Le préfabriqué
Pourquoi le préfabriqué? Voilà quelque chose dont les manuels
d'histoire de l'architecture sont avares. Cherchez bien : entre la construction
style colonial et les premiers gratte-ciels, vous ne trouverez pas grand-chose.
La naissance de la préfabrication est un trou noir de l'histoire de l'habitat.
Comme si ce n'était pas vraiment de l'architecture... L'ancêtre du
préfabriqué s'appelle la «charpente-ballon»,il est né
dans la Grande Prairie américaine vers 1830. «Les maisons en pierre
ne sont pas aussi bon marché ni aussi salubres qu'on le dit. Nos routes
changent sans arrêt de direction et dès qu'un homme a bâti
sa maison en pierre à grands frais, une nouvelle route s'ouvre et il se
retrouve d'un coup éloigné de la grand-route. Nos gens ne sont pas
des sédentaires, au contraire des autres peuples, ils veulent toujours
vivre mieux et peuvent quitter une ville si un nouveau marché s'ouvre ou
si une meilleure ferme est à vendre: ils n'ont pas envie de dépenser
trop d'argent pour leur maison».
Ainsi s'exprimait un fermier du Massachusetts en 1840. La faculté d'adaptation
du pionnier américain est tout entière dans ce court texte. Le bois
remplacera donc la pierre. Le bois parce qu'il est disponible en quantité
illimitée, qu'il est souple, adaptable, facile d'emploi et pas cher.
Lorsque commencera la conquête de la Grande Prairie - la ruée vers
l'Ouest - le bois qui s'y fait rare sera acheminé par chemin de fer. Ce
sera la conjonction entre le bois, le chemin de fer, l'invention de la machine
à clous industrielle et l'expansion territoriale qui permettra une autre
innovation, spectaculaire : celle de la préfabrication des maisons des
pionniers...
Constructions légères, tellement légères qu'elles
seront affublées du nom de «balloon frames», charpentes-ballon,
par leurs détracteurs. À la question d'un membre de l'Institut s'inquiétant
de leur durabilité, Solon Robinson, l'un de ses ardents défenseurs,
répondra: «Monsieur, nous sommes chrétiens, nous n'avons donc
pas peur du lendemain.».
Si Siegfried Giedion est réputé pour être le premier écrivain
de l'architecture à avoir relevé le rôle des ces «charpentes-ballon»
dans l'industrialisation des techniques de construction, le premier architecte
à les avoir reconnues comme un moment majeur de l'histoire du bâtiment
est l'Anglais Gervase Wheeler, dès 1855...
Quoi qu'il en soit, Giedion en reste sans doute, dans son ouvrage «Espace,
Temps, Architecture», le meilleur analyste: «La charpente-ballon marqua
le moment où l'industrialisation commença à pénétrer
dans la construction de l'habitat. De même que les métiers d'horloger,
de boucher, de boulanger et de tailleur avaient été absorbés
par l'industrie, la charpente-ballon entraîna le remplacement du charpentier
par un ouvrier non qualifié.» Et, citant...: «Un homme et un
garçon peuvent aujourd'hui (1865) obtenir les mêmes résultats
que vingt hommes construisant une charpente à l'ancienne mode. Le principe
de la charpente-ballon est meilleur pour la solidité comme pour l'économie.
Si on emploie un technicien, on peut monter une charpente - ballon pour 40 % moins
cher qu'une charpente à mortaises et tenons»..
Avec la charpente-ballon, dont l'inventeur reste aujourd'hui controversé,
apparaîtra la première forme de standardisation industrielle de l'habitat.
Cette nouveauté technique - qui est toujours la forme la plus répandue
de construction aux États-Unis - aura pour conséquence la construction
rapide de villages et de villes dans la Grande Prairie et l'installation durable
des colons, au détriment des habitants initiaux (Sioux, Cheyennes, Crows,
Blackfeet, Arapahos, Comanches et Kiowas)...
Elle sera également le point de départ des systèmes de préfabrication
industrielle adaptés au béton ainsi que d'une véritable école
d'architecture (Frank Lloyd Wright, Gropius, Van der Rohe, ...). D'après
Siegfried Giedion ("Espace, Temps, Architecture" Denoël /Gonthier
éditions), George Washington Snow serait l'inventeur de la charpente-ballon:
Woodward avoue en 1869 que "l'histoire de la charpente-ballon est assez obscure"
et qu'il n'existe aucun document d'une authenticité certaine sur son origine.
Pourtant on peut la faire remonter aux premiers établissements dans la
Prairie où l'on manquait de bois de charpente et d'ouvriers qualifiés...
"La charpente-ballon ne peut être attribuée à personne
en particulier... Personne n'en revendique l'invention, et pourtant c'est l'une
des innovations les plus ingénieuses dans le domaine de la construction."
Malgré cela, la charpente-ballon semble bien avoir eu un inventeur et avoir
été employée pour la première fois en un lieu précis.
L'inventeur de la charpente-ballon fut George Washington Snow, né le 10
septembre 1797 à Keene, New Hampshire, d'une vieille famille américaine
dont les origines remontent aux premiers immigrants.
Snow semble avoir eu un caractère assez instable puisqu'il quitta d'abord
la ferme paternelle pour aller à New-York et gagner ensuite Detroit avec
sa femme. Il traversa l'Etat de Michigan dans des conditions fort rudimentaires
et finalement accompagné d'un guide indien, il atteignit en canot l'embouchure
de la rivière de Chicago où il arriva le 12 juillet 1832. La petite
agglomération qu'il y découvrit - elle comptait seulement deux cent
cinquante habitants - convenait à son tempérament de pionnier. Il
prit, pendant de longues années, une part active à l'administration
communale.
En 1833, quand Chicago devint une ville, il occupa, le premier, les fonctions
de collecteur d'impôts et d'arpenteur; en 1849 il fut élu conseiller
municipal et administrateur du service de drainage; il fut même, un certain
temps, commandant des sapeurs-pompiers. L'un de ses descendants remarquait dans
une lettre: «comme tant de pionniers de cette époque, il avait été
une espèce de jack-of-all-trades (touche-à-tout)». En achetant
en 1835 Carver's Lumberyard (la scierie de Carver) il devint l'un des permiers
marchands de bois de Chicago. Il possédait des terrains et dirigeait une
agence immobilière; il était entrepreneur, spéculateur et
financier.
Mais Snow n'était pas seulement arpenteur. Dans sa jeunesse, il avait acquis
une certaine formation d'ingénieur. Ce sont peut-être ses connaissances
techniques qui l'ont amené à inventer la charpente-ballon. Nous
ne savons ni comment cela s'est fait ni quels obstacles il rencontra. Le nom de
charpente-ballon, nous l'avons déjà dit, n'est qu'un sobriquet,
une allusion à la fragilité de ce nouveau mode de construction.
Plusieurs témoignages viennent confirmer la tradition familiale, qui voient
en Snow l'inventeur de la charpente-ballon. Andreas lui attribue cette invention
dans son History of Chicago et nous pouvons lire dans Industrial Chicago, ouvrage
fondamental sur l'évolution de cette ville, que «la charpente-ballon
est sortie en même temps du cerveau de George W. Snow et du besoin de l'époque.»
Cependant, des recherches plus récentes, menées par Walker Field
en 1942, amènent à conférer la paternité de cette
invention à Augustin Deodat Taylor qui construisit en 1833 l'église
Sainte-Marie de Chicago qui passe pour la première réalisation en
«charpente-ballon».