les plus courantes, les plus inoffensives, les plus anodines ? On ne cesse de parler ainsi en société, et cette catégorisation, nationale ou autre, est l'un des plus vieux sujets de conversation surtout depuis le XIXe siècle. Par exemple, dans une traduction d'une scène "au café" ("La Fontaine de sable" publié 1923 Norman Douglas, traduit dans la revue Le Promeneur en 1986), on peut lire une magnifique conversation de bistrot au bord du désert, où toute la virtuosité intellectuelle s'exerce sur la comparaison et l'explicitation de ces objets collectifs que sont "les Siciliens", "les Français", etc… qui sont à la fois décrits dans des caractères communs et obliquement, dans la pente même de la description, jugés et hiérarchisés. Comment faire l'histoire des sujets de conversations ? Combien de fois au bord du comptoir ou au creux des canapés, autour des tables, " les femmes ", les Polonais etc.. furent ainsi jaugés, pesés emballés, et aussi " " les jeunes d'aujourd'hui" , avec " ces gens là " etc.
Pourtant que fait-on exactement lorsque l'on glose sur "les femmes" ou "les Américains"?
Un stéréotype ne nécessite pas de poser la question de sa pertinence ou de sa "vérité", il produit de la connivence et cela suffit, et plus il est performant, moins il a besoin d'être précisé, un soupir suffit " ah, les femmes, toutes les mêmes .. ".
Quelle est la nature de cette puissante satisfaction éprouvée par celui qui ramasse dans une seule phrase une immense collectivité et qui compacte mille (des millions de ) visages différents en une unique figure comme possédée alors et mise sous étiquette ? Le pouvoir de catégoriser est un rêve de domination. Une fois lancé le filet de l'énoncé, le locuteur se dresse alors ivre de pouvoir et seul au monde, prêt au meurtre : je pense ici à cette description de Caligula par Victor Hugo, " frénétiquement maître du monde, souhaitant …une seule tête au genre humain pour pouvoir la couper, c'est là Caius Caligula " . Dans les deux tours à New York, il y avait des dizaines de nationalités différentes, tous les âges et les statuts, des femmes en cheveux qui fumaient et buvaient, de jeunes gens venus de tous les continents, assez brillants étudiants pour y travailler un temps.
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