Tout ouvrier mineur italien qui émigrera comptera dans son pays pour quelques
tonnes de charbon, de La Louvière, Charleroi, Fléron ou Houthalen.
Le plus souvent, à son arrivée, la main d'uvre sera logée
dans des conditions précaires : baraquements arrachés aux prisonniers
allemands, constructions faites tout exprès en "une demi-brique",
étables,
C'est toute l'histoire du début d'une immigration qui est racontée
ici.
Iole et Antonio Danieli témoignent de leur arrivée en 1948.
Alain Forti restitue le contexte socio-économico-politique de l'époque.
Toni Santocono écrit une nouvelle sur ce qui a fait son enfance.
Et Catherine Sicurello livre son travail photographique, récent, sur les
immigrations italiennes croisées entre la Belgique et le New-Jersey.
Un itinéraire de demandeurs d'emploi
"Adossé au terril où se déversent les résidus
du puits du Bois du Cazier, se terre un camp de travailleurs italiens: une cité
de tôle comme on en rencontre dans la "zone" de Paris. J'y ai
vu une fillette haute comme trois pommes, souriant à une maman perdue dans
le souvenir". Comme en témoigne, de manière pathétique,
cet extrait d'article de presse paru en août 1956 (1), les conséquences
humaines directement liées à la signature, le 23 juin 1946, du protocole
d'accord entre la Belgique et l'Italie ne tardèrent pas à remonter
à la surface avec les fumées de la catastrophe.
En effet, le travail d'investigation des journalistes envoyés à
Marcinelle et les réactions extrêmement vives des médias italiens,
convaincus de la responsabilité de l'industrie charbonnière belge
dans la mort de 136 de leurs compatriotes, ramenèrent à la une de
l'actualité le cas de ces travailleurs "importés" qui,
quelque dix ans plus tôt n'avaient eu droit qu'à quelques lignes
condescendantes dans les quotidiens. Il est clair qu'à travers les déclarations
faites en 1946, au Popolo, par Jean Vercleyen, chef de cabinet du Premier Ministre
Achille Van Acker, la raison d'Etat avait primé sur toute autre considération
dans les négociations: "Cette expérience (sic) a une grande
importance non seulement du point de vue économique mais aussi pour les
futures relations politiques entre les deux pays. Si la Belgique peut compter
sur les travailleurs italiens et l'ltalie sur le charbon belge, il est hors de
doute que les rapports entre les deux pays seront meilleurs que dans le passé.
Si l'on veut se comprendre, il faut donc s'aider réciproquement."
(2)
Evoqué en des termes à peine voilés par l'homme politique
belge, ce marchandage - pour ne pas dire ce maquignonnage - consistant à
échanger des hommes contre du charbon apparaît également sans
aucune pudeur dans le texte officiel du protocole. On peut en effet lire dans
les conclusions de ce document que "le Gouvernement italien (...) prendra
des mesures pour que s'effectue rapidement (...) l'acheminement des travailleurs
", tandis que son homologue belge "(... ) accélérera autant
que possible l'envoi en Italie des quantités de charbon prévues
par l'accord".
"Alea jacta est" ! Avant même de prendre le train en direction
du Nord et de ses brumes le sort des futurs mineurs italiens avait été
scellé et ce, avec la bénédiction de leur mère-patrie.
A la recherche d'une absolution internationale et désireuse de désamorcer
un climat intérieur insurrectionnel, elle allait sacrifier, au nom du redressement
économique européen, ses enfants sur l'autel de la sacro-sainte
production charbonnière.
Sur le contrat de travail que chacun d'entre eux tenait précieusement en
poche comme une promesse indéfectible pour un avenir meilleur, il était
notamment stipulé à l'article 9: "L'impresa belga si impegna
a fare tutto quanto è nelle sue possibilità per procurare all'operaio
un alloggio conveniente, provisto dei mobili necessari, al prezzo di fitto praticato
nella regione e rispondente almeno alle condizioni previste dal codice belga del
lavoro " (3)
Cette prose approximative laissant libre cours à toute interprétation
abusive où la "combinazione" régnait en maître,
un document, intitulé Protocole entre l'ltalie et la Belgique pour le règlement
de quelques questions relatives aux conditions de travail des mineurs italiens
en Belgique et pour la reprise de l'émigration des travailleurs italiens
vers les mines belges allait rectifier le tir mais un peu tard, il était
daté du 11 décembre... 1957 ! Rappelant les efforts accomplis "en
vue de réaliser un important programme de constructions d'habitations en
remplacement d'habitations provisoires et de fortune dont la démolition
est activement poursuivie", les autorités belges y confirmaient "le
ferme espoir (...) d'achever le programme précédemment prévu
pour fin décembre 1958".
Mais qu'avait-il bien pu se passer pendant cette période, que d'aucuns
voudraient aujourd'hui oublier, voire occulter, pour que la Belgique accède
aux revendications de cette Italie dont la volonté était, en feignant
de découvrir une situation qu'elle connaissait bien, de se donner bonne
conscience pour mieux renvoyer ses fils au fond des charbonnages belges ?
T r a v a i l l e r e t s e l
o g e r
Le problème conjugué de la main-d'uvre et du logement, dans
l'industrie houillère belge, est un problème endémique. En
1912, le directeur des travaux des Charbonnages de Forte-Taille, à Montigny-le-Tilleul,
attirant prémonitoirement, dans un rapport, l'attention sur l'importance
qu'allait prendre l'industrie houillère limbourgeoise, s'en inquiétait
déjà : "L'exécution de travaux d'installation de sièges
d'exploitation dans le nouveau bassin de la Campine avançant rapidement,
il est à prévoir (...) que 50 % au moins de la population flamande
de nos mines ira travailler dans ces charbonnages situés dans des provinces
où les murs et la langue se confondent avec celles des lieux d'origine
de ces ouvriers" (4). Pour faire face à la fluctuation et à
la pénurie de main-d'uvre, cet ingénieur préconisait
notamment, outre le fait de créer des écoles de formation professionnelle
destinées à revaloriser la profession de mineur, de provoquer le
déplacement d'un certain nombre d'ouvriers en leur procurant, à
proximité de leur lieu de travail, des logements salubres à loyer
modique (5).
Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la situation s'était encore
aggravée. Vu le discrédit qui continuait à frapper le métier
de mineur, compter sur la main-d'uvre autochtone pour repeupler les mines
aurait été une erreur. La mise au travail des prisonniers allemands
n'étant qu'une solution provisoire, il fallait, selon l'administrateur-délégué
du Charbonnage de Sacré-Madame, à Dampremy, recruter comme ce fut
déjà le cas avant-guerre de la main-d'uvre à l'étranger;
en ne perdant pas de vue que cela poserait un problème de logement auquel
il fallait songer sans tarder. (6)
Toutes les conditions étaient désormais réunies pour que
des légions - les futures légions du sous-sol - traversent une nouvelle
fois les Alpes pour déferler sur nos régions; non pour un remake
de la Guerre des Gaules, mais pour aider la Belgique à gagner la "bataille
du charbon." (7) Mais de là à être accueillies comme
le Messie et non des envahisseurs ...
O ù v a - t - o n l e s m
e t t r e ?
Dès les premières vagues massives d'immigration italienne, le pays
s'est trouvé confronté à un véritable dilemme : si
la main-d'uvre était insuffisante, les logements disponibles pour
héberger les candidats mineurs l'étaient tout autant. En supprimant
un problème, on en créait un autre.
Pour la Fédération des Associations Charbonnières de Belgique,
"le recrutement intensif de travailleurs étrangers, joint à
la crise générale du logement, rendit indispensable l'adoption d'une
politique hardie en matière d' habitation" (8), et c'est un doux euphémisme.
Il est certain que l'arrivée de nombreux travailleurs étrangers,
dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, accrut considérablement
la pénurie de logements, consécutive aux destructions ; mais la
situation n'était guère plus brillante et tout aussi préoccupante
à la fin des années '30. Pour preuve, ce tract distribué
à la population et s'adressant particulièrement "à tous
ceux qui, par leurs fonctions, ont connaissance, visitent ou possèdent
des maisons surpeuplées, des baraquements" (9) . A la lecture des
conseils qu' il prodigue, il apparaît que Zola est toujours d'actualité
en plein XXe siècle: "Lorsque la maison ne comprend pas le nombre
de chambres suffisant, on atteint facilement cet idéal en installant des
cloisons de bois, béton ou autres matériaux, de façon à
diviser les chambres existantes; dans les maisons surpeuplées où
cette solution est encore impossible à réaliser, il faut, en tout
cas, veiller à donner des lits différents aux enfants, suivant leur
sexe, à partir de l'âge de 6 ans. (...) Les époux obligés
de voisiner, pour le coucher, avec des enfants ou qui en sont séparés
par des cloisons, n'oublieront pas que ceux-ci, très tôt, observent
et entendent. (...) Dans tous les logements, on réservera, à défaut
d'une place spéciale, un coin de la chambre, protégé par
un rideau opaque ou par tout autre moyen, afin de permettre aux membres de la
famille de procéder, à tour de rôle et d'une façon
décente, à leur toilette intime. (...) Pour les chambres à
coucher, l'usage des stores empêchant la vue du dehors, le soir, quand la
lampe est allumée, est à conseiller. (...) Il est à remarquer
que les moustiquaires n'empêchent pas la vue du dehors ni pendant le jour
ni le soir quand la chambre est éclairée et, de même que lorsque
le store manque, on s'écartera de la fenêtre pour se déshabiller".
Ces quelques exemples, risibles s'ils n'étaient pas dramatiques, sont suffisants
pour se forger une idée de ce que pouvaient être les conditions de
logement des classes défavorisées de la société dont
l'univers se confondait avec un interminable cortège de misères
et de malédictions : la faim était une habitude, l'abrutissement
une fatalité, la promiscuité un mode de vie, et la mort prématurée,
si pas violente, un rendez-vous inéluctable. Jouant les architectes d'intérieur
pour taudis, les auteurs de ces considérations sur le logement ne proposent
en fait aucune solution, ni même de piste. Ce qui ne les empêchent
toutefois pas de conclure sur une note optimiste pour ne pas dire démagogique:
"L'observation de ces quelques règles générales enseignées
par les hygiénistes et moralistes de toutes les opinions inculquera, à
la jeunesse spécialement, le respect des convenances et des bonnes murs"
(10) .
A la Libération, les responsables, comme les bénéficiaires,
de cette situation allaient cette fois pouvoir se disculper en rejetant la faute
sur la guerre et, surtout, sur les étrangers.
Ce qui favorisa l'éclosion d'une certaine prose extrémiste et xénophobe
comme celle divulguée, en septembre 1947, dans un petit opuscule intitulé
La Crise charbonnière devant l'Opinion. La "modestie" de ses
auteurs, se retranchant derrière le collectif "Des Belges parlent
aux Belges...", oh ! combien racoleur en ces lendemains de guerre, n'avait
d'égal que la volonté de désinformation du message qu'il
véhiculait. Morceau choisi: "Nous manquerons au total d'environ 20.000
ouvriers experts. Où les prendrons-nous ? Où les logerons-nous ?
L'immigration italienne, d'ailleurs décevante, a pratiquement cessé
(sic). Quant aux "personnes déplacées", en provenance
de la zone anglo-américaine, le recrutement en est devenu à son
tour de plus en plus pénible. En outre, il faut six mois au bas mot pour
les dégrossir... Comble d'infortune, l'établissement des nouveaux
venus, avec les membres de leur famille qui ont le droit de les rejoindre, provoque
d'inextricables difficultés dans ce pays où nombre de nos propres
sinistrés cherchent encore un toit. Si le moment n'était pas tragique,
on souhaiterait presque renoncer aux minces contingents d'immigrés qui
se présentent encore à la porte de nos charbonnages (re sic) ! "
(11) . Mais on n'y renonça pas et il fallut les loger.
C a m p s à v e n d r e
"C'était un superbe camp de prisonniers datant de la dernière
guerre qu'on avait reconverti à la hâte en maisons d'habitation.
(...) Chacun avait sa propre baraque, un peu comme dans les quartiers chics où
chacun a sa propre villa : pas d'escalier à monter, ni de palier à
nettoyer, des murs en bois et un toit en goudron. Le tout se trouvant à
même le sol sur une chape de béton. Le pied, quoi ! " (12).
Digne de catalogues de vacances qui feraient aujourd'hui le bonheur d'associations
de consommateurs, cette description pleine d'humour, et bien réelle, de
Girolamo Santocono donne une idée de ce qui attendait les mineurs italiens
à leur arrivée en Belgique.
Selon Fédéchar, l'initiative de les loger là était
d'origine gouvernementale. Pour parer au plus pressé, le gouvernement avait
en effet obligé les Charbonnages à racheter ces anciens camps, composés
de baraquements en mauvais état, qui appartenaient à l'Etat belge
(13). Mais cette solution ne devait être que transitoire.
Afin de garder une cadence soutenue dans le recrutement nécessaire au remplacement,
dans les plus brefs délais, des prisonniers de guerre allemands, l'Etat
se montra intraitable avec le patronat charbonnier obligé de respecter
le quota d'engagement qui lui était imposé. La réponse de
Willy Bourgeois, chef de cabinet-adjoint du Premier Ministre, à un courrier
de la Direction des Charbonnages de Monceau-Fontaine lui exposant les difficultés
que représentaient pour la société, après avoir engagé
plus de 20 millions de francs pour l'installation d'ouvriers italiens, de créer
de nouveaux logements (14), ne laisse aucun doute quant à la détermination
et l'intransigeance des instances gouvernementales dans ce domaine: "En ce
qui concerne les moyens financiers, je vous confirme ce qui vous a déjà
été dit: le Gouvernement fait son devoir en procurant à l'industrie
houillère la main-d'uvre dont elle a besoin et qui assurera sa prospérité.
Il appartient aux charbonnages de faire le leur, en accomplissant l'effort voulu
pour accueillir - comme il se doit cette main-d'uvre immigrée. Les
moyens de trésorerie de certains Charbonnages étant limités,
le Gouvernement leur accordera les facilités nécessaires en fixant
de larges délais de paiement des baraquements. Cela étant, les Charbonnages
n'ont aucun prétexte valable pour retarder la solution du problème,
chacun pour ce qui le concerne. J'ose espérer qu'aucun d'entre eux ne fera
preuve d'impuissance en la matière". (15)
Le catalogue d'accessoires proposés en option ne laisse aucun doute quant
à la fonction originelle de ces camps. Outre des pompes à eau ou
à purin, des lessiveuses et des essoreuses, il était également
possible d'acquérir "les clôtures extérieures, y compris
les miradors." (16)
Il existait des échappatoires à cet univers concentrationnaire.
Le travailleur étranger vivant seul pouvait, s' il le désirait,
être logé dans une des nombreuses hôtelleries contrôlées
par les charbonnages. Mais beaucoup, ayant l'impression d'y vivre en liberté
surveillée, finirent par fuir également ces cantines "officielles".
Ils allèrent alors se loger chez des particuliers qui, sans scrupule, rentabilisaient
le moindre mètre carré comme le dénonce Eugène Mattiato:
"La plupart sont installés dans des arrière-cuisines exiguës,
sombres, mal aérées et paient un loyer exorbitant. Plusieurs logent
dans une étable délabrée où, avant la guerre, le propriétaire
laissait ses vaches pendant l'été. Une famille de sept personnes
habite dans un infâme taudis de deux pièces où ils ont failli
être asphyxiés. Une demi-douzaine de jeunes gens sont parqués
dans deux réduits aux fenêtres et portes branlantes et aux murs d'une
demi-brique d'épaisseur. Quand il vente, tout menace de s'en aller"
(17). L' intérieur de ces habitations était à l'avenant:
"Un poêle complètement démodé et grand comme un
moulin à café, un lit innommable, une demi-douzaine de planches
assemblées tenant lieu d'armoire, une table de cinquante centimètres
sur septante constituaient le mobilier de cette chambre à louer. Ce clapier,
situé tout au fond du jardin, était tellement étroit et exigu
qu'il était impossible de se mouvoir sans se heurter quelque part."
(18)
C'était tomber de Charybde en Scylla. Mais là au moins, ils étaient
leurs propres maîtres et avaient l'impression, en gérant leurs quinzaines
sans qu'aucune ponction préalable vienne les grever, de faire des économies,
avec déjà en tête, à peine arrivés, l'idée
du retour triomphal au pays.
V ' l à l e s M a c a r o n i s
Le fait que, déjà dans les trains les emmenant en Belgique, les
Italiens se regroupaient par village et recréaient le paradis perdu, le
"paese" qu'ils venaient à peine de quitter, suffit à expliquer
qu'une fois arrivés à destination ils ne se fondirent pas précisément
dans la population autochtone. A vrai dire, ils ne passèrent pas du tout
inaperçus comme le confirme ce témoignage: "Il y est venu aussi
des Italiens, dans la mine. Des Macaronis, comme on les appelait, nous autres.
C'est parce qu'ils connaissent que ça: les macaronis, vous comprenez ?
Nous, on appelle ça des nouilles, on les met dans la soupe poireaux-pommes
de terre, bien cuites bien molles, c'est pas mauvais, je dis pas, de temps en
temps, mais eux, c'est tous les jours, midi et soir, tous les jours, et faut que
ça soit cuit juste comme ils aiment, un peu plus un peu moins le Macaroni
envoie valdinguer la marmite, c'est que c'est des nerveux, ces gars-là,
des coléreux, et ils y mettent de la tomate, des herbes, je ne sais quoi,
et faut surtout pas leur y râper par-dessus du gruyère comme on ferait
nous, vu que c'est si bon, mais eux, non, ils piquent la grosse colère,
que le gruyère c'est une saleté à dégueuler partout,
et que sur les pâtes faut mettre de leur fromage spécial qui se fait
là-bas par chez eux, je me rappelle plus le nom, en tout cas je me rappelle
bien l'odeur: ça sent la pisse et la petite culotte de bonne femme en chaleur".
(19)
Cette cuisine "exotique" faisait également des envieux notamment
chez les dames toujours très soucieuses de leur ligne: "Une chose
que j'ai remarquée, c'est qu'aussitôt qu'une fille est mariée,
elle se met à grossir. Je veux dire, pas seulement à cause des gosses
qui lui mûrissent dans le ventre, mais bien engraisser, grossir de graisse
comme un goret (...). A mon avis, c'est les patates. On mange trop de patates,
nous autres. (...) On devrait manger des pâtes, comme ces Italiens qui sont
si minces..." (20)
Si malgré les conditions d'installation précaires et l'équipement
désuet, l'intérieur de l'habitation conservait le souvenir du pays
d'origine, c'est par la préparation et la consommation des repas que l'identité
s'affirmait chaque jour de manière privilégiée. On a souvent
remarqué que les habitudes culinaires sont les plus résistantes
à l'acculturation. Le soir, planaient au-dessus des camps des odeurs de
cuisine, plus personnalisées que les pièces d'identité elles-mêmes.
Les Italiennes ont longtemps assuré des repas très légers.
Soucieux d'économiser sur tous les postes de dépenses, les ouvriers
mineurs italiens se contentaient souvent d'une nourriture insuffisante, étant
donné les efforts physiques qu'ils devaient déployer. Bien souvent,
ils ne connaissaient à leur arrivée que la soupe de légumes,
le riz, la polenta et les pâtes. Mais les jours de fête étaient
solennisés par la préparation rituelle de la pasta, selon la recette
du village ou de la région d'origine.
Excepté la gastronomie, l'ltalie est aussi le pays de la haute couture
et de la maroquinerie. Si l'habillement des hommes italiens était très
économique, voire négligé, pendant la semaine de travail,
il retrouvait tout le luxe déployé dans le village d'origine le
dimanche et les jours de fête. La plupart, tirés à quatre
épingles, étaient méconnaissables et leur élégance
faisait pâlir les employés les mieux mis. Et puis, avec leurs plus
beaux atours, ils ont apparemment laissés des souvenirs impérissables,
ces Ritals, aux jeunes beautés locales qu' ils rencontraient dans les bals:
"Ils savent y faire avec les filles, les Italiens, ils vous traitent en princesse,
avec des jolies manières, pas tout de suite la main au cul comme ceux d'ici,
non, on dirait que le cul, il y pensent même pas, comme si on n'en avait
pas, seulement des yeux, on aurait. On se dit qu'ils doivent être plutôt
gentils, comme maris, et puis ils parlent de l'ltalie, du soleil, ça donne
envie..." (21)
L' intégration était en marche !
E t l e s f a m i l l e s ?
Les travailleurs étrangers se trouvant seuls en Belgique étaient
logés dans des cantines ou des phalanstères construits à
leur intention par les charbonnages. Les célibataires y côtoyaient
des hommes mariés dont les familles étaient restées au pays.
Celles-ci ne pouvaient les rejoindre qu'après quelques mois, à la
condition que les maris et les pères aient fait la preuve de leur adaptation
au métier de mineur. Eloignés des leurs (et déprimés),
ces immigrés étaient des travailleurs instables en puissance.
Leur seul but, vivant le plus frugalement possible, était de faire des
économies pendant le temps strictement nécessaire à la constitution
d'un petit capital qui leur permettrait de rentrer rapidement chez eux. Cette
mentalité a d'ailleurs été évoquée par la revue
milanaise L'Epoca en ces termes: "A tout cela, il faut ajouter la soif du
gain qui pousse nos Italiens à travailler le plus vite possible, en négligeant
parfois la sécurité. De plus, nos Italiens sont les mineurs les
plus instables du monde. Leur but est d'amasser un magot pour s'en retourner au
plus vite dans leur pays. C'est pourquoi ils passent continuellement d'un charbonnage
à l'autre... à la recherche de meilleures conditions et de gains
plus avantageux". (22)
Cette manière de concevoir les choses présentait de multiples inconvénients
pour les sociétés charbonnières car cette main-d'uvre,
ne pouvant et ne voulant plus attendre, quittait la mine au moment où elle
avait bien souvent acquis la pleine maîtrise de son métier; ce qui
provoquait non seulement un renouvellement incessant du personnel, mais compromettait
à la fois la sécurité au travail et le rendement des chantiers.
Chaque départ occasionnait l'obligation de recruter un remplaçant.
Que ce recrutement ait pour cadre l'ltalie l'Espagne ou la Grèce, cela
représentait pour l'employeur des dépenses importantes non seulement
pour amener, après prospection, l'ouvrier de son pays d'origine jusqu'à
son lieu de travail, mais également pour sa prise en charge complète
dès son arrivée où tout était à recommencer:
accueil, intégration, formation... A cela venait s'ajouter une foule d'autres
problèmes extra-professionnels comme le logement, la langue, la religion,
le régime alimentaire, ou encore l'utilisation des loisirs.
Ceci n'avait pas échappé à un trio d'ingénieurs de
Monceau-Fontaine, qui, non sans une pointe d'ironie, un sens aigu des réalités
et un réel talent de chansonnier, n'hésitèrent pas, lors
d'une fête de Sainte-Barbe, à brocarder les faiblesses d'un système
basé, par la force des choses, sur la rotation de la main-d'uvre
étrangère.
Musique ! (sur l'air de Tico Tico).
Turco, Turco par ci
Grèco, Grèco par là
C'est un' tour de Babel
On ne s'y retrouve pas
Quand on est dans le fond
Ah, quelle confusion
Car on entend toutes les sortes de jargons. Tous ceux d'Espagne, ceux d'Algérie
et ceux de Prusse,
Ceux du Maroc, de la Pologne ou bien des Russes,
Car des Belges, on n'en rencontre que rarement
Et ceux qu'on voit neuf fois sur dix sont des Flamands.
Pour un peu renflouer
Le personnel du fond
On a dû embaucher
Pour tirer plus d'charbon
Toutes sortes de gens
Puisque mêm' les Flamands
Ne voulaient plus signer chez nous un engagement.
On a d'abord été chercher en Italie
Après l'Espagne, ce fut la Grèce puis l'Algérie;
On se plaignait déjà beaucoup à ce moment
Mais on n'était pas au bout de ses embêtements. (...) (23)
Mais cet intermède musical ne doit pas nous faire oublier que nombre de
situations tragiques eurent pour toile de fond ou pour origine l'absence d'un
bien auquel, aujourd'hui encore, tout le monde n'a pas accès: un logement
décent pour abriter les siens.
L'autre plaie qui gangrenait les effectifs était l'absentéisme.
Mêmes causes, mêmes effets. On a toutefois constaté que, dès
le moment où ces étrangers étaient rejoints par leur famille,
leur régularité au travail augmentait.
A l'arrivée des familles italiennes, il fallut aussi ajouter celle des
familles des personnes déplacées pour lesquelles, dans l' incapacité
de les loger, les charbonnages avaient dans un premier temps refusé leur
venue. Cette nouvelle passe d'armes entre Monceau-Fontaine et le Ministère
du Combustible et de l'Energie en dit long sur la gravité de la situation:
"Vous n'ignorez pas que les charbonnages ont, dès avant le début
de l'immigration des personnes déplacées, averti instamment et à
plusieurs reprises le Gouvernement de l'impossibilité matérielle
à laquelle se heurterait l'entrée des familles en Belgique dans
un court délai. (...) notre Directeur-Gérant lui-même a eu
personnellement à plusieurs reprises l'occasion de vous mettre en garde
contre tout engagement imprudent relatif à l'immigration des familles.
Malgré ces avertissements répétés, le Gouvernement
a cru bon de s'engager, sous sa responsabilité exclusive, à permettre
l'entrée des familles dans un délai de trois mois. Permettez-nous
de vous dire que, dans ces conditions, il ne peut être question pour les
charbonnages d'une "obligation" quelconque de recevoir et de loger ces
familles. Le Gouvernement est seul responsable de leur immigration prématurée.
" (24)
Si la présence des siens constituait pour l'ouvrier une condition psychologique
sine qua non à une certaine conscience professionnelle, son employeur,
lui, était confronté à un nouveau dilemme: n'ayant souvent
pas les moyens d'accueillir ces familles dans de bonnes conditions, il préférait
encore, risquant de perdre des hommes, retarder leur arrivée et ce, au
détriment du rendement.
U n e v r a i e m a i s o n
Pour pallier à ce nomadisme de la main-d'uvre, chaque travailleur
marié faisant la demande d'une habitation aurait dû recevoir satisfaction.
Mais de fin 1945 à fin 1952, la demande dépassait largement l'offre.
La population des bassins du Borinage, du Centre, de Charleroi et de Liège
était passée de 1.151.590 à 1.260.502 personnes, ce qui correspondait
à un accroissement en sept ans de 9,7 %. (25)
En 1946, les services gouvernementaux ainsi que la Fédération Charbonnière
de Belgique avaient déjà estimés, à la lumière
d'enquêtes approfondies, qu'il fallait, pour remédier à la
crise du logement dans les régions houillères, mettre sur pied un
programme de construction de 25.000 nouvelles maisons pour mineurs, à édifier
en cinq ans par les soins de la Société Nationale des Habitations
à Bon Marché. Mais suite à une diminution de crédits,
les deux premières tranches, celles de 1947 et 1948, furent réduites
et les trois dernières, abandonnées; seulement 5.500 maisons furent
érigées (26).
En 1950, le soin de résoudre le problème du logement des ouvriers
mineurs, et plus spécialement de l'établissement des familles étrangères,
fut confié au Fonds National du Logement qui ne favorisa guère,
malgré ses deux à trois milliards de crédits annuels, les
bassins charbonniers (27). Comme si cela ne suffisait pas, les priorités
de location pour les mineurs ont souvent été ignorées par
les différentes sociétés d'Habitations à Bon Marché
qui choisissaient souvent leurs locataires selon des considérations d'intérêt
local (28).
De plus, le Fonds National du Logement, en refusant tout crédit, arrêta
pratiquement l'activité des sociétés d'habitations à
caractère industriel directement patronnées par les charbonnages
(29).
L'arrêté royal du 25 juin 1951, pris en application de la loi du
6 juillet 1949, prescrivant des mesures "propres à assurer la sécurité,
l'hygiène et la décence des logements temporaires des travailleurs
des mines, des minières et des carrières souterraines", mentionnait
à l'article 1er, alinéa 2, que "sont considérés
comme logements temporaires, les baraques, maisonnettes et autres locaux destinés
à loger certaines catégories de travailleurs à titre provisoire".
Les jours de ces logements étaient désormais comptés, du
moins en théorie.
En 1954, une analyse de la situation montrait qu'il manquait 20.000 à 25.000
logements dans les régions minières pour loger les 4.000 familles,
dont 2.400 ménages italiens, encore installées dans des baraquements
ainsi que les 20.000 ouvriers mariés dont la famille n'était pas
en Belgique (30).
La lutte contre les taudis a effectivement commencé en 1955 à l'instigation
d'Edmond Leburton, alors Ministre de la Santé publique. "Au-dessous
d'un certain état d'habitabilité des logements", déclarait-il,
"les notions de famille, de liberté, d'hygiène et de dignité
humaine n'ont plus la même valeur" (31). Et ajoutait: "Attentif
à éviter la dégradation de ces valeurs, qui marquent le degré
de civilisation d'une Nation, l'Etat a déclaré la guerre aux taudis".
En 1958 cependant, suite à une enquête par sondage effectuée
par la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier auprès
de 40.000 ouvriers, il apparaissait que le logement des mineurs était,
dans l'ensemble d'une qualité inférieure à celui de la main-d'uvre
des autres branches industrielles. L'enquête a aussi révélé
que les logements familiaux ou collectifs mis à la disposition des mineurs,
en Belgique, étaient les moins bons de la Communauté (32).
En ce qui concerne plus particulièrement les phalanstères, des Comités
de surveillance avaient été institués dans toutes les régions
charbonnières. Malheureusement, par un oubli regrettable, l'arrêté
qui les avaient créés ne leur avait pas octroyé le droit
de visiter les locaux qu' ils étaient appelés à contrôler
! (33). Il "casino" (34) institutionnel n' étant apparemment
pas une exclusivité italienne.
En 1959, Fédéchar résumait ainsi la situation: "Devant
la carence du Fonds National du Logement et de la Société Nationale
des Habitations à Bon Marché en matière de logements de mineurs
et, en particulier devant leur incapacité de supprimer définitivement
lés baraquements qui, malgré de coûteuses réparations,
avaient continué à se détériorer, le problème
du logement fut repris à l'occasion de la création, en juin 1956,
de l'lnstitut National du Logement et de la réorganisation de l'ancienne
Société Nationale des Habitations et Logements à Bon Marché
en une Société Nationale du Logement. Un programme de construction
fut établi, avec priorité pour les familles habitant dans les baraquements.
Bien que partiellement financé par la C.E.C.A., ce programme est encore
incomplet et inachevé à l'heure présente " (35).
Catastrophe minière, Marcinelle fut indéniablement un détonateur
social et une prise de conscience générale. Mais à la lecture
de ce qui précède et qui est loin d'être exhaustif, la concrétisation
des bonnes dispositions prises en leur temps furent rarement à la hauteur
des promesses.
S t r a n i e r o q u i , e m i g r a t o l
à
Dis-moi où tu habites et je te dirai qui tu es. Mercenaires ou victimes,
chercheurs d'or ou esclaves? Sans aucun doute, un subtil mélange des quatre.
Dès le mois d'août 1956, Maurice Haurez en conclusion à une
série d'articles intitulée "I minatori italiani nel Belgio
", parue dans Le Peuple, apportait déjà des éléments
de réponse à cette question en tentant d'expliquer l'envoûtement
des Italiens pour ces camps: " (...) Arrivant dans un pays inconnu, transplanté
au milieu de sites brutaux, effrayé peut-être par une vie pleine
de rudesse, l'ltalien cherche le refuge trompeur des phalanstères et des
camps. S'il voulait, peut-être trouverait-il, à la lisière
des sombres banlieues industrielles, une petite maison et un jardin. Mais le déplacement
lui coûterait et il veut économiser beaucoup pour rester le moins
longtemps en Belgique. Mais il se trouverait seul, au milieu d'étrangers,
et il aime entendre chanter sa langue, manger sa cuisine et se plaindre au milieu
des siens. Alors, il accepte de vivre au pied des terrils, derrière les
murs d'anciens camps de prisonniers de guerre; alors il ferme les yeux sur les
rigoles charriant l'eau sale des lessives et il ne voit plus son baraquement couvert
de bitume; alors, il ne sent plus l'odeur morne qui monte du camp ... Il est pris
par l'envoûtement du camp et il brise sa nostalgie en rêvant du retour
en Italie, d'un petit paradis qu'il aurait, là-bas, au soleil. Le mineur
italien a la psychologie de l'homme qui passe, qui ne restera pas. Il reste trop
souvent un exilé. Il est l'étranger et il se sent étranger.
Qui est responsable ? " (36)
Lui, sans aucun doute, mais avec beaucoup de circonstances atténuantes.
Titillé par son envie de toujours aller voir ce qui se passe au-delà
des Alpes et poussé dans le dos par la famine, une bonne dose de naïveté
fit le reste. Malheureusement, ce n'était pas des pépites d'or que
l'on extrayait au fond des mines belges !
Aujourd'hui, la plupart de ces Italiens sont devenus propriétaires (37).
C'était pour eux, comme le raconte Girolamo Santocono (38), après
"le constat désabusé de l'échec du voyage; d'une émigration
décevante et presque inutile puisque le retour triomphant au pays se révélait
de plus en plus impossible " de dire, de crier à la face du monde
qu' ils ne seraient plus jamais pauvres et immigrés. "Acheter la maison,
ici en Belgique, était non seulement la ferme décision de ne plus
vivre comme des gens de passage, mais aussi la façon la plus noble, et
la plus efficace, d'exorciser sa profonde amertume...".
Mais "fils indignes" d'une nation trop souvent amnésique à
leur égard et longtemps considérés comme des étrangers
dans leur pays d'adoption, la plupart de ces Italiens, ballottés, tiraillés,
écartelés entre deux nations ne poseront définitivement leurs
valises qu'à l'issue de leur dernier voyage.
Silvio, Vittorio, Vincenzo, Giancarlo... toute votre vie, en faisant de la corde
raide entre deux frontières, vous avez constamment joué aux funambules.
Si vous vous penchiez un peu trop d'un côté, ou de l'autre, on vous
faisait sentir que vous n'étiez peut-être pas au bon endroit, au
bon moment. Vous auriez pourtant dû le savoir, "E pericoloso sporgersi
!".
Aujourd'hui, alors que pour une fois tout le monde est apparemment d'accord, n'oubliez
pas que l'anniversaire de la signature de ce protocole d'accord entre la Belgique
et l'ltalie, c'est avant tout le vôtre, celui de votre sacrifice. Ne laissez
pas à d'autres le soin, si la "maladie du mineur" vous accorde
un répit, de souffler les bougies à votre place. Cet honneur, vous
ne l'avez pas volé !
Alain FORTI,
attaché scientifique au Musée de l'Industrie de Charleroi (Belgique)
Ce texte a paru dans l'ouvrage "Italiens de Wallonie", Archives de Wallonie,
1996.
Publié avec l'aimable autorisation de l'éditeur.
Cest un soir de fin dautomne. Lhiver, sans sêtre
vraiment annoncé, a déjà pris ses quartiers et lhumidité
suinte par tous les pores du paysage. Dans le parc, vernissé par la dernière
pluie, les arbres ondulent pareils aux vagues dune mer démontée.
Au milieu, le château grince comme un paquebot échoué
Rosina narrive pas à trouver le sommeil : cest toujours ainsi
les soirs de grand vent. Il est vrai que le bâtiment, désormais
vide, prend lair de tous les côtés et que lorsque le vent
souffle avec cette puissance, il craque de partout comme un vieux grabataire
sous leffort.
Rosina se tourne et se retourne dans son lit. Elle na pas peur, elle a
lhabitude de se savoir seule dans ce bâtiment gigantesque, mais
il y a ce satané volet qui narrête pas de claquer et qui
lempêche de dormir. Mille fois elle a demandé quon
vienne réparer les volets mais jamais personne nest venu. Comme
pour tout le reste dailleurs: pour les robinets bloqués par le
calcaire, les fuites dans la toiture, les trous dans les parquets enfin pour
tout, quoi. Elle doit dorénavant shabituer à ce que ce soit
ainsi. Si seulement elle parvenait à localiser ce satané volet,
elle irait le bloquer aussitôt ! Mais ce vieux château vide est
une vraie caisse de résonance, le moindre bruit samplifie et se
répercute partout de la même manière. Même si elle
connaît le bâtiment par cur, même si elle est capable
de le parcourir les yeux fermés, de là où elle se trouve,
dans cette cave qui lui sert dappartement, elle ne peut savoir doù
ça vient. Alors, elle se lève résolument, enfile une robe
de chambre molletonnée, car il ny a pas de chauffage dans la cave,
se saisit de la lampe de poche qui se trouve sur sa table de nuit et se dirige
vers lescalier de service qui mène au rez-de-chaussée.
Le vent souffle de plus belle, les gémissements du château donnent
limpression quil souffre le martyre. Un instant, dans lescalier,
Rosina a limpression de perdre léquilibre, elle a la sensation
que le bâtiment tout entier va chavirer. Lentement, en s'aidant d'une
main sur le genou, elle grimpe les vingt-quatre marches qui la séparent
du rez-de-chaussée. Dans le hall, elle sarrête un instant
pour reprendre son souffle puis le traverse en traînant les pieds sur
le carrelage de marbre blanc. Le hall est un immense espace vide où une
lampe extérieure jette un elle peut voir la silhouette des nuages qui
traversent le ciel comme un peu de lumière mouvante par la vitre de la
porte dentrée. Lombre de la petite dame sallonge jusque
sur le palier du premier étage. À travers la gigantesque fenêtre
au-dessus de lescalier monumental, T.G.V.. Rosina tend loreille
dans lespoir de repérer le fameux volet défaillant, mais
les lamentations du vent trouvent dans la vacuité du lieu une formidable
caisse de résonance et tous les bruits de la maison, secouée par
la tempête, sy retrouvent, ricochent, se prolongent, se mélangent
comme dans le cur dune cathédrale. Il règne dans le
hall une extraordinaire confusion sonore. Rosina promène le cercle lumineux
de la lampe de poche sur les murs nus de lentrée et du grand escalier.
À certains endroits, des tâches sombres révèlent
les emplacements où il y eut des tableaux accrochés. Rosina se
souvient parfaitement de chacun deux, elle se souvient surtout du jour
où on les a décrochés
Il régnait, ce jour-là, une effervescence inhabituelle
dans le château. Partout, il y avait des hommes en salopette qui déménageaient
les meubles, décrochaient les tableaux, vidaient les placards pour en
remplir deux semi-remorques qui attendaient dehors. Monsieur surveillait le
travail avec attention. Il allait dune pièce à lautre,
donnait des ordres secs, comme il savait si bien le faire, simpatientait,
grommelait, piaffait, on aurait dit quil était pressé den
finir, de voir le château se vider de sa substance.
Rosina, de son côté, essayait de se rendre utile en prodiguant
des conseils de prudence, surtout lorsque les déménageurs ont
commencé à remonter les caisses de vin quelle avait si soigneusement
préparées durant toute la semaine. Plus de six cents bouteilles
quelle avait rangées avec amour dans des caisses en bois que Monsieur
avait fait venir exprès. Cest quil y tenait à ses
bouteilles, Monsieur. Il paraît que certaines valaient plusieurs milliers
de francs. Et ces béotiens de déménageurs qui transbahutaient
cela comme de vulgaires caisses de bière, elle en aurait pleuré
! Oui, elle en aurait pleuré, pas seulement à cause du vin mais
pour tout ce qui se passait autourS delle. Bien sûr qu'on l'avait
mise au courant ! Bien sûr que Monsieur lui avait parlé de la vente
du château en même temps que lusine et quil devait partir.
Il lui avait aussi expliqué que, elle, elle pouvait rester, il aurait
négocié cela lors de la vente un peu comme si elle aurait fait
partie des murs, avait-il ajouté dun air rigolard. Cétait
gentil de sa part, bien sûr, dautant quelle ne voyait pas
où elle aurait pu aller, à son âge et après quarante
ans de bons et loyaux services, mais jamais elle naurait imaginé
quune chose pareille puisse arriver, en tout cas pas aussi vite et aussi
radicalement. Un château que la famille de Monsieur possédait depuis
plus dun siècle et une usine qui était bâtie pour
léternité. Travailler pour Monsieur sétait
sassurer une rente pour la vie en quelque sorte. Et puis, il y avait aussi,
chez Monsieur, cette volonté de tout emporter qui l'exaspérait.
Oui, tout, dans les moindres détails : les meubles, les tableaux, largenterie,
la lingerie mais aussi les lustres, les tentures, les poignées de portes,
tout quoi ! Un peu comme sil voulait effacer toutes traces de sa présence
et de celles de sa famille dans ce château. Un si beau château et
après tant dannées, enfin ! Quelle misère !
Elle se souvient de ces coups de marteaux suivis déclats de voix
de Monsieur. Ça venait de la pièce à placards où
elle rangeait la lingerie. Elle sy était précipitée
sans vraiment réfléchir. Monsieur expliquait rageusement à
deux ouvriers incrédules quil fallait tout démonter et tout
emporter. Les ouvriers prétendaient quil était impossible
de démonter les placards sans les détruire parce quils avaient
été construits sur place, mais Monsieur ne voulait rien entendre,
il exigeait que chaque pièce soit nue après son départ.
Il avait lair de se foutre de ce qui arriverait après. Rosina avait
senti le sang lui monter à la tête, Monsieur exagérait vraiment
; ce côté "après moi les mouches" lexaspérait.
Ny tenant plus, elle lui avait exprimé très sèchement
son désaccord : il ne pouvait rien faire de ces placards à part
du bois à brûler, alors pourquoi les détruire. Monsieur
lavait rabrouée et lui avait demandé de ne pas se mêler
de ça, mais Rosina avait insisté sous le regard admiratif des
deux ouvriers. Monsieur sétait énervé, Rosina nen
avait pas démordu, Monsieur était sorti de la pièce et
Rosina avait commandé aux deux déménageurs de tout laisser
en place et de soccuper dautre chose.
Un peu plus tard, sur le perron, elle avait regardé les deux semi-remorques
séloigner. Puis elle avait suivi des yeux la limousine de Monsieur
jusqu'à la grille dentrée, sans état dâme,
comme sil sagissait dun invité qui repartait. Lorsque
tout le monde fut disparu, elle était rentrée, elle avait fermé
la porte, jeté un regard circulaire autour delle et sétait
normalement dirigée vers son appartement à la cave. Dorénavant,
la châtelaine, cétait elle
Le vent ne faiblit
pas, il en a pour toute la nuit. Son souffle froid simmisce dans les moindres
interstices du bâtiment et crée dans le hall un courant dair
glacé qui frappe Rosina de plein fouet. Elle remonte le col de sa robe
de chambre et laisse le halo de sa torche gambader encore quelques instants
sur les murs vides de la pièce. Elle ne sait trop pourquoi, elle éprouve
le besoin de sasseoir sur lune des marches de lescalier monumental.
Elle ne sait pas pourquoi non plus, le fracas de la tempête lui fait penser
à son mari, Peppino, aujourdhui décédé, et
à cette discussion vive quelle a eue avec lui, le jour de son arrivée
en Belgique
Le trajet de la gare jusquà la maison avait été
pénible : une longue montée fangeuse et interminable sur laquelle
les souliers adhéraient comme sur de la colle. Sous leffet de la
pente et de la boue, les valises semblaient deux fois plus lourdes. Peppino
sétait chargé comme un baudet, il était jeune et
fort à lépoque, laissant à sa femme le plus léger
des bagages. Le pauvre avait sué sang et eau pour atteindre le haut de
la côte. Rosina regardait autour delle le décor de ce pays
quon lui avait présenté comme un paradis sur terre. Ce nétait
pas, à proprement parler, comme ça quelle avait imaginé
le Paradis sur terre. Le ciel était gris, les maisons sales, la terre
noire, le vent glacé et, là-bas, au-dessus de la côte, là
où son mari lui avait dit que se trouvait leur maison, avec l'usine qui
jetait de gros ballots de fumée crasseuse dans les nuages, la vision
se rapprochait plus de celle de l'Enfer. Une fois au sommet de la côte,
ils avaient contourné un atelier aux murs en tôle, enjambé
des voies de chemin de fer, pris une sorte de sentier vaseux et au pied dune
colline de charbon, ils sétaient arrêtés devant quatre
à cinq rangées de baraquements :
- Cest ici ! avait marmonné Peppino en sépongeant
le front.
- Cest ici, quoi ? s'était dit Rosina, convaincue
quil ne pouvait sagir de maisons dhabitation.
Mais son mari lui avait déjà désigné un baraquement
d'un geste de la tête :
- Notre maison !
Rosina était restée bouche bée, elle avait laissé
tomber brutalement la valise quelle tenait toujours en main et qui, sans
les deux ficelles qui lui entourait la panse, se serait ouverte comme une figue.
Elle avait fait "Ah !".
- Bon ! Évidemment cest pas un palais, avait ajouté
Peppino...
- Mais cest même pas une maison ! l'avait-elle interrompu
avant de sécrouler en larmes.
Peppino navait pas réagi tout de suite, il avait seulement regardé
Rosina avec des yeux stupéfaits. Manifestement, il ne comprenait pas
pourquoi elle sétait mise à pleurer.
- Quoi ! ne me regarde pas comme ça, avait fait Rosina. Une
maison pareille on aurait pu tout aussi bien en avoir une au pays. Pas besoin
de venir jusquici pour ça !
Le pauvre homme ne savait pas quoi répondre, il avait déposé
les valises et se grattait le front en répétant :
- Ma !
Ma !
Rosina sétait déjà ressaisie. Ce nétait
plus la tristesse qui lanimait mais la colère.
- Et tu crois que je vais habiter là-dedans moi ! Au pays,
on était pauvres mais au moins on avait une vraie maison, en pierre,
avec un toit en vraies tuiles
Tu crois que je ne vois pas que c'est un
camp de prisonniers ça ! Et que la Madone me soit témoin, j'ai
jamais rien fait pour mériter d'aller en prison
Peppino ne savait pas quoi répondre, sa femme avait raison, bien sûr,
mais enfin, elle devait comprendre que ce nétait que du provisoire,
que très vite ils allaient déménager, dans quelques mois,
une petite année au plus, quil avait déjà fait les
démarches nécessaires et quenfin, elle ne devait pas se
faire de souci car tous les Italiens étaient logés à la
même enseigne et puis bon voilà ! C'est en tous cas ce qu'il avait
essayé de lui expliquer mais Rosina n'en démordait pas et déjà
elle avait repris sa valise et fait demi-tour.
- Mais où tu vas ? avait crié Peppino exaspéré.
Reviens porco Diavolo, tu l'auras ton château, un peu de patience et tu
l'auras, je te le jure !
À ce moment-là, un fracas assourdissant était sorti de
l'usine et le ciel s'était embrasé comme lors d'un feu d'artifice
Rosina se relève, tend une nouvelle fois l'oreille à la
recherche du volet défectueux puis décide de retourner se coucher.
Au bord de l'escalier de la cave, elle se retourne, promène une dernière
fois sa torche sur les murs du hall et dit tout haut :
- Eh oui, la châtelaine des fantômes dans un palais
vide !
par Catherine Sicurello: Mon grand-père, Giuseppe Tergi, émigre
de Sicile en Belgique en 1954, pour travailler "à la mine"
(charbonnage) dans le Borinage. Au même moment son ami quitte lui aussi
l'Italie, mais pour les USA. C'était il y a 50 ans.
C'est à l'occasion des noces d'or de mes grands-parents que je les ai
accompagnés dans le New Jersey, à la rencontre de ce vieil ami.
Ce fut pour moi l'occasion d'approfondir un travail de "portraits en série",
entamé trois mois plus tôt en Sicile.
Comme beaucoup d'enfants d'immigrés, j'ai moi aussi voulu retourner aux
sources, aux racines. Comment est la vie là-bas ? Les pères sont-ils
là aussi si sévères avec leurs filles? Est-ce bien le pays
de mes vacances d'enfant? Qu'est-ce qui différencie un Sicilien d'Amérique
ou de Belgique ou de Sicile?
J'ai en tout cas constaté que les traditions s'exportaient bien, elles
aussi, et qu'elles avaient peut-être la vie plus dure hors de leur pays
d'origine.
Le résultat de ce travail fut présenté à mon jury
de fin d'études: une série importante de portraits accolés
les uns aux autres, représentant Siciliens de Sicile, de Belgique et
du New Jersey, USA.
Cette série était accompagnée d'un journal de bord, relatant
l'évolution de mon travail.
Ce sont quelques-unes de ces photos que je vous présente ici, une partie
de ma "sicilienne de famille"...