Comme l'écrivait Stig Dagerman, la bourse passera toujours avant la vie.
C'est que, l'on me dira, les ouvriers morts hier n'étaient pas vraiment des ouvriers morts de chez Arcelor. Les gens occupés à réparer les conduites de gaz, à Cockerill, étaient des intérimaires. De restructurations en licenciements, les usines n'ont plus assez de personnel pour effectuer elles-mêmes les travaux d'entretien et de maintenance de l'outil. La sous-traitance est devenue une manière, parmi d'autres, de réduire les frais. On voit qu'ici, cependant, le mot d'intérimaire est bien mal porté. Un intérimaire, c'est, d'ordinaire, celui qui remplace un titulaire, qui pallie une absence momentanée. Dans le mot "intérimaire" existe l'idée du temporaire, de l'éphémère ou du ponctuel. L'intérimaire, à Cockerill, se substitue, lui, littéralement. L'intérimaire est un sous-traité. Il travaille sur des machines dont il ne connaît pas l'artisanat. Il n'a pas la mémoire de la vanne ou du boulon. Il n'a pas l'histoire de l'usine. Il est en dehors du quotidien et n'a comme ressort que l'exception. Cela finit par tuer. On sous-traite sans doute, on maltraite surtout. Quelle importance, les cimetières et les agences pour l'emploi sont pleins des gens remplaçables.
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