L'univers concentrationnaire
Joël Kotek nous dit ici que le camp c'est, d'abord, la prison sans le droit.
Il nous rappelle que les camps, même si l'histoire en fournit de nombreux
avatars, ont surgi dans la modernité via le colonialisme.
Et il insiste sur les différences à expliciter entre ce qui serait
camp de détention, camp de concentration et centre d'extermination.
Un travail nécessaire sur ce que les mots et les notions impliquent. Non
sans raison, on lie indissolublement totalitarisme et régime concentrationnaire
: ils forment, en effet, une famille, certes monstrueuse mais cohérente
et en quelque sorte logique. Pour autant, les camps de concentration (civils)
ne sont pas une création ex nihilo du totalitarisme. Ils n'apparaissent
pour la première fois ni en URSS, ni en Allemagne nazie mais à la
fin du siècle dernier, à Cuba, lors d'une guerre de libération
nationale, puis en Afrique du Sud, pendant la guerre des Boers. A l'origine, le
camp est un instrument de contrôle colonial supposé temporaire. Son
objectif premier est d'isoler et/ou surveiller des populations civiles, certes
innocentes, mais susceptibles de soutenir la guérilla.
Qu'est-ce qui distingue le camp de la prison ? C'est le cadre judiciaire. La prison,
en règle générale, est réservée aux personnes
qu'un tribunal régulier a dûment jugées ou va juger. Au camp,
affluent des détenus innocents de tout crime. Le plus souvent en masse.
La prison a tendance à individualiser, là où le camp "massifie".C'est
une détention administrative, extrajudiciaire. Le camp n'a pas pour mission
de sanctionner des fautes ou des crimes réels, dûment établis
et jugés, mais de se débarrasser de ceux qu'un régime investi
de tous les droits et de tous les pouvoirs considère comme nuisibles pour
lui-même. Le camp regroupe les cas «douteux», les suspects,
les nuisibles par essence (ceux qui n'ont pas encore posé d'acte criminel
mais dont on redoute qu'ils le fassent, étant potentiellement nuisibles
à la société).
Que les camps surgissent de la modernité ne fait aucun doute, qu'ils recouvrent
des réalités irréductibles l'une à l'autre ne l'est
pas moins. Si les Britanniques ont effectivement créé des camps
de concentration durant la guerre dite des Boers, il va sans dire que ces camps,
les laagers de l'Orange river, ont fort peu à voir avec les camps nazis,
soviétique ou chinois. Une même expression sert à désigner,
on le voit, des centres de détention, des camps d'internement, des camps
de travail, des complexes concentrationnaires et, même, des centres d'extermination.
L'hétérogénéité du concept impose donc un travail
de classification préalable. Un critère simple permet de parvenir
à cette fin sans détours ni peine excessive. Un mot le résume
: celui de fonction. Quelle est la fonction de tel camp, quel rôle lui est
dévolu et quelle est son utilité dans l'économie globale
du système politique qui l'a imaginé et mis sur pied ? La fonction
de Gurs en 1940 est d'isoler temporairement des catégories de citoyens
posés comme suspects, celle de Mauthausen ou Magadan (URSS) en 1941 de
faire travailler jusqu'à l'usure totale, celle de Treblinka en 1942 d'exterminer
de manière systématique.
Qu'en est-il donc des centres dits fermés de Belgique ? Participent-ils
du phénomène concentrationnaire ? Sans doute mais alors aux seuls
centres d'internement pour interner administrativement des individus, certes innocents
mais indésirables et/ou suspects a priori parce qu'étrangers. Où
et quand a été ouvert le premier camp de concentration ?
La question est un peu vaine. Il semble bien qu'en remontant dans le temps on
puisse toujours trouver ici ou là quelque chose qui en ait l'allure...
Où vivaient donc et dans quelles conditions les dizaines de milliers d'Hébreux
que les Egyptiens utilisaient pour certains de leurs grands travaux ? Et les esclaves
noirs des grandes plantations coloniales d'Amérique ?
Si le XXème siècle européen a réuni comme aucun autre
siècle auparavant les conditions d'un développement durable du phénomène
concentrationnaire, force est d'admettre qu'on trouve à ce phénomène
des analogies ponctuelles dans les siècles précédents, des
ébauches et des prémisses quelques décennies auparavant.
L'idée d'une révolution qui emporte tous les citoyens d'une même
nation fait de chacun d'eux un acteur à part entière de la chose
politique. La démocratie, étendue à l'ensemble des citoyens
comme but, implique la mise à l'écart de ceux qui représentent
un danger.
Buanarotti, dans sa Conspiration pour l'égalité, dite de Babeuf,
nous a conservé un «fragment d'un projet de décret de police»,
préparé par Gracchus Babeuf lui-même dont voici les derniers
articles :
art. 13. Il sera formé, sous le plus bref délai, aux environs de
Toulon, Valence, Grenoble, Mâcon, Metz, Valenciennes, Saint-Omer, Angers,
Rennes, Clermont Angoulême et Toulouse, des camps destinés à
maintenir la tranquillité, protéger les républicains et favoriser
la réforme.
art. 14. A cet effet, les comités révolutionnaires désigneront
et feront partir sur le champ pour les lieux qui leur seront indiqués,
quatre républicains par compagnie de garde nationale, complètement
armés, équipés et pourvus d'effets de campement.
art. 15. Les dispositions du décret militaire sont applicables aux camps
ci-dessus.
art. 16. Ces camps seront dissous aussitôt que les nouvelles lois seront
paisiblement exécutées;
art. 17. Les îles Marguerite et Honoré d'Hyères, d'Oléron
et de Rhé seront converties en lieux de correction où seront envoyés
pour y être astreints à des travaux communs, les étrangers
suspects et les individus arrêtés par suite de la proclamation aux
Français.
art. 18. Ces îles seront rendues inaccessibles : il y aura des administrations
directement soumises au gouvernement.
art. 19. Ceux d'entre les détenus qui donneront des preuves d'amendement,
d'activité dans les travaux et de bonne conduite pourront rentrer dans
la république et y acquérir des droits de cité.
Ainsi quand une guerre éclate avec une nation étrangère,
c'est tous les citoyens qui sont en guerre avec leurs homologues, fussent-ils
sujet d'un prince ou d'un roi. L'article 7 du décret de police précédemment
cité indique que «les étrangers sont sous la surveillance
directe de l'administration suprême, qui peu les reléguer hors de
leur domicile ordinaire et les envoyer dans les lieux de correction». On
ne s'étonnera donc pas que sous la Convention on interna pour la première
fois les étrangers sujets des royaumes en guerre contre la France, alors
que trente ans plus tôt, durant la guerre de Sept ans, des ressortissants
britanniques ou prussiens circulaient sans encombre dans le Royaume de France...
Le terme de camps de concentration est largement employé pour désigner
les camps de prisonniers à l'époque du premier conflit mondial.
Léon Trotsky intitule le 23ème chapitre de son autobiographie "Dans
un camp de concentration". En avril 1917, Trotsky avait été
interné au camp militaire canadien d'Amherst avec surtout une majorité
de marins de navires de guerre allemands coulés dans l'Atlantique. Dans
un certain nombre de cas, la violence qui se déchaîna contre les
Prisonniers de Guerre, l'horreur qu'ils ont à subir quotidiennement les
sort de leur condition de Prisonniers de Guerre et de ce qu'on appelle les lois
de la guerre pour nous ramener au cur du système concentrationnaire
et aux questions fondamentales qu'il pose sur sa genèse, son sens, ses
fonctions, ses catégories différentes, etc.
C'est la Guerre civile américaine, dite de Sécession en France,
qui inaugure les premières grandes concentrations de prisonniers. Les camps,
créés dans l'urgence et la précarité pour recueillir
des deux côtés les masses de prisonniers (les effectifs des deux
armées sont considérables, les prisonniers aussi), sont des camps
de toile, ceints, déjà, de barrières de fils de fer - quoique
non encore barbelés. le Nord compte 2.760.000 soldats pour 22 millions
d'habitants; le Sud, 800.000 pour 5 millions de Blancs. L'effort, à la
mesure des enjeux, est énorme. Et c'est pourquoi cette guerre est souvent
qualifiée par les spécialistes de la chose militaire de première
guerre totale. Les différents protagonistes ne visent rien moins en effet
que l'anéantissement pur et simple de leur adversaire et ce, par quelque
moyens que ce soit, y compris la destruction systématique des villes, des
récoltes, des moyens de transport et des vies humaines. La guerre civile
américaine fera quelque 600.000 victimes, et nombreux seront ceux à
périr du fait des épidémies sévissant dans les hôpitaux
et dans les camps de prisonniers.
Notons encore que c'est la guerre civile américaine qui célèbre
les noces du camp d'internement et du fil de fer. Pour assister à la naissance
du fil barbelé, il faudra patienter jusqu'en 1867, soit deux années
après la capitulation sudiste. Inventé pour répondre au problème
de la gestion et de la surveillance de la masse de bétail de l'Ouest américain,
il connaîtra un succès fulgurant. Il a tout pour lui, le fil barbelé,
il faut le dire : il est à la fois peu coûteux à fabriquer
et très facile à installer. Une pure merveille... Origine du phénomène
concentrationnaire:
Où et quand a été ouvert le premier camp de concentration
?
La question est un peu vaine. Il semble bien qu'en remontant dans le temps on
puisse toujours trouver ici ou là quelque chose qui en ait l'allure...
Où vivaient donc, et dans quelles conditions, les dizaines de milliers
d'Hébreux que les Égyptiens utilisaient pour certains de leurs grands
travaux ? Et les esclaves noirs des grandes plantations coloniales d'Amérique
?
Si le XXe siècle européen a réuni, comme aucun autre siècle
auparavant, les conditions d'un développement durable du phénomène
concentrationnaire, force est d'admettre qu'on trouve à ce phénomène
des analogies ponctuelles dans les siècles précédents, ainsi
que des ébauches et des prémisses quelques décennies auparavant.
L'idée d'une révolution qui emporte tous les citoyens d'une même
nation fait de chacun d'eux un acteur à part entière de la chose
politique. La démocratie, étendue à l'ensemble des citoyens
comme but, implique la mise à l'écart de ceux qui représentent
un danger.
Buonarotti, dans sa Conspiration pour l'égalité, dite de Babeuf,
nous a conservé un « fragment d'un projet de décret de police
», préparé par Gracchus Babeuf lui-même dont voici les
derniers articles.
ART. 13. Il sera formé, sous le plus bref délai, aux environs de
Toulon, Valence, Grenoble, Mâcon, Metz, Valenciennes, Saint-Omer, Angers,
Rennes, Clermont, Angoulême et Toulouse, des camps destinés à
maintenir la tranquillité, protéger les républicains et favoriser
la réforme.
ART. 14. A cet effet, les comités révolutionnaires désigneront
et feront partir sur-le-champ pour les lieux qui leur seront indiqués,
quatre républicains par compagnie de garde nationale, complètement
armés, équipés et pourvus d'effets de campement.
ART. 15. Les dispositions du décret militaire sont applicables aux camps
ci-dessus 22.
ART. 16. Ces camps seront dissous aussitôt que les nouvelles lois seront
paisiblement exécutées.
ART. 17. Les îles Marguerite et Honoré d'Hyères, d'Oléron
et de Ré seront converties en lieux de correction où seront envoyés
pour y être astreints à des travaux communs, les étrangers
suspects et les individus arrêtés par suite de la proclamation aux
Français 23.
ART. 18. Ces îles seront rendues inaccessibles : il y aura des administrations
directement soumises au gouvernement.
ART. 19. Ceux d'entre les détenus qui donneront des preuves d'amendement,
d'activité dans les travaux et de bonne conduite pourront rentrer dans
la république et y acquérir des droits de cité.
Désormais, quand une guerre éclate avec une nation étrangère,
c'est tous les citoyens qui sont en guerre avec leurs ressortissants homologues.
L'article 7 du décret de police précédemment cité
indique que " les étrangers sont sous la surveillance directe de l'administration
suprême, qui peut les reléguer hors de leur domicile ordinaire et
les envoyer dans des lieux de correction ". On ne s'étonnera donc
pas que, sous la Convention, on ait interné pour la première fois
les étrangers sujets des royaumes en guerre contre la France, alors que
trente ans plus tôt, durant la guerre de Sept Ans, des ressortissants britanniques
ou prussiens circulaient sans encombre dans le royaume de France...
Une réponse au problème du contrôle des masses suspectes
On aurait tort d'associer par trop la concentration à la lutte contre une
nation ennemie. Toute révolution implique la répression massive
contre des catégories ou des groupes d'individus. Une révolution
n'est pas imaginable sans purge, sans mise à l'écart, sans prisons
et sans camps. Il n'est pas jusqu'à Proudhon qui l'envisage et prolonge
ainsi le Programme des Égaux. Il écrit dans ses Carnets : "
La Révolution faite, nous aurons quelques millions d'individus des deux
sexes à condamner aux travaux forcés : prostitués et prostituées,
maquereaux et maquerelles, ravisseurs, séducteurs, violateurs de jeunes
filles, les voleurs signalés par l'opinion et restés impunis, etc
"
Sans nous arrêter à la dimension particulièrement sexuelle
du " mat contre-révolutionnaire " décrit par Proudhon,
on remarque d'emblée, dans sa perception de la répression, ce qui
caractérisera en effet tous les processus d'internement concentrationnaires
au XXe siècle : le passage des ennemis avérés -- soldats
d'une puissance étrangère ou militants de la contre-révolution
-- aux " tout-venants ", poids morts, lie de l'ancienne société,
rappel des pesanteurs sociales anciennes. La nécessité de la répression
est si évidente que le nombre des victimes annoncées importe peu.
Proudhon poursuit : " La Révolution, dit Lamartine, a fait 300 000
victimes. Nous aurons peut-être trois millions de coupables. Soit. Il faut
punir... "
L'institution concentrationnaire doit donc être envisagée, aussi,
pour ce qu'elle fut à son origine : une des réponses à la
question de la gestion des masses à l'âge démocratique, national
et colonial : comment oublier que les premiers camps de travail forcé datent
de 1905, tout spécialement inventés pour les survivants du premier
génocide du XXe siècle, celui des Héréro du Sud-Ouest
africain ?
Enfermer des militaires, d'abord...
Les deux grandes passions de la politique de la modernité -- la nation
et la révolution -- sont l'affaire des masses. Par la conscription, ces
deux moteurs sont désormais les acteurs privilégiés des guerres
modernes. L'Europe adopte le modèle français de levées de
masses : la Grande Armée napoléonienne compte plus de 600 000 hommes,
l'effectif militaire le plus élevé qu'ait jamais connu l'Europe.
Avec la confrontation d'armées gigantesques, plus déterminées
que jamais, les nouveaux conflits induisent une problématique inédite
depuis l'Antiquité : que faire des hommes pris à l'ennemi ? Le problème
est de taille. Non seulement, les prisonniers sont nombreux, mais il n'est plus
question, comme précédemment, de les relâcher à plus
ou moins brève échéance. Un soldat capturé est et
restera, le temps du conflit au moins, un ennemi potentiel, un homme dangereux.
D'où la nécessité de le neutraliser en l'internant, aussi
longtemps que la guerre durera.
C'est la guerre civile américaine, dite de Sécession, qui inaugure
les premières grandes concentrations de prisonniers. Les camps, créés
dans l'urgence et la précarité pour recueillir des deux côtés
les masses de prisonniers (les effectifs des deux armées sont considérables,
le nombre des prisonniers aussi), sont des camps de toile, ceints, déjà,
de barrières de fils de fer, pas encore barbelés. Le Nord compte
2 760 000 soldats pour 22 millions d'habitants ; le Sud, 800 000 pour 5 millions
de Blancs. L'effort, à la mesure des enjeux, est énorme, et c'est
pourquoi cette guerre est souvent qualifiée de première guerre totale.
Les différents protagonistes visent en effet l'anéantissement pur
et simple de leur adversaire, par quelque moyen que ce soit, y compris la destruction
systématique des villes, des récoltes, des transports et des vies
humaines. La guerre civile américaine fera plus de 600 000 victimes, et
nombreux seront ceux qui périront du fait des épidémies sévissant
dans les hôpitaux et les camps de prisonniers. La mortalité des camps
créés dans l'urgence et la précarité est inouïe.
Ouvert en février 1864, le camp sudiste d'Andersonville, en Géorgie,
vit mourir 13 000 internés nordistes en quinze mois. " Andersonville,
camp de 8 hectares, écrit James Mac Pherson, fut très vite surpeuplé
de captifs appartenant à l'armée de Sherman, en plus des prisonniers
faits sur le théâtre d'opérations de l'Est. Durant certaines
semaines de l'été 1864, il mourait chaque jour à Andersonville,
plus de 100 prisonniers. Au total, sur les 45 000 hommes qui s'y trouvèrent
détenus, 13 000 moururent de maladie, des rigueurs du climat et de la faim."
Andersonville ne fut pas le pire camp du Sud : ce regrettable honneur appartient
à celui de Salisbury, en Caroline du Nord, où 10 321 prisonniers,
soit 34 % du total (contre 29 % à Andersonville), périrent. Du côté
nordiste, le camp d'Elmira, situé dans l'État de New York, semble
avoir été le plus meurtrier avec ses 3 000 morts (24 % du total
des internés).
Notons encore que c'est la guerre civile américaine qui célèbre
les noces du camp d'internement et du fil de fer. Pour assister à la naissance
du fil barbelé, il faudra patienter jusqu'en 1867, soit deux années
après la capitulation sudiste. Inventé pour répondre au problème
de la gestion et de la surveillance de la masse de bétail de l'Ouest américain,
il connaîtra un succès fulgurant Il a tout pour lui, le fil barbelé
: il est à la fois peu coûteux à fabriquer et très
facile à installer. Une pure merveille...
... détenir des civils, ensuite
Du bétail bovin au bétail humain, il n'y a qu'un pas, et il sera
franchi en 1896, par les Espagnols à Cuba et en 1900 par les Britanniques
en Afrique du Sud, qui utiliseront le fil barbelé pour ceinturer les camps
où sont concentrés les Boers tombés entre leurs mains et
leurs familles. Ce matériau, détourné de son utilisation
première, fera corps, dès lors, avec l'institution concentrationnaire.
Un véritable mariage de raison.
Reste à savoir pourquoi les Britanniques se mettent en tête d'isoler
des populations civiles entières, hommes, femmes, enfants, vieillards.
La réponse est simple : l'ère des masses, qui ouvre le XXe siècle,
fait des éléments constitutifs du corps social, jusque-là
disparate, un ensemble plus homogène où chacun des rouages a sa
part à jouer : il n'est pas jusqu'au plus modeste des citoyens qui ne soit
un sujet actif de la nation, donc, à l'occasion des nouveaux conflits,
un acteur à part entière, et par conséquent un ennemi potentiel.
Depuis les campagnes napoléoniennes d'Espagne et de Russie, les civils
sont devenus des acteurs que les États ne peuvent plus se permettre de
négliger. Que ce soit de manière passive (soutien aux insurgés)
ou active (guérilla), ils sont au centre du conflit et, comme tels, malmenés
plus qu'à leur tour : au soulèvement du peuple espagnol, les troupes
françaises d'occupation répondent par une campagne de terreur aveugle.
65 000 Espagnols sont envoyés dans le reste de l'Empire comme travailleurs.
Et pour au moins 10 000 d'entre eux, on peut parler de camps, avec baraques plus
ou moins salubres, dans lesquelles vivent des hommes qu'on a regroupés
pour les forcer à travailler. Certes, ces hommes que l'on conduit en rang
dans leurs ateliers sont payés (à environ 50 % des prix du marché),
leur surveillance est lâche et parfois symbolique et il leur arrive de revendiquer
une meilleure nourriture et des vêtements plus adaptés à leur
activité. Mais tous les camps du XXe siècle, nous le verrons, ne
sont pas des camps de la mort, et dans certains des pires, on était payé
et l'on pouvait revendiquer de meilleures conditions de vie.
Ce qui compte ici, c'est de voir des civils concentrés -- c'est-à-dire
regroupés dans un lieu ferme -- par décision administrative, qu'elle
soit civile ou militaire.
Avec l'irruption massive des civils sur le champ de bataille au sens large du
terme, la guerre a changé de figure, c'est le message que Goya fait passer
à travers sa série de tableaux, les Désastres de la guerre.
Jusqu'à la Révolution française, écrit Bertrand de
Jouvenel, " les rapports individuels n'étaient pas rompus entre nations
en guerre, ni les correspondances, ni même les voyages ". Napoléon,
explique-t-il, parut comme particulièrement barbare lorsqu'" il assigna
des résidences aux Anglais vivant en France après la rupture de
la paix d'Amiens ". Voilà signifié que désormais les
civils aussi peuvent être ennemis et qu'ils risquent comme tels la détention.
... et des colonisés
Les conflits s'étendant aux civils, le besoin se fait très vite
sentir de contenir cette masse d'ennemis potentiels, d'où la décision
des autorités coloniales espagnoles, d'abord, puis britanniques, de créer
qui des camps de reconcentracion (Cuba), qui des concentration camps (Afrique
du Sud). Dans les deux cas, il n'est pas question d'exterminer la population civile,
mais de l'empêcher de soutenir la guérilla. La tâche est d'envergure
: ce ne seront pas moins de 120 000 civils que les Britanniques de Lord Kitchener
devront " mettre aux fers " afin de mener leur entreprise à bien.
Si la mesure est clairement délimitée dans le temps, tous les ingrédients
du scandale concentrationnaire ne s'en trouvent pas moins réunis : la notion
de punition collective (on ne vise pas des individus mais une catégorie
d'individus jugée suspecte: les Boers), internement préventif (on
interne des innocents) et administratif (on ne peut juger ni condamner des innocents),
des conditions de vie précaires (la mortalité est d'emblée
importante). Hygiène quasi inexistante, soins médicaux rares, nourriture
et eau insuffisantes: les épidémies ne tardent pas à apparaître
et à frapper durement. Sommé, par son ministre de tutelle, de s'expliquer
sur ses intentions, Kitchener, en bon militaire, répond sans tarder ni
tergiverser : il ne souhaite pas la mort des femmes et des enfants qu'il retient
prisonniers, et dont le sort, en réalité, ne l'intéresse
pas. S'ils sont là, c'est que leur appui à la guérilla menace
de faire durer indéfiniment cette guerre qu'il lui tarde, et c'est son
seul souci, de gagner au plus vite.
Le processus de déshumanisation est enclenché. Rien ne l'arrêtera
plus. Moins de trois ans plus tard, l'invention hispano-anglaise qui consiste
à interner des populations qui ne sont a priori coupables de rien mais
dont on redoute les possibles manifestations d'élan patriotique, fait tache
d'huile. Le drame, cette fois, a pour cadre la colonie allemande du Sud-Ouest
africain et, plus précisément, le Hereroland, où un petit
peuple lutte désespérément pour sa survie. Herero : rares
sont ceux qui connaissent aujourd'hui le nom de ce petit peuple de l'actuelle
Namibie, et pourtant, il se trouve être, avant les Arméniens, avant
les Juifs et avant les Tutsi, le premier peuple génocidé du XXe
siècle. Le malheur des Héréro fut d'être noirs, donc
exterminables (les Boers étaient blancs et c'est à cela qu'ils durent
leur survie) et d'entrer en conflit ouvert avec un régime non seulement
autoritaire (Guillaume II n'avait que faire de son opposition), mais aussi, et
surtout, plus que tout autre pays européen : racialiste.
Et c'est bien à une guerre d'extermination raciale que se livra le général
en chef des forces allemandes Lother von Trotha. Sa révocation (alors que
plus de 50 % des Héréro avaient été exterminés)
ne changea rien à leur malheur : les survivants du génocide furent
internés dans des camps de travail forcé.
D'aucuns pourraient considérer le destin des Héréro comme
typique du système colonial. De Madagascar à l'Indonésie,
il est vrai, les droits les plus élémentaires étaient également
déniés aux indigènes, bafoués, foulés au pied.
Seule comptait l'exploitation des hommes et des ressources. Il n'en demeure pas
moins que les Allemands inaugurèrent, avec les camps héréro,
la voie de l'élimination par le travail. Avec eux, le camp devient un élément,
certes encore annexe, du génocide.
La guerre des Boers et la répression des Héréro révoltés
sont emblématiques, chacune à sa manière, de l'internement
massif de catégories de populations objectivement hostiles. Ce nouveau
mode d'enfermement s'est imposé d'autant plus logiquement qu'il était
expéditif et... peu onéreux. En termes de construction comme de
gardiennage, le coût concentrationnaire est sans rapport avec le coût
carcéral. Son caractère provisoire justifie en effet toutes les
précarités. Si le camp de toile apparaît (encore) peu sûr
en termes de sécurité, la nature des internes -- des civils innocents
et sans défense -- compense largement ce handicap.
... ses propres nationaux, enfin: la "révolution" bolchevik
Chaque conflit nouveau s'accompagnera désormais de 1 ouverture de camps.
Aucun pays n'y échappe. La France installe, dès 1914, des camps
qualifiés de concentration par sa propre administration, destinés,
en priorité, aux nationaux ennemis résidant sur son sol: Allemands
(et même, parmi eux, les Alsaciens-Mosellans), Austro-Hongrois, Ottomans.
Les autorités sauront très vite tirer parti du système, faisant
interner dans les camps d'autres catégories d'indésirables, les
prostituées et les Tsiganes, entre autres. En Italie, les camps accueillent,
outre les Austro-Hongrois et les Allemands, des anarchistes hostiles à
la guerre.
De camp de détention pour ennemis de l'extérieur (civils ou militaires)
à camp d'enfermement pour ennemis intérieurs, le pas sera très
rapidement franchi par les bolcheviks. C'est Trotski, en effet, qui, le 8 août
1918 ordonne la création, à Mourom et à Arzamas, de deux
camps pour " les agitateurs touches, les officiers contre-révolutionnaires,
les saboteurs, les parasites, les spéculateurs qui y seront internés
jusqu'à la fin de la guerre civile ". Non sans raison, Soljenitsyne
souligne que, pour la première fois, " le mot (camp) est appliqué
aux citoyens du pays lui-même ". Le transfert de sens est compréhensible
: l'ennemi est désormais intérieur. C'est le contre-révolutionnaire,
suspect par essence, qu'il convient d'interner préventivement.
Le système concentrationnaire soviétique vient à point nommé
: les prisons et autres bastilles tsaristes n'auraient pas suffi à contenir
la grande masse de suspects qui jaillissent de partout. Sa fonction, une fois
de plus, n'est pas de châtier pour des délits jugés, mais
de mettre hors d'état de nuire, à titre préventif, des individus
" subjectivement coupables ".
Une clef : 1914-1918,
la brutalisation des comportements sociaux
Le lien entre camp militaire et camp civil est patent. D'une manière générale,
on ne saurait comprendre le système concentrationnaire de l'entre-deux-guerres
sans passer par la guerre de 14-18 et ses suites, comme la guerre civile russe.
La Grande Guerre constitue en effet une rupture dans l'art de la guerre : elle
est infiniment plus brutale que tous les conflits antérieurs. Son bilan
est terrible : 10 millions de morts environ, presque exclusivement des soldats.
La Serbie a perdu 37 % de ses mobilisés, la France 16,8 %, l'Allemagne
15,4 %. En moyenne, de 1914 à 1918, près de 900 hommes sont morts
chaque jour du côté français, et 1300 du côté
allemand. La mort fut presque exclusivement violente. Jamais, auparavant, des
hommes au combat n'avaient ressenti une telle sensation d'impuissance devant les
moyens de destruction mis en uvre. Jamais ils n'avaient eu à faire
face à un si haut degré de violence, sur des périodes aussi
longues. Dans les tranchées de Verdun comme d'Ukraine, les hommes ont littéralement
vécu l'enfer. Et cet enfer les a durablement, et profondément, transformés.
Ce n'est pas sans raison que, s'agissant de la Grande Guerre, l'historien américain
George Mosse a forgé le concept de " brutalisation des comportements
". Ce concept décisif pourrait résumer, à lui seul,
le tournant culturel apporté par la Première Guerre mondiale. La
violence est désormais enchâssée dans l'esprit et dans la
chair de ceux qui ont pris part aux combats inhumains de 14, qui en ont réchappé
par chance ou par miracle, et qui seront, pour certains, les cadres futurs des
révolutions et contre-révolutions de l'entre-deux-guerres. La violence
aveugle de la guerre a fait de ces hommes broyés des êtres que rien
ne dispose plus au compromis avec l'ennemi, même si cet ennemi est un civil,
peut-être surtout si c'en est un.
Nombre d'anciens combattants ont nourri, en effet, un grand ressentiment à
l'égard de l'arrière, territoire brumeux des affairistes, des planqués
et des traîtres. C'est ainsi que s'inscrit, dans l'Allemagne de l'entre-deux
guerres, le mythe du Dolchtoss, du coup de poignard (juif) dans le dos (militaire)
de la nation. L'armée n'a pas perdu la guerre sur le front extérieur,
mais bien à l'intérieur, soumise aux coups bas des traîtres
et des comploteurs. L'idée de faire payer aux civils les souffrances des
tranchées (et des camps de prisonniers) s'impose dès lors en Allemagne
comme en Russie (ce n'est pas par hasard que dans la Russie rouge de 1918, le
système des camps de concentration, inconnu dans la période tsariste,
sera complété par un instrument de répression lui aussi inédit
: la prise d'otages -- naturellement civils).
Ce sont les guerres totales qui ont produit le totalitarisme. L'univers concentrationnaire
est le pur produit de la violence extrême qui en découle, le fruit
de cette " brutalisation " des sociétés et des comportements
européens -- notamment en Allemagne et en Russie -- avec, en toile de fond,
un mépris grandissant à l'égard de la société
dite civile.
Pour reprendre George Mosse, tout est prêt, dans l'entre-deux-guerres, pour
que la " politique puisse être considérée comme la continuation
de la Grande Guerre par d'autres moyens ". En d'autres termes, Dachau et
les Solovki sont aussi des " enfants " des tranchées.
Le camp : ici, un instrument de terreur provisoire...
Dans le cas des systèmes démocratiques, le camp apparaît avant
tout comme un instrument de contrôle social provisoire. L'institution concentrationnaire
peut difficilement se justifier au-delà d'une situation de crise ou de
conflit armé. Démocratie et système concentrationnaire ne
font pas bon ménage et ce n'est pas non plus un hasard si, au premier système
concentrationnaire démocratique, répond la première campagne
d'opinion publique. Elle est menée, non sans succès, par une militante
libérale, Emily Hobhouse, dont les rapports sur la situation en Afrique
du Sud font vite scandale en Grande-Bretagne : " Depuis l'époque de
l'Ancien Testament, écrit-elle, on n'a jamais vu toute une nation ennemie
emmenée en captivité ". Lloyd George, alors leader de l'opposition,
accuse le gouvernement de mener une politique d'extermination contre des femmes
et des enfants, et les camps boers entrent dans la conscience collective. A tel
point que, dans son discours du 30 janvier 1941 au Sportpalast, à Berlin,
Hitler, pressé de dénoncer l'hypocrisie de son adversaire britannique,
se fera un plaisir de revenir sur cet épisode comme pour se disculper,
lui, et mieux accuser son ennemi : " Ce n'est pas en Allemagne que l'on a
imaginé les camps de concentration, les inventeurs en sont les Anglais,
qui par cette institution pensaient pouvoir briser l'échine des peuples
et les forcer à subir le joug britannique de la démocratie ".
Comme le rappelle Bédarida, dans la préface à l'excellent
ouvrage que consacre la BDIC au système concentrationnaire nazi, Hermann
Goering, le premier patron de ce système, a passé une partie de
son enfance en Afrique du Sud, et il soutiendra, à Nuremberg, que l'idée
des KZ lui est venue en repensant à des récits entendus dans sa
jeunesse.
Si les pratiques concentrationnaires ne perdurent jamais en démocratie,
où l'opinion publique joue -- avec plus ou moins d'efficacité --
son rôle de régulateur, les régimes totalitaires, eux, peuvent
se permettre le luxe d'un système concentrationnaire permanent. Que seuls
les régimes totalitaires s'appuient en permanence sur les camps ne signifie
pas, à l'évidence, que les dictatures classiques n'y aient pas recours
elles aussi, mais dans le cas des dictatures, le camp ne représente qu'une
étape transitoire vers la normalisation. De l'Espagne franquiste à
l'Indonésie de Soeharto, des camps ont été ouverts pour interner
des suspects dont les crimes ne pouvaient être prouvés et qui, par
conséquent, ne pouvaient être condamnés par la justice ordinaire.
Dans le cas de figure autoritaire, le camp est appelé à remplir
deux fonctions bien précises : l) terroriser la population civile, 2) isoler
et/ou éliminer les opposants au nouveau régime. Reste que l'institution
concentrationnaire se maintient rarement au-delà de cette première
étape. Les dictatures ont pour vocation d'assujettir les masses, pas de
modifier les individus ; de contrôler la société, pas de la
refonder. Une fois assurées de leur pouvoir, les dictatures, même
les plus sanglantes, préfèrent s'en remettre à l'arsenal
répressif classique : prisons et bagnes, d'un côté, exécutions
ou assassinats (escadrons de la mort) de l'autre. Depuis Auschwitz, mieux vaut
éviter d'ouvrir ce qui peut ressembler de près ou de loin à
un camp de concentration.
... là, dans les régimes totalitaires, nécessairement
permanent
Dans les premières années de la révolution bolchevik les
autorités soviétiques ne semblent pas croire à la fatalité
des camps, et encore moins à leur permanence. Ils les décrivent
comme une nécessité dictée par l'urgence et insistent sur
leur caractère momentané. Les nazis quelques années plus
tard, ne seront pas loin de partager ce sentiment. Il semble toutefois que le
système concentrationnaire ne s'est pas imposé par accident, par
une sorte d'entraînement progressif. La volonté de transformer fondamentalement
l'ordre existant en fonction d'une idéologie --à fondement social
ici et racial là -- semble poser l'institution concentrationnaire non comme
un accident de parcours, mais comme une nécessité absolue, consubstantielle
aux régimes à vocation totalitaire. C'est à dessein que nous
parlons de vocation totalitaire, car le totalitarisme abouti n'existe pas. Il
s'agit d'un concept idéaltypique, au sens weberien du terme, caractérisant
les régimes politiques dont le projet n'est pas de contrôler, mais
de modifier la société conformément à un modèle
préétabli. Dans ses souvenirs, le dirigeant menchevik Raphaël
Abramovitch rapporte une conversation tout à fait révélatrice
qu'il a eue, en août 1917, avec Felix Dzerjinski, le futur chef de la Tchéka
:
" -- Abramovitch, te souviens-tu du discours de Lassalle sur l'essence d'une
constitution ?
-- Bien sûr.
-- Il disait que toute constitution était déterminée par
le rapport des forces sociales dans un pays et à un moment donnés.
Je me demande comment cette corrélation entre le politique et le social
pourrait changer.
-- Eh bien, par les divers processus d'évolution économique et politique,
par l'émergence de nouvelles formes économiques, la montée
de certaines classes sociales, etc., toutes choses que tu connais parfaitement,
Félix.
-- Oui, mais ne pourrait-on pas changer radicalement cette corrélation
? Par exemple, par la soumission ou l'extermination de certaines classes de la
société ? "
Qu'on le veuille ou non, cette froide et cruelle vision était bien celle
d'une majorité de bolcheviks. En septembre 1918, Grigori Zinoviev déclarait
ainsi : " Pour défaire nos ennemis, nous devons avoir notre propre
terreur socialiste. Nous devons entraîner à nos côtés
disons quatre-vingt-dix des cent millions d'habitants de la Russie soviétique.
Quant aux autres, nous n'avons rien à leur dire. Ils doivent être
anéantis. "
L'idéologie comme fondement du camp totalitaire
Trois caractères neufs distinguent le totalitarisme des autoritarismes
classiques : il se donne pour objectif de transformer la nature humaine afin de
créer un homme nouveau; il entend utiliser, pour y parvenir, tous les moyens
de coercition politique et économique que permet la dictature; il se dote
d'un unique instrument pour y parvenir, le parti, constitué d'une minorité
(une élite) animée d'une conscience considérée comme
supérieure à celle des masses.
Alors que l'essence de la monarchie repose sur la foi, celle de la démocratie
sur la loi, celle de la tyrannie sur l'absence de loi, le totalitarisme est un
régime dont " l'essence est la terreur et le principe d 'action la
logique de l'idéologie ". Cette volonté et cette ambition de
transformer l'homme induisent la création d'un système concentrationnaire
permanent dont la vocation n'est plus de " protéger " la société
(démocratie) ou de la contrôler (dictature) mais bien de la refonder.
La logique des camps non totalitaires (ceux de la guerre des Boers par exemple)
pourrait se résumer par le bon vieil adage " Qui n'est pas avec moi
est contre moi " ; cette logique est différente dans les systèmes
totalitaires où prévaut plutôt la formule " Qui n'est
pas conforme au sens de l'histoire doit être sinon éliminé,
en tout cas rééduqué ". Les totalitarismes sont avant
tout anti-individualistes. Leur idéal est celui d'un peuple cohérent
et rassemblé. Aussi, une des premières mesures prises par ces régimes
consiste-t-elle à supprimer tout ce qui différencie, tout ce qui
entretient la diversité, le pluralisme ; dissolution des partis politiques
pour se débarrasser de l'opposition, mais aussi des syndicats, des groupements
professionnels. A la diversité se substituent des organisations unitaires,
fondées sur l'allégeance au régime et au parti. Plus rien
ne doit venir s'opposer à l'Unité : unité autour du chef,
du parti, du régime. C'est au camp qu'il appartiendra d'accueillir les
citoyens dont l'existence ne cadre pas avec l'évolution que la société
est censée suivre et ce camp fonctionne comme un laboratoire. Son rôle
est à la fois d'écumer la société des éléments
qui la perturbent et de préfigurer la société nouvelle. De
manière générale, les systèmes concentrationnaires
totalitaires nazi, soviétique, chinois et nord-coréen sont la réplique
en réduction du modèle idéologique global, dont il ne se
différencie concrètement que par un usage plus systématique
de la violence, plutôt physique dans le cas des KZ nazis, plutôt verbale,
dans le cas du laogai chinois.
Les KZ nazis préparent à la mission dévolue à l'ordre
noir SS : coloniser l'est de l'Europe. Ils donnent une idée de ce que devrait
être la société idéale selon la SS : une société
binaire et esclavagiste. Le Goulag préfigure la nouvelle société
soviétique : égalitaire (on y élimine toutes les classes
et ethnies sans distinction) et productiviste (on y meurt à la tâche).
Le laogai est le reflet fidèle de la société chinoise idéale
: sans aucun doute l'ordre social le plus proche d'Orwell. Il vise à la
transformation radicale de la conscience, de l'opinion politique, des croyances
religieuses et des valeurs morales des détenus. Des techniques de lavage
de cerveau (qualifiées de " réforme mentale ") visent
" premièrement à éradiquer tes objections idéologiques,
deuxièmement à dynamiser la productivité ".
Le fait que les systèmes concentrationnaires nazi, soviétique et
chinois, loin de se résorber avec le temps et l'éloignement de la
menace supposée, ne feront au contraire que se développer de manière
régulière et continue, est symptomatique de la mission démiurgique
qui leur est confiée. Religion du groupe, le totalitarisme aspire à
remodeler l'individu, selon le cas, par des mesures d'éducation positive
(propagande) ou négatives (élimination des parias).
Toutes les expériences concentrationnaires totalitaires sont marquées
par cette double perspective, terroriste et " pédagogique ".
C'est dans cette optique que doit se comprendre la décision des bolcheviks
de créer, dès 1918, deux types de camps : le premier qualifié
déjà de camp de concentration, destiné à isoler les
" ennemis de la révolution " (terreur); le second appelé
camp de travail correctif, supposé inculquer le goût de l'effort
aux individus récalcitrants (rééducation). Quarante ans plus
tard, les Chinois donneront naissance aux jumeaux laogai (camps de travail pénitentiaire)
et laojiao (camps de rééducation par le travail).
Dans De la juste solution des contradictions au sein du peuple, Mao Ze Dong écrit
qu'à l'égard de ses ennemis, le " peuple " utilise des
méthodes de la dictature : " Nous les obligerons à se soumettre
aux lois du gouvernement populaire, nous les forcerons à travailler pour
qu'ils se transforment par le travail en hommes nouveaux ". Selon la théorie
de la lutte des classes, le but ultime de la révolution est l'abolition
de toutes les classes, à commencer par les classes possédantes:
pour y parvenir, écrit Harry Wu, qui passa dix-neuf ans dans six camps
du laogai, " les camps de travail sont un moyen."
C'est toujours dans cette même optique que doit se comprendre la création
de Dachau et son fameux slogan " Arbeit macht frei ". Dachau, construit
deux mois après la prise de pouvoir par Hitler, est un camp de détention
préventive destiné autant à éliminer les ennemis du
peuple qu'à les remettre sur le droit chemin. C'est à l'intention
de ces ennemis que Eicke, le premier commandant du camp, affirme : " Tout
homme en détention préventive a la liberté de songer aux
raisons pour lesquelles il est venu dans le camp. On lui offre là l'occasion
de modifier son opinion intime à l'égard du peuple et de la patrie
et de se consacrer à la communauté populaire sur une base national-socialiste.
Mais, s'il le préfère, il peut laisser sa vie pour les infectes
IIe et IIIe Internationales juives d'un Marx ou d'un Lénine ". Une
perche est tendue aux déviants idéologiques -- aryens, s'entend--y
compris les communistes. C'est ainsi, nous dit Langbein que Streicher, gauleiter
de Franconie, obtint tous les ans la libération de deux douzaines de communistes
du camp de Dachau, fraîchement convertis au nazisme.
Le camp apparaît tout à la fois comme un lieu de rédemption
par le travail, où le détenu est appelé à se racheter,
le plus souvent au prix d'une mort par épuisement, et un lieu de mort tout
court. Quiconque ne répond pas aux critères sociaux/raciaux issus
de l'idéologie, est un ennemi de la mission sacrée, donc coupable
du plus grand crime et justiciable du plus sévère châtiment
: la mort. L'objectif que se fixent les terreurs soviétique, nazie et chinoise
est de créer une société à cent pour cent conforme
à un idéal, social chez les uns, racial chez les autres. Comme l'écrit
Hannah Arendt : " La domination totalitaire essaie d'atteindre cet objectif
de deux manières à la fois : par l'endoctrinement idéologique
des formations d'élite, et par ta terreur absolue dans les camps ; et les
atrocités pour lesquelles les formations d'élite sont utilisées
sans merci deviennent, en somme, l'application pratique de l'endoctrinement idéologique
-- le banc d'essai où ce dernier doit faire ses preuves -- tandis que l'effroyable
spectacle des camps eux-mêmes est censé fournir la vérification
«théorique» de l'idéologie ".
Les camps de concentration des régimes totalitaires sont le lieu par excellence
de ce que Arendt appelle " domination totale " et Sofsky " pouvoir
absolu." Ils servent de laboratoires où la croyance fondamentale du
totalitarisme -- tout est possible -- se trouve vérifiée. Dans cette
optique, les camps (ou le chantier, comme au Cambodge) apparaissent doublement
emblématiques des régimes totalitaires, puisqu'ils sont en même
temps instruments de terreur totale et de refondation du social. Ils incarnent
tout à la fois l'enfer réel, pour les uns, et le paradis à
venir, pour les autres. Du point de vue de leur idéologie rédemptrice,
les institutions concentrationnaires nazie et soviétique apparaissent ainsi
rationnellement explicables et fort similaires et ce, quand bien même régime
soviétique et régime nazi poursuivraient des fins diamétralement
opposées.
Comment nier, en effet, que le régime soviétique est historiquement
sorti d'une volonté révolutionnaire, inspirée par un idéal
humanitaire ? " Le but, écrit Aron, était de créer le
régime le plus humain que l'histoire eût jamais connu, le premier
régime où tous les hommes pourraient accéder à l'humanité,
où les classes auraient disparu, où l'homogénéité
de la société permettrait la reconnaissance réciproque des
citoyens. Mais ce mouvement tendu vers un but absolu n'hésitait devant
aucun moyen, parce que, d'après la doctrine, seule la violence pouvait
créer cette société."
La combinaison d'un but sublime et d'une technique impitoyable pour atteindre
ce but ne pouvait que déboucher sur l'horreur concentrationnaire. Ce sera
l'uvre de Staline. Comme l'écrit Furet, le parti totalitaire, combinaison
d'idéocratie et d'État terroriste, acharné à liquider
sa vieille garde, c'est Staline, pas encore Lénine.
Le travail comme complément logique et non nécessaire
Ce n'est pas l'économie qui fonde l'institution concentrationnaire totalitaire,
mais la volonté de créer un homme nouveau, régénéré.
Cela ne signifie pas que le travail n'y ait pas sa place, au contraire. Reste
à définir ce qu'on entend par travail et à insister sur le
fait que si l'idée de travail productif s'est logiquement imposée
dans tous les systèmes concentrationnaires permanents, elle ne leur est
en rien consubstantielle.
Des camps américains pour civils japonais jusqu'aux six centres de mise
à mort immédiate, l'idée de travail forcé est ignorée.
La fonction économique -- c'est-à-dire de travail productif -- n'est
pas nécessairement liée à la vie des camps, sans même
parler des travaux forcés. Dans les camps de concentration français
de la IIIe République, on ne travaille pas, pas plus que dans les camps
de la guerre d'Algérie, les camps britanniques de la guerre d'indépendance
d'Israël ou les camps américains pour Japonais de la Seconde Guerre
mondiale. On l'aura compris, le travail n'est pas une composante des institutions
concentrationnaires non totalitaires (les camps allemands de Namibie font ici
une notable exception. Le contexte de guerre raciale qui voit leur création
ne doit pas être y étranger). Par conséquent, contrairement
à ce qu'avance Jean-Jacques Marie dans un récent ouvrage sur le
Goulag, il ne saurait être question de définir le système
concentrationnaire par l'existence, ou non, d'une fonction productive. L'argument
de Marie est simple. Considérant que la loi votée par les Soviets
le 15 avril 1919 prévoit un système de camps dits de concentration
(sic) où le travail n'est pas à l'ordre du jour, il en conclut --
puisque selon lui c'est le travail qui définit le camp de concentration
-- à l'absence de système concentrationnaire en Union soviétique.
CQFD.
Tout en comprenant la raison de ce point de vue (reporter de dix ans la création
du système concentrationnaire soviétique pour en exonérer
Lénine et Trotski), on ne peut qu'en souligner la faiblesse d'un point
de vue théorique et le caractère dangereux. A prendre ce modèle
au pied de la lettre, en effet, le système concentrationnaire nazi n'existerait
pas avant 1937, voire 1942, date à laquelle le KZ fut intégré
dans l'économie de guerre.
Restons sérieux : à l'origine, le camp est un instrument de contrôle
social où le travail a sa place dans un contexte tantôt de rééducation
(donner le sens du travail), tantôt d'abrutissement (le travail est inutile
et humiliant). Le travail est là pour abrutir, pour affaiblir la résistance
physique des détenus afin de mieux briser leur force morale. Les camps
nazis n'ont, à leur création, aucune visée productive, ils
ne servent aucun dessein économique. Ils ont pour fonction essentielle
de mater les mauvais esprits, de briser les rebelles et les opposants (il se trouve
très peu de Juifs parmi eux). C'est l'époque où les nazis
font état d'expériences de " rééducation "
dans les " établissements de rééducation pour les marxistes
". Ainsi, en avril 1933, la Tägliche Rundschau salue avec enthousiasme
la création des camps :
" Partout dans te Reich, de tels camps de concentration ont été
institués pour décongestionner tes prisons. Il s'agit d'exercer
une influence directe sur les personnes à qui des meneurs ont tourné
la tête, et de leur inculquer à nouveau des principes d'ordre, de
discipline et d'obéissance ; il faut leur faire comprendre que la terreur
qui règne dans la rue doit cesser si l'État veut mener à
bien les tâches de reconstruction (...) On ne sait pas encore si les mesures
ainsi prises réussiront ; leur ampleur se manifeste tous tes jours par
la création de nouveaux camps. Une véritable rééducation
intérieure des marxistes est-elle possible ? Cette question restera sans
réponse tant que l'on ne pourra sonder le cur des hommes. Le marxisme
est une idée que seule peut éliminer la pratique d'une vie meilleure
et mieux structurée -- à moins que l'on puisse reprendre en les
améliorant certains principes valables du marxisme. S'il y a quelque chose
de bon dans les camps de concentration, c'est la rencontre de deux groupes humains,
car tous ces gens sont les membres solidaires d'un même peuple et ont partie
liée avec le destin de notre nation."
Le travail posé comme outil de rédemption : sur le terrain, la réalité
est bien différente. Avant l'internationalisation des camps, c'est l'idée
de travail punitif, inutile et humiliant, qui prédomine. Comme le souligne
Langbein, on accumule les tâches les plus insensées. Des pierres
sont portées au pas de course d'un endroit à un autre, soigneusement
empilées, puis rapportées, toujours en courant, à l'endroit
où elles se trouvaient à l'origine. Le travail concentrationnaire
combine deux fonctions essentielles : le (re)dressement et la punition.
Jusqu'en 1938, écrit Olga Wormser-Migot, " rien n'indique que les
détenus aient travaillé autrement qu'à des tâches artisanales
à t'intérieur même des camps. La main d'uvre concentrationnaire
n'est pas employée dans l'industrie. Elle est employée aux tâches
quotidiennes du camp et, à partir de 1937 seulement, dans l'exploitation
des carrières, des sablières, des forêts, dans des entreprises
SS."
Il faut attendre 1937-38, en effet, pour que le travail soit largement subordonné
aux besoins économiques de la SS (les camps sont construits près
de carrières et des fabriques SS), et 1942, pour qu'il soit intégré
à l'effort de guerre de l'État nazi. Comme l'écrit Wormser-Migot,
" les concentrationnaires ne travailleront dans les industries secrètes
qu'à partir de 1942." Le travail forcé devient alors l'une
des priorités économiques du Reich : l'économie de guerre
exige toujours plus de main-d'uvre. Une lettre de Himmler datée du
26 janvier 1942 annonce à l'inspecteur en chef de tous les KZ son intention
d'affecter 150 000 Juifs à des tâches économiques urgentes
durant les quatre semaines suivantes. Ainsi, quelques sous-hommes, destinés
à périr dans l'ultime phase de la solution finale, survivront à
l'enfer SS. Le pourquoi des camps: Les univers concentrationnaires nazi et soviétique
sont avant tout des systèmes de contrôle social. Ils servent donc
des desseins idéologiques et non économiques. Comme l'écrit
David Rousset, " les camps ne sont pas des organismes économiques
simples, comme on a voulu le prétendre, mais sont avant tout des organismes
du châtiment pénal social et politique. (...) Ce qui domine l'organisation
dans la gestion et dans le rôle des camps, c'est avant tout le sens de la
punition politique et sociale, de la répression sous tous ses visages."
Rousset n'en reconnaissait pas moins que " le rôle économique
des camps cependant est considérable car ils permettent d'effectuer tes
travaux humiliants et particulièrement pénibles."
Si, progressivement, la notion de rentabilité s'impose, jusqu'à
transformer les camps en véritables usines, c'est en raison du caractère
permanent que finit par acquérir l'institution concentrationnaire. Les
camps étant là pour durer, autant en tirer un profit économique,
un bénéfice. L'idée de faire supporter le coût du système
par les détenus eux-mêmes surgit à la fois en Allemagne et
en URSS, où sera dégagé le principe d'" autonomie comptable
" (khozrach). Ici et là, on profite sans limite de cette main-d'uvre
gratuite, corvéable à merci. On loue à la journée
les services des déportés. L'entreprise devient tellement lucrative
(moins pour le système lui-même que pour ceux qui le dirigent), que
le nombre de prisonniers ne cesse d'augmenter, alors même que les rangs
de l'opposition intérieure s'amenuisent, se clairsèment -- phénomène
observable en Russie, en Allemagne et en Chine.
En Chine, les camps constituent aujourd'hui une véritable entreprise économique.
Le produit du labeur carcéral est vendu sur le marché tant intérieur
qu'extérieur et constitue un apport non négligeable à l'économie
nationale. La fonction initiale des camps, ici comme ailleurs, n'en est pas moins
purement idéologique. La théorie sous-tendant le système
du laogai postule que tout crime politique ou de droit commun s'enracine dans
l'idéologie des classes possédantes. Seul un dr labeur permet d'éradiquer
cet état de choses, tout en suscitant un sentiment de solidarité
avec le prolétariat. Le gouvernement chinois justifie ses pratiques esclavagistes
par une théorie de la productivité e de la division du travail.
Les gens ne commettent des crimes que parce qu'ils sont infectés par l'idéologie
des classes exploiteuses. Pour attaquer le mal à sa racine, il est nécessaire
de réformer l'idéologie du criminel, ce qui ne peut se faire que
par la contrainte à un dur labeur. " Le redressement par le travail
des contre-révolutionnaires et autres criminels, déclare le PCC,
doit intégrer pleinement le châtiment et la réforme mentale,
dans l'intérêt à la fois de la production et de l'éducation
politique."
Cette pratique, toujours en vigueur aujourd'hui, bien qu'appliquée de manière
hypocrite et cynique, explique le fait que les condamnés au laogai et au
laojiao ne sont pas immédiatement astreints au travail physique. Ils sont
réunis en " groupes d'études ". Cette période studieuse
va de quinze jours à trois mois, en fonction du degré de bonne volonté
dont fait preuve le prisonnier, c'est-à-dire de sa promptitude à
confesser, comprendre et juger ses crimes -- ainsi qu'à la sincérité
de son repentir. Ce n'est qu'après cette indispensable étape que
peut s'enclencher le processus de " rédemption des péchés
par la corvée ". Force est de reconnaître que le fondement de
la politique de redressement par le travail est esclavagiste.
Essai de classification des camps: Le phénomène concentrationnaire
est complexe, pluriel. Rien que pour le cas allemand, il y a trois, sinon quatre
histoires successives à prendre en compte : les KZ n'ont pas la même
fonction quand ils servent à interner 15 000 ou 75 000 personnes.
Une tentative de classification nous paraît cependant possible, dès
lors que, suivant en cela Hannah Arendt qui eut l'intuition de ce schéma,
on commence par distinguer trois types de camps, correspondant chacun à
trois conceptions fondamentales de la vie après la mort, à savoir
l'Hadès, le Purgatoire et l'Enfer. Aux trois catégories mentionnées
ci-dessus, nous en ajouterons une quatrième, la Géhenne, pour rendre
aux centres d'extermination nazis la singularité qui est la leur. Lorsqu'elle
écrit son ouvrage sur les origines du totalitarisme, Hannah Arendt n'a
pas pu saisir la spécificité des " centres d'extermination
". Pour la philosophe allemande, ces centres ressortissent encore du phénomène
concentrationnaire. Ils sont dès lors placés en Enfer. Notre perspective
est différente. Elle offre quatre idéaux-types :
L'Hadès, auquel correspondent les manières autrefois répandues,
même dans les pays non totalitaires, de mettre à l'écart les
éléments indésirables de toutes sortes: réfugiés,
colonisés, apatrides, asociaux et chômeurs. Appartiennent à
cette catégorie la " reconcentration " espagnole à Cuba,
les camps britanniques d'Afrique du Sud, les camps de Vichy, etc. Les camps de
l'Hadès firent des centaines de milliers de victimes.
Le Purgatoire, qui désigne les camps de travail soviétiques, asiatiques
et même nazis de la période nationale (1933-1940), où l'isolement
se combine avec un travail forcé chaotique et des velléités
de rééducation. Le Purgatoire mène directement à l'Enfer,
avec lequel il se confond souvent. Reste que l'objectif n'est pas d'exterminer,
mais bien " d'assainir ". Il s'agit d'isoler les victimes, de les obliger
à travailler, bref de les empêcher à contaminer les éléments
sains de la société.
L'Enfer au sens littéral du terme a été incarné par
les camps de concentration nazis de la période dite internationale (1940-1945)
: là, tout est minutieusement et systématiquement organisé
en vue de l'abaissement moral et physique de l'individu, de son élimination.
C'est le domaine du mal absolu. Tout y est fait pour détruire l'homme,
de préférence dans les pires souffrances.
La Géhenne est le monde des six centres de mise à mort immédiate
nazis (SK). Ici, pas d'histoire, pas d'héroïsme, juste la mort immédiate
dans l'anonymat absolu. Les masses humaines y sont traitées comme si elles
n'existaient plus. Elles disparaissent, dans leur écrasante majorité,
dès leur arrivée.
La différence entre les camps de l'Enfer et ceux du Purgatoire est souvent
des plus ténue. Force est en effet de reconnaître que la mortalité
est souvent supérieure dans certains camps soviétiques que dans
leurs équivalents nazis. La différence n'est pas quantitative, mais
de nature : dans les camps nazis de la période de guerre, tout est fait
pour éliminer le détenu ; dans les camps soviétiques tout
est là pour le faire mourir : l'incompétence, l'impréparation,
les conditions de travail et climatiques, le mépris de l'être humain
et le pouvoir des criminels, fauchent les vies humaines plus rapidement encore
que ne tombent les arbres.