Même si elle semble avoir été inventée à
la fin du 18ème siècle, la machine à clous prendra tout
son sens lors de la conquête de la Grande Prairie, au milieu du 19ème
siècle.
La construction «traditionnelle», héritée des techniques
européennes, nécessitait une main d'uvre qualifiée
accoutumée à l'usage des tenons et des mortaises: les pionniers,
quant à eux, étaient généralement des «jack-of-all-trades»
(des touche-à-tout) et leur implantation extensive sur un nouveau territoire
obligeait, en quelque sorte, à changer radicalement de mode de construction.
La machine à clous, ainsi que l'indique Siegfried Giedion dans «Espace,
temps, Architecture», va donner le signal de départ à une
forme industrialisée de l'architecture. En produisant plus vite, à
un prix de revient toujours plus bas et à un coût de plus en plus
réduit pour le consommateur, la machine à clous devient l'élément
indispensable à l'installation durable des «balloon frames»
- les charpentes-ballon.
Ces structures montables, usinées en panneaux préfabriqués
acheminés par chemin de fer et facilement assemblées avec quelques
clous par les pionniers mêmes, constitueront le véritable début
d'une architecture spécifiquement américaine. La machine à
clous, le chemin de fer et la préfabrication de panneaux permettront
l'installation de plus en plus rapide de villages en même temps que l'extension
des villes: la Grande Prairie sera dès lors balisée, arpentée,
semée d'habitations et de colons.
Cela ne sera pas sans conséquence sur une domination du territoire dont
seront exclus les Indiens et sur une domestication du paysage dont feront les
frais les bisons...
Sans clous fabriqués à la machine, la charpente-ballon n'aurait
pas permis de faire des économies. C'est seulement à partir du
moment où l'on put fabriquer à la machine des clous d'une qualité
supérieure, en acier, en fer ou en fil métallique revenant beaucoup
moins cher que les anciens clous en fer forgé, que la technique relativement
coûteuse de l'assemblage à tenons et mortaises commença
à être remplacée par un système plus économique
qui dépendait entièrement de l'efficacité du clou.»
L'invention de la charpente-ballon coïncide, en effet, avec le perfectionnement
de la scie métallique et la production en série des clous.
Vers la fin du XVIIIe siècle, on inventa simultanément en Angleterre
et en Amérique plusieurs machines pour fabriquer des clous. Thomas Clifford
fit breveter en 1790 un appareil de ce genre, et à la même époque,
Jacob Perkins de Newburyport fit lui aussi, une invention similaire. En 1807
Jesse Reed fit breveter une machine qui coupait, façonnait les clous
et forait les têtes en une seule opération à raison de soixante
mille par jour.
«Quant on commença à manufacturer des clous, une livre de
clous forgés coûtait 25 cents... ce qui rendait difficile leur
usage pour la construction de maisons ou d'enclos.»
L'apparition des machines modifia cet état de choses en faisant baisser
rapidement le prix des clous.
«Durant l'année 1828, la production augmenta à un tel rythme
que le prix se réduisit à 8 cents la livre... En 1833, l'accroissement
de la production le fit tomber à 5 cents - et à 3 cents en 1842.
Giedion, dans son «Espace, Temps, Architecture», cite trois inventeurs
de la machine à clous industrielle: Thomas Clifford, Jacob Perkins (qui
inventa également un procédé d'impression par cliché
sur plaque d' acier destiné à endiguer la contrefaçon des
billets de banque) et Jesse Reed. Ou bien serait-ce plutôt Ezekiel Reed,
du Massachussets, crédité de cette invention en 1768 ? Ou encore
un autre Américain, Samuel Briggs qui reçut, avec son fils, un
brevet en 1791 ?
En France, c'est la vallée métallurgique du Côney, dans
les Vosges, qui en revendique la paternité. Mais la naissance est plus
tardive et est datée de la moitié du 19ème siècle.
La commune de Tremonzey, qui possède une vieille tradition de forges,
de tréfileries et de clouteries artisanales, s'honore de compter «trois
cerveaux de la machine à clou» : Jean-François Nappé,
François-Xavier Bobant de Tremonzey et Charles Lévy.
S'inspirant des expériences et innovations produites par ses deux contemporains,
Charles Lévy mit en point, vers 1850 une machine à clous industrielle
pouvant produire 135 tonnes par an et passe, selon les édiles de sa commune,
pour «l'inventeur historique de la machine industrielle à fabriquer
des clous». Notons d'une part, que Charles Lévy installa son entreprise
dans un lieu-dit appelé «Les Grands Prés», ce qui
ne manque pas de nous renvoyer à la Grande Prairie et, d'autre part,
que le chef-lieu de canton, la commune de Bains-les-Bains, possède un
blason «chargé de besants représentant des têtes de
clous» en hommage à Charles Lévy, enfant du pays.