Dans la région de Somme-Leuze, plusieurs parcs résidentiels accueillent les citadins en mal d’air pur, pour une mise au vert garantie.
Ces zones de loisirs sont également le cadre de vies plutôt démunies : celles de personnes aux petits revenus qui n’ont pas les moyens d’accéder à un logement coûteux, et qui ne désirent pas être casées dans des cages à lapins, en ville. Habitant un logement non conçu –aux yeux de la loi– pour être occupé en permanence, ils sont bien souvent victimes de l’insécurité juridique, de l’exploitation et de la marginalisation.

 

" B i e n v e n u e   e n   A r d e n n e ,   t e r r e   d ’ a c c u e i l "

La pancarte annonce la couleur – celle des vacances en chalet ou en caravane résidentielle. On occupe une petite parcelle dont on est en général propriétaire, c’est le temps des barbecues, des promenades en forêt, parfois aussi de la retraite...

Albert approche tout doucement de la soixantaine. Son cœur a du mal à suivre, hésite. Plusieurs infarctus, un triple pontage en novembre 2000. Il n’a rien d’un touriste et habite un chalet dans le domaine du Pierreux depuis près de dix ans. C’était son idée : sa femme souffrait du dos et les escaliers la tuaient. Un chalet, c’est petit, donc facile à entretenir, en pleine campagne, et pas cher. La vie suit son cours, tranquillement, jusqu’en décembre 1995 : la femme d’Albert meurt avant lui, contredisant les pronostics des médecins. Une nouvelle vie de solitude commence. Albert est en sursis. Il tapisse les murs du chalet des souvenirs de sa femme et des dessins de ses petits-enfants, rêve parfois de retrouver de la compagnie. Seulement, avec sa maigre pension, ses espoirs s’étiolent.

Cet après-midi, il a décidé de plonger dans la tranchée qui entaille le jardin jusqu’à l’allée du domaine. Il donne des coups de pioche assurés, le souffle court. Il va devoir payer plus de 175.000 francs pour l’installation de nouvelles conduites d’eau et d’électricité dans les allées du domaine, comme chaque propriétaire d’une parcelle. Plus 30.000 pour changer son installation personnelle, question de conformité. Trop pour lui. Le CPAS lui propose une guidance budgétaire, 200 francs par jour. "C’est du chantage ! Je ne peux pas accepter ça." Albert ne renonce jamais, il ira voir son notaire pour un prêt, écrira à la commune, au Roi,...

Aux yeux de la loi, le parc résidentiel de week-end est un " ensemble de parcelles comprises dans un lotissement destiné à recevoir des résidences de week-end ". Le fait d’y résider en permanence ne constitue dès lors pas une infraction. Pourtant, l’habitat permanent est souvent en contradiction avec les législations régionales à l’aménagement du territoire et au tourisme, avec pour effet de précariser davantage les résidents permanents. Ce logement n’est pas reconnu comme tel par les services de la Région wallonne, même si la commune accorde la domiciliation. Les résidents permanents ne bénéficient donc d’aucune des aides ordinaires à la réhabilitation du logement. D’autre part, ils sont souvent victimes de l’exploitation de certains propriétaires ou de systèmes de répartition des notes d’électricité et d’eau peu transparents. Aux sommes réclamées sans justification, aux notes gonflées, aux coupures de courants ou d’eau totalement illégales s’ajoute parfois la location de chalets insalubres...

Face à cette situation de non respect des droits fondamentaux des résidents, certains d’entre eux se sont réunis pour faire entendre leurs voix, malgré les pressions et les menaces. Une solidarité qui s’organise aussi au quotidien, pour les achats, les travaux d’entretien... Le domaine devient un village dans le village, avec ce que cela suppose de dérives. La promiscuité entraîne des difficultés relationnelles. Comment pourrait-il en être autrement, avec des parcelles qui font au plus 60 m2 ?

Souvent désœuvrés et mal perçus par les gens des alentours qui n’hésitent pas à les traiter de " baraquis ", les habitants des domaines ont alors tendance à se marginaliser. Les médias ne sont d’ailleurs pas étrangers à ce processus de diabolisation. Les domaines sont présentés comme des lieux d’insécurité, des repères de délinquants, de gens à tout le moins étranges ...

 

Joseph, la cinquantaine et vieux garçon, vit seul dans son monde : une caravane insalubre au domaine du Mayeur, deux chiens bergers, une collection de cassettes vidéos, des bons pour quantité d’articles inutiles, des points Coca-Cola, un petit jeu électronique. Entre ses lessives et ses parties de jeu, il range les réserves de nourriture qu’il accumule grâce aux colis "humanitaires" ou fait la sieste. Il perçoit une maigre pension de handicapé. Conduit sans permis ni assurance et fait ses courses en début de mois. Jamais il n’obtiendra un prêt pour la maison de ses rêves ; il n’est pas exigeant pourtant, seulement endetté. Il fait semblant d’y croire, et a même entrepris de faire pousser des tomates à l’entrée de sa caravane.

Il est 14h, l’heure d’aller réveiller Gilbert et Annie. Ils vivent à l’envers, un peu plus haut dans une caravane. De très longues soirées à fumer et à regarder la télé, du Bigdil à l’inspecteur Colombo. Ils ne se couchent jamais avant 5h du matin. Annie va encore râler sur Joseph, il lui chipe son tabac et a oublié de prendre le colis de nourriture du couple au local de l’association Saint-Vincent de Paul à Barvaux. Asthmatique, Gilbert s’est remis à fumer malgré l’interdiction du médecin. Il se lève, tousse, écarte les chiens et ouvre les rideaux. Dehors, il neige.

 

 

* * *