beach ce 6 juin 1944, il n'a pas voulu d'un film où John Wayne jouerait une fois de plus les héros au grand cœur. Il a donné le rôle principal à un Lee Marvin, aussi froid et méthodique que la mort, qui de l'Afrique du Nord à la Sicile et d'Omaha à la libération d'Auschwitz, traverse la guerre avec quatre fantassins de l'apocalypse. Stéphane Audran joue le rôle d'une résistante belge surnommée la Wallonne, qui manie le rasoir sans état d'âme. Nous sommes déjà très loin du Jour le plus long tourné par Zanuck dix-huit ans plus tôt. Et très loin encore du débarquement filmé dix-huit ans plus tard avec une violence inouïe par Spielberg dans Saving private Ryan.
Ces trois films illustrent le changement progressif de notre regard sur la guerre. Alors que le but de la guerre était de l'emporter par l'usage du maximum de violence, les opinions publiques exigent aujourd'hui qu'elles soient menées avec le moins de morts et de destructions possible. Les termes de frappe chirurgicale ou de guerre propre, même s'ils sont illusoires, témoignent de cette volonté de limiter la violence.
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