Où l'imitation de la nature conduit à sa limitation.
Comment une invention à vocation agricole
va se transformer, très vite, en agent politique.
Pourquoi la construction préfabriquée,
lorsqu'elle rencontre le fil barbelé,
devient un instrument inespéré de domination
Intervention sonore d'Olivier Razac, Paris, février 2001
C'est un arbre. Il s'appelle l' osage orange.
C'est une chose tout épineuse avec des fruits bizarres,sortes d'oranges vertes. Il pousse au Texas et porte le nom d'une tribu indienne, les Osages. Les Indiens en tiraient le bois pour leurs arcs, les Texans en font des haies impénétrables, " hautes pour les chevaux, résistantes pour les boeufs, drues pour les cochons ".
Au moment où les premiers colons se portent vers les Grandes Plaines, ils achètent des semences d'osage orange. Ainsi s'exportent les premières clôtures. Elles n'ont qu'un défaut : les arbres mettent trois années à pousser et une fois plantés, ils sont inamovibles. Rien qui corresponde à l'esprit nomade et conquérant des pionniers. Rien, sinon ces branches épineuses, effilées, piquantes. L'arbre délimite l'espace, la branche en interdit le franchissement. C'est bien mieux que les murets (qui se sautent), bien plus pragmatique que les barrières de bois (qui manque dans cette région).Cela va donner des idées.
Dès 1867, les premiers brevets de ce qui deviendra le fil barbelé sont déposés. William D. Hunt de Scott County (Etat de New-York), Lucien B. Smith de l'Ohio puis Michael D. Kelly , de New-York, comprennent l'usage que l'on peut faire de l'industrialisation d'un procédé métallique qui assumerait les mêmes fonctions que l'osage orange. Ce qui est recherché : la légèreté, la facilité de production, le moindre coût. Mais leurs brevets ne sont que des balbutiements. C'est à un fermier de la ville de Dekalb que reviendra l'invention du procédé toujours en vigueur aujourd'hui. Au début des années 1870, J.F. Glidden dépose donc à son tour un brevet, améliorant notablement les inventions précédentes, qui sera industrialisé en 1874 par un commerçant de la même ville, Isaac L. Ellwood.
![]()
Ainsi que le note Olivier Razac dans son livre "Histoire politique du fil barbelé " :
« le fer barbelé est réllement efficace dans les conditions extrêmes de l'Ouest. Contrairement au fil nu, il résiste à la chaleur, la torsion évitant le relâchement sous l'effet de la dilatation, et il est beaucoup plus difficile à déformer ou à casser. Les barbes solidement fixées se révèlent parfaitement efficaces pour dissuader les bêtes de forcer les clôtures, sans les blesser».
![]()
On peut également évoquer sa légèreté comme
article de transport et de construction ; son applicabilité universelle,
ne cessant de se diversifier ; sa facilité d'installation ; sa durabilité,
une fois en place ; et son adaptabilité pour toutes sortes d'usages.
L'origine géographique de l'invention ne doit rien au hasard : Dekalb,
petite ville de l'Illinois, est située en bordure de la Grande Prairie
; on y voit passer les pionniers,
c'est là qu'ils s'approvisionnent avant le voyage. Très vite,
autour de Dekalb, se créent une multitude de petites entreprises de production
de fil barbelé : cela ne demande aucune qualification, l'investissement
de départ est très bas, la demande est de plus en plus forte.
Les prix qui n'arrêteront pas de s'amenuiser vont conduire à la
pérennisation du procédé. Glidden a gagné. La Prairie
a perdu. La corde du diable, la "Devil's rope"
est née. Les Mythes de l'Ouest peuvent désormais s'écrire.
![]()
Car le fil barbelé - s'il participe intensivement à l'éloignement
progressif des tribus indiennes, menant à leur ethnocide comme à
l'extermination de leur source d'alimentation principale, le bison
- va aussi signer la mort du cow-boy, figure emblématique blanche de
la Prairie. Plus le territoire va se compartimenter, se catégoriser,
se parcelliser, moins le nomadisme, de quelque origine qu'il soit, pourra donc
subsister. Les guerres entre fermiers et éleveurs vont être intenses
dans les premières années du fil barbelé.
![]()
Ce qui est en jeu n'est ni plus ni moins qu'une appropriation politique de l'espace :
la sédentarisation préfabriquée dès lors qu'elle
sera clôturée par le fil barbelé fournira les éléments
nécessaires à l'industrialisation des territoires. Cet effet de
territorialisation, de contingentement, d'enfermement, va être parfaitement
et rapidement intégré : il faudra exactement vingt-deux ans pour
que les barbelés soient utilisés dans ce qui sera le premier camp
d'internement - ou de concentration
- de l'histoire moderne. Cela se passera à Cuba,
en 1896, sous la colonisation espagnole.
Le barbelé, malgré son âge avancé et bien qu'il n'ait quasiment pas changé depuis un siècle, apparaît toujours dans nombre de délimitations socialement, politiquement ou économiquement brutales. Les Indiens n'ont pas fini de se heurter à cette clôture. Au Mexique, depuis les années soixante-dix, l'utilisation croissante des clôtures de barbelés pour entourer les champs et les pâtures se fait au détriment du mode d'exploitation agricole indien. «L'écart d'accumulation qui sépare les éleveurs des agriculteurs indiens est représenté par les clôtures de fil de fer barbelé. En permettant un accroissement de la productivité du travail, celles-ci contribuent à augmenter les écarts entre les différents systèmes de production. Les écarts d'accumulation en sont accrus d'autant, et les groupes sociaux ainsi marginalisés doivent à leur tour partir.» Au Brésil, les grands propriétaires accaparent des surfaces considérables souvent illégalement, en chassant par le barbelé et la terreur les petits agriculteurs indiens, métis ou autres. « Au Bec-du-Perroquet, région de culture collective de la terre, avec des hameaux de vingt à trente familles, nous avons pu vérifier que les communautés avaient été entourées de fil de fer barbelé par les courtiers véreux. L'un de ces villages [...] a vu ses trente-deux maisons entièrement détruites par le feu mis par la police militaire du Goiàs après le retrait des familles et en leur présence.»
Des barbelés, les Indiens en rencontrent également à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Le barbelé acquiert alors une telle signification qu'en 1996, un artiste indien a proposé à l'université du Nouveau-Mexique une sculpture représentant trois Indiens aztèques migrant vers les États-Unis... mais avec un barbelé posé au sommet de l'oeuvre. L'artiste explique que « tout dans ce travail est un symbole » et que le barbelé, présent à la fois dans sa sculpture et le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, « est une part déshumanisante de nos vies».
Nombreuses sont les frontières marquées par des barbelés. Au Sahara occidental, le Maroc en guerre contre les Sahraouis du Front Polisario, a construit, de 1980 à 1987, un mur de 2.400 kilomètres avec «cent soixante mille soldats et officiers marocains, retranchés derrière leurs radars, leurs moyens de surveillance électronique, leurs champs de mines et leurs barbelés.» À Chypre, le nord occupé par l'armée turque depuis 1974 et le sud à majorité grecque sont séparés par le «dernier mur en Europe», 180 kilomètres de barbelés appelés ligne Attila par les Turcs. Au sud Liban, la zone occupée par Israel est séparée du reste du pays. En avril 1999, lorsque le village d'Arnoun est investi pour la seconde fois par l'armée israélienne, elle «a exécuté [...] des travaux isolant ce village du reste du Liban et l'annexant defacto, une nouvelle fois, à la zone qu'elle occupe dans cette partie du pays [...]. Un remblai de sable de plus de deux mètres de haut a été érigé à l'entrée du village. Des fils barbelés ont été installés autour de la localité, des tracteurs ont été aperçus en train de creuser un fossé le long de la route».
De même, les territoires palestiniens sont séparés d'Israel. En particulier Gaza, qui reste un territoire fermé, entouré par des barbelés. Au check-point d'Erez, «pour entrer à Gaza, il faut laisser sa voiture dans un parking, marcher un kilomètre, sortir trois fois son passseport. Et longer ce tunnel de grillage [et de barbelés] qui, à partir de quatre heures du matin, se met à cracher du bétail les Palestiniens qui vont gagner leurs 120 shekels quotidiens dans les champs, les chantiers ou les usines israéliennes».
Actuellement, les réfugiés qui tentent de fuir les combats se heurtent aux check-points russes. Fin novembre 1999, à la frontière avec l'Ingouchie, la file de véhicules s'étendait sur trois kilomètres. «Un groupe d'hommes et de femmes crottés et frigorifiés se tiennent en permanence devant les barbelés déroulés à la va-vite en travers de la route, marquant ainsi la limite à ne pas dépasser. Sur un panneau, on peut lire, écrit à la main "Attention, poste frontière. Passée cette limite, on tire."
Si les barbelés ont quasiment disparu des frontières de l'Europe communautaire, ceux qui émigrent vers un des pays membres se heurtent à un «nouveau mur protecteur sans barbelés, champs de mines, miradors ni tranchées, mais tout aussi efficace et beaucoup plus mortifère.» Le long des côtes espagnoles, «la police [...] ne tire pas sur eux: elle se contente de les prendre dans ses filets pour les ramener, morts ou vifs, à leur point de départ». En Autriche, «les barbelés qui cernaient le bloc de l'Est ont été démontés, remplacés par une surveillance discrète mais implacable de cette frontière extérieure de l'Union européenne».
Avec la multiplication des camps de rétention le surnom d'Europe barbelée semble plus que jamais mérité. À Arenc, près de Marseille, grillages et barbelés délimitent le centre, duquel 1492 personnes ont été expulsées en 1998 (sur 1752 passées par le centre). La Cimade, autorisée à pénétrer dans le camp, signale «des conditions inhumaines de confinement» et une «situation [...] indigne d'un État de droit». En Belgique, il existe six centres de ce type dont l'objectif avoué est de quinze mille expulsions par an. «Tous ces centres ont un aspect et un fonctionnement clairement carcéral et sécuritaire: double rangée de grillages parfois surmontés de barbelés, caméras de surveillance, gardiens, accès strictement limité et contrôlé [et règlement particulièrement strict].»
L'ltalie, longtemps accusée de laxisme en matière d'immigration, a elle aussi ouvert des centres de rétention. «Barbelés, cordons de police, tentatives de fuite en masse, chasses à l'homme : on a parlé en Italie de droits bafoués, voire de Lager.»
Enfin, l'histoire ininterrompue des camps avance de pair avec celle du barbelé. On se souvient de cette photographie d'un camp où des musulmans bosniaques étaient massés derrière des barbelés. Cette image avait été montée en parallèle avec la photographie d'un camp nazi, la continuité historique étant représentée par les barbelés qui, d'une image à l'autre, se rejoignaient presque.
Dans les camps de réfugiés aussi, le barbelé est oniniprésent, et ces camps prennent souvent une forme très proche des camps de concentration, c'est-à-dire «un alignement de baraques ceinturées de grillages et de barbelés». En Palestine, au Liban, en Syrie, en Jordanie, des centaines de milliers de réfugiés palestiniens vivent toujours dans des camps depuis trente ou cinquante ans. Si la situation matérielle s'est améliorée depuis les débuts, certains vivent toujours dans des préfabriqués vétustes, et tous restent des exilés. «L'espace du camp matérialise en effet la double marginalisation, économique mais aussi sociale et nationale, dont ils sont les victimes.» Récemment, au Kosovo, les camps de réfugiés étaient délimités par des grillages et des barbelés.
A Kukes en mai 1999, quatre cents Kosovars reviennnent de captivité. «Lorsque les autobus arrivent aux abords du camp de réfugiés, c'est soudain la folie. Des centaines de mains se tendent derrière les barbelés, on pleure, on se déchire le visage sur le fil de fer», dans l'espoir de reconnaître un mari, un père, un fils.