parfois en une poignante nostalgie en face d'une troublante hétérogénéité, voire d'un horrible déphasage.
Si la définition de l'objet de recherche préside à l'imagination de son expérimentation éventuelle, alors plus un " objet " de recherche est théorisé, plus il est difficile à saisir. Il est pratiquement impossible de l'imaginer en dehors de l'outillage discursif qui le construit, encore moins de l' "expérimenter". Cet ectoplasme discursif, lesté de lourdes grappes de notes, qui flotte sur le réel dont il veut produire le sens, peut régner pendant des années sur un séminaire et tout le travail du brillant thésard consiste à tenter de se l'approprier.
Et un jour, il est insensiblement oublié, pour mille raisons autres que celle du progrès de la science. Une sorte d'usure et de sournoise ritualisation le frappe de "ringardise" en pleine gloire et le pauvre vieux monstre se retrouve au cimetière des vieux systèmes : dans des vieux gros livres qui ont la forme et la couleur des tombeaux. Mais il y a un objet de recherche en sciences sociales que l'on expérimente tous les jours, en principe, c'est manger.
Le séminaire de Jean-Louis du vendredi soir, après les exposés savants et les débats pointus, se terminait sur une question: "où est-ce qu'on mange ?". Les repas étaient donc bien sûr des moments heureux de disputes et de débats, d'amitié, mais en plus, sans que cela ne fut clairement exprimé, ils offraient d'intenses séquences d'expérimentations gustatives, le cœur même de la problématique du séminaire. En matière de goût, une nuance est un abîme que les paroles ne franchissent qu'avec difficulté et l'expérimentation de cela constituait le clou, le point précis, de l'investissement de pure curiosité intellectuelle des membres du séminaire, en plein repas.
Les étudiants de Jean-Louis ont souvent vieilli avec lui. Comment quitter quelqu'un avec lequel le plaisir de travailler est aussi précis et effectif, autant qu'affectif ? En fait, c'est lui qui nous a quittés.
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