Les camps d'internement
Du bétail bovin au «bétail humain», il n'y a qu'un pas
et il sera franchi en 1896, par les Espagnols, puis en 1900 les Britanniques,
qui utiliseront le fil barbelé pour ceinturer les camps où sont
concentrés les Cubains et Boers et leurs familles. Ce matériau,
détourné de son utilisation première, fera corps, dès
lors, avec l'institution concentrationnaire. Un véritable mariage de raison.
L'institution concentrationnaire doit ainsi être envisagée ainsi
pour ce qu'elle fut à son origine : une des réponses à la
question de la gestion des masses à l'âge démocratique, national
et colonial. Ce n'est pas un hasard que le «camp» est inventé
à l'occasion d'une guerre coloniale. La politique étant aussi l'affaire
des masses, les conflits s'étendent aussi aux civils. Très vite,
le besoin se fait sentir de contenir cette masse d'ennemis en puissance, d'où
la décision des autorités coloniales espagnoles, d'abord, puis britanniques
de créer, ici des camps de "reconcentracion" (1886/Cuba), là,
des concentrations de camps (1900/Afrique du Sud). A quoi servent ces premiers
camps ? Globalement, ils sont mis en place pour remplir deux fonctions distinctes
:
1) Isoler à titre préventif une partie du corps social, c'est-à-dire
des individus ou groupes d'individus, jugés suspects, sinon nuisibles.
2) Terroriser la population civile. L'intimidation de la société
fait partie du projet d'ensemble de contrôle social. Les camps illustre
les vues de Montesquieu selon lequel le principe du despotisme est la peur - peur
insidieuse qui s'empare progressivement de tous les individus d'une collectivité.
Ici, comme là bas, il n'est pas question d'exterminer la population civile
mais de l'empêcher d'épauler la guérilla. La tâche est
d'envergure : ce ne seront pas moins de 120.000 civils que les Britanniques de
Lord Kitchiner devront «mettre aux fers» afin de mener leur entreprise
à bien. Si la mesure est clairement délimitée dans le temps,
tous les ingrédients du scandale concentrationnaire ne s'en trouvent pas
moins ici réunis : la notion de punition collective (on ne vise pas des
individus mais une catégorie d'individus jugée suspecte : les Boers),
la mesure d'internement préventif (on interne des innocents) et administratif
(on ne peut juger/condamner des innocents), des conditions de vie précaires
(la mortalité est d'emblée importante). Hygiène quasi inexistante,
soins médicaux rares, nourriture et eau insuffisants : les épidémies
ne tardent pas à apparaître et à frapper durement.
Sommé par son ministre de tutelle de s'expliquer sur ses intentions, Kitchener,
en bon militaire qu'il est, répond sans tarder ni tergiverser: il ne souhaite
pas la mort des femmes et des enfants qu'il retient prisonniers, leur sort, en
réalité, ne l'intéresse pas. S'ils sont là, c'est
que leur appui à la guérilla menace de faire durer indéfiniment
cette guerre qu'il lui tarde, et c'est son seul souci, de gagner au plus vite.
Le processus de déshumanisation est enclenché. Rien ne l'arrêtera
plus.
Entrent dans cette catégorie les camps créés durant les conflits
pour interner les nationaux «ennemis», ou ceux perçus comme
tels (ex. les Japonais aux Etats-Unis) et, plus encore, les camps installés
dans un contexte de guerre coloniale. La plupart de ces camps ignorent le travail
forcé : leur fonction est prophylactique, et non productive. Les conditions
de vie peuvent y être rigoureuses, quelques fois atroces - quel qu'en soit
le contexte : colonial (Afrique du Sud), sécuritaire (Gurs) ou dictatorial
(Italie jusqu'en 1943).