Définir l'ennemi : les médias de la haine
Pour que se déroule un génocide d'une ampleur, d'une efficacité et d'une cruauté telles que celui qui a frappé les Tutsi du Rwanda, pays catholique à 92%, il a fallu que les masses hutu, appelées à agir en première ligne dans les massacres, soit préparées psychologiquement au rôle qu'on attendait d'eux. La réaction extrémiste incarnant la logique génocidaire prit à la fois une forme brutale fondée sur la propagande raciste et une forme plus subtile visant à désintégrer l'opposition intérieure. C'est dans ce contexte que fut créé en mai 1990 le périodique Kangura, financé par l'Akazu, chargé de diffuser la bonne parole raciste. C'est dans le même contexte que fut lancée en avril/juillet 1993 la radio " libre " des Mille Collines, RTLM, sous d'un extrémiste écarté de l'Office rwandais d'information pour cause d'incitation au pogrom. Le Président Habyarimana en était toutefois l'actionnaire majoritaire. La célébrité de la RTLM vient du rôle déterminant qu'elle a joué dans les massacres. La "radio qui tue", tel fut d'ailleurs son surnom, fut la voix du génocide.
Non sans raison, Jean-Pierre Chrétien a insisté sur le rôle de ces médias de la haine dans la préparation du génocide. La mise à plat des différents aspects de l'argumentaire développé par cette propagande permet de dégager quatre grandes lignes :
1) La diabolisation globale des Tutsi identifiés comme biologiquement étrangers (ils sont de race hamitique) ou inférieurs (ce sont des cafards ou inyenzi),
2) La nécessité impérative pour les Hutu de constituer un bloc homogène, garantissant l'avenir du " peuple majoritaire ", fondement de la logique ethniste du Hutu power,
3) La priorité de l'identification ethnique (les Bantous contre les envahisseurs Ethiopiens),
4) La légitimation de la violence absolue par l'autodéfense (le Eux ou Nous qui justifie l'idée de génocide préventif).
Le point d'orgue de cette "chronique d'un génocide annoncé" est sans nul doute l'appel au génocide du vice-président du MRND pour la préfecture de Gisenyi, Léon Mugesera, le 22 novembre 1992.
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