sur les population Nouba soudanaises semble jouer en sa faveur. Qu'ils sont beaux sur l'éternité graphique de la page ! Comme leurs sourires lumineux font ressortir le reflet bleu de leur peau ! Si l'auteur les a trouvé si photogéniques, n'est-ce pas parce qu'elle n'est pas totalement raciste ? Et l'existence de ce livre semble plutôt constituer une circonstance atténuante, en aval de son passé sulfureux.
Or, il se trouve qu'actuellement l'un des pires lieux de la planète, cité avec la Tchétchénie par l'organisation Watch Génocide, c'est la région des monts Nouba au cœur du Soudan. Les populations si bien photographiées par Leni Riefenstahl, il y a une trentaine d'années, sont, depuis deux décennies surtout, les victimes d'une guerre atroce menée contre elles par le régime soudanais du nord : coupés du monde, bombardés, massacrés, affamés, déportés dans d'épouvantables conditions, contraints au travail forcé, les Nouba du Soudan sont menacés dans leur survie collective(lire la lettre Vigilance Soudan régulièrement éditée sur le site www.vigilsd.org) .
Or, toute l'énergie morale des commentaires sur Riefenstahl s'épuise sur la question de son passé d'avant-guerre. Et c'est ainsi qu'en la jugeant, on fait comme elle, on efface le présent et puis on admire l'esthétique corporelle des Nouba sur l'image. Comme si l'oubli de leur tragédie en cours était d'autant plus efficace que le jugement sur le passé de l'auteur était négatif, et que la photo était réussie. Comme si la beauté même de ces photographies était pétrie de ce déni de tout génocide, passé et à venir, qu'il faut bien que Leni Riefenstahl ait définitivement inscrit au fond de son regard pour tenir cent ans.



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