La jouissance de l'impunité produit un accroissement
immense de la liberté de mal faire : le soldat en uniforme
ou le tyran en majesté peuvent enfin faire à autrui
ce qu'autrui n'a pas les moyens de leur faire. Comme les assassiner
en toute impunité. Elle rend invisible leur crime à
leurs propres yeux, ils l'appellent "mission sacrée
de nettoyage". En revanche, le pauvre est comme coupable d'avance.
D'ailleurs, la pauvreté trouve son ultime version intime
dans une potentielle mise en accusation sans contenu : la "
punité ". Alors que le corps du puissant politique -
coupable de crimes absolus tant ils sont productifs en quantité
et qualité négative de souffrances et de morts -,
si bien traité dans une prison démocratique, reste
longtemps imprégné de cette atmosphère d'impunité
liée à l'exercice du pouvoir, que le temps transforme
en un dessin du menton, redressé, en signe de morgue.
L'impunité produit une accentuation vertigineuse des inégalités
ordinaires. Exemple en France actuellement, on saisit au collet
un fumeur de joint, on arrête sans sommation un historien
italien rangé après une jeunesse rebelle pour le livrer
aux geôles rétrogrades qui
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l'attendent, et on relâche un vieux prisonnier ancien
haut cadre de l'État, vieux barbon gaillard, sans regrets
ni remords pour toutes ces vies qu'il a aidé à exterminer.
Le rêve de justice est un rêve poignant qui ne relève
pas que de l'éthique, mais s'ancre tout au fond dans la nécessité
de survivre. L'injustice faite à autrui, son fait même,
ouvre un possible qui peut aussi s'abattre sur moi, risque dont
je peux me garantir soit en enfonçant plus encore la victime
dans sa différence d'avec moi, soit en la défendant
comme je voudrais que l'on me défende à sa place,
et non pas comme je le ferais moi-même. Car c'est l'intérêt
pour la survie, elle même mise en péril par l'injustice
commise à autrui, qui fonde l'urgence du droit. La blessure
qu'ouvre chez les témoins - et pas seulement les victimes
- le spectacle d'impunité des grands criminels puissants
politiques, n'est pas qu'une affaire de morale humanitaire, car
elle fait naître l'utopie nécessaire de l'idée
de justice. Un monde où le voleur de yaourt est saisi au
collet pendant que le faiseur de génocide voit le tapis rouge
se dérouler sous ses pieds n'est pas habitable.
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