Pourquoi les Himbas?
A priori, pas de liens, rien à voir.
Les Himbas sont des Herero, la première population victime d'un camp d'extermination en 1904, dans ce qui n'était pas encore la Namibie.
Ce qui nous amène à eux est ceci : pour justifier la construction d'un barrage sur le territoire Himba, leur gouvernement emploie des arguments qui ressemblent un peu trop fort à ceux utilisés par les colonisateurs allemands pour exterminer leurs cousins, il y a cent ans.
Voyage, donc, chez les Himbas.
Comme tous les peuples herero, les éleveurs Himbas font partie du groupe linguistique bantou. Originaires de la région des Grands Lacs, ils traversent le fleuve Kunene, aujourd'hui fleuve frontière entre l'Angola et la Namibie, pour la première fois au seizième siècle. Les éleveurs Ovambos et Namas, déjà installés sur les meilleures terres, ne leur laissent guère le choix: la majorité des Hereros poursuit sa migration jusqu'au centre de la Namibie. Seul un petit groupe décide de s'installer dans le désert tourmenté du Kaokoland.
Pour ces résistants, pendant plusieurs siècles, ce sera la lutte continuelle. Le Kaokoland (en langue herero, " terre lointaine "), vaste région de 50 000 km2, avec ses points d'eau et ses sources disséminées, force les Himbas à opter pour un style de vie semi-nomade entre des campements très dispersés. En raison de cet isolement spatial et social, ils deviennent une proie facile pour les bandes de voleurs de bétail namas.
Au milieu du 19ème siècle, attaqués et dépossédés de leurs troupeaux, les Himbas sont obligés de se replier en Angola. Pour survivre, ils doivent mener une existence de chasseurs-cueilleurs. Rien de plus dégradant, pour un peuple de pasteurs. C'est d'ailleurs de cette époque difficile qu'ils tirent leur nom: les Ngambwe les nomment " Himba ", les mendiants. Au début du 20ème siècle la colonisation allemande ensanglante la Namibie. De nouveaux réfugiés rejoignent les Himbas en Angola. Mais ce n'est que dans les années vingt, avec la colonisation sud-africaine, sous la direction du chef de guerre herero Vita, que les Himbas retraversent le fleuve Kunene pour regagner enfin leurs terres.
Ils reconstruisent patiemment leur cheptel et en 1970, ils sont les pasteurs les plus riches d'Afrique. Plus de 130 000 têtes de bétail, des dizaines de milliers de moutons et de chèvres. Mais depuis, une série de calamités s'est abattue sur les habitants du Kaokoland. La terrible sécheresse des années 80 et les sept ans de guerre qui opposèrent l'armée sud-africaine et les indépendantistes de la SWAPO ont décimé leur cheptel. Après avoir survécu plusieurs années grâce à l'aide alimentaire, ils ont partiellement reconstitué leurs troupeaux et repris leur vie nomade.
En 1990, la Namibie obtient enfin son indépendance. Mais la décennie qui suivra ne sera pas encore de tout repos pour les Himbas. D'abord, un projet de barrage menace d'inonder les terres de pâturages et les tombes de leurs ancêtres. Aussi grave, si ce n'est plus: le soudain afflux de touristes dans la région. En 1997, on en compte 20 000, soit deux fois plus que de Himbas. La beauté sauvage du " peuple d'ocre " risque aussi de provoquer sa perte. Attirés par la manne que représentent ces voitures chargées à bloc, les Himbas répugnent de plus en plus à s'éloigner des pistes et nomadiser. Ils traquent les touristes pour leur vendre les parures de leurs ancêtres ou les échangent contre de l'alcool bon marché. La société Himba, pourtant en constante évolution, a du mal à s'adapter à des transformations aussi rapides.
À cause de leur "look", parce que leurs femmes sont enduites de graisse et qu'ils sont vêtus de peau de chèvres, les Himbas sont souvent présentés comme un peuple de résistants "fier et sauvage, accroché à ses traditions".
À lire certains ouvrages de présentation sur la Namibie, ils seraient même les derniers rebelles qui luttent contre le modernisme. Mais c'est oublier l'expérience coloniale. Si les Himbas sont restés si traditionnels, c'est avant tout parce qu'ils n'ont pas eu le choix.
Il est intéressant de savoir (ce qui n'apparaît dans aucun ouvrage sud-africain) qu'en réalité, les Himbas se sont plutôt bien intégrés dans l'économie coloniale portugaise. Ils travaillaient comme pisteurs ou chasseurs professionnels, sur les plantations et certains sont même devenus marins. Ils ont aussi été engagés par les portugais comme mercenaires pour lutter contre les "rébellions des natifs". Avec l'argent gagné lors de leurs expéditions armées, ils ont pu acheter du bétail et reconstituer une partie de leur cheptel.
La situation a changé en 1910 avec la libéralisation de l'administration coloniale, après la révolution du Portugal. Ceux qui avaient aidé l'armée portugaise devinrent la bête noire du gouvernement. Les pasteurs étaient maintenant systématiquement imposés et leurs leaders sévèrement surveillés. L'influence allemande dans le Kaokoland, par contre, était alors très limitée. La région était trop faiblement peuplée pour soulever un quelconque intérêt du gouvernement colonial.
Les conséquences de l'administration sud-africaine, présente dans le Kaokoland à partir de 1917, ont été beaucoup plus lourdes. Pour protéger l'économie des fermiers blancs, le gouvernement blanc interdit aux Himbas tout mouvement de bétail hors de la région, les privant ainsi de leur principal moyen d'échange. Les entraves à la loi étaient sévèrement punies. Entourés de zones tampons, les Himbas sont forcés de vivre en quasi autarcie. Et ce, quasiment jusqu'à l'indépendance...
" Un Himba n'est rien, sans bétail " dit un proverbe Himba.
Symbole de statut social, le troupeau, en plus de subvenir à tous les besoins, représente aussi le lien spirituel avec le divin. Chaque animal résume à lui seul la totalité du monde.
Les Himbas ont plus de cinq cents mots pour désigner la vache, en fonction de la couleur de sa robe, le lustré de ses poils, la forme de ses cornes... Ils refusent de les marquer, le tatouage étant une atteinte à leur intégrité physique.
Christopher Warnlof, anthropologue suédois de l'université de Göteborg, compare l'attitude d'un Himba devant sa vache à celle qu'aurait un Européen devant un Picasso. La vache est une uvre d'art à elle toute seule. C'est d'ailleurs pour être aussi belles que les vaches rousses, réputées être les plus résistantes, que les femmes Himbas se couvrent quotidiennement le corps d'ocre et de graisse.
L'idée de la construction d'un barrage à Epupa, sur le fleuve Kunene qui fait la frontière entre la Namibie et l'Angola, est un vieux projet qui date des années 20. Elle a été reprise après l'indépendance par la jeune Namibie qui, pour s'affranchir de la domination économique sud-africaine, souhaitait devenir énergétiquement indépendante. En plus d'avoir des conséquences assez désastreuses sur l'environnement naturel (destruction d'un milieu aquatique, d'une avifaune, d'une faune et d'une végétation terrestre endémique) et d'inonder le site magnifique d'Epupa et ses chutes, la construction du barrage serait dramatique pour la société Himba.
Selon le projet retenu, il inonderait environ 200 Km2 des meilleurs terres de pâturage et détruirait aussi la végétation riveraine sur près de 60 km en aval. Cette végétation compte plusieurs plantes indispensables à l'alimentation du bétail ainsi que des palmiers des fruits desquels les Himbas se nourrissent. 700 personnes vivent dans la région qui serait inondée, mais plus de deux mille personnes sont directement concernées par la disparition des ressources écologiques.Près de 160 tombes Himbas, parmi lesquelles celles de quelques ancêtres de la plus haute importance se retrouveraient aussi sous l'eau.
Après la perte de leurs terres et le fait qu'un certain nombre d'entre eux ne sauraient pas où aller, la disparition des tombes est l'argument que mettent en avant le plus fréquemment les Himbas pour insister sur les conséquences négatives du barrage. Les croyances Himbas sont en effet basées sur le culte des ancêtres et les obligent à se rendre plusieurs fois par an sur les tombes de leur mort.Cependant, les Himbas ont déjà, dans leur Histoire, déplacé des tombes à plusieurs reprises, sans que cela ne les empêche de pratiquer leurs cérémonies. Mais cela, ils se gardent bien de le mentionner !
D'autres arguments que les Himbas n'imaginent pas sont mis en avant contre le barrage par les ONG: l'existence d'un lac serait favorable au développement de vecteurs qui propageraient les maladies, comme le paludisme. La présence de près de dix mille travailleurs d'autres régions, essentiellement des Ovambos, l'ethnie majoritaire du pays, et leur famille pendant un minimum de six années, amènerait aussi de nouvelles maladies et notamment des MST comme le Sida dont les Himbas étaient protégés jusque-là. Les infrastructures et aménagements engendrés par un tel afflux de population bouleverseraient l'équilibre naturel et les structures économiques de la région, provoquant des changements que la société Himba n'est pas en mesure d'absorber aujourd'hui, du moins dans un contexte si rapide.
Les réactions de protestations contre le barrage ont été d'autant plus violentes que des études ont montré qu'il existe d'autres alternatives moins coûteuses et moins dommageables pour l'environnement pour produire de l'électricité. En dépit du tollé de nombreuses organisations gouvernementales, le projet du barrage d'Epupa a été voté en 1997. Il était prévu alors que les travaux commencent avant l'an 2000. Mais la reprise de la guerre en Angola, qui a parfois tendance à déborder sur le territoire namibien, ainsi que l'implication de la Namibie dans le conflit des Grands Lacs, a donné d'autres priorités au pays. Officiellement, le projet du barrage d'Epupa est toujours à l'ordre du jour, mais depuis deux ans, rien ne bouge en ce sens.
En octobre 1992, une lettre officielle écrite en anglais arrive à Opuwo, la «capitale» régionale du Kaokoland. Elle est adressée à Kapika, le chef Himba de la région d'Epupa. Kapika ne sait bien sur ni lire ni écrire. Il prend la lettre et, sans même l'ouvrir, la glisse dans son pagne. Six mois plus tard Margaret Jacobsohn, une ethnologue de passage, trouve la lettre encore cachetée, couverte d'ocre et de graisse, dans sa case. Elle l'ouvre, et lit à voix haute à tous les Himbas présents, une vingtaine d'hommes et de femmes parmi lesquels Kapika et Katjira Munjombara, son très respecté premier conseiller.
La lettre ne contenait que quelques lignes. Elle annonçait qu'un barrage allait être construit sur le fleuve Kunene. Aucun détail supplémentaire. Les Himbas s'écrient alors, croyant qu'il ne s'agissait que d'une petite retenue d'eau pour leur bétail: «Que le gouvernement ne s'inquiète pas, nous sommes des hommes grands et forts, en trois jours il sera construit leur barrage! Enfin nos bêtes vont pouvoir boire toute l'année!». C'était la première fois que les Himbas entendaient parler du barrage d'Epupa.
Le gouvernement namibien, majoritairement SWAPO, le parti qui a lutté pour l'indépendance du pays, a plusieurs raisons d'en vouloir aux Himbas. D'abord, pendant la guerre d'indépendance, les Himbas soutenaient les blancs sud-africains. Aujourd'hui, ils votent DTA, le parti conservateur, et ne cessent de regretter la présence des blancs, qui «eux au moins les aidaient» ; ils leur construisaient ou réparaient des puits, les laissaient monter dans leurs véhicules lorsqu'ils traversaient la région alors que les fonctionnaires du nouveau gouvernement refusent de transporter un enfant malade quand bien même ils prennent le chemin de l'hôpital. Ensuite, le mode de vie «primitif» des Himbas représente très souvent, pour des noirs urbanisés, une "tare" plus qu'une richesse. Il n'est pas rare d'entendre désigner les Himbas de «babouins», «d'animaux», ils sont sales, répugnants, vivent encore à moitié nus.«Or même Adam et Eve ont évolué et ils ont fini par s'habiller» [sic! prononcé par Madame Angelika Muharukua, parlementaire représentante des Hereros du Kaokoland au Parlement, lors d'un discours devant l'Assemblée en 1996.] Ils sont le symbole honteux d'un passé où ils étaient dominés, exploités par les blancs.
Dans un premier temps, le gouvernement namibien certifiait haut et fort que la communauté Himba avait été consultée et que bien évidemment, elle acceptait le projet avec joie. Comment pouvait-il en être autrement, puisque le barrage allait lui amener modernité et développement ? Quand les Himbas ont commencé à manifester leur opposition au projet, c'est-à-dire une fois qu'ils avaient réellement été mis au courant du projet, d'abord par des ethnologues qui travaillaient sur place puis par des ONG telles que Greenpeace ou Survival International, ils ont essayé de discréditer leur discours en accusant les Himbas d'avoir été manipulés par les blancs, des blancs qui veulent que les Himbas restent sous-développés et qui utilisent cette situation pour s'enrichir, ou qui veulent faire du Kaokoland un zoo pour leur plaisir.
Pendant plusieurs années, dans la Namibie nouvellement indépendante, le Kaokoland était la seule région du pays où aucune licence n'était nécessaire pour vendre de l'alcool...
Je suis Katjira Munjombara, qui habite à Omuramba. Le monde n'a pas de lois ; il n'y a pas de lois, ni ici ni dans les lieux lointains comme les pays d'outre-mer. Dans tous ces pays, je n'ai jamais mis le pied, mais j'ai entendu dire qu'il n'y avait pas de lois non plus. La terre n'a pas de lois ! Écoutez ! Je vais vous parler de quelque chose de très délicat.Nous avons entendu une drôle d'histoire. Nous avons vu des choses étranges. Nous sommes nés ici il y a très longtemps. Nous avons vu l'eau des pays que nous ne connaissons pas venir chez nous et traverser notre région. C'est là que les Himbas se sont rassemblés, près de la colline de Mbéti. Cette eau est venue de cette colline jusqu'à ce côté-ci, qui parait-il est appelée Namibie, et encore jusqu'à Otjavaja, où elle entre dans la grande mer. Il n'y avait que des Himbas qui vivaient sur les bords de cette rivière, c'est là qu'ils faisaient paître leurs vaches, leurs moutons, et leurs chèvres. C'est aussi de cette eau qu'ils tiraient leur nourriture en mangeant les fruits de Dieu. Il y a différentes sortes d'arbres, là. Des arbres créés par Dieu comme l'arbre d'Omaruga, celui d'Ovikora ou celui d'Omazu. Il y a des Himbas des deux côtés de la rivière, en Angola et ici en Namibie. C'est la même chose pour ceux d'Angola en face de nous. La même chose d'Okarundu à Otjavaja. Maintenant, nous sommes complètement perdus. Le monde s'est retourné contre nous, car le monde n'a pas de lois. Il s'est d'abord retourné contre moi, Katjira Muniombara d'Epupa. Ils disent que nous nous entêtons à essayer d'empêcher la construction de ce barrage. Je ne l'accepte pas et je ne l'accepterai jamais. Ils peuvent prendre ma vie s'ils le veulent, mais je ne l'accepterai pas. Comme ils l'ont si bien dit, «ce vieil homme buté qui refuse le barrage doit parler d'une autre manière, ou alors il doit être tué discrètement.» Leur plan est de tirer sur la tête des Himbas, pour qu'ils puissent élire un nouveau chef qui acceptera le barrage. Ma mort sera une menace pour mon peuple. Je n'accepterai jamais ce barrage, ni aujourd'hui ni jamais. Jamais!
S'ils veulent prendre ma vie contre ce barrage, qu'ils la prennent. Récemment, j'ai rencontré un monsieur. Ils ont dit qu'il s'appelait Hage Geingob [Premier Ministre de l'époque, ndlr]. Il m'a trouvé à Epupa. Je lui ai dit que c'était une grande tuerie, un massacre. «Alors tue, si tu veux, mais ne fait pas semblant de demander la permission aux gens, tue-les au moins proprement.» Ce monsieur était furieux, et m'a dit: «Mais pourquoi vous tuerais-je?» Je lui ai répondu en disant: «Mais pourquoi tu tues la terre alors ? Cette terre a d'abord été occupée par les Boers. Ils nous ont colonisés et nous ont traités comme des esclaves. De l'autre côté, en Angola, il y a eu les Portugais qui nous ont aussi traités comme des esclaves. Mais maintenant, c'est un pays indépendant. Pour tout le monde. Tout le monde a droit à la liberté. Ceux qui étaient des esclaves peuvent maintenant reconnaître la tombe de leurs pères. Mais maintenant tu tues encore cela. Tu tues tout, de la vie du bétail jusqu'à celle des hommes. Où vont aller les gens? Maintenant, si tu veux que je te considère comme un vrai monsieur, montre-moi la terre où l'on peut trouver des Himbas. Montre-moi la terre où l'on trouve un peuple tel que les Himbas. Un peuple qui n'a pas reçu d'éducation, un peuple stupide, pauvre, un peuple qui ne se bat pas, et qui ne cherche pas la guerre comme les Himbas.» Aïe! Que n'avais-je pas dit ! Ce monsieur m'a prévenu: «Attention toi! Tu ne devrais pas tenir tête au gouvernement.» Je lui ai répondu: «Si c'est comme ça, alors tuez-moi!» L'homme est reparti avec ces mots. Sam Nujoma [Président de la République, ndlr] est venu à Okangwati. Il a atterri. Il a dit: «Hommes, parlez de vos problèmes.» Moi, Katjira Muniombara, je lui ai dit: «Je ne vais pas te raconter mes problèmes. À quoi bon ? Je perdrais mon temps et userais ma voix en vain. Signe-moi juste un papier pour que je puisse aller au ministère des pompes à eau et des puits et qu'il m'aide à creuser un barrage pour moi aussi.» Nous avons laissé là la discussion, et nous sommes allés à Epupa. J'ai dit que je ne lui prêterai personne, à ce monsieur, pour construire le barrage. D'ailleurs, je n'accepterai jamais ce barrage. «Monsieur, si tu continues à me parler de ce barrage d'Epupa, mon cur va laisser couler du sang. Comment puis-je accepter une telle tuerie? Même si tu me dis «Va dans la plaine et étends tes bras en croix pour que je puisse te tirer dessus avec un fusil, je n'accepterai jamais ce barrage. Toi, comment ferais-tu pour arrêter la balle et faire qu'elle rebondisse? L'arrêterais-tu avec les mains ou avec la tête ? Hein, que ferais-tu, toi ?» Le président a dit: «Ah ! Ça suffit!» Puis il a éclaté de rire et a dit: «Cet homme a vraiment peur. Je ne suis pas le bienvenu. C'est la vie des noirs.» Et il m'a laissé de cette manière. Nous sommes retournés à Epupa, et nous nous sommes assis. Il y avait beaucoup de personnes éduquées, des noirs et des blancs. Ils m'ont dit: «Allez, Katjira, vas-y, parle. C'est ta chance.» Je leur ai répondu qu'ils ne devraient pas se moquer d'un vieil homme comme moi. Et de toute manière, que puis-je dire à propos d'un tel massacre? Je leur ai dit: «Je suis né dans les années du début. Je ne suis pas d'humeur à parler maintenant avec de jeunes garçons qui ne comprennent pas même ce que c'est que tuer. Est-ce que vous savez ce qu'est une tuerie?» Je leur ai posé quelques questions comme «Doit-on arrêter la balle du fusil avec les mains ou avec la tête?» Ils ont tous éclaté de rire à mes paroles. J'ai conclu en disant que je n'accepterais jamais ce projet. «Laissez le tomber! C'est la vie des noirs qui se joue. Pourquoi ne sacrifiez-vous pas plutôt les Ovambos? Pourquoi ne m'emmenez-vous pas dans ces grands pays d'où les lois viennent, en Allemagne, aux Etats-Unis, en Angleterre, dans la terre des Russes et ne me tuez-vous pas là-bas? Ici, vous nous opprimez.» «Oh! Non! N'appelle pas cela oppression!», dirent les messieurs. À ce moment-là, un officiel angolais a eu pitié de moi et a dit: «Laissez le vieil homme tranquille. Laissez les jeunes garçons l'amener à l'ombre. Il est vieux, aveugle, et malade, et de toute manière, il n'acceptera jamais. Il n'a pas peur. Il n'a fait de mal à personne. Laissez-le partir.» Plus tard, ils ont dit qu'ils s'en allaient, mais qu'ils reviendraient. Ils peuvent même m'emmener dans les grands pays, je n'accepterai jamais le barrage d'Epupa. J'aime autant qu'ils me tuent. Puis-je l'accepter, moi, représentant des voix des Himbas de Namibie et d'Angola, et être ainsi la cause de leur mort? C'est tout. C'est fini."
Katjira Munjombara était le premier conseiller de la région nord du Kaokoland mais, jusqu'à sa mort en 1998, tous le considéraient comme le chef de la région, ce qu'il aurait d'ailleurs dû être sans une vieille et compliquée histoire de luttes familiales.
Katjira était reconnu dans tout le Kaololand pour la sagesse de son jugement. Vieux et aveugle, c'était aussi un homme d'un grand humour, qui aimait rire et vivre, et possédait une connaissance de la culture et de l'Histoire Himba comme nul autre.
" ...Maintenant, parlons du fleuve. Il vient d'Okarundu jusqu'ici, puis continue jusqu'à Otjinungwa. Tous les Himbas sont nés ici, près du fleuve. Moi je suis né à Enyendi. Le fleuve fait un bon travail. Tous les êtres vivants se rendent à la rivière pendant la saison sèche pour manger ses plantes tendres et vertes, et boire son eau. L'eau du Kunene a le même parfum que l'eau de pluie. Ce n'est pas comme l'eau de source.
Lorsque les vaches boivent l'eau de ce fleuve, elles deviennent grasses, bien plus que si elles buvaient n'importe quelle autre eau. Près du fleuve, l'herbe verte poussera toujours. Les vaches qui restent loin du fleuve meurent. Nous aimons le fleuve. Dans ce fleuve poussent de grands arbres comme les palmiers, l'arbre Krematalt, ainsi que des fruits que nous mangeons. C'est ainsi que la rivière nous nourrit. C'est le travail de la rivière.
Lorsque quelqu'un nous dit que l'on va construire un barrage à Epupa, c'est comme si j'entrais dans votre village de nuit, et que je prenais de force tout votre bétail. Comment réagiriez-vous ? Vous seriez furieux.
Si nous entendons un jour que ce barrage sera construit, notre cur se transformera en pierre. Nous refusons ce barrage. Le fleuve est notre espoir, notre vie. Nous refusons ce barrage. C'est notre mort. Les tombes de nos pères sont encore là, d'Okarundu à Otjinungwa, de ce côté-ci comme du côté angolais. La rivière ne nourrit pas uniquement mon côté. Ils ont dit que cela nous aiderait. Nous n'avons pas compris. Qu'est-ce qui va nous aider ? Comme je vous l'ai dit, nous n'avons pas reçu le maïs que le gouvernement nous avait promis. Alors, quand ils disent qu'ils vont construire ce barrage et qu'ils nous amèneront des choses par la même occasion, comment pouvons-nous les croire ? Ils font sans arrêt des promesses mais ne les tiennent jamais. Nous le connaissons très bien, le gouvernement ; il ne nous aide pas. Il nous coupe la gorge.
Nous ne le laisserons pas venir en paix."
Le soleil tape dur. Nous avons soif, et nous n'avons rien mangé depuis la veille au soir. Je demande à une femme de me donner du lait.
- Vous n'avez jamais entendu parler du barrage d'Epupa? interroge Thomas.
Mouvements de tête négatifs. Thomas pousse un nouveau soupir. Je déplie les cartes. J'appréhende. Ce ne devrait pas être à nous de faire cela.
- Voilà, commence Thomas d'une voix très douce. Le gouvernement a décidé de construire un barrage sur le fleuve Kunene.
Les Himbas écoutent, attentifs. ils regardent la carte, de loin, sans trop comprendre.
- Ce sera un très grand barrage, continue Thomas. Toute la région va être inondée. Ce village, ici, sera inondé. D'Epupa jusqu'à Enyandi, tout va être inondé. Les palmiers seront noyés. L'eau montera jusqu'aux montagnes du Zèbre.
Du doigt, il pointe chacun des endroits qu'il mentionne, puis il les montre sur la carte.
- Là, ce point représente votre village. Cette ligne bleue, fleuve actuel. En rouge, c'est la surface qui sera noyée.
Les yeux des Himbas s'écarquillent. Muets de terreur, ils n'arrivent pas encore à réagir. Penché sur la carte, le chef examine l'enchevêtrement des lignes courbes. Sans doute espère-t-il y trouver une explication. Le campement, tout à l'heure si calme, se charge en tension.
- Mais c'est notre mort que tu nous annonces là !hurle un jeune homme, le visage révolté.
- Et où on va aller ? Hein ! T'as pensé à ça? Qu'est-ce qu'on va devenir ?
Un homme, tapi dans l'ombre d'une case, se lève brusquement. Ses cheveux lâchés indiquent qu'il est en deuil. Il s'arrête devant Thomas et plante une sagaie dans le sol.
- Tu cherches la guerre!
Son regard est haineux. J'ai mal pour Thomas. C'est toujours lui qui reçoit tout le blâme. En tant que femme et demi-portion, j'y échappe en partie. L'homme menace. Thomas réagit très vite.
- Hé, ho ! halte-là, pose ton arme. J'y suis pour rien, dans ce projet. Je ne fais pas partie du gouvernement. Je fais juste une étude sur vos opinions au sujet de ce barrage, justement parce que je m'intéresse à vous.
Karamata acquiesce de la tête. Le chef, démoli par la nouvelle, interroge d'une petite voix.
- Où est-ce que nous irons, si vous nous arrachez nos terres ?
- Je ne sais pas, répond Thomas. Je ne sais pas où vous irez.
- Et les tombes de nos ancêtres, celles qui sont sur le bord de la rivière ? Qu'est-ce que vous allez en faire ? Vous ne pouvez pas les laisser sous l'eau, autant nous tuer tout de suite ! Nous mourrons si nous ne pouvons plus aller sur les tombes de nos ancêtres.
- Je ne sais pas non plus. Certaines personnes parlent de déterrer les corps et de déplacer leur sépulture.
Cris de révolte. Tous parlent en même temps.
- C'est n'importe quoi ! Comment veulent-ils les déplacer ? C'est que de la poussière, maintenant. Et de toute manière, les esprits resteront toujours au même endroit.
Que répondre ? Nous jouons un rôle qui n'est pas le nôtre. Comment leur faire comprendre que nous sommes de leur côté ? Nous avons beau leur répéter que nous n'y sommes pour rien, nous sommes Blancs, cela suffit pour faire l'amalgame. Les yeux révulsés, le poing tendu, l'homme en deuil reprend son arme.
- Pourquoi vous nous avez demandé pendant des heures combien de chèvres on étrangle et combien de blocs d'ocre nos femmes utilisent, si c'est pour nous dire après que vous êtes venus pour nous tuer ? Vous n'aviez qu'à nous trancher la gorge tout de suite. Faites ça proprement, au moins. Tu dis que tu n'y es pour rien, mais c'est bien des gens de ton pays qui veulent construire ce barrage ? Ce sont des Blancs, comme toi. S'ils viennent, nous les tuerons, ou ils nous tueront, mais nous ne les laisserons pas construire ce barrage en paix.
- Arrête, coupe un autre. Tu vois bien que ces Blancs-là sont bons. Ils ne seraient pas venus nous prévenir, ils n'auraient pas cet air triste, s'ils travaillaient pour le gouvernement. En se tournant vers Thomas, il avoue : "On t'a dit tout à l'heure qu'on savait plus où étaient enterrés nos ancêtres. C'est parce qu'on avait peur que tu ailles les déterrer. On peut te dire, maintenant. Leurs tombes sont à une demi-journée de marche d'ici, en longeant le fleuve vers Enyandi."
Thomas remercie. Plus personne ne parle. Il n'y a rien à dire. L'atmosphère est terriblement lourde, funèbre. Ils sont abattus. Ils ne comprennent peut-être pas tout ce qui est en jeu dans ce projet de barrage, cela signifiera la mort des Himbas. Le silence dure. Les visages sont si tristes, d'autres si révoltés... C'est la première fois que je ressens la douleur de l'injustice avec une telle force. Elle est terrible, insupportable. Mon corps est comme emprisonné dans un étau de métal brûlant. Il veut se battre, mais il ne frappe que le vent.
Lentement, nous nous relevons. Ils n'ont plus besoin de nous. Ils sont seuls dans leur malheur. Je salue, timidement :
- Merci de nous avoir accordé ce temps.
- Merci, merci ! Quand tu pointes ton fusil sur un homme pour le tuer, est-ce que tu lui dis "merci, merci de te laisser tuer?" réplique un homme d'un ton amer.