En ce jour du lundi 23 septembre 2002. Hier, ma ville
fut sans voiture. Toute ma ville : pas seulement certains quartiers,
le centre, ou quelques artères choisies. Six cent mille véhicules
ont ainsi nargué leurs propriétaires, banalement rangés
côté trottoir, alignés, à l'arrêt,
comme pour une grève massive des moteurs. Cette idée
qui vient d'Europe divise traditionnellement la cité en deux
clans. "On ne va pas faire d'une connerie un événement"
a dit un ministre. Certaines villes qui n'ont pas participé
à cette immobilisation générale ont néanmoins
tenu à "marquer leur solidarité" avec celles
engagées dans l'action, un peu comme on le ferait en cas
de catastrophe naturelle, de guerre ou de sinistre. À l'inverse,
il ne viendrait à l'idée d'aucune commune d'envoyer
un télégramme de soutien à sa voisine dès
lors qu'un accident de roulage y ferait des victimes et des morts.
On peut tenir la circulation routière comme un marqueur puissant
de la vie commune, on peut même y voir un sondage permanent
de l'accord social qui nous relie. La question du vivre ensemble
tient tout entière dans la voiture. C'est un miracle, en
effet, que nous ne nous tuions pas plus les uns les autres sur les
routes.
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