En une vingtaine d'années, il en photographia plus d'une centaine. Il abandonna la photo en 1880, l'année même du mariage d'Alice Liddell, fille d'un de ses collègues d'Oxford, pour qui, quinze ans plus tôt, il avait inventé l'histoire merveilleuse et immortelle qui n'a cessé d'éblouir depuis chacune et chacun d'entre nous. D'Alice, il a réalisé des portraits magnifiques dont le plus célèbre est intitulé " La petite mendiante ". Elle y pose, épaules et jambes nues, dans une robe en haillons. Sur certaines des images de Carroll, les enfants sont déguisés, comme Grace Weld, en petit chaperon rouge, ou en chemise de nuit, ou encore simplement nues.

Notre enfance
Le nu, on s'en doute, n'était pas mieux vu dans l'Angleterre puritaine de l'époque victorienne qui découvrit en 1885 la scandaleuse ampleur de la prostitution enfantine, que dans celle d'aujourd'hui bouleversée par les affaires de crimes pédosexuels. La question traverse les époques. Pourtant les photos de Lewis Carroll comme celles de Tierney Gearon ne sont pas pédophiles.

Contrairement aux inacceptables photos qui montrent des enfants réellement abusés, ces images respectent les enfants. Elles tentent avec patience de saisir leur être au monde dans toutes ses dimensions. Rien évidemment ne peut nous empêcher de les regarder comme des " photos de charme " mais rien ne nous y conduit sinon l'éventuelle perversité de notre propre regard. Ni les images de Carroll, ni celles de Gearon qui, un siècle plus tard et avec un regard de mère, reprend son questionnement sur le mystère enchanté de l'enfance, n'incitent au crime. Les unes et les autres remplissent consciencieusement leur travail d'œuvre d'art qui est d'explorer aussi loin que possible les vérités de la nature humaine. Leurs images sont troublantes mais c'est par leur caractère troublant qu'elles contribuent au débat de société. Elles ne font pas des enfants les objets de nos désirs d'adultes, elles nous tendent le miroir de notre enfance perdue.
MG.

In "Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut l'an 01", de Michel Gheude, éditions De la démocratie, 2002.
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