Les centres d'extermination
Si les soviétiques Vorkouta ou Magadan n'ont rien à envier à
Mauthausen et Dora (on y meurt tout autant, sinon plus), ils ne peuvent se comparer
aux six centres de mises à mort nazis. La Shoah, c'est-à-dire le
processus d'extermination des Juifs notamment par le gaz, est paradoxalement indépendante
du système concentrationnaire.
C'est avec la notion même de ''camp'' qu'il s'agit de rompre lorsqu'on évoque
les quatre centres de mises à mort immédiate ( Belzec, Chelmno,
Sobibor, Treblinka et les deux centres mixtes que furent Auschwitz-Birkenau et
Majdanek. Terminus ferroviaires, ces lieux, que nous désignerons par le
terme de centre d'extermination ou, pour reprendre l'expression de Raul Hilberg,
de centre de mise à mort immédiate, ne sont pas destinés
à recevoir des internés mais à les exterminer par gazage
dès leur arrivée.
A Treblinka, où il n'était pas rare qu'en un seul jour soient déportés
9.000 Juifs, rien n'était prévu pour les abriter, moins encore pour
les nourrir ne serait-ce que 24 heures. Treblinka a une seule et unique fonction
: l'extermination des Juifs d'Europe. Belzec, Auschwitz-Birkenau, Chelmno, Majdanek,
Sobibor et Treblinka n'ont pas en effet d'équivalents historiques. Techniquement
parlant, ils ne sauraient être qualifiés de camps, fût-ce d'extermination.
A tout bien penser Magadan et Mauthausen sont de fait des camps d'extermination.
Mais pour les six lieux de mort mentionnés plus haut, c'est donc à
escient que l'on utilisera pour les désigner le mot de «centre»
de préférence à celui de «camp». Les nazis eux-mêmes
ne les désignaient pas sous l'appellation de camps de concentration KL/KZ
; ils parlaient plutôt de « commandos spéciaux » (Sonderkommando
ou SK). Indépendants du système concentrationnaire nazi, ils échappaient
à son système d'inspection, à l'exception d'Auschwitz et
de Majdanek, initialement «simples» camps de concentration avant de
devenir mixtes, c'est-à-dire de remplir la double fonction de concentration
et d'extermination.
L'existence de ces SK démontre l'inanité des récentes tentatives
allemandes, d'un Ernst Nolte en particulier, de banaliser le système des
KZ nazis du fait de l'antériorité du système concentrationnaire
soviétique. L'affirmation que «le Goulag a précédé
Auschwitz» n'est pas fausse; elle n'en est pas moins vide de sens et sans
objet pour au moins deux raisons fondamentales. D'abord, la Shoah, le processus
d'extermination des Juifs échappe, stricto sensu, au système concentrationnaire
nazi et, surtout, le Goulag n'a pas produit d'équivalent des centres de
mise à mort immédiate nazis.