On pouvait y lire des phrases comme " Ne croyez pas que le salut du pays dépende des succès du nazisme. Un ordre social criminel ne saurait donner une victoire à l'Allemagne ". Ou encore " Liberté de parole, liberté de croyance, protection des citoyens contre l'arbitraire des Etats dictatoriaux criminels, telles sont les bases nécessaires de l'Europe nouvelle ". C'était le cinquième des six tracts de la Rose blanche. Sophie était de ceux qui l'avaient rédigé. Elle fut arrêtée pendant la diffusion du sixième. Et guillotinée.
Les étudiants de la Rose blanche étaient catholiques. Ils lisaient les livres interdits parmi lesquels "Le soulier de satin" de Claudel, les romans de Bernanos et de Léon Bloy, "L'avenir du christianisme" de Jacques Maritain. Ils dénoncèrent dès 1942 le massacre de trois cents mille Juifs polonais. Ils proposaient de juger les chefs nazis après guerre. Ils défendaient une démocratie pluraliste où les athées vivraient à côté des croyants. Ils rêvaient d'une Europe fédérale. Chacun de leurs textes est empreint de culture, de pensée, de noblesse. Les lire et les relire est un enchantement.
À force de voir et de revoir dans les bandes d'actualités des années trente des millions d'Allemands crier Heil, nous avons fini par croire que toute l'Allemagne était nazie. Nous n'avons peut-être pas oublié les militants communistes. Nous avons pas tout à fait oublié Schulze Boysen et son réseau de militaires et de hauts fonctionnaires qui donna tous les plans de l'offensive allemande à l'armée rouge. Nous n'avons sans doute pas oublié les cent trente mille opposants allemands tués par les nazis et les centaines de milliers d'autres emprisonnés ou déportés dans les camps. Mais fascinés par la figure du mal, nous les avons perdus de vue. Ils sont cités dans les discours mais ils ne figurent pas dans l'image. Avec cette tragique conséquence que nous pensons à eux comme des victimes quand ils sont ces vainqueurs qui transmirent à la République la culture et les valeurs allemandes qu'Hitler, grâce à eux, échoua à détruire.
Ce soir, en serrant la main de Franz J. Müller, je lui ai dit " Merci " car l'entendre parler allemand de cet air chantant et doux avait quelque chose de magique. Il semblait tombé du ciel.
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