Les Hereros
Les mots sont pesés. Quand nous disons ''génocide oublié'',
nous ne nous trompons ni sur la notion de génocide, ni sur l'oubli dans
lequel l'Histoire l'a enfermé. Les Héréros, petite tribu
de Namibie, ont fait les frais, en 1904, de la colonisation allemande. Premières
victimes du travail forcé dans des camps de concentration entourés
de fil barbelé, leur extermination - les arguments scientifiques de sa
justification, les conditions techniques de sa réalisation - donne à
voir comme une anticipation des crimes nazis.
Tristan Mendès France a coordonné ce dossier, en livrant notamment,
pour ce ''génocide oublié'' un ''film sans image'' qu'il faut, malgré
tout, essayer de '' voir ''. Joël Kotek revient également sur les
conditions historiques de ce génocide, tandis que quelques ''bonnes pages''
de Ingolf Diener restituent la dimension chronologique de ce drame qui, aujourd'hui
seulement, commence à se faire savoir.Avec une théâtralité
un peu naïve, quelques feuillets en main, le chef Herero dit parler au nom
de son peuple exterminé en Namibie par les colons allemands en 1904.Avec
une vibrante sincérité et une évidente maladresse, il explique
que son peuple a besoin pour retrouver sa dignité que l'on reconnaisse
son histoire.
Face à lui, dans un jeu subtil de médiation diplomatique, le représentant
des N.U. marque, à son tour, un silence. Il semble au fait de cette délicate
mécanique des sentiments. Tout aussi solennel, il dit vouloir comprendre,
aider et surtout valider le plaidoyer du chef Herero. La reconnaissance du génocide
est en marche. La scène, forte, met en présence deux univers qui
sont parfaitement étrangers l'un à l'autre, mais qui se tendent
la main. L'un représente un peuple à la dérive, l'autre la
conscience des Nations. Ce moment est celui de l'histoire qui se fait.
La rencontre est le résultat d'un processus long et complexe. La tribu
Herero, disséminée en Namibie, semble avoir pris conscience de son
identité. La revendication historique qui vise à ce que l'Allemagne
reconnaisse et dédommage les actes du passé, fait renaître
la communauté Herero de ses cendres. C'est son identité future qui
se joue.
À quoi s'ajoute un passé unique et extraordinaire. La petite tribu
namibienne a été victime du premier génocide du siècle
en 1904, mais aussi des premières études anthropologiques allemandes
qui mèneront à structurer l'idéologie racialiste nazie à
venir.
Aujourd'hui les blessures du passé sont ravivées par la découverte
dans le désert namibien de champs considérable de squelettes révélés
par les vents. Après les souvenirs du massacre, voilà qu'un lieu
vient incarner les souffrances et les calvaires passés. La mémoire
du peuple Herero devient son mythe fondateur.
De plus en plus d'intellectuels, d'associations humanitaires et politiciens allemands
soutiennent la revendication historique. Le processus est en marche, l'occasion
unique de revenir sur un événement fondateur de l'histoire du siècle,
mais surtout de saisir un moment unique celui de l'Histoire qui s'écrit.
Avant même le Togo ou la Tanzanie qui figurent parmi les toutes premières
colonies allemandes datant de 1884, la Namibie a vu dès 1870 l'arrivée
d'une poignée de colons allemands qui formeront très tôt une
solide communauté.
En janvier 1894, de fantastiques gisements de diamants furent découverts
en Namibie. L'Allemagne d'Otto Von Bismarck réalisa qu'il y a là
un extraordinaire potentiel financier. Le Major Théodor Leutwein fut alors
envoyé sur place en tant que suprême représentant des Terres
Africaines allemandes. Peu après, une politique de déplacement et
de confiscations systématiques des terres fut initiée dans le Héréroland
(Région centrale namibienne où vivent les Héréros).
De multiples actes de violences et d'exécutions sommaires furent alors
commis par les autorités coloniales allemandes.
Le harcèlement colonial devenant insupportable pour la population locale,
une tentative de rébellion du peuple héréro fut conduite
par le Chief Samuel Mahéréro en janvier 1904. On dénombra
plusieurs dizaines de morts de part et d'autres. La rébellion arriva aux
oreilles du Kaizer Guillaume II qui décida de limoger sur le champ le Major
Leutwein, - considéré comme ''trop faible''- pour lui substituer
un homme dur, expérimenté et 'extrêmement résolu' :
le général Lothar Von Trotha.
Le changement de politique militaire ne se fit pas attendre : Le 2 octobre 1904
avec 10 mille hommes, le général Von Throta força les héréros
dans le désert d'Omaheke (l'actuel désert de Khalarari), ferma les
frontières et envoya ses troupes sur une population sans défense
et déjà accablée par la soif ou les maladies infectieuses.
Sur 80 000 Héréros que comptaient la Namibie, 10 000 survécurent
tant bien que mal. La civilisation Héréro venait quasiment de disparaître.
Le célèbre docteur Eugène Fisher, anthropologue à
l'université de Freibourg, et un des principaux théoriciens du génocide
juif, étudia de près les héréros depuis leur découverte
par les colons allemands en 1870. Il fut particulièrement intéressé
par les '' méfaits '' de la mixité raciale induite par les rapports
héréros-allemands - résultant le plus souvent de violences
sexuelles pratiquées par les militaires teutons. Travaux qu'il poursuivra
dans les camps de concentration héréros en Namibie jusqu'aux événements
de 1904. Le généticien racialiste publia conséquemment en
1921 '' The principles of Human Hereditary and Race Hygien'' dans lequel il élaborait
ce que l'idéologie nazie n'allait pas tarder à mettre en pratique
sur une tout autre échelle. On rapporte qu'en 1923 Adolf Hitler lors de
son emprisonnement lut avec grand intérêt les travaux de Fischer
et en fut fort influencé lors de la rédaction de Mein Kampf. Hitler
au pouvoir, le docteur Fischer ami intime d'Heidegger, fut d'ailleurs très
vite promu recteur de l'université de Berlin et dès 1934 donna ses
premiers cours racialistes aux docteurs SS. Un de ses étudiants n'étant
autre que le criminel contre l'humanité et tristement célèbre
Mengele. Fisher fut de 1927 à 1942 directeur du prestigieux Kaiser Wilhelm
Institute for anthropology et resta jusqu'à sa mort à Freibourg
en août 1967, membre d'honneur de la prestigieuse association anthropologique
allemande. L'Allemagne fut interpellée à plusieurs reprise sur le
sujet. Reconnaît-elle la réalité des atrocités passées
? À ce jour rien n'est moins sûr.
Déjà en 1995 le président Kohl sommé de s'exprimer
sur le génocide par des familles héréros lors d'une visite
diplomatique, refusa de se prononcer. Roman Herzog aura une posture plus ouverte
en 1998 en admettant l'existence ''d'actes incorrects ''. Geste limité
puisqu'il objectera que toute action judiciaire est impossible, du fait qu'à
l'époque aucun texte légal ne permettait de qualifier juridiquement
l'extermination. L'argument semble pourtant omettre la 4ème convention
de la Haye de 1899 sur la protection des populations civiles.
Après ces tergiversations diplomatiques, les représentants héréros
décidèrent de faire appel à la communauté internationale.
C'est à ce moment que j'appris leur existence et décidais de m'engager
à leur côté. J'ai pu ainsi organiser en octobre 2000 une rencontre
au Haut Commissariat aux droits de l'homme à Genève. Avec le chef
des Héréros, Paramount Chief Riruako et un représentant de
l'ONG allemande ''Peuple en Danger'', docteur Andreas Selmeci. Notre objectif
: alerter les instances internationales sur le génocide oublié et
permettre aux Héréros une reconnaissance symbolique essentielle
à leur reconstruction identitaire. Il y a dans cet épisode une leçon
importante à tirer. Si le premier génocide du siècle a eu
lieu en Namibie, c'est qu'il est apparu dans l'espace colonial. C'est donc le
procès du colonialisme qui se joue à travers la cause Héréro.
Il faut rappeler à travers l'extermination Héréro que le
colonialisme fut la soupe originelle qui a permis le déclic psychologique
ouvrant la porte aux génocides majeurs de notre temps. Il est par conséquent
essentiel de reconnaître cet épisode, de le réintégrer
dans l'historiographie du XXe siècle et de tirer les origines des génocides
dans l'espace colonial. La reconnaissance du génocide Héréro
devrait pouvoir nous y aider. Nous sommes en 1904. Les Héréros luttent
désespérément pour leur survie en tant que peuple.
Installés en 1884 sur les côtes de l'actuelle Namibie, les Allemands
décident en 1904 d'en faire une colonie de peuplement blanche. Quitte à
en éliminer la population noire, essentiellement constituée par
les tribus héréro et nama. Ce sont plus de 60 000 Hereros qui vont
disparaître en deux ans. Par des méthodes - ordre d'extermination,
camps de concentration - qui préfigurent celles utilisées contre
les Juifs moins de quarante plus tard.
C'est vers 1880 que des Allemands s'installent sur les côtes de l'actuelle
Namibie. A l'origine de la colonie, le séjour prolongé de missionnaires
et de commerçants dans l'un des rares territoires africains non encore
revendiqués par les puissances européennes. En 1883, Adolf Lüderitz,
un commerçant de Brême, inspiré par la découverte de
diamants en Afrique du Sud, conclut deux contrats avec des chefs locaux. Bismarck
saisit l'occasion pour placer ce territoire sous la protection du Reich. Nous
sommes en 1884. Heinrich Goering (le père de Hermann qui sera un des plus
hauts dignitaires du Reich nazi) est le premier gouverneur civil de la nouvelle
colonie.
Tout en s'appuyant sur des effectifs allemands réduits (en 1903, le territoire
ne compte que 3700 colons et fonctionnaires), l'ordre impérial trouve rapidement
ses marques, utilisant à son profit les rivalités tribales: le gouvernement
colonial joue tantôt les Héréros contre les Namas, tantôt
les Namas contre les Héréros, etc.
Signant traité sur traité avec la puissance coloniale, les élites
locales, dans le souci à la fois de ménager la paix et de s'enrichir,
en viennent à vendre à cette dernière des portions de plus
en plus larges de terres hereros. Suscitant des ressentiments au sein de la population,
qui ne peut plus utiliser ces terres pour ses troupeaux. Au point que les colons
allemands se persuadent de l'imminence d'un soulèvement général.
Leur comportement finira par le provoquer.
Le soulèvement de 1904 est perçu par les Allemands comme une aubaine
: il leur fournit un prétexte pour se débarrasser d'une population
qu'ils méprisent et qui, surtout, les gêne. L'objectif impérial
est en effet de transformer le Sud Ouest africain en une colonie de peuplement
blanche. Les différentes tribus locales seraient quant à elles parquées
dans autant de réserves ''protégées''. La colonie est riche,
particulièrement en minerais : de l'or mais aussi des diamants. Le conflit
avec les Héréros est inévitable. Or ceux-ci vont devoir affronter
un empire à la fois autoritaire - celui de Guillaume II - et hanté
par la question raciale; le nationalisme allemand est ethnique, fondé sur
la communauté de sang et de sol. L'idéologie ''racialiste'' (Volkisch)
bat en effet son plein dans l'Allemagne wilhelmienne.
La guerre prend dès lors les allures d'un affrontement bien plus racial
que colonial, où l'intention n'est pas tant de soumettre l'ennemi en vue
de l'exploiter économiquement que de l'éradiquer. Et c'est bien
à une guerre d'extermination raciale que se livre le général
en chef des forces allemandes, Lothar von Trotha - connu pour sa dureté
envers les indigènes depuis ses démonstrations de brutalité
en Chine et dans l'Est africain allemand. Le 11 août 1904, à l'occasion
de la bataille d'Hamakari (Waterberg en allemand), la seule de tout le conflit,
il extermine non seulement les 5 000 à 6 000 combattants mâles,mais
encore les quelque 20 000 à 30 000 civils qui les accompagnent. Surtout,
le 2 octobre 1904, von Trotha rédige en ''petit nègre'' et promulgue
un ordre d'extermination (Vernichtungsbefèhl) : ''Moi, le général
des troupes allemandes, adresse cette lettre au peuple herero. Les Hereros ne
sont plus dorénavant des sujets allemands. Ils ont tué, volé,
coupé des nez, des oreilles, et d'autres parties de soldats blessés
et maintenant, du fait de leur lâcheté, ils ne se battent plus.''
''Je dis au people : quiconque nous livre un Herero recevra 1 000 marks. Celui
qui me livrera Samuel Maherero [le chef de la révolte] recevra 5 000 marks.
Tous les Hereros doivent quitter le pays. S'ils ne le font pas, je les y forcerai
avec mes grands canons. Tout Hererro découvert dans les limites du territoire
allemand, armé comme désarmé, avec ou sans bétail,
sera abattu. Je n'accepte aucune femme ou enfant. Ils doivent partir ou mourir.
Telle est ma décision pour le peuple Héréro.''
Sûr de sa mission impériale, von Trotha refuse tout idée de
compromis, pourtant impulsée de l'intérieur même de la petite
communauté allemande, notamment par Leutwein, le Gouverneur (civil) impérial.
Ce dernier qui ne partage en rien ''le point de vue de ces fanatiques qui veulent
la destruction totale du peuple Herero, sans même parler qu'il n'est pas
facile d'anéantir un peuple de 60 à 70.000 âmes, considère
cette politique totalement absurde d'un point de vue économique. nous avons
besoin des Hereros comme vachers, certes en nombre réduit et comme agriculteurs.
Il serait plus que suffisant de les anéantir politiquement.''
Trotha n'en démord pas. Son courrier du 4 octobre 1904 adressé à
von Schlieffen, le chef d'Etat-major de l'armée impériale, témoigne
tout au contraire de sa totale détermination génocidaire : ''la
nation Héréro devait être soit exterminée ou, dans
l'hypothèse d'une impossibilité militaire, expulsée du territoire
(?) J'ai donné l'ordre d'exécuter les prisonniers, de renvoyer les
femmes et les enfants dans le désert (?)''. Le soulèvement est et
reste le début d'une guerre raciale. Soutenu par Guillaume II, von Trotha
l'emporte sur Leutwein, poussé à la démission.
Inexorablement décimés et repoussés, Les Héréros,
quant à eux, n'ont d'autre choix que de prendre la route du désert
Kalahari, Omaheke dans leur langue, où leurs chances de survie sont d'autant
plus minces que les Allemands ont pris soin d'empoisonner les principaux puits
sur leur trajet : ''Le blocus impitoyable des zones désertiques, pendant
des mois, paracheva l'oeuvre d'élimination'' écrit l'état-major
général dans la chronique militaire officielle. ''Les râles
des mourants et leurs cris de folie furieuse'' résonnèrent dans
le silence sublime de l'infini. Le châtiment avait été appliqué.
Les Hereros avaient cessé d'être un peuple indépendant. Lorsque
arriva la saison des pluies, des patrouilles allemandes trouvèrent des
squelettes gisants autour de trous secs, profonds de 12 à 16 m., que les
Africains avaient creusés en vain pour trouver de l'eau.''
Le désert se révèle fatal à quelque 30.000 Hereros,
tout comme il le sera 11 ans plus tard aux populations arméniennes de Turquie.
Début 1905, la révolte est matée. La tribu autrefois florissante
n'est plus que l'ombre d'elle-même. Que reste-t-il alors des 80.000 personnes
qu'elle comptait un an plus tôt ? Tout au plus une dizaine de milliers d'individus
réfugiés dans les colonies britanniques voisines, à quoi
s'ajoutent les quelques milliers qui ont réussi à se fondre dans
le bush. La même année, l'ordre d'extermination est levé.
L'Allemagne de Guillaume II, toute rongée qu'elle est par la fièvre
racialiste, n'est pas encore celle d'Hitler. Elle est sensible et attentive aux
fluctuations de l'opinion publique, nationale (missions chrétiennes, opposition
libérale et sociale-démocrate au Reichtag) comme internationale
(presse). Von Schlieffen comme von Bulow comprennent assez tôt que l'ordre
d'extermination doit être levé. Reste à en convaincre Guillaume
II, ferme soutien à la politique de von Trotha. Aux termes de treize jours
de discussions et de débats parfois très vifs, Guillaume II se laisse
finalement fléchir. Le Chancelier von Bülow s'y est employé
à l'aide de quatre arguments :
1. la politique d'extermination totale n'était
pas chrétienne ; assurément le point le plus faible de son argumentation,
l'empereur estimant que les concepts chrétiens ne s'appliquaient pas plus
aux païens qu'aux sauvages,
2. elle est irréaliste,
3. elle est économiquement insensée,
4. elle risque de donner aux Allemands une terrible réputation
parmi les nations civilisées.
Exit donc la politique d'extermination systématique; commence celle de
l'esclavage. Dorénavant, tout Herero qui se rend aux autorités ne
doit plus être abattu mais considéré comme astreint aux travaux
forcés. Il sera marqué des lettres GH pour ''Héréro
capturé'' (gefangene Herero). Les survivants du génocide, principalement
des femmes, ne sont pas autorisés à repeupler le Hereroland, mais
regroupés dans des camps de concentration ; l'usage du mot konzentrationslagern
apparaît tel quel dans un télégramme de la chancellerie, en
date du 14 janvier 1905 est attesté. Les Allemands n'ont pas seulement
retenu les leçons espagnoles (les inventeurs du système concentrationnaire
en 1896) et britanniques (camps d'Afrique du Sud, 1900), ils améliorent
le système en associant barbelés et travail forcé. Pour la
première fois, en effet, camp de concentration et travail ont partie liée.
Pour la première fois, aussi, le système est post-bellum, hors contexte
militaire.
A l'origine, les militaires réservent les Héréros à
leur usage personnel. Petit à petit, et non sans difficultés, des
entreprises civiles obtiennent leur quota de prisonniers, main d'oeuvre précieuse
puisque, comme le stipule une circulaire, ''en tant que prisonniers, ils ne saurait
être question de les payer pour leur travail.'' Les demandes doivent transiter
par l'autorité locale qui établit les besoins civils et en réfère
à l'autorité militaire qui reste toujours prioritaire (Etappenkommand).
Les civils se voient ainsi allouer des '' travailleurs '' qu'ils doivent aller
chercher au jour le jour ; certaines grandes compagnies privées, comme
la compagnie maritime Woermann, possèdent, elles, leurs propres camps.
Ce sont des Héréros qui vont édifier la ligne de chemin de
fer Luderitzbucht-Keetmanshoop. Si l'on est encore loin des conditions qui seront
celles des camps de concentration nazis, force est de constater que les similitudes
entre ceux-ci et ceux-là sont frappantes. Ainsi des conditions de travail
qui voit plus de la moitié des internés, soit 7.862 personnes exactement,
périr dès la première année de captivité. Un
Britannique, témoin des faits, rapporte les scènes d'apocalypse
qui accompagnent ces travaux : sous-nutrition, cris et insultes, coups de fouet,
viols, hommes et femmes épuisés ou blessés, abattus le long
de la voie ferrée. Le témoignage de Traugott Tjienda, un chef héréro
local qui prend part à la construction de la voie ferrée d'Otavi
est tout aussi accablant: ''Notre peuple qui sortait du Bush fut astreint immédiatement
au travail. Les hommes n'étaient plus que peau sur des os. Ils étaient
si maigres qu'on pouvait voir à travers leur os. Ils ressemblaient à
des manches à balais''. Nommé contremaître, son équipe
comptera 148 morts sur un total de 528. Autre témoignage encore que celui
de Hendrik Fraser, écrit sous serment : ''Lorsque je suis entré
à Swakopmund, j'ai vu beaucoup de prisonniers de guerre Hereros. (?) Les
femmes devaient travailler comme les hommes. Le travail était harassant
? Elles devaient pousser des chariots, chargés à ras bord, sur une
distance de plus de 10 km. (?) Elles mourraient littéralement de faim.
Celles qui ne travaillaient pas étaient sauvagement fouettées. J'ai
même vu des femmes assommées à l'aide de pioches (?). Les
soldats allemands abusèrent de jeunes Hereros pour assouvir leur besoins
sexuels.'' D'autres éléments font encore penser aux camps nazis.
Ainsi, la froide et rigide discipline bureaucratique : les autorités ont
l'obligation de rédiger des rapports mensuels où doit figurer ''le
nombre de prisonniers, catégorisés en hommes, femmes et enfants,
alloués aux civils comme au gouvernement.'' Dans la mesure où ces
listes doivent faire le compte de la main d'oeuvre effectivement disponible, les
prisonniers sont qualifiés d' ''aptes'' ou de ''non aptes'' au travail.
{Arbeitsfähig/Unfärig}. Dans le cas du camp de Swakopmund, la liste
des autorités locales est assortie d'un registre des morts (Totenregister),
qui détermine de manière précise les causes de mortalité
: épuisement, bronchite, arrêt cardiaque, typhus. Plus confondant
encore est l'utilisation de prisonniers de guerre héréro pour des
expérimentations médicales. Carla Krieger Hinck, dans sa thèse
de doctorat, mentionne l'envoi dans les universités de Breslau (Wroclaw)
et de Berlin de collections de crânes héréro, préalablement
nettoyés par des prisonnières de guerre à l'aide de tessons
de verres. De nombreux corps de pendus hereros ou nama seront ainsi acheminés
vers l'Allemagne en vue d'y être disséqués. Quarante ans plus
tard, des médecins nazis collecteront des squelettes de (déportés)
juifs. En 1908, en partie sous la pression de l'opposition parlementaire, les
camps sont démantelés. Pour autant, les survivants ne sont pas autorisés
à regagner leur territoire d'origine. Ils sont dispersés dans différentes
fermes, portant au cou un disque de métal où figure leur numéro
de matricule. Trois ans plus tard, en 1911, les autorités coloniales allemandes
recensent 15.130. Près de 64.000 Hereros, soit près de 80% de la
population originelle ont disparu en l'espace de sept ans, justifiant l'opinion
d'un historien allemand pour qui les Héréros ont cessé d'exister
en tant que tribu. En 1904, 80% d'un peuple - soit près de 100 000 individus
- furent rayés de la carte coloniale allemande. Hommes, femmes et enfants
furent systématiquement exterminés.
L'ombre du génocide oublié est aujourd'hui aux portes des Nations
Unies (une rencontre officielle fut organisée à Genève début
octobre 2000). Soutenue par de plus en plus d'intellectuels internationaux et
d'associations humanitaires, la revendication historique des Héréros
interpelle actuellement les autorités allemandes. Une série de conférences
de presse, de rencontres avec des personnalités politiques allemandes est
également prévue début octobre. Les discussions diplomatiques
qui vont dès lors s'engager risquent d'être cruciales. C'est dans
tous les cas la première fois que le cas héréro est entendu
aussi distinctement.
L'Allemagne va-t-elle s'excuser ? Nul ne le sait, reste que le processus est enclenché
et que rien ne semble pouvoir l'arrêter. L'occasion inédite de revenir
sur un événement historique fondateur. Ce génocide, outre
qu'il est le premier du siècle, fût, et c'est un fait historique
peu connu, le terrain d'expérimentation scientifique de ce que sera la
pratique nazie quelques années plus tard.
Au début de l'année 2000 des champs impressionnants de squelettes
ont été révélés par les vents dans le désert
namibien près de Luderitz. Le cimetière sauvage est celui des Héréros
exterminés un siècle plus tôt. L'encombrant charnier à
ciel ouvert rappelle avec force à l'Allemagne et à la communauté
internationale que les événements passés refont toujours
surface quand on les néglige.