Nous en sommes à la deuxième guerre de Tchétchénie. Et ici il faut être attentif à notre propre présent : contrairement à ce qui devrait se passer dans un modèle classique - où l'oubli d'un crime précède et est annulé par sa dénonciation - ici, c'est exactement l'inverse qui s'est produit. Ce que tous les assassins politiques vont noter plus vite que les chercheurs en sciences sociales : la première guerre de Tchétchénie fut accompagnée en France de mouvements de protestations et de manifestations où tout fut dit des crimes contre les civils et du calvaire de la population tchétchène. Et puis la seconde guerre, pire que l'autre puisqu'elle est la seconde, semble devoir être re-oubliée, après qu'elle ait été connue et dénoncée : voir l'article de Anne Nivat dans Ouest France du 6 Juin 2002. Il n'y a pas ici qu'un "effet 11 septembre" : il y a l'inachèvement qui sert de fin, il y a la répétition qui assourdit tout, qui use tout. Le second siège de la présidence palestinienne de la part de Sharon connaît cette espèce de fortune, ou de prime, donnée à la brutalité lorsqu'elle se répète : une sorte de gomme, d'innocence retrouvée.
"Nettoyer" un territoire de ses "terroristes" cachés dans la population -ou d'une partie de cette population définie comme devant être nettoyée, quel que soit le critère de cette définition- est, au Vietnam, en Algérie, au Soudan ou au Kosovo, en Palestine ou en Tchécthénie, une entreprise qui met toujours face à face une armée, ses avions, ses chars, sa logistique, ses bataillons de durs et autres milices spéciales et des gens issus d'une population civile désarmée et terrorisée. Les guerres de nettoyage sont nécessairement toujours de sales guerres à cause de cette inégalité qui sert de lit au crime. À cause aussi de la haine que l'on développe pour les innocents que l'on assassine en toute impunité.
Le souvenir d'une petite scène : un petit garçon de 6 ans, appelé Binbin, voit un petit tapis, ses yeux étincellent, "il est joli le tapis", il n'y tient plus, il se rue, il piétine dans un sens et dans l'autre tout l'espace du tapis, il saute en tous sens, il se roule dessus, il trépigne comme pour chasser un invisible autre occupant pour toujours, et il lève des yeux stupéfaits d'être inassouvis car la beauté du tapis ne se consomme pas.
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