Parmi les milliers de blessés, il n'y eut pas de survivant. L'Angleterre reçut Kitchener en triomphe. Il incarnait la victoire de la civilisation sur la barbarie. Toute affaire cessante, Conrad écrivit Au cœur des ténèbres. C'est l'un des plus beaux textes jamais écrits contre le colonialisme. Tout est là, dans la simple histoire du marin Marlow qui, comme Stanley avait remonté le fleuve pour trouver Livingstone, partait chercher en amont un homme appelé Kurtz chargé de collecter de l'ivoire. Il le trouvait exerçant sur les indigènes un pouvoir absolu et absolument criminel, fait de terreur et de fascination, symbole du pouvoir sans limite qu'exerçait Léopold sur ce royaume, comme d'ailleurs l'ensemble des empires européens sur les pays qu'ils saignaient et dont ils exterminaient les habitants. Au bas de son rapport, Kurtz avait griffonné : " Exterminez toutes ces brutes ! " Longtemps intrigué par l'origine de cette phrase, l'écrivain suédois Sven Lindqvist découvrit dans les journaux et les écrits de l'époque, que c'était le slogan commun de l'aventure impériale au 19e siècle. La théorie darwinienne des races justifiait tous les génocides.
Conrad fut l'un des rares à bondir hors du rang des assassins. Bien avant que Léopold II ne devînt la cible des journaux anglais et américains et des pamphlets de Mark Twain et de Conan Doyle, il avait décrit, sans exagération aucune, la sauvagerie de l'impérialisme et Coppola s'en souvint quand il s'inspira du Cœur des Ténèbres pour faire d' Apocalypse now le grand film critique de la guerre au Vietnam. Nous fûmes nombreux alors à découvrir le livre que nos professeurs auraient dû nous faire lire plutôt que La Chatte de Colette et Le grand Meaulnes d'Alain Fournier. Personne sans doute ne voulait savoir. Année après année, la presse diffusait les nouvelles des nouvelles tragédies de l'Afrique et nous ne voulions pas entendre la voix de celui qui avait dit le premier et de manière définitive de quelle blessure profonde notre manque d'humanité était responsable.
Mais la mémoire revient peut-être. En 1897, un an avant que Conrad n'écrivît Le Cœur des Ténèbres, on donna à voir au visiteurs de l'Exposition coloniale un village africain dans lequel faisaient semblant de vivre ses habitants emmenés spécialement par bateau et dont plusieurs évidemment moururent.
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