" J'ai perdu mon identité d'artiste et d'être humain et je suis devenue l'affreuse petite Jap de John. Les gens disent que je suis laide, que mes seins pendent, que je suis petite. Et ils se demandent ce que John peut bien me trouver. Je n'avais jamais compris jusque là à quel point c'est un problème d'être une femme ". A New York comme au Japon, elle avait dû se battre davantage que les hommes pour être reconnue. Elle découvrait qu'avec Lennon tout était à refaire. Elle ne pouvait pas savoir qu'un jour Chapman assassinerait Lennon, pour le séparer d'elle et le rendre à la légende des Beatles, sifflant d'une balle la fin de l'expérience. Si à 30 km au nord de Tokyo, le John Lennon Museum de Saitama rend compte du rôle de Lennon dans l'art contemporain des années 70, pour le reste du monde, John n'est plus que le héros disparu d'un groupe de rock mythique des années 60. Et Yoko est restée, dans la mémoire collective, l'ombre maléfique qui accompagnait Lennon pendant les enregistrements de " Let it be ".
Le grand public ignore que les bed-in d'Amsterdam et de Montréal, les posters " War is over ", les chansons du Plastic Ono Band, " Amaze " son labyrinthe de plexyglas ou " Play it by trust " le jeu d'échecs dont toutes les pièces sont blanches, forment ensemble une œuvre riche et cohérente, qui puise à la tradition japonaise, au minimalisme, à l'art de la performance et au détournement des médias pour poser sur le monde un regard plus féminin. Yoko est entrée seule dans les musées d'art contemporain. Si je la revoyais aujourd'hui j'aimerais lui demander si c'est pour elle, et pour les femmes, une victoire ou une défaite. Mais ce jour de canicule, dans l'appartement encore presque vide du Dakota, la question ne se posait pas et " Mona Yoko " souriait. En guise d'au revoir, elle m'offrit un exemplaire de " Grapefruit " : " J'ai écrit ce livre à New York et comme beaucoup de choses que j'ai faites, il n'a pas simplement été critiqué parce que c'était l'œuvre d'une femme, mais parce qu'il était vraiment féminin.
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