Stéphanie Baron Genève, samedi 27 mars 2002
 
Sans doute est-ce un vieux problème de savoir s'il faut se comporter en démocrate face à des non démocrates mais cette question Véronique, me surprend. Comment agir autrement, que faire d’autre ? Interdire le Front national, l’empêcher de se présenter aux élections ? Baîllonner Jean-Marie Le Pen ? L’embastiller lui et ses sbires, puis arrêter ceux qui, aux mots plus choisis et policés, pactisent avec lui, puis leurs électeurs ? Je ne comprends pas bien en quoi le problème de fond serait résolu.
Il faut écouter Jean-Marie Le Pen, il faut lire son programme, il faut comprendre à qui il s’adresse et pourquoi certains (beaucoup, beaucoup trop) sont réceptifs à son discours. " Lui donner la parole, pour montrer combien ridicule il est, ce con ", l’entendre distraitement en se tapant sur le ventre, sans imaginer une seconde que notre démocratie est en danger, c’est ce que nous faisons depuis vingt ans et cela mène à la catastrophe, tes amis de Belgrade le savent trop.
On s’est tous réveillés lundi avec le triste et dramatique constat que les valeurs démocratiques ne sont pas acquises, difficile pilule à avaler pour un français. On le sait, Jean-Marie Le Pen se moque des principes fondamentaux de notre démocratie et en ne les respectant pas pour le combattre nous montrons à ses électeurs qu’effectivement ces principes sont à géométrie variable. Dangereuse stratégie !
Sans (aucun) doute, nous voterons Chirac parce qu’on n’a pas le choix, parce qu’il est trop tard, mais as-tu vu les images de son meeting à Lyon l’autre soir avec Messieurs Blanc, Soisson et Million assis au premier rang ? Nous voterons pour l’escroc au bénéfice du doute…
 


 

Léon Saur Soxhluse, lundi 6 mai 2002
 
Mon intention était de consacrer ces lignes aux résultats du second tour des élections présidentielles en France. Nos voisins ont massivement affirmé leur attachement à la démocratie, mais rien n’est réglé sur le fond. Actualité oblige, les Pays-Bas prennent l’eau : après le rapport sur les responsabilités néerlandaises dans le massacre de Srebrenica, l’assassinat de Pim Fortuyn porte un nouveau coup au "modèle" hollandais, désormais en crise profonde. En fait, ces dramatiques événements jettent aussi une lumière crue sur notre ignorance d’un peuple pourtant tout proche, que nous ne connaissons guère qu’au travers de clichés : l’Ajax et les canaux d’Amsterdam, les tulipes et les vélos, etc.
Soulagement au sud, inquiétude au nord. Au centre, la Belgique conserve la palme du ridicule. Huit jours après avoir désigné au terme d’une procédure vaudevillesque le "super-manager" de la SNCB, le gouvernement fédéral a dû accepter sa démission : l’homme aurait subi intimidations et menaces. Il s’en est expliqué devant les députés. Si c’est vrai, cela prête à sourire. Pas besoin d’avoir exercé longtemps des responsabilités publiques pour savoir que les coups de fil "amicaux" et les lettres anonymes ne sont pas rares. S’il fallait en tenir compte…
Il appartiendra au Parlement et à la justice de faire la part des choses. Ce qui est par contre tragique, c’est la légèreté qui règne parfois au plus haut niveau de décision : comment le gouvernement a-t-il pu choisir un homme si peu préparé à la tâche qui l’attendait ?
 


 

Véronique Nahoum Grappe Paris, dimanche 5 mai 2002
 
Bien, la laideur s’éloigne, le FN en France n’a "que" 6 millions de voix (environ). Que s’est-il passé ? De l’analyse que l’on fera dépend aussi la suite des évènements. Quelle est la forme et la force de la xénophobie contemporaine dans notre Europe plus prospère qu’ailleurs ? Les votes d’extrême droite sont-ils une sorte de cri des exclus détourné sur autre chose ? Ou bien un signe en forme de petit fanion au-dessus d’un énorme iceberg invisible , celui d’une vraie régression politique lorsque "le silence des pantoufles précède le bruit des bottes"?
Est-ce que cette différence elle-même resterait encore historiquement indécidable parce que les choix dans les têtes seraient aux mêmes aléatoires ? Et si le bain idéologique de l’extrême droite du XXI° siècle ne pouvait encore laisser percevoir sa configuration, comme une soupe trop salée et trop sucrée en même temps ?
 


 

SAS Alger, samedi 4 mai 2002
 
Annonces classées II

" Nous avons lancé un appel aux parents pour qu'ils discutent avec leurs enfants afin qu'ils ne menacent pas de se suicider. "
(Ahmed Ouyahia)

Peuple jeune (PJ), entre 15 et 65 ans, voulant éviter le suicide collectif et l'immolation impromptue, aimant la danse, le raï, cheb Hasni, Sting, Idir et Matoub, aimant les élections sans fraude, pratiquant les marches démocratiques (avant leur interdiction) entre la place du 1er-Mai et la place des Martyrs depuis 1988 pour rien, cherche visa en urgence à destination des pays étrangers pour relation durable. Très durable. Pays non sérieux s'abstenir.
Peuple jeune (PJ), entre 15 et 65 ans, célibataire, habitant Serkadji et ses environs à quelques kilomètres de la dépression seulement, pratiquant le chômage, le suicide, le jogging matinal et le désespoir nocturne, cherche un autre peuple pour échangisme durant les cinquante prochaines années. Discrétion et réponses assurées. Pour éviter les malentendus, téléphone et situation économique souhaités.
Peuple jeune (PJ), entre 15 et 65 ans, cherche pays intelligent, doux et calme pour amitiés et plus si affinités. Pays sous-développés et pas sérieux s'abstenir.
Peuple jeune (PJ), entre 15 et 75 ans, paraissant moins selon les saisons et la fluidité du terrorisme, de la corruption et de la répression, habitant entre un massacre à Tiaret, un faux barrage à Médéa et un long discours creux de Bouteflika, cherche à se faire adopter par un autre peuple dans les plus brefs délais. Peu importe l'âge, la couleur et la religion de l'autre.
Peuple jeune (PJ), entre 12 et 85 ans, physique agréable, actif sans travail, retraité compressé, désire lier amitié avec pays veuf ou célibataire pour mariage. Photo et carte de résidence souhaitées.
Peuple jeune (PJ), entre 0 et 90 ans, possédant ses propres matelas en mousse inflammable, ne possédant pas encore de logement, cherche pays de bonne famille. Encore une fois, pays non sérieux et non démocratiques (comme dirait Maître Brahimi), pratiquant les arrestations massives et les détentions préventives sans fin sont priés de s'abstenir.

Les pays démocratiques désireux répondre le plus rapidement sont priés d'envoyer visas, cartes de séjour et résidences à la rédaction, sise 1, rue Bachir Attar. Nous transmettrons au peuple. Merci !
 


 

Stéphanie Baron Genève, vendredi 3 mai 2002
 
Encore deux nuits avant de voter Chirac.
Politiques, artistes, journalistes, sportifs, syndicalistes, hauts-fonctionnaires, hommes d’affaires et autres nous le répètent avec insistance : ALLEZ VOTER CHIRAC LE 5 MAI !!! On compte, on repère, on montre du doigt ceux qui n’ont encore rien dit les obligeant à s’exprimer publiquement et clairement s’il vous plaît. Zidane s’y colle, l’interview de Valéry Giscard d’Estaing est attendue avec impatience.
L’occasion pour le Conseil Constitutionnel de se manifester : c’est le 5 mai au bureau de vote, tenue correcte exigée.
On nous prend par la main, c’est sur on ne votera jamais pour le facho mais exprimer son doute à voter pour l’escroc et de lourds regards vous fusillent.
Tout devient confus, confusion de genres, d’idées, amalgames. Quelque chose me gêne sans savoir encore précisément quoi et pourquoi.
Trop naïve peut-être d’avoir cru à une éclaircie pendant ces quinze jours ?
 


 

Paul Hermant Bruxelles, mercredi 1er mai 2002
 
Jour pour jour, cela fait sept ans que paraissait le "Quotidien des Électeurs". À ce que je sache, cela reste une expérience unique que des citoyens prennent sur eux d'éditer un journal pour accompagner une campagne. J'y pense aujourd'hui en regardant les rues de France et le podium de Rebecq, en Belgique, où parle Elio Di Rupo, président du PS francophone. À l'époque, nous publiions huit pages par jour, parfois douze, pour dire les mots de la "société civile", pour peser sur l'agenda du politique, pour poser l'hypothèse, in fine, de la mort des partis. Je dis ça parce que aujourd'hui, ça peut encore compter. C'est une autre façon d'être dans la rue.
Mais bon, la contamination française a atteint la Belgique, Elio di Rupo a appelé à un pôle des gauches (socialistes, écologistes, chrétiens progressistes, altermondialistes) pour faire barrage à l'extrême droite. Fort bien, sauf que je ne sache pas que l'extrême droite, précisément, soit présente de façon notable dans la partie francophone de Belgique. Et que c'est justement là tout l'intérêt de la situation : comment un territoire où les questions du chômage, du déficit démocratique, de l'immigration et de l'insécurité, par exemple, ne sont pas moindres qu'en France (ou qu'en Flandre, d'ailleurs) est-il parvenu à minorer jusqu'ici un phénomène aujourd'hui presque européanisé ?
Certains disent que nous avons l'extrême droite la plus bête du monde. Peut-être, mais nous avons eu Degrelle, qui était de Bouillon comme Godefroy. Et puis quelques élus, ces dernières années, qui ont quasiment tous disparu et qui comptent pour du beurre rance là où ils sont restés. C'est de cette "exception" là qu'il faudrait peut-être aussi parler aujourd'hui.
 


 

Léon Saur Soxhluse, mardi 30 avril 2002
 
La France est dans la rue depuis huit jours. Elle manifeste son opposition à l’extrême droite après le coup de tonnerre du dimanche 21 avril. Il serait à mes yeux plus exact de dire que tout ce que l’hexagone compte de forces démocratiques défile en rangs serrés non seulement pour dire son refus de l’extrémisme, mais également pour confesser et expier sa faute d’avoir boudé le premier tour de scrutin.
Les jeunes sont à la pointe du mouvement. Cela fait chaud au cœur ! Pourtant, je ne pense pas que l’on puisse en conclure à ce stade que les 15-20 ans sont désormais réconciliés avec la politique. Ce qui me paraît par contre d’une évidence aveuglante, c’est que les jeunes de Paris et de province émettent de concert avec leurs aînés une virulente protestation morale contre tout ce que Le Pen et le FN représentent d’odieux et d’abject dans l’humanité.
La lutte contre l’extrémisme de droite est en effet bien plus qu’une divergence de vue – fût-elle profonde ! – sur le modèle de société à promouvoir dans le cadre de la démocratie et de l’Etat de droit.
Le refus de la droite radicale est d’une autre nature. Il procède de l’affrontement entre le bien et le mal. Défiler et voter ensemble contre elle ne signifie nullement que l’on soit politiquement d’accord entre soi quant aux solutions à apporter aux problèmes et aux défis véritables que doit affronter et résoudre notre société. Cela veut simplement dire que personne ne veut des solutions que préconise l’extrême droite. C’est pour cette seule et unique raison morale que beaucoup voteront pour Jacques Chirac avec des pieds de plomb. Effectivement, dimanche prochain, pas un bulletin ne doit manquer !
Le retour à la politique, ce sera pour les élections législatives, prévues en juin prochain. Cela étant dit, il serait temps – si l’on ne veut pas que l’extrême droite finisse par prendre le pouvoir en dépit de toutes les manifestations morales – que le champ politique redevienne le lieu d’un véritable débat où s’affrontent pacifiquement les thuriféraires de projets de société, ayant certes en commun d’être construits sur des valeurs de portée universelle, mais très différents, voire même opposés entre eux.
 


 

Stéphanie Baron Genève, dimanche 28 avril 2002
 
Sans doute est-ce un vieux problème de savoir s'il faut se comporter en démocrate face à des non démocrates mais cette question Véronique, me surprend. Comment agir autrement, que faire d’autre ? Interdire le Front national, l’empêcher de se présenter aux élections ? Baîllonner Jean-Marie Le Pen ? L’embastiller lui et ses sbires, puis arrêter ceux qui, aux mots plus choisis et policés, pactisent avec lui, puis leurs électeurs ? Je ne comprends pas bien en quoi le problème de fond serait résolu.
Il faut écouter Jean-Marie Le Pen, il faut lire son programme, il faut comprendre à qui il s’adresse et pourquoi certains (beaucoup, beaucoup trop) sont réceptifs à son discours. " Lui donner la parole, pour montrer combien ridicule il est, ce con ", l’entendre distraitement en se tapant sur le ventre, sans imaginer une seconde que notre démocratie est en danger, c’est ce que nous faisons depuis vingt ans et cela mène à la catastrophe, tes amis de Belgrade le savent trop.
On s’est tous réveillés lundi avec le triste et dramatique constat que les valeurs démocratiques ne sont pas acquises, difficile pilule à avaler pour un français. On le sait, Jean-Marie Le Pen se moque des principes fondamentaux de notre démocratie et en ne les respectant pas pour le combattre nous montrons à ses électeurs qu’effectivement ces principes sont à géométrie variable. Dangereuse stratégie !
Sans (aucun) doute, nous voterons Chirac parce qu’on n’a pas le choix, parce qu’il est trop tard, mais as-tu vu les images de son meeting à Lyon l’autre soir avec Messieurs Blanc, Soisson et Million assis au premier rang ? Nous voterons pour l’escroc au bénéfice du doute…
 


 

Michel Gheude Bruxelles, samedi 27 avril 2002
 
À propos des médias et du conflit israélo-palestinien. En 68 et dans les années qui ont suivi, on scandait dans les manifs: "CRS SS!" C’était un slogan très excessif mais c'était aussi une manière très parlante de protester contre la brutalité des forces de l'ordre et d'injurier l'adversaire. Je ne me souviens pas, par contre, d'avoir entendu un responsable, Cohn-Bendit ou Geismar par exemple, dire tranquillement à la radio que la manifestation était organisée contre les SS et que De Gaulle, après avoir combattu Hitler, était devenu un nouveau führer. Il y avait une différence de "niveau de langue" entre deux expressions politiques adaptées à des moments différents, l'une plus passionnelle, plus expressive, et l'autre plus réfléchie, plus argumentative.
Sur la Première (RTBF), j'entends le compte rendu d’une manifestation pro-palestienne à Liège. Un journaliste interviewe l'organisateur qui explique, très calmement, que la manifestation a pour objet de protester "contre le génocide des Palestiniens". Il est surprenant qu'il le dise (sait-il ce qu'est un génocide?) mais il est aussi très surprenant que le journaliste ne s'en étonne pas. Il ne lui demande pas de préciser sa pensée, ne dit rien et donc donne le sentiment étrange non pas qu'il pense lui aussi que les Israéliens commettent un génocide, mais que cette opinion n'a pas besoin d'être "questionnée", qu'elle est une opinion "normale". Ce faisant, c’est moi qui me trouve placé en position "d’anomarlité " car aussi critique suis-je de la politique du gouvernement Sharon-Peres, je ne vois, ne lis, n'entends rien dans les horribles événements de ces derniers mois qui ressemble à un génocide et je voudrais donc demander à l’organisateur de la manifestation " les mots de la manif ont-ils dépassé votre pensée, votre jugement, votre argumentation, ou pensez vous vraiment ce que vous venez de dire et dans ce cas, quelles conséquences politiques en tirez vous? ". Mais ma question m'est renvoyée: inutile ou illégitime, bête ou preuve d'aveuglement, que sais-je? En tout cas, hors de question.
Pourquoi le journaliste ne pose-t-il pas cette question (ma question), ni par ailleurs aucune autre (celles de quelqu'un d'autre, animé, impliqué, informé d'une autre manière)? Est-ce du parti-pris (pro-palestinien)? Est-ce de l'inculture (le journaliste ne sait pas plus que son interviewé ce qu'est un génocide)? Est-ce du politically correct (il n'y a pas, et il de doit pas y avoir, de différence entre un slogan de manif et une opinion argumentée car ce serait pratiquer le double langage)? Est-ce de l'indifférence, un vide abyssal de curiosité, une absence de questionnement en face de ce qui advient?
Ces questions se posent aussi à propos du reportage de la RTBF sur les exactions commises dans l’église de la Nativité à Bethléem. Mais dans ce cas, il y avait une faute manifeste (l'action répréhensible n'était pas clairement imputée à celui qui l'avait commise) et donc un correctif possible (le rectificatif de la RTBF et les excuses de Michel Konen). Tandis qu'à Liège, il n'y a pas eu de faute journalistique. Le reporter a donné le nombre de manifestants selon la police et les organisateurs. Il a dit qu'il n'y avait pas eu d'incident. Il a donné la parole à l'organisateur qui a dit ce qu'il voulait dire. Et il n'y a pas eu de contradicteur parce qu'il n'y avait pas de contre-manifestation. Tout est " réglo ". Sauf l'essentiel.
 


 

Léon Saur Soxhluse, vendredi 26 avril 2002
 
Depuis quelques jours, la Communauté française invite les auditeurs de la RTBF à "prendre le temps de vivre ensemble". Telle est la publicité sur fond de scénario de vie familiale stressée (illustrant incompréhension et énervement entre Papa/maman et les enfants). Je dois l’avouer, ce spot "conseil" m’agace comme rarement ! C’est en effet tellement facile de faire la leçon aux parents en leur expliquant qu’ils doivent prendre le temps de vivre avec leurs enfants. On est bien sûr tous d’accord là-dessus! C’est par contre beaucoup moins évident à mettre en pratique ! Surtout lorsque lesdits parents n’ont d’autre choix l’un et l’autre que de se lever avant l’aube et de rentrer à la nuit tombée pour faire "bouillir la marmite" et nouer les deux bouts. Personnellement, je trouve ce genre de publicité déplacé et même à la limite de l’insulte pour tous ceux (et plus encore toutes celles) pour qui la vie est d’abord une course contre le temps !
 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, jeudi 25 avril 2002
 
En 1993, j’avais rencontré un journaliste de Belgrade qui avait raconté comment dans les années 88–90, lui et ses amis trouvaient grotesques, pas sérieux, stupides et inintéressants les Karadjic and co. Ils se sont dit : "Donnons-lui la parole, pour montrer à tous combien ridicules ils sont, ces cons". Trois ans après, il nous dit : "On lui a construit son succès". C’est un vieux problème : doit-on bien se comporter, démocratiquement etc., avec qui en retour proclame qu’il vous zigouillera et purifiera ethniquement (n’oublions pas que Le Pen a toujours soutenu la purification ethnique, et son cœur balançait entre les Croates et les Serbes) ?
Pierre Naville, qui fut le secrétaire de Trotski en France jusqu’en 39, affirmait qu’il fallait appliquer totalement les règles démocratiques même aux non démocratiques. C’était son anti-stalinisme qui parlait. Mais, si cette politesse, ces égards avec le meurtrier politique, conduisent à la fin de la politesse démocratique, et des égards, pour bien des gens trop bronzés, personnellement, et bien banalement, je trouve que le jeu n’en vaut pas la chandelle : le rituel électoral fait la part belle au "grand méchant" dont la figure prend de la consistance au fur et à mesure que son nom résonne sur les ondes : on oublie qu’il a torturé en Algérie, qu’il a plusieurs procès aux fesses assez hideux, et on construit le faux sens bizarre que sa rhétorique alambiquée est le style "du peuple".
Très mauvais, il faut voter Chirac, point.
 


 

SAS Alger, le 24 avril 2002

Même les fèves font des rêves

A droite, il y a le Pouvoir. A gauche, il y a le peuple. Au milieu, il y a les armes, la terreur et la répression. L'équation est pourtant si simple à résoudre. Le peuple demande gentiment depuis plusieurs décennies au Pouvoir de partir en lui laissant le choix de l'escale technique pour lui éviter le décalage horaire du TPI (Tribunal pénal international). Mais il n'y a rien à faire. Le Pouvoir est résolument contre cette honnête proposition. Il refuse l'idée du départ. D'où cette maxime, rendue célèbre par les agents de la DRS : " Partir, c'est mourir un peu. "
Que faire alors ? Véritable imbroglio. Le peuple hausse le ton avant de tout casser. Mais le Pouvoir refuse de quitter les lieux. Que faire encore une fois ?
Le Pouvoir ne veut pas partir ? Bien au contraire, il s'emploie comme un diable pour rester constamment en bonne place, les pieds dans l'eau de la piscine et avec vue sur les morts.
Le Pouvoir garde les meubles et ne veut même pas payer de loyer. Il est sourd comme un non-entendant qui apprécie les poèmes de Verdi qu'il confond avec les livres de Matoub. Aveugle comme un non-voyant qui ne cherche plus les passages piétons pour traverser la vie.
Le Pouvoir a refait les murs. Il a renforcé les clôtures. Il a blindé les portes des coffres-forts. Il a barricadé les textes de loi. Il a acheté des armes sophistiquées sans balles en caoutchouc. Des chars sans mode d'emploi, des avions sans freins. Il a même payé des tireurs sans âme.
Et pourtant. Jusqu'aux dernières nouvelles, le pays appartient toujours au peuple. Et le peuple est en possession de tous les documents attestant de ce fait historique depuis la mort de Massinissa, au moins. Le Pouvoir n'est qu'un locataire clandestin que la force, les coups d'Etat, la fraude, l'ENTV et la terreur ont fini par régulariser au guichet de la Constitution, au deuxième étage du ministère de la Défense.
Vu que le Pouvoir est moins nombreux que le peuple, le peuple a pensé qu'il aurait été plus ingénieux que le Pouvoir parte pour laisser la place au peuple. Enfin, c'est juste une suggestion.
 


 

Stéphanie Baron Genève, le 23 avril 2002
 
D’habitude les soirées électorales sont l’occasion de se retrouver entre amis, de boire quelques verres, d’écouter d’une oreille distraite politiques, journalistes, analystes, d’applaudir nos poulains, de se moquer des tristes mines des adversaires, de rire de l’éternel discours de victime de l’extrême droite.
Rien de tout cela ce soir du dimanche 21 avril 2002.
Coup de massue, coup de tonnerre nous voilà avec Jacques Ch et Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle. Que s’est-il passé ? Arrêtons de constater que la gauche s’est éparpillée, qu’elle s’est abstenue, laissant penser, une fois de plus, que la seule présence du premier ministre au deuxième tour aurait réglé le problème posé par les 17% de J.M Le Pen.
Les socialistes ont perdu car depuis 1981 ils ont pêché par cécité et/ou par paresse.
Pourquoi le PS n’a-t-il pas pu, su ou voulu voir la montée de l’extrême droite ? Pourquoi se contente-t-il depuis vingt ans de l’analyser comme un vote protestataire ? Pourquoi n’a-t-il pas cherché à comprendre le glissement des votes communistes vers le front national ? Pourquoi a-t-il traité les victoires de Toulon, Orange, Marignane et Vitrolles comme des épiphénomènes ? Pourquoi a-t-il pensé que l’extrême droite s’est suicidée en se divisant ? Pourquoi les immigrés n’ont toujours pas le droit de vote ? Pourquoi Lionel Jospin a dit que si Le Pen n’avait pas ses 500 parrainages ce n’était effectivement pas juste ?
Que se passe-t-il au parti socialiste pour que les militants ne fassent pas remonter les "réalités du terrain" ? La structure, la sociologie du parti le permet-elle, l’encourage-t-elle ?
Il faut lire l’article d’aujourd’hui dans Libération sur les clés d’une débâcle reprenant la campagne inadaptée du premier ministre.
Que cette horrible soirée du 21 avril soit salutaire au parti socialiste et à la gauche dans son ensemble, en cette reconstruction je crois très fort.
 


 

Paul Hermant Bruxelles, vendredi 19 avril 2002
 
Nous discuterons ce week-end avec Jasna, nous espérons que le soleil tienne, nous avons de grandes envies de jardins. Puis, nous nous installerons devant le téléviseur, France 2, et regarderons la soirée électorale française.
Depuis quelques jours, nous regardons le clair de Canal Plus, aussi. Quelque chose nous rappelle certaines soirées roumaines et le pull-over de Mircea Dinescu. C'est un week-end qui se prépare à attendre. C'est une ligne de front, peut-être une ligne de crête. Nous faisons des pronostics, ici, et croisons les doigts pour que les Français ne fassent pas les cons. Nous savons compter, additionner aussi, et les chiffres du refus des libertés nous angoissent.
En lisant Léon, je m'aperçois que la situation belge de ces derniers jours m'a totalement échappé. Messier, Chirac, la France, Le Pen, voilà ce qui borne l'horizon. Mon père s'étonne que nous en soyons arrivés là : à nous inquiéter de la situation des autres, comme si nous étions vraiment européens. Ce n'était pas du tout comme cela, me dit-il, nous n'avions pas la télé pendant la guerre d'Algérie.
Avoir la télé sous Messier et le Loft, il y en a qui ne mesurent pas leur chance.
 


 

Léon Saur Soxhluse, jeudi 18 avril 2002
 
Il s’est, paraît-il, trouvé un ministre européen pour qualifier de "grand succès" l’humiliation que Colin Powell vient d’essuyer au Proche-Orient.
Il est vrai que le ridicule ne tue plus depuis longtemps. Si c’était le cas, la Belgique serait un vaste cimetière. Il y a quelques semaines, Johan Van de Lanotte, le ministre fédéral du Budget, concédait après je ne sais plus quel énième compromis politico-institutionnel absurde dont le plat pays a le secret, qu’il avait parfaitement conscience du ridicule de la situation. Mais, ajoutait-il immédiatement, chez nous on ne tue personne pour des questions communautaires. Sur ce point, on ne peut que lui donner raison et se féliciter du bon sens "belge".
Il ne faudrait cependant pas abuser de nos capacités d’autodérision ! Un nouveau sommet du ridicule a été atteint aujourd’hui : une éminence ministérielle a expliqué très sérieusement qu’il était possible d’élargir l’appel aux candidatures pour le renouvellement des postes clefs de la compagnie nationale des chemins de fer (SNCB), d’examiner la valeur comparée des différents récipiendaires ainsi identifiés et de choisir les plus compétents dans un délai d’une semaine. Les Marx Brothers et les Monty Pythons n’auraient pas fait mieux. Qu’est-ce qu’ils avaient encore fumé au gouvernement pour concocter un truc si débile ? Bilan de l’opération, une victime : la "nouvelle culture politique" n’en finit pas d’agoniser ! Vivement le vote de la loi sur l’euthanasie, qu’on puisse abréger ses souffrances. Il eût été tellement plus honnête d’avouer que les ministres n’ont pas encore trouvé d’accord sur la répartition des postes entre les poulains des différents partis de la coalition. Mais dire cela, ce n’est pas politiquement correct !
En France, Le Pen se positionne en troisième place derrière "Super-menteur" et "Super-coïncé". Il y a plusieurs semaines déjà que l’encéphalogramme plat de la campagne électorale française ne fait plus rire personne !
 


 

Stéphanie Baron Genève, dimanche 15 avril 2002
 
Il y a des jours où je n’aimerais vraiment pas être
Putchiste au Venezuela,
Coureur cycliste professionnel,
Garde du corps de Colin Powell,
Madame mère Schumacher,
Kamikaze,
Noir et pauvre aux Etats-Unis,
Candidat à l’élection présidentielle française,
Homosexuel en Egypte,
Démocrate en Tunisie,
Imberbe au Soudan,
Ambassadeur suisse à Berlin,
Pacifiste israélien,
Palestinien,
Athée au Vatican,
Journaliste en Corée du Nord,
Femme au Niger,
Touriste allemand à Djerba,
Et bien d’autres choses encore….
 


 

Paul Hermant Bruxelles, samedi 13 avril 2002
 
La soirée d'hier avec Jean-Pierre et Anne, mais elle ne s'est pas terminée si tard après tout, ou bien le reste ?
L'effondrement dura au moins deux heures de sommeil lourd et l'heure était indue. Et pourtant, le sentiment aigu que le temps que nous passons à dormir ne répare pas celui que nous passons à ne pas dormir. Nous réveillant donc, quelque chose inévitablement nous appelle : une course à faire, une voiture à faire démarrer, une information entendue et pas encore saisie, du café à passer. Dans le désordre, Jasna et la télévision des réfugiés, Joël et Sharafat, Daniel et sa généalogie, Danis et la télévision des réfugiés encore, Marie et son école du cirque. Il y a de quoi faire : une interview à réécrire, de l'essence à faire, un essuie-glaces à remplacer, un déplacement à annuler, un repas à préparer.
L'état de veille vous surprend entre trivial et tragique, il n'y a aucune grandeur dans aucune journée mais de petits moments peut-être dans quoi aller chercher de maigres raisons de dormir. Mis bout à bout, les moments où nous nous préoccupons des choses du monde doivent correspondre, finalement, au temps global que réprésente le rasage du matin sur la période d'une vie entière.
Il y a des jours, n'est-ce pas, où on envierait les barbus.
 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, mercredi 10 avril 2002
 
Le pouvoir israélien a tiré jusqu’au bout la corde de la culpabilité liée à la mémoire du génocide nazi. Elle a cassé après avoir joué son rôle protecteur pendant cinquante ans : il a fallu des années pour que timidement on ose critiquer Israel pour ses liens économiques et politiques avec le régime sud-africain, fautif de crimes contre l’humanité institués dans l’apartheid. Ce n’est qu’en 1962, qu’Israël condamne pour la première fois l’apartheid. Oser penser un régime qui définit la citoyenneté politique en fonction de l’appartenance ethnico-religieuse, ce qui entraîne toute une cascade de réglementations grotesques et navrantes concernant les mariages mixtes entre autres exemples, était impossible. On n’aurait jamais accepté d’un autre État la politique d’inégalité instituée entre citoyens arabes et les autres, qui a entraîné la légitimation d’un véritable racisme populaire en Israel contre "les Arabes". Et enfin, on n’aurait jamais accepté de définir comme légitime défense pour ne pas être jeté à la mer une politique guerrière d’assassinat de population civiles déjà chassées de chez elles pour des raisons ahurissantes d’injustice (payer le génocide d’un autrui européen). On ne se bat pas contre le terrorisme avec le massacre : la politique de Sharon suit une logique historique sans surprise et constitue une victoire posthume de plus pour Hitler.
 


 

Stéphanie Baron Genève, lundi 8 avril 2002
 
À ceux qui doutaient de la bonne volonté d’Ariel Sharon de persister dans sa stratégie désastreuse de tuer tout Palestinien, je les invite à lire dans le Monde de dimanche-lundi l’interview d’Effi Eitam.
Étoile montante du parti des ultranationalistes religieux, le P.N.R, Effi Eitam est depuis peu membre du cabinet de Sécurité en Israël. Si la situation n’était pas aussi tragique, on ironiserait sur la clarté d’un discours sans ambiguïté aux objectifs précis que chaque étudiant en psychiatrie analyserait avec délectation. Que Carla Del Ponte archive ce texte.
Morceaux choisis :
   "Nous devons avoir quatre objectifs : Tuer, expulser ou juger les terroristes. À commencer par Arafat. (…). Nettoyer les têtes surtout celle de la jeunesse, soumises à l’islamisme (…). Rendre très clair aux Palestiniens qu’aucune souveraineté autre qu’israélienne n’existera jamais entre la mer et le Jourdain"
   "Jamais une guerre n’aura été menée avec plus de souci d’éviter de s’en prendre aux civils".
   "La spécificité du peuple juif. Nous croyons en l’existence du Maître du monde. Les chrétiens et les musulmans aussi mais ils ne forment pas un peuple. Nous si. C’est notre particularité : nous sommes seuls au monde à entretenir un dialogue avec Dieu en tant que peuple. Notre État a un message à transmettre au monde, une mission : rappeler l’existence de Dieu à l’humanité."
   "Mon objectif est d’aller vers un véritable État juif, mais sans l’imposer. Je suis un démocrate".
Ouf ...
 


 

Paul Hermant Bruxelles, dimanche 7 avril 2002
 
Tandis que l'on défile à 25.000 dans les rues de Bruxelles, c'est pour la Palestine, quelque chose qui ressemble à une marche, le même soir, s'élance pour la commémoration du huitième anniversaire du génocide rwandais. Véronique le rappelait : vendredi dernier, c'était aussi l'anniversaire des dix années de siège de Sarajevo, le début du calvaire.
Avril se découvre toujours d'un fil pour ce qui est des génocides, des crimes contre l'humanité et des crimes de guerre, c'est un mois accueillant pour la mort des autres, tenue à distance dans notre mémoire parce que déjà terriblement éloignée quand il arrivait aux gens de décéder d'un coup de machette, d'un tir de snipper ou d'un feu de canon.
Et d'ailleurs, les commémorations, nous avons un mois pour cela, c'est le mois de mai — et puis celui de novembre — et il nous insupporte, déjà qu'on est passé à l'heure d'été, que des branques, des types même pas connus, des personnes qui ne sont personne, soient à l'avance sur notre calendrier du malheur.
Danis Tanovic est retourné, jeudi, à Sarajevo : estimons qu'il ait pu mesurer, lui, ce que faisaient dix ans dans la vie d'un homme.
Quant à nous, imaginons qu'un jardinier prévenant aura fait pousser déjà le parterre de fleurs dont on garnira les couronnes, dans dix ans, pour la Palestine.
 


 

Léon Saur Soxhluse, samedi 6 avril 2002
 
Il n’y a plus moyen d’échapper au problème du Proche-Orient. On n’entend plus parler que de lui : à la radio, à la télé, dans la presse écrite et dans la rue, dans les réunions de famille ou dans les conversations entre amis qui, d’habitude, " ont autre chose à faire que de s’occuper de politique et des problèmes des autres (fin de citation) ". Actes antisémites, manifestations de masse, Union européenne qui prend des baffes à tour de bras et, bonne fille, feint de croire que c’est en acceptant de se laisser humilier qu’elle conservera l’estime des parties et un pouvoir d’influence sur elles.
Certes, dans le conflit israélo-palestinien, les torts sont partagés. Il est trop facile et totalement erroné de voir en Sharon un coupable idéal et en Arafat une victime innocente : l’affaire est compliquée. Il n’empêche que la force est indubitablement israélienne. Elle impose la retenue : un Etat qui se prétend de droit et se dit respectueux des droits de l’Homme ne peut ni ignorer les injonctions de la communauté internationale ni limiter l’exercice des libertés civiles et politiques, ni utiliser n’importe quel moyen dans sa lutte pourtant légitime contre le terrorisme.
De fait, c’est effectivement la barbarie qui met Israël en danger, mais c’est bien plus celle dans laquelle quelques-uns de ses dirigeants entraînent le peuple israélien qui menace l’existence de l’Etat d’Israël, que les actes de terreur perpétrés par des Palestiniens fanatisés ou désespérés. On peut gager qu’à la fois terribles et durables seront les dégâts moraux infligés à la société israélienne par le " sale boulot " qu’effectue aujourd’hui Tsahal dans les territoires occupés.
Sharon affirme lutter contre le terrorisme. En fait, c’est une guerre de type colonial qu’il est occupé à mener. Chacun sait comment se termine ce genre de conflits ...
 


 

SAS Alger, vendredi 5 avril 2002
 
C'est quand le prochain tremblement de tête ?
" Embuscade à Oued Saf Saf. 21 militaires victimes d'un attentat terroriste à Saïda. " (El Watan)
Des travailleurs s'apprêtent à faire grève tandis que des chômeurs s'accommodent à l'idée de ne plus trouver du travail avant le prochain millénaire. De l'autre côté de la route, de jeunes soldats continuent à se faire "embuscader".
Le ministère de la Santé rassure la population civile : les démunis pourront se faire soigner malgré la disparition de la gratuité des soins. A vérifier. Une source anonyme du ministère du Commerce ne laisse planer aucun doute : le prix du lait et celui du pain ne seront pas augmentés avant le prochain tremblement de terre. Le peuple tranquillisé se pose alors deux questions avant de se rendre compte que le nombre de questions qu'il se pose est sensiblement supérieur à deux :
D'abord, c'est quand le prochain tremblement de terre ? Aura-t-il lieu avant la prochaine augmentation des prix du pétrole, deux heures après l'avant-dernier remaniement ministériel, le lendemain de la disparition de Messaâdia ou la veille du départ sans retour de Bouteflika ? Où se situe l'épicentre ? A Aïn Fakroun ou quelque part du côté d'Azzazga ? Questions sans réponse. Mais dans un lot de mauvaises nouvelles, le lecteur aura remarqué qu'une bonne nouvelle a réussi tout de même à se faire une petite place. Le prix du lait et celui du pain n'augmenteront pas. Et que demande le peuple ? Rien ou si peu de choses. Mais dans la vie n'y a-t-il que le lait et le pain susceptibles d'intéresser le peuple ? Non, il y a d'autres augmentations encore qu'il faut revoir à la baisse. C'est le nombre des victimes. Trop élevé. Les victimes augmentent chaque jour. Mais qui sont les victimes ? se demande le peuple. Des civils habillés en pauvres ou des militaires déguisés en soldats. Le peuple s'étonne en comptant le nombre d'heures qui sépare son étonnement de la rupture du jeûne politique : on savait pour les civils, mais tue-t-on encore des soldats ? Si le ministère de la Santé rassure, pourquoi le ministère de la Défense ne ferait pas pareil ? Mais que peut faire le ministère de la Défense ? D'abord, rassurer les soldats en promettant que le nombre de morts n'excédera pas "le seuil du tolérable". Ensuite rassurer les civils en promettant qu'il n'y aura pas d'inflation sur le nombre de morts pendant les prochaines répressions des marches démocratiques. Mais c'est quoi le "seuil du tolérable" ? Comment se caractérise une "inflation" constante du nombre de victimes ? se demande le peuple. L'armée a-t-elle les moyens de baisser le nombre de morts dans une confusion politique généralisée ?
Peut-elle encore éviter une inflation de cadavres avant la prochaine amnistie ?
Il y a trop de questions dans cette chronique et pas assez de réponses pour tous les Algériens. Mais l'Algérie est trop grande et le peuple parle trop. Vous ne trouvez pas ?
Extrait de la Chronique "TAG TAG" dans Le Matin d'Alger du 8 avril 2002
 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, jeudi 4 avril 2002
 
Après-demain, le 6 avril, il y a dix ans, le siège de la ville de Sarajevo commençait, ainsi que la guerre en Bosnie. Tout à l’heure, aux renseignements, je demandais le numéro de l’association Paris Sarajevo Europe: un jeune homme me fait répéter et épeler, peler, le nom de Sarajevo.
J’adore comment nos amis bosniaques crachent le " r ", comme un rire et un râle, une rage de grand fumeur, un soupir d’aise trop intense.
Enfin ce jeune homme sage et appliqué me redemande " Sara quoi ? " . Je lui dis, d’une voix misérable, " mais enfin, là où il y a eu un siège… ", et à ce moment-là, l’aspect grotesquement médiéval de ce mot " siège ", l’horreur d’une situation incompréhensible, déphasée historiquement, les viols , les camps, les égorgements, mais enfin dans quel film Milosevic nous a fait jouer le rôle des passants glauques en face du train de la mort ? Pourquoi connaître cela, pourquoi ne pas y échapper, au savoir du train, comme ce jeune veau ? Le souvenir de cette ville, de cette guerre, ne flotte pas dans les consciences, parce qu’il est impossible de se souvenir de ce que l’on n’a pas perçu .
 


 

Stéphanie Baron Genève, mardi 2 avril 2002
 
Parfois il est bon de s’égarer. Juste quelques jours. Ne plus rien savoir de ce qu’est par habitude l’essentiel ; écouter les nouvelles dès sept heures du matin. S’égarer dans un village dont le maire est de la famille, l’occasion d’y aller en famille un week-end de Pâques et d’y prendre en toute liberté son mardi de Pâques et même son mercredi. Les RTT passent les frontières.
Un village de moins de deux cents habitants sur cinq mille hectares, un village des Alpes de Haute-Provence entre l’arrière pays des strass de la côte et de l’austérité de la haute montagne. Un village où vivent ceux qui y ont toujours vécu ou ceux qui ont, par inquiétude ou lassitude de la ville, choisi de s’y installer. On y trouve aussi des caméléons vivant le week-end en ascète, chauffage au feu de bois et la semaine, accrochés en pleine ville à l’irremplaçable portable, au 4x4 climatisé, au dernier restaurant branché, se plaignant de l’anonymat urbain.
Avec l’oncle devenu maire on y découvre les coins et recoins, on s’inquiète de la pluie qui ne vient pas, d’une voiture tombée dans la rivière tôt le matin ou peut-être bien tard le soir, du projet à rentrer pour obtenir le financement européen
On revient à la maison et les réflexes reviennent : le Pape s’approche de la Reine Mère –bien curieuse alliance- Sharon avance et nos nerfs sont à vifs, ils ont tous leur cinq cents signatures, même Le Pen, c’est dingue comme on a eu peur ! Météo France annonce la pluie.
Juste cinq jours à Pâques : "s’asseoir sur le rebord du monde"…
 


 

Paul Hermant Bruxelles, lundi 1er avril 2002
 
Dire donc, ce lundi de Pâques où nous entendons les noms de Tulkarem, Ramallah, Kalkylia (Qalqiliya), Bethléem, Al-Bireh ou Rafah. Et des mots comme cave, blindés, attentat, siège, encercler. D'autres mots aussi, Marseille, Anderlecht, synagogues, voitures-béliers, feu. Entendus aussi, Mont des Oliviers, chemin de croix, résurrection. Je parle des mots parce que les images, vous les avez déjà vues.
Il nous faudrait, ici, les noms de ceux qui meurent. Il faudrait que ceci devienne une stèle. À quel point les Palestiniens n'ont pas de nom, à quel point on doit rechercher des noms dans les débris humains. J'entends Hamas, j'entends Sharon : ça, ce sont des noms. Tout tourne autour. Ce sont ces pierres, Véronique, qu'il nous faut concasser pour en faire un mur où écrire le nom des morts.
Se dire qu'on ferait au moins ça.
À Bruxelles, tous les jours, aux marches de la Bourse, entre 17 et 18 heures, nous irons crier ces noms.
 


 

Léon saur Soxhluse, dimanche 31 mars 2002
 
Aujourd’hui, c’est Pâques. Je pourrais donc vous entretenir à bon droit de la signification de cette fête dans l’imaginaire chrétien à l’aune (par exemple) du drame qui se joue dans les territoires (ré)occupés et de ses conséquences funestes jusque dans nos pays. Je pourrais aussi me faire l’écho des supputations quant à la succession très probablement prochaine de Jean-Paul II. Je n’en ferais rien.
A dire vrai, mon attention s’est portée sur ce qui m’apparaît comme une dérive grave dans notre petite Belgique, où les gouvernements semblent en prendre de plus en plus à leur aise avec l’Etat de droit. Cela a commencé par une réforme de l’Etat non annoncée dans les programmes électoraux et adoptée dans des circonstances rocambolesques en dépit des objections du Conseil d’Etat. Cela a continué avec la " petite " idée du Premier ministre fédéral. Il voulait supprimer le Sénat au nom de l’efficacité. Cela s’est poursuivi avec le souhait de raboter les prérogatives dudit Conseil d’Etat et de limer les compétences de la Cour des comptes.
Dernier fait en date : l’idée de soumettre à révision l’article de la Constitution qui précisément fixe la procédure de modification de celle-ci. Objectif : faciliter les révisions de la Constitution. Dans un pays où les révisions constitutionnelles se succèdent dans un tempo soutenu, l’idée même paraît absurde. Et, comme si cela ne suffisait pas, plusieurs des gouvernements que comptent notre pays se sont vus condamner en justice sans que cela paraisse les avoir émus le moins du monde.
Bien sûr, on est ici loin des rodomontades plastronnantes d’un Berlusconi et tout se déroule dans l’ouate, au travers d’un discours impeccable, politiquement correct et tout empreint de professions de foi démocratique. Il n’empêche. Au train où cela va, ce n’est pas seulement en Italie qu’il faudra que les intellectuels se mobilisent….
 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, vendredi 29 mars 2002
 
Chronique de Pâques. Il m’est arrivé une chose étrange, au deux tiers de l’écriture de cette chronique, elle a disparu, comme évanouie au fond de l’écran. J’étais encore connectée et j’ai eu l’impression d’un vol/envol dans la large toile d’araignée du monde www. Bon, bref, je résume le sens de feu ma chronique envolée : au Moyen-Orient, le ciel a pris le parti du désert, des caillasses, qui existent elles aussi, contre toute les autres présences. L'entrée des chars à Ramallah le prouve chaque jour d’une agression obscène et le futur s’obscurcit, et le désert gagne. Malgré les flots d’énoncés et d’analyses, toute cette salive, on a droit dans ce berceau de toutes nos religions, au contre-don du sang, "sang contre sang". Les Israéliens prennent l’argument des bombes des kamikazes palestiniens pour écraser un pays —mais avant les bombes, ils l’écrasaient aussi. L’injustice s’accroît depuis l’origine,1948, et révèle son vrai visage alors, un vieux masque pierreux sans yeux, parce que voir n’est plus le problème de Sharon. Parce que toutes ces caillasses plein les yeux sont des os.
 


 

Stéphanie Baron Genève, mercredi 27 mars 2002
 
Danis Tanovic est récompensé d’un Oscar pour No Man’s Land. On admire le parcours de l’homme et on a raison.
N’oublions pas que son film est superbe, superbe de finesse sur une guerre atroce dont il démontre avec humour l’absurdité. La nature humaine n’en sort pas grandie et la nature humaine, c’est nous tous.
N’oublions pas, bien sûr, tous ces hommes, ces femmes, ces enfants, échoués chez nous par désespoir pour fuir l’horreur. Tout change, ils ne sont plus citoyens mais réfugiés, ils ne vivent plus dans des maisons mais dans des camps. Rien ne change, ils ont toujours peur d’être chassés.
Mais non, Paul, tous les réfugiés ne sont pas des Danis Tanovic, certainement pas. Qu’ils soient étudiants, plombiers, médecins, agriculteurs ou je ne sais quoi aidons-les à trouver leur place sans être comptables de ce qu’ils peuvent nous (r)apporter.
Je me rappelle ce dessin, à l’occasion du quarantième anniversaire des accords d’Evian présentant un Algérien au Consulat de France d’Alger. Il pose son sac et dit à l’homme qui se trouve derrière le bureau : " Allez, donnez-moi un visa et on n’en parle plus ! ".
 


 

Paul Hermant Bruxelles, mardi 26 mars 2002
 
L'Oscar hollywoodien de Danis Tanovic a donc croisé l'actualité des centres de rétention en Belgique. Un jeune Kosovar retrouvé mort au 127 bis, le passage devant le tribunal des gendarmes impliqués dans l'assassinat de Sémira Adamu : c'était assez pour un week-end.
Il y avait de quoi rappeler en effet que Danis, venu de Bosnie en Belgique en 1994, avec un statut précaire d'étudiant, fait partie de cette grande famille des réfugiés et, qu'en l'occurrence, la "société civile" — mais la société civile seule — avait bien fait son boulot (que ce soit l'Insas, l'école de cinéma où il a terminé ses études, les associations comme Causes Communes qui l'ont accompagné ou les amis, comme Joël Kotek, qui l'ont soutenu).
Depuis son prix à Cannes, l'an dernier, et la success-story qui l'a suivi, il y avait de quoi craindre que Danis devienne peu à peu l'arbre qui cache la forêt : le pays, dont il avait obtenu entre-temps la nationalité, s'enorgueillissait peut-être un peu trop d'une réussite qui doit tout au talent personnel de Danis et beaucoup moins sans doute aux institutions. Derrière lui, à côté de lui, avec lui, il faut supposer, sans angélisme, que d'autres talents sont présents dans les centres de rétention, dans les associations d'accueil, dans les communes ou dans les rues. Ceux-là qui ne bénéficient pas des conditions d'une "révélation" sont aujourd'hui portés disparus : ils peuvent aussi bien s'envoler en charter vers une frontière bizarre, être marqués de chiffres sur le bras ou mourir simplement avant que d'éclore. Ce n'est pas seulement un scandale, c'est aussi une grande bêtise. M'exprimant à la radio, ainsi que le rappelait Léon hier, je ne pensais pas dire autre chose qu'une évidence. Aux échos reçus, je soupçonne que ce n'en n'était pas une.
Une autre évidence cependant : le cinéma n'est pas que du social. Le film de Danis est d'abord un film. Et Tanovic d'abord un cinéaste. Ce qui est honoré depuis un an, c'est d'abord cela. Il est aussi utile de le rappeler.
 


 

Léon Saur Soxhluse, lundi 25 mars 2002
 
Ne boudons pas notre plaisir. Compte tenu du décalage horaire, c’est ce lundi matin que No man’s land a reçu l’oscar du meilleur film étranger à Hollywood. L’accumulation des récompenses qui ont distingué le film de Danis Tanovic depuis une année ne doit évidemment rien au hasard. Elle sanctionne la profondeur d’un travail de qualité. D’une certaine manière, c’est tout Causes Communes qui est ainsi mis une nouvelle fois à l’honneur. C’est en effet à la porte de la chaussée de Boondael que vint frapper Danis quand, réfugié fuyant la guerre après deux années de service cinématographique actif dans les rangs de l’armée gouvernementale bosniaque, il débarqua en Belgique en 1994. C’est ainsi que Causes Communes a produit les deux premiers films de Danis.

Surtout, j’ai apprécié la saillie de Paul Hermant sur les ondes radio de la RTBF. Interrogé ce matin sur les sentiments que lui inspirait la nouvelle récompense octroyée à l’ancien "protégé" (et toujours connivent) de Causes Communes, l’ami Paul a répliqué, - avec son sens habituel de " la formule qui tue ", - qu’il pensait d’abord à " tous les Danis Tanovic qui croupissent dans le 127 bis et à Vottem ".
Pour le coup, je suis entièrement d’accord avec lui : ces centres fermés pour candidats réfugiés en instance d’expulsion sont la honte de notre démocratie. Ils sont non seulement caractéristiques d’un Etat de droit à la dérive parce qu’il en prend de plus en plus à l’aise avec ses propres principes ; ils sont également une épouvantable occasion ratée d’enrichir notre propre culture et d’améliorer l’image de notre pays dans le monde.

Morale de l’histoire : il est souvent plus facile de donner des leçons au monde que de balayer devant sa propre porte…

 

 


 

SAS Alger, dimanche 24 mars 2002
 
La cuvée des oscars 2002 a eu lieu hier soir à Los Angeles. Pour sa 74e édition, l'Académie des oscars à Hollywood a récompensé le cinéma algérien indépendant. Cette année, les gagnants sont : l'oscar du meilleur rôle masculin est attribué à Larbi Belkheir pour son rôle dans le parrain de l'ensemble des contractuels à la Présidence. Un hommage en fin de soirée lui a été rendu pour son rôle actif dans le choix des hommes de dernière minute en cas de coup d'Etat impromptu.
L'oscar du meilleur metteur en scène est attribué au général Tewfik pour l'homme qui chuchotait dans les oreilles des chevaux et des ânes : l'heure où passe la fraude électorale.
L'oscar du meilleur second rôle est attribué à Bouteflika dans l'homme qui voulut être roi à la place de Néron. Mais comme Néron n'était pas roi, il a préféré mettre le feu à la maison en prenant des cours de diction pour mieux maîtriser l'imparfait du subjonctif avant de lancer sur le marché un logiciel de révisionnisme de l'histoire en temps réel.
L'oscar du meilleur costume est attribué à Khalida Messaoudi pour l'ensemble de sa garde-robes et de l'intégralité de ses apparitions aux côtés du Président. Khalida Messaoudi est sponsorisée par les discours de Bouteflika et les produits L'Oréal parce qu'elle le veut bien.
L'oscar de la meilleure musique est attribué à Yazid Zerhouni pour le remake de massacre à la tronçonneuse en remplaçant la tronçonneuse par des balles explosives.
L'oscar du meilleur producteur est attribué à Khalifa Moumen pour quelques dollars de plus pour les tontons flingueurs.
L'oscar du meilleur son est attribué à la Gendarmerie nationale pour : on achève bien les chevaux, les Kabyles et les enfants d'abord.
L'oscar du meilleur espoir est attribué à la jeunesse de Kabylie dans Spartacus dans le pays des oliviers avec Abrika Belaïd pour assurer les remplacements de Kirk Douglas.
Messaâdia a eu un oscar à titre posthume en prévision de son trépas.
Les généraux ont reçu un oscar honorifique pour l'ensemble de leur oeuvre de destruction.

 

extrait de la chronique de SAS dans "Le Matin" à Alger
 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, samedi 23 mars 2002
 
Rosa Amélia Plumelle-Uribe, auteure colombienne, a écrit un livre : La Férocité Blanche, des non-blancs aux non-aryens Génocides occultés de 1492 à nos jours (Albin Michel 2001) ; la préface est de Louis Sala-Molens: cette préface décrit comment, lors d’un voyage sur l’île de Gorée, lieu emblématique de la pratique de l’esclavage pendant trois siècles, tout un groupe d’intellectuels militants etc fut saisi par une émotion terrible, au goût typique, qui ne ressemble à rien, lorsque les traces matérielles du génocide sont bêtement sous les yeux. Ah mais, diront certains, la traite des noirs ne fait pas partie de la liste internationalement labellisée des génocides historiques : il s’agit là d’une forme de domination économique, un peu surlignée et historiquement datée.
Voilà ce que je pense, et j’invite au débat :
1. la définition théorique des génocides dignes du nom est elle-même historiquement datée.
2. lorsque l’inscription des mécanismes de production de l’instrumentalisation totale d’un autrui collectif quel qu’il soit s’inscrit dans le dispositif juridique et économique d’une société, et donc dans sa vie la plus quotidienne, quelles qu’en soient les raisons et les idéologies, et qui conduit à la production d’une surmortalité vertigineuse, à la multiplication de tous les crimes contre l’humanité connus, à leur totale impunité voire leur glorification, on a affaire à du génocide. Plus ou moins utilitaire économiquement (le goulag pendant 70 ans, la traite des noirs pendant trois siècles etc), plus ou moins délirant idéologiquement (l’antisémitisme nazi, la haine "ethnique" des Hutus, la systématisation cambodgienne).
Il faut élargir la définition du génocide, il y a de la place pour tous les assassins sur le podium du cauchemar politique.


 

Stéphanie Baron Genève, jeudi 21 mars 2002
 
En ce moment passe sur Arte la vie en feuilleton. En 10 épisodes de 26 minutes, Gilles de Maistre nous raconte l’histoire de trois français. Ils ne se connaissent pas mais ont en commun leur âge, à peine quarante ans, leur situation, célibataires endurcis, et quelques difficultés. L’un est un enfant abandonné quasiment analphabète pour qui l’amour est ce que chante Johnny, un autre n’a vécu qu’avec sa mère sans jamais connaître une fille, le troisième vit en face de chez ses parents, véritables gardes-chiourme. Tous trois habitent un coin perdu. Pour se marier et fonder une famille ils s’inscrivent dans une agence matrimoniale spécialisée dans les rencontres franco-malgaches.
On les suit de la sélection des dossiers au départ pour Tana, ils y rencontreront l’âme sœur c’est sûr ; un l’a d’ailleurs déjà choisi et garnit sa valise d’un bouquet de roses sous cellophane.
Là bas, 63% de la population vit avec moins d’un dollar par jour. Elles voient en eux tout Paris ; ils voient en elles la solution à leur solitude ne se doutant pas un instant que le pain peut être meilleur ailleurs qu’en France.
Pas de voix off, juste des phrases saisies et saisissantes.
Un ange gardien multifonctions à la personnalité aussi étonnante que déstabilisante veille, réglant l’administratif, l’affectif, l’intime. Mission accomplie, trois couples reviennent en France. Découverte du pavillon tout béton en pleine campagne, de la salle de bain tout confort, des portes fermées, du peu de chaleur.
Tout y est, il ne manque que l’amour.


 

Paul Hermant Bruxelles, mercredi 20 mars 2002
 
À peu près au même moment où, devant l'ambassade d'Italie, l'on soutient Sira Miori le directeur de l'Institut italien de Bruxelles, dont le licenciement est attendu, et après que la nouvelle de l'exécution de Marco Biagi à Bologne eut été annoncée et commentée, je lis dans Le Soir, journal de la capitale, que les commerçants du centre-ville de Bruxelles apposent sur leurs vitrines de bien curieuses affiches. L'histoire est la suivante : "Par fax, ils reçoivent une affichette dont l'en-tête fait croire qu'elle provient de la Banque d'Europe". Qui n'existe pas, mais il s'agit d'un détail. L'affichette prévient : "Attention, un faux billet de 50 euros circule". Puis : "Ne vous laissez pas piéger, on le reconnaît facilement". À quoi donc ? À ceci : ce faux billet comporterait cette phrase : "Billet du souvenir de la barbarie nazie". Mais, ajoute le texte, il est évident que "personne n'est jamais mort gazé à Auschwitz" et donc " que jamais la Banque d'Europe n'aurait pu cautionner une telle erreur historique". M'informant auprès de deux amis du processus qui pouvait conduire à une telle complexité dans la diffusion de ce message, ils me répondent que c'est bien là le jeu du faux. Le négationnisme entraîne la fausse monnaie. C'est un état d'esprit. On sait que ce que le faux que l'on annonce ne peut être garantit que par un autre mensonge, plus gros encore. Et en plus, tout ça est facile : Auschwitz, Juifs, argent. Ça sent la Quatrième et le Protocole. C'est une route toute droite, le déni. Deux balles dans la nuque, pas de fours à Auschwitz, pas de Juifs au World Trade Center : ça commence à bien faire, ces trucs qui puent. Aussi, rejoindre en pensée la manifestation devant l'ambassade d'Italie, et vite.

 

 


 

Léon Saur Soxluse, mardi 19 mars 2002
 
Je ne voudrais pas alimenter l’irritation exprimée par Stéphanie dans sa dernière correspondance, mais la campagne électorale française n’est pas seule responsable de son agacement. Force est en effet de constater que le thème de l’insécurité occupe également une place importante dans les médias belges.
Pas plus tard que ce jour, trois libéraux (le Premier ministre fédéral, flanqué de ses ministres de la justice et de l’Intérieur) se sont rendus à Charleroi, cette ville sambrienne chère au cœur de quelques-uns de nos amis et qualifiée de " capitale du crime " pour ses hold-ups et ses vols de voiture à répétition. Les trois excellences nationales ont été accueillies par deux socialistes (le Ministre-président de la Région wallonne et le bourgmestre de Charleroi). Ensemble, ils ont tenu une réunion de travail sur l’insécurité urbaine. Le tout, à grands renforts de publicité !
Depuis Hobbes, chacun sait que le droit à la sécurité est le premier droit de l’Homme. Il appartient donc bien évidemment aux pouvoirs publics de prendre toutes les mesures nécessaires à cet effet. Les résultats de la réunion de travail étaient attendus : renforcement des moyens policiers attribués aux grandes villes.
Le contraire aurait surpris !
Il faudra tout de même qu’on se demande un jour les raisons pour lesquelles il était possible il y a trente ans de se promener en sécurité à n’importe quelle heure partout dans le pays. A l’époque, les forces de police étaient pourtant bien moins importantes et bien moins présentes.
Comment ne pas comprendre que ce sont précisément ceux qui disent vouloir lutter contre la criminalité en renforçant les forces de police qui l’alimentent par leur soumission à une pensée néolibérale porteuse d’exclusion et de violence (culture de la compétitivité à tout prix et culte du meilleur ; démantèlement progressif des pouvoirs publics successivement accusés de pléthore et d’incompétence avant d’être privés des moyens humains et budgétaires nécessaires à l’exercice de leur fonction ; cynisme de la vie politique et économique, etc.) ! Je m’arrête, mais nous aurons l’occasion d’en reparler…


 

SAS Algérie, 19 mars 62 - lundi 18 mars 2002
 
De la difficulté d'être algérien. Quarante ans après le cessez le feu, l'Algérien succombe à ses malédictions comme d'autres succombent à leurs blessures de guerre. Et que signifie encore être algérien ? Peut-être rien ou si peu de chose. Être algérien, c'est se dire que demain est un autre jour avant de se rendre compte qu'un général analphabète organise une conférence de presse; être algérien, c'est regarder loin en pensant aller ailleurs avant le prochain discours du Président Bouteflika; c'est pleurer parce que l'on ne se rappelle plus la dernière fois où on a été ivre de bonheur jusqu'à l'aube...
Être algérien, c'est éviter les balles dans son sommeil, c'est fuir les gendarmes dans son lit, c'est chercher sa route au fond de sa tombe. Être algérien, c'est aimer en silence en se méfiant des micros cachés sous les arbres de la morale bigote ; c'est vouloir être soi-même sans y arriver, c'est être debout avant de mourir d'ennui dans un nuage de gaz lacrymogène. Être algérien, c'est passer du suicide individuel au suicide collectif en demandant au médecin légiste l'heure exacte à laquelle on a été tué dans le dos; c'est essayer de parler sa propre langue sans qu'aucune police ne s'y oppose; être algérien, c'est vivre caché sans réussir à être heureux.
Être algérien, c'est se dire 40 ans après la guerre que c'est toujours la guerre.


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, dimanche 17 mars 2002
 
Onze ans de guerre en ex-Yougoslavie, et c’est comme si elle n’avait pas existé : ce qui n'a pas été compris flotte en l’air, vieux remugle sanglant planant sur nos têtes, en dehors de toute mémoire collective normale. Nous sommes intérieurement occupés ailleurs, tournés vers nos films d’enfance, définitivement marqués par les images de la dernière guerre que nous n’avons pas vécue, et qui prend tout le champ de notre capacité de mémoire. Toutes les guerres atroces contemporaines, tous les conflits, sus ou non sus, sont frappés pour nous (européens, ? français et belges ? ) d’invisibilité partielle : même ce qui se passe en Palestine est déréalisé et hanté par le passé historique premier comme un bing bang d’où jaillit et où s’effondre toute historicité, la dernière guerre. Au point que les soldats israéliens mettent tous nus dans la rue des palestiniens qui franchissent un barrage. Au point que parfois ils leur marquent un chiffre sur le bras. Au point qu’un chef de guerre respectable israélien déclare sans mourir immédiatement qu’il faut s’inspirer , dans la guerre contre les camps palestiniens, de ce que les allemands ont fait contre le ghetto de Varsovie…..
On est tous, sous le coup d’une sorte de globalisation explosée dans l’autre sens, une sorte de trou noir qui aspire en son sein, en amont de toute pensée, toute possibilité de comparaison autre, toute référence, et ce dans toutes les dimensions imaginables du temps politique. Rien de si grave n’est actuel, rien n’arrive, ni au Soudan, ni en Bosnie, ni au Tibet, ni en Algérie, ni en Corée du Nord, ni en Birmanie ni au Ruanda, etc. (le " etc. " est ici la rive d’un naufrage bordé de " ronces noires et roses canines "), dont l’horreur ne soit immédiatement effacée par le trou noir de la comparaison obligée. Il faut se défaire de cela, Il faut agrandir les dimensions de l’auge du pire. Il faut accueillir l’histoire présente des guerres en train de se faire en fonction d’un même étalon de référence, à savoir un coefficient de production politique économique sociale de douleur humaine qui ne se quantifie pas, qui est portée par un seul regard, un os qui traîne, dans une vaste auberge où près du feu, une vieille baba tournant la louche d’une immense soupe, marmonnante sous sa barbe, se souvient enfin des lois de l’hospitalité des morts.


 

Patrick Quinet St-Gilles, samedi 16 mars 2002
 
Du plaisir solitaire d’écrire (ou Du devoir de dire).
Mes culture et nature me rendent disponible à l’autre par plusieurs canaux. L’écriture en est un mais pas le plus évident. Il y manque ce je ne sais quoi de l’ordre du " retour sur recettes " que permettent la complicité directe, le clin d’œil fortuit ou l’échange verbal.
Ces correspondances croisées en font un bel exemple. Le paradoxe étant que je corresponds plus avec d’autres et par d’autres truchements que ne le permettent ces quelques clics et autres " envoyer ". Me manquent surtout l’enveloppe, le timbre (éventuellement la file à la poste - mon seul rapport à la monarchie est d’en acheter l’image pour je ne sais plus combien de centimes), ma boîte aux lettres pour les retours. Et l’espoir de ceux-ci.
Les imprécations que permet le relatif anonymat de l’ouèbe (pour écrire aussi mal que je ne le ferais en franglais), n’ont pas suscité beaucoup de croisements, de retours, justement. Est-ce la loi du genre ou, malheureusement, que l’on ne sait plus, à proprement écrire, où donner de la plume pour l’instant ? La liste longue des manquements, petits désordres, grandes défaites et maigres victoires empêchent jusqu’à l’échange, le croisement, le " retour sur recettes ".
Passons donc cette main en espérant que des joueurs plus précis permettront des débats moins globaux, conscient que ce qui reste à dire n’atteindra jamais la somme de ce qui a été dit.
Envoi.
Soit un Monde en déséquilibre tel que son immobilisme oblige les avions à se poser dans les buildings pour envoyer un message d’une telle force que les drapeaux ne servent plus qu’à sécher les larmes. Comment refuser cela tout en refusant les larmes et les drapeaux ? Et …


 

Stéphanie Baron Genève vendredi 15 mars 2002
 
Ecouter les nouvelles sur France Inter est vraiment devenu un très bon exercice de self control. Ainsi je n’ai toujours pas cassé ma radio et ne vous étonnez pas, c’est une performance. Tous ceux qui se branchent quotidiennement sur cette fréquence le comprendront. Les faits divers aussi divers qu’atroces occupent les trois quarts de l’info et cela devient insupportable. On nous relate par le menu les scènes, pour les vivre " comme si on y était ", on nous présente les différents acteurs : âge, profession, situation familiale, connus ou non des services de police, lieu et arme du crime, du couteau à huîtres à la brique. Puis par souci de suivi de l’info, sans (aucun) doute, on nous raconte les obsèques avec l’inévitable interview du curé.
Pas d’explication, pas d’analyse juste des faits balancés successivement chaque heure. Il n’y a plus d’échelle. Tout est violence, rentrerez-vous vivant à la maison ce soir ? Quel drame vous y attend ? Allez-vous croiser une bande de jeunes terrorisante ?
Heureusement, il y a la campagne présidentielle riche de candidats pleins d’idées sur la sécurité. La boucle est bouclée.


 

Paul Hermant Bruxelles jeudi 14 mars 2002
 
Chers correspondants croisés, je vous trouve distraits de ces temps-ci. Un peu oublieux, un peu taiseux, un peu lointains. Je vous dis ce qu'est ma vie ce jour-ci. Je vous ai déjà parlé de Harry Mulisch. Il vous plaira sans doute de savoir que j'arrive au bout de ce livre de 1200 pages et quelques, "La Découverte du Ciel". Il faut vous dire que désormais je lis moins et que la lampe de chevet reste allumée bien longtemps après que je me suis endormi sur une page que je n'ai pas cornée. Et d'ailleurs, je suis d'avis qu'on lise Mulisch patiemment.

Ceci n'empêche pas qu'on apprenne au coucher que la République fédérale de Yougoslavie n'existe plus et que l'État de Serbie-Monténégro vient de nous revenir, comme en 14. On en dira quelques mots plus tard, quand on aura fait le tri de ces onze années qui ont fait ça : qu'on change un nom. Ces États qui disparaissent en appellent d'autres, qui viennent et vont. Ainsi, le Ladonia, pays européen inconnu de tous, créé sur le net et pourtant bien planté sur un kilomètre de rochers au large de la Suède. Le chef de l'État virtuel, l'artiste contemporain Lars Vilks, a reçu ces jours-ci 3000 demandes de visas du Pakistan. On ne comprend pas, au Pakistan, qu'un pays européen ne puisse, par exemple, pas exister. Nous ferons, un jour, pour les Pakistanais, le compte des pays d'Europe qui, de toute façon, n'existeront jamais pour eux.

Vous pourrez toujours vous pâmer de la naïveté de ces gens, mais vous n'oublierez pas en même temps que la seule "personnalité connue" qui ait accordé son soutien au candidat Alain Madelin est le magicien Gérard Majax. Je vous dis cela parce qu'en toutes choses il faut relativiser et qu'il me reste une bonne centaine de pages à lire.


 

Léon Saur Soxhluse, mercredi 13 mars 2002
 
Il est des jours comme cela, des jours de panne sèche où rien ne sort : les yeux dans les yeux d'un écran informatique qui demeure désespérément vide. C'est un comble de constater que l'imagination est sèche comme un coup de trique et que la plume demeure inerte dans son encrier alors que, la veille encore, les doigts couraient allégrement sur le clavier et que les lignes succédaient aux lignes dans un cliquetis de mots bousculés qui s'accumulaient. L'esprit se torture en vain et le logiciel se fatigue d'attendre l'impulsion : à gauche, à droite ; au-dessus, en dessous ; devant, derrière ; avant, après. Le vide est total et le néant absolu. Rien n'y fait, le tonneau sonne creux et l'inspiration ne vient décidément pas. Le temps passe et la solution s'obstine à se dérober. On ne peut pourtant pas dire que l'actualité soit aujourd'hui moins prolixe que d'habitude ou qu'elle charrie moins de ces mauvaises nouvelles réputées susceptibles de stimuler la réflexion s'il est vrai que les bonnes nouvelles sont par ailleurs peu propices à l'écriture dès lors qu'il est bien connu que "les gens heureux n'ont pas d'histoire". Est-il vrai qu'il faut être malheureux pour créér ? N'étant pas un artiste, je ne peux apporter de réponse, fût-elle personnelle, mais je me suis souvent posé cette question : le poète doit-il nécessairement être maudit pour atteindre au sommet de son art ? Je n'en sais fichtre rien, mais j'espère tout de même que cet adage n'est ni vérifié ni vérifiable dans les faits. Bref, ainsi que je le disais, il y a des jours comme cela, où rien ne sort ...


 

Michel Gheude Bruxelles, mardi 12 mars 2002
 
L’enfant que j’ai été se souvient de ce que c’était que d’aimer les livres dans une famille qui ne roulait pas sur l’or. C’est pourquoi peut-être je ferraille un peu ces jours-ci contre le projet d’instaurer en Belgique le prix unique du livre. Fin des années 70, la bataille du prix unique a opposé deux hommes de gauche : Jérôme Lindon des Éditions de Minuit et André Essel de la Fédération Nationale des Achats des Cadres, la FNAC. En ouvrant la FNAC au grand public,
Essel voulait faire pression sur les prix pour contribuer à la démocratisation des produits culturels. Lindon pensait qu’un tel système mettait en danger l’édition des livres à petit tirage. Il a proposé de bloquer le projet d’Essel par une loi qui interdirait la concurrence sur les prix. Proches du mouvement syndical et coopératif, beaucoup de socialistes étaient contre. Plus proches des milieux littéraires, d’autres, dont Jack Lang, étaient pour. Mitterrand a arbitré en faveur de Lang. Essel a du quitter la FNAC qui a oublié son passé coopératif pour devenir une chaîne de grandes surfaces commerciales. La gauche lettrée n’a jamais aimé le commerce. Aristocratique, elle aime les privilèges, les bourses, les prix, les récompenses, les honneurs. Elle est anti-capitaliste parce que le marché a toujours été trop démocratique pour elle.


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, lundi 11 mars 2002
 
L’idée de vengeance, le mot même de vengeance fait comme un bruit, comme un grand ébranlement , une vague de dix mètres qui s’écroule dans le fracas absolu d’un vieux rire figé dans le froid : la vengeance, quel grand pied, quelle haute main, quelle musique retroussée au galop — à moi, Comte, deux mots, sans blague. Je sais que le rêve de vengeance relève d’une culture macho navrante d’une part, et que, d’autre part, son projet ne témoigne pas d’une intense spiritualité. Enfin, et là est toute la question, contre qui et quoi se venger ? Derrière l’ennemi, en lui il y a le monde entier, tout un système, mille systèmes, des plateaux en strates. En plus, quelle fut l’offense ? Des milliards d’offenses pendant des millénaires d’oppression, de domination, de victoire absolue des pires crapules. La vengeance sans ennemi en face, retournée vers l’arrière et sans souvenir précis de gestes à venger se transforme en vieille rumeur grondante, en bouses de cailloux mâchés.
Regardons autour de nous, tout autour, ils sont là, les mâcheurs de cailloux.


 

Patrick Quinet Saint-Gilles, dimanche 10 mars 2002
 
Il est chauve. Il s’habille comme un représentant de chez Esders. Il constate que son pays est “plein“. Il crée un parti. Il se présente aux élections, municipales d’abord, législatives en mai. Et il gagne des voix donc des représentations. La démocratie : mode d’emploi. Faut-il s’habiller différemment ?
Il plaque ses cheveux en arrière. Il contrôle son image et celles qu’il laisse voir. Il a créé un parti. Il a raflé des sièges. Il s’est coalisé avec plus torves que lui; quoique ! Il occupe plusieurs emplois. La renaissance : mode d’emploi. Faut-il se coiffer différemment ?
Elle est condamnée à mort. Elle a eu un enfant en dehors des liens du mariage. La sentence attend exécution. Toutes les boîtes à message de la Toile ont évoqué son nom. Ma boîte déborde de protestations. La dernière en date vient du Secrétariat général du Conseil de l’Europe. La solidarité : mode d’emploi. Faut-il se marier avant de faire un enfant ?
Il a dirigé la CIA. Il est resté marqué par cette occupation. Ses valeurs et ses nerfs sont à vifs depuis qu’une Europe timide, franco-allemande, se pose des questions sur l’axe du mal, le sourire des Afghanes et les lois de l’escalade. Il écrit dans le journal sous le titre "Le train sifflera trois fois" une histoire de sherif et d’étoile dans la poussière. Oui, oui ! Le western. Il nous dit comment élever nos enfants en Europe. L’éducation : mode d’emploi. Faut-il emmener nos enfants au cinéma ?

Si vous n’avez jamais dirigé la CIA, ne plaquez pas vos cheveux en arrière, n’êtes pas condamné à mort et vous habillant normalement, devenez "correspondant croisé" et cherchez mode d’emploi, démocratie, renaissance, solidarité et éducation. Faire offre au bureau virtuel.


 

Stéphanie Baron Genève, samedi 9 mars 2002
 
À tous ceux qui craignent la mondialisation, le déversement des références occidentales sur l’ensemble de la planète Terre, l’uniformisation des cultures par l’implantation dans tous les coins du globe de H &M, des Pizza Hut, du grand M jaune …

À tous ceux qui saluent la persévérance de cet agriculteur populaire, moustachu volontaire et pugnace, producteur de Roquefort de son état, voici une nouvelle dont le seul intérêt est sans aucun doute de renforcer vos convictions. Avant tout, n’oubliez pas que le pire n’est jamais décevant !

Qui ne se souvient pas de Barbie, cette poupée blonde aux formes parfaites tantôt femme-enfant, femme au foyer, femme active, bref, une femme intelligente qui s’adapte autant à son temps qu’à la situation. Le beau Ken brun ténébreux et travailleur installé moyennement dans la vie ne peut résister ; il l’embarque dans son 4x4 et, à la sueur de son front, lui offre tout. Tout cela dégouline de bons sentiments et remplit les chambres d’enfants de tout l’Occident. Le rêve !

Jusqu’ici au nom de je ne sais quelle injustice une partie du monde était préservée de ces objets raffinés. Alors réjouissons-nous de l’arrivée dans les vitrines de marchands de jouets de Téhéran des versions "islamiquement correctes" de Barbie et Ken. Elle s’appelle Sara et lui répond au doux nom de Dara, ils sont vêtus de costumes traditionnels iraniens et surtout, ils ne peuvent être déshabillés. C’est peut-être ça, la mondialisation à l’échelle humaine ?


 

Paul Hermant Bruxelles, vendredi 8 mars 2002
 
Donc au catalogue des mots qui fuient leur sens, il faudra ajouter le "populiste" néerlandais Pim Fortuyn. Être populiste aujourd'hui, c'est n'avoir pas peur d'avoir été traité hier de raciste. Ou de fasciste.

On pensait, un moment, à un arc transalpin avec l'Autriche, l'Italie, la Suisse et cette partie allemande munichoise, pardon bavaroise, qui enverra bientôt un candidat à la Chancellerie. Il faut bien avouer que le Nord européen est en train d'ajouter de la couleur (blonde?) au tableau.

Vous qui cherchiez hier un patronyme pour la monnaie unique européenne, ce serait à refaire, je proposerais le "populo", qui est une valeur en hausse. Dans deux jours, nous défilerons ici pour le droit de vote aux étrangers non-européens aux élections locales. Peut-on être à ce point rétro, je vous le demande ?


 

Léon Saur Soxhluse, jeudi 7 mars 2002
 
L’épidémie s’étend. Après la Flandre et l’Autriche, après l’Italie et le Danemark, c’est le tour des Pays-Bas. On ne dira rien ici de la France où le Front national a eu la bonne idée d’imploser et d’étaler les votes d’extrême droite qui ont ainsi perdu leur force de percussion sans que les problèmes qui les ont engendrés aient pour autant été résolus. Trente-quatre pour cent des voix dans la ville de Rotterdam pour un inconnu qui proclame que " le pays est plein ". Les observateurs sont d’accord : une confirmation de cette percée populiste lors des élections législatives du 15 mai déstabiliserait le ronron néerlandais, au point que certains envisagent déjà un véritable séisme dans le paysage politique batave.

Le problème est bien là : la classe politique ronronne sur fond de mécontentement croissant et de sentiment d’insécurisation générale, dans la vie socioprofessionnelle plus encore que dans la rue. Chacun le sait, mais nul n’en tire les conclusions qui s’imposent. Des libéraux dits sociaux aux socialistes gagnés aux vertus du marché en passant par les verts participationnistes, les électeurs n’ont plus le choix entre des projets de société clairement identifiés : la bataille électorale se joue au centre et tout en nuance, sur fond de néolibéralisme dans une société de libre marché du tous contre tous. La compétition et l’argent y sont érigés en valeurs suprêmes et il n’ya plus grand monde au sein des partis de l’arc démocratique pour contester véritablement cette société de violence protéiforme. Di Rupo se gausse de la droite honteuse, mais à quoi sert-il que la gauche soit au pouvoir si elle mène une politique de droite ? On ne le dira jamais assez. C’est l’absence d’une véritable alternative de gauche qui fait le succès du populisme et de l’antipolitisme emballés dans un hommage aux valeurs familiales et à l’ordre moral.

Je suis sur ce point en parfait accord avec Paul, nous avons plus que jamais besoin du politique.


 

Patrick Quinet Saint-Gilles, lundi 4 mars 2002
 
Dans Courrier International (groupe Le Monde, maintenant, bientôt en Bourse), cet article sur les sources du Paradis en Islam, cette promesse des 70 vierges au palmarès des martyrs. Dans le même temps, pour ainsi dire en écho, un film qui remonte aux sources du Vatican et ses accointances (au moins sa légèreté) en rapport avec le III° Reich. Le printemps des aveux, en France, concernant la guerre d’Algérie (il faudrait revoir “Avoir 20 ans dans les Aurès“ ). Et, bien sûr, très sollicité dans ces correspondances, les excuses de la Belgique s’agissant de la mort de Lumumba.

Quelle bourrasque !

Les vierges n’existent pas et une lecture savante du Coran (dont le périple linguistique est – tout bonnement – effarant) penche pour une promesse de “raisin blanc“ une fois le sacrifice accompli. Pas l’ombre d’une vierge, triste topique. Le Vatican secoué comme si sa complicité n’était pas inéluctable. A-t-on jamais vu une religion se séparer des éléments qui la constituent ? Quant aux Aurès, le travail sera long et devra croiser celui auquel les Anglais devraient se soumettre également dans leurs zones d’influence.

Et pendant ce temps – disons de repentir – Guantanamo, enclave nord-américaine de nature coloniale, l’ Axe du Mal, dont l’affirmation cache mal sa nature despotique, et Berlusconi, de nature totalitaire, sont notre quotidien. Agissant.

Attendons-nous à des excuses d’ici 40 ans. Il y a de fortes chances que je ne les entende pas pour ma part.

Correspondant cherche correspondance pour changer d’air. Il s’en excuse.


 

Stéphanie Baron Genève, dimanche 3 mars 2002
 
Incroyable, la Suisse a dit " Oui " ! Portée par une audace rare, elle a lâché le Vatican en devenant le 190ème membre de l'ONU. Etonnant ? Le siège européen des Nations-unies se situe à Genève, on compte en terre helvétique nombre d’organisations spécialisées ce qui constitue la plus forte concentration de personnel et d'activités onusiennes.

Mais les Suisses restaient en dehors de ce que le pays appelle un club de pays ; un club bien peu exclusif, puisque tous les autres États en sont membres.

Au nom de notre neutralité, on nous répétait qu’il était impossible d'adhérer à une organisation capable d'imposer des sanctions ou d’engager des actions. Faux bien entendu et de cela, la Suisse saura s'accommoder.

En réalité c'est l'article 2 § 1 de la Charte qui rebutait l'électeur suisse : "l ‘organisation est fondée sur le principe d'égalité souveraine de tous ses Membres", la Suisse à égalité avec tous les États au sein de l'ONU ! Il faut avoir vécu dans ce pays pour comprendre à quel point on s'y croit différent et meilleur que le reste du monde. Dans l'imaginaire de ses citoyens, la Suisse est un Sonderfall, cas unique, irréductible à un simple État souverain, placé à égalité avec les autres.

Le dimanche 3 mars 2002, la Suisse rentre dans la normalité en descendant du piédestal sur lequel ses 7 millions d'habitants se croyaient juchés. Qu'ils se rassurent. Ils resteront toujours le Premier Etat membre de l'ONU du XXIe siècle ; aussi, pour l'instant, le seul qui aura demandé à sa population d'acquiescer à son adhésion à ce club. Peut-être pourra-t-on désormais traduire en français Sonderfall par sonderfall.


 

Paul Hermant Bruxelles, samedi 2 mars 2002
 
Les scandales africains de l'humanitaire, ça ressemble à la charité qui se moquerait de l'hôpital.

On en avait déjà connu, des affaires, toutes d'argent et d'usage de l'argent. Avec la traite d'êtres humains — de petits être humains, de victimes au carré — on trouve la même suspicion désormais que pour le chef scout copain, le curé de campagne sympa ou l'instituteur camarade : il n'est désormais plus rien qui semble à l'abri du sordide. Ce serait cependant se cacher les yeux de ne pas admettre que les réfugiés sont entrés dans une logique de marché.

On disait ici même, sur lautresite, que l'île de Chypre, qui a vu débarquer 19 clandestins égarés, s'était dotée pour les repousser dorénavant d'un arsenal de surveillance de plusieurs millions d'euros. Les réfugiés proposent néanmoins plus d'offre que de demande : c'est là leur malheur. Ils dérégulent par leur nombre les conditions de leur gestion. Dans un vivier tel que celui-là, on trouve de tout : du faux passeport, du faux permis de séjour, du travail au noir, de la filière et même, oui, de l'humanitaire.

Car si les réfugiés ont besoin de l'humanitaire comme de pain, le contraire semble parfois assez juste aussi : ce n'est faire injure à personne de le dire. Mais les États qui garantissent leur imperméabilité à coups de mesures et contre-mesures auraient bien tort de jouer les offusqués : leur inviolabilité fournit les conditions mêmes du viol. On reste ici dans cette question jamais finie du réfugié victime et du réfugié citoyen.

Car oui, nous avons toujours besoin du politique …

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Léon Saur Soxhluse, vendredi 1er mars 2002
 
La semaine dernière, des dizaines de milliers d’Italiens ont manifesté dans les rues de Milan leur soutien à la magistrature anticorruption. Des intellectuels et des artistes apportent publiquement leur appui aux " institutions menacées ". Demain, un grand rassemblement réunira l’opposition antiberlusconienne à Rome. L’opposition s’est battue bec et ongles durant le houleux débat parlementaire sur les conflits d’intérêts d’un chef de gouvernement par ailleurs magnat des médias.

L’Italie de gauche s’ébroue et sort lentement du terrible comas dans lequel l’avait plongée l’incontestable victoire électorale de sua emittenza, il cavaliere Silvio Berlusconi, l’ami et le protégé gominé de feu Bettino Craxi.

La situation est en effet grave. Le président du conseil italien, déjà maître d’un empire télémédiatique de plusieurs milliards d’euros grâce auquel il s’est hissé au pouvoir, vient d’ajouter de par sa fonction ministérielle la tutelle sur la télévision et la radio publiques. En coalition avec un leader (post)fasciste, un xénophobe populiste et des chrétiens conservateurs en phase avec le Vatican, un politicien en délicatesse avec la justice de son pays gouverne celui-ci et a désormais la haute main sur l’ensemble du paysage audiovisuel local.

Par-dessus le marché, Berlusconi érige l’antipolitisme en politique et séduit par un double discours sur la " nocivité " des institutions et le " retour aux valeurs " ceux des Italiens pour qui l’Etat de droit et les règles sont des gênes qu’il faut écarter ou qui s’effrayent de l’évolution libertaire de la société contemporaine.

Nous aurions tort de nous gausser de l’immaturité des électeurs italiens, les dangers d’une berlusconisation des vieilles démocraties européennes n’est pas une simple vue de l’esprit. Elle est latente quand elle ne les mine déjà pas...

 


 

Michel Gheude Bruxelles, jeudi 28 février 2002
 
Je relis avec perplexité cette lettre de Cohn Bendit, publiée dans le Monde pour convaincre ses amis Glucksmann, Goupil et quelques autres de soutenir la candidature de Mamère.

Ma génération, celle qui avait 20 ans en 68, a manifestement raté un train quelque part sinon Noël Mamère appellerait à voter Cohn Bendit. 68 relève décidément de l’épice, pas du liant. C’est un concentré politique si pimenté que la société n’arrive pas à le diluer dans les peurs qui sont le fond de sauce de toute politique. Dany président, ce serait le signe que l’interdit d’interdire, c’est-à-dire la liberté, aurait cessé de faire peur.

Je ne vois pas d’autre question "présidentielle" que celle-là.

 


 

Paul Hermant Bruxelles, mercredi 27 février 2002
 
Il existe une topique, aujourd'hui, qui consiste à ne plus tenter de prendre le monde pour ce qu'il est, mais à simplement l'observer de l'endroit d'où on le voit, imaginant que la somme des parties examinées finisse par donner le tout. Ainsi en est-il de ces correspondances. Cher Patrick, je profite de l'absence de Véronique pour revenir à ta dernière lettre qui répondait à la mienne. J'y disais que l'assassinat de Daniel Pearle devrait nous inviter à parler de l'usage du corps dans nos guerres actuelles. J'y faisais le départ entre la mort donnée de près et la mort bombardée de loin. J'y disais que la négation de l'autre y était fort égale. Je me demandais en quoi la fin proclamée des totalitarismes en 1989 ouvrait sur un retour à la cruauté. C'est tout. Je ne demandais pas ses papiers au mort Pearle. Je connais son nom, ce qui est beaucoup. En fait, je cherchais le nom des morts. Je n'excuse pas tous les morts, certains ont de bonnes raisons de l'être.

Mais je cherche le nom des morts. Et je me dis simplement qu'il est gens pour lesquels les morts n'ont pas de nom (quand on bombarde, même les villes sont des points) tandis qu'il en est d'autres pour lesquels le nom des morts est à ce point insupportable qu'il faille même leur arracher la langue (ou la tête) pour qu'ils ne puissent plus le prononcer, dans l'éventualité où même morts, ils pourraient recommencer à parler. Je réfléchissais simplement à cela : qu'est-ce que la mort dans nos guerres contemporaines, qu'est-ce que le corps, qu'est-ce que le corps mort. Je n'en tirais de bénéfice pour aucun camp. Je sais que la main à la plume vaut bien la main à la charrue. Il n'y a pas "les pas si bons que ça" d'un côté et les "un peu plus mauvais que les autres" de l'autre côté. Il y a cette question de savoir s'il existe des côtés.

 


 

Patrick Quinet Saint-Gilles, mardi 26 février 2002
 
Non, Paul, les morts ne sont pas moins douces dans un monde post-totalitaire. D’abord parce que la Totalité n’est pas derrière nous mais droit devant et qu’elle va réclamer mieux encore et plus, surtout. Des morts, de la patience, de la pédagogie, de la démagogie, enfin, Tout, quoi !

La mort d’un journaliste n’est pas plus écœurante que celle d’un allumé divin. C’est bien “ l’image“ de ce journaliste qui dépasse de l’info, le film de sa mise à mort disponible sur la Toile. C’est la Toile. Et nous la tissons également. Les accusations d’agent de la CIA ou du Mossad, ses origines juives arrachées avant l’exécution : quelle barbarie ! Et quelle façon de gagner quoi que ce soit.

Mais reconnaissons que Daniel Pearle était partie au conflit en cours. Oui, en tant que journaliste – et bon journaliste ! Du côté de la " diversité et du pluralisme qui fondent l’humanité ", dis tu. Comme nous, sous-entends-tu. Du côté du “Wall Street Journal“, lis-je. Du coté du Bien, entends-je.

La résille du conflit en cours n’est pas encore complète.
Ses raisons profondes non plus.

Mais résonnent déjà les raisonnements. Notre honte ? Nos acquis ? Notre pluralisme ? Notre poésie politique ? Pschiiit, dirait le candidat le plus honteux à la présidentielle voisine. Le bruit ressemble étonnamment à une tête coupée dans un no man’s land contemporain.

À propos des journaux “gratuits“ que la France découvre: Cavanna, dans Charlie-Hebdo, commence son papier par : “La conquête de l’information par la publicité remonte à … “. Étonnons-nous qu’on zigouille les journalistes après ca.

 


 

Stéphanie Baron Genève, lundi 25 février 2002
 
Quatorze morts à Zoug en septembre, deux la semaine dernière à Lausanne, plusieurs dizaines de blessés, au total près de 180 suicides ou homicides chaque année.

La Suisse va-t-elle rompre l’omerta ? Sachons le, tout citoyen helvète incorporable détient un " Fass 90 " remis par l’armée à ses soldats. Ainsi 420 000 Suisses gardent à la maison cette arme redoutablement efficace, facile à manier nous précise-t-on, avec une boîte scellée de vingt-quatre cartouches.

Pendant longtemps, le débat sur la possession d’armes militaires est resté confidentiel : suicides ou crimes passionnels se liquidaient en chuchotements ou en quelques lignes dans les journaux. Le Département militaire ne tient d’ailleurs aucune statistique sur la question.

Mais aujourd’hui la Suisse se situe au-dessus de la moyenne par rapport à des pays et des taux de criminalité comparables. Alors le débat s’ouvre, pour les criminologues détenir une arme favorise le passage à l’acte et pour l’Armée avoir son fusil entre la plante et la télé fait partie de la culture helvétique.

Voilà la Confédération bien embarrassée. Ces tueurs fous ne sont malheureusement pas des immigrés colorés incapables d’intégrer la société qui les acceuille si généreusement et accepter que l’image du Soviétique envahissant le pays le couteau entre les dents appartient au passé , autant essayer de changer une tradition, de surcroît militaire.

La Suisse, petit pays entouré de montagnes, a pour sale habitude de regarder son avenir dans un rétroviseur. Désespérément.

 


 

Paul Hermant Bruxelles, dimanche 24 février 2002
 
On ne peut pas laisser passer Daniel Pearle comme ça, quand même. Les conditions dans lesquelles on s'occupe du corps de son ennemi dans nos guerres contemporaines, c'est une vraie question. Depuis la Bosnie et le Rwanda, l'élimination physique ne semble plus simplement suffisante : il faut encore que l'on s'acharne sur le corps mort, qu'on le mutile, qu'on l'énuclée, qu'on l'émascule, qu'on humilie le cadavre. Cette opiniâtreté dans la destruction de la qualité humaine de l'ennemi mort se perpétue avec l'égorgement et la décapitation de Daniel Pearle. Ce que l'on rend aux familles ou aux fosses communes, c'est souvent cela, un père, une mère, un fils, démembrés que l'on a du mal à avoir jamais tenu pour sien.

Ceci retourne assez bien les conceptions de la guerre sans visage — où l'image de l'ennemi est simplement effacée — que représentent les bombardements à dix ou vingt mille pieds. Ici, le souci n'est pas le corps, ni la personne, mais le chiffre. D'un côté, c'est comme si l'on disait : ce ne sont pas des gens. De l'autre, ce ne sont pas des êtres humains.

Les bombardements de haut renvoient aux conditions de détention de Guantanamo — quelque chose de lourdement technologique où la privation des sens est première, le pilote aveugle égale le détenu sourd — quand l'enlèvement de Daniel Pearle parle de Kigali ou de Srebrenica, où puisque il n'est pas possible de supporter l'anéantissement de son double, on le fait devenir radicalement son différent.

Ne laissons pas partir Daniel Pearle comme cela, sa mort appartient au pot au noir de la barbarie post-totalitaire, où il est tenu pour détestable d'appartenir encore à la diversité et au pluralisme qui fondent l'humanité.

 


 

Léon Saur Soxhluse, le 23 février 2002
 
La règle du genre veut que le sujet traité soit celui du jour. Aujourd’hui, je ferais pourtant exception pour revenir sur les déclarations que M. Louis Michel, Vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères, a faites mercredi dernier. En sa qualité de patron des libéraux francophones soucieux de ne pas mettre leurs homologues flamands en difficulté et d’ainsi écarter la crise qui menaçait entre les cinq partis de la majorité désireux d’accorder le droit de vote aux résidents non européens pour les élections communales et le seul VLD qui n’en voulait pas, Louis Michel a réitéré son souhait de voir ledit droit de vote octroyé " aux étrangers ", mais a déclaré qu’il fallait reporter la décision au lendemain des élections générales de juin 2003. Cela, sous prétexte qu’il " serait pour le moins inélégant de mettre en difficulté un partenaire du gouvernement " et que " cela ouvrirait un boulevard au Vlaams blok " !

Le plus grave de l’affaire n’est pas qu’une telle reculade soit une gifle retentissante au Parlement (il en a l’habitude et vu la manière dont les élus du peuple se laissent régulièrement piétiner, on peut presque penser qu’ils y prennent plaisir !) ou que le report de la décision soit une colossale erreur psychologique à l’égard des résidents non-européens et une grave faute politique dans l’établissement du rapport de force intra-gouvernemental à l’égard d’un partenaire isolé qui a désormais goûté aux délices d’un chantage victorieux.

Le plus grave est que Louis Michel essaie de nous faire croire que le VLD pourrait s’avérer plus " malléable " dans la seconde moitié de 2003, à quelques mois des élections régionales et européennes (juin 2004). Le débat ne pourra donc être relancé avant le second semestre 2004. À ce moment, les partis politiques auront en vue les élections communales prévues en octobre 2006 (précisément, l’objet même de la discussion !) qui précéderont les nouvelles élections générales (juin 2007 au plus tard). D’ici là, le VLD aura encore bien des occasions de subir la pression du Vlaams blok sur le sujet et de réaffirmer, main sur le cœur et bâton derrière la porte, son absolu refus d’octroyer l’octroi du droit de vote aux non-Européens.

Louis Michel est trop fin politique pour ignorer cela. Le parler vrai qu’il affirme pratiquer aurait dû lui faire dire la vérité. A savoir qu’il souhaite tout simplement reconduire la coalition gouvernementale après juin 2003 et qu’il entend à cette fin caresser le VLD dans le sens du poil. Cela, c’est un choix politique. Qu’on soit ou non d’accord avec cette option, on doit pouvoir accepter que certains fassent un tel choix. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est que le discours dit de " nouvelle culture politique " dont se revendique l’arc-en-ciel prend de plus en plus souvent le goût et la couleur de la novlangue. Big Loulou nous avait décidément habitués à mieux !

 


 

Michel Gheude Bruxelles, vendredi 22 février 2002
 
Les campagnes électorales ont plus de mérites qu’on ne croit. La française a commencé par une remarquable clarification du champ littéraire.

Beigbeder fait la campagne de Robert Hue. Houellebecq a rejoint Max Gallo derrière Chevènement. Ceux que la presse avait salués comme la jeune garde du renouvellement ont remis sans tarder les points sur les i et choisi le camp de la réaction. Tout va bien. La France vient de tuer le nom du père, c’est-à-dire le père. On attend la première écrivaine qui bondira hors du rang des assassines.

 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, jeudi 21 février 2002
 
Comme Stéphanie, je trouve que l’idée de compétence universelle pour juger les criminels politiques mise en œuvre en Belgique est une grande chose : si maintenant la Belgique est débordée par les plaintes, cela montre qu’il y a de quoi faire, que la demande est immense, que les criminels contre l’humanité sont légions et que ceux qui veulent arrêter leur impunité sont encore plus nombreux . À crimes contre l’humanité, compétence de l’humanité : la Belgique est trop seule, il y a du boulot pour Paris, Londres, Barcelone, Berlin etc, voilà une idée de l’Europe, avec ses capitales plurielles de la compétence universelle.

L’autre argument , outre celui d’être "saturé", est celui de "l’empêchement de toute vie diplomatique", si l’on peut mettre tous les puissants politiques en exercice derrière les barreaux . Mais, qu’aurait-on perdu à ne pas faire Dayton avec Milosevic ? Que gagne-t-on à inviter Sharon encore ? Tous les liens diplomatiques avec les assassins au pouvoir les légitiment et rendent possible la continuation du crime. Quel problème que de mettre en joue les dirigeants de la Corée du Nord, des généraux algériens ? et même, et même, Poutine lui-même ? et quelle arme aussi contre le pays le plus puissant de la planète s’il perdait les pédales ?

L’inconfort surprenant pour ces types là, ivres d’impunité, d’être délégitimés, même si on ne peut pas les arrêter réellement, vaut mieux que rien, et cette seule idée d’un tribunal à venir aide un peu leurs opposants torturés dans les camps .


 


Patrick Quinet Saint-Gilles, mercredi 20 février 2002
 
Est-ce un hasard ? Est-ce un signe ? S’il est avant-coureur, devant quoi court-il ? S’il s’agit d’un avertissement, de qui émane-t’il et pour dire quoi ?

Le siège bruxellois de la “Fédération laïque des centres de plannings familiaux“ est parti en fumée. Incendie volontaire, disent les limiers et les courtiers.

La " fédé " est la coupole des structures intervenantes dans le champ psycho-social héritières des combats menés, il y a plus de trente ans, pour asseoir et légaliser l’idée que " mon corps m’appartient ". C’était là le slogan qui résumait les avancées en matière d’interruption volontaire de grossesse, de prévention des maladies sexuellement transmissibles, d’interventions auprès des enfants et des jeunes sur ces questions. Un médecin, le Dr Willy Peers, avait connu les geôles du Royaume pour avoir pris ses responsabilités dans ce champ.

Mais tout cela me semblait de la préhistoire. Dans les chantiers actuels de la génétique, de la grossesse, du mariage homosexuel même, l’IVG me paraissait une de ces choses entendues comme l’est l’abdication royale pour 24 heures. C’est du reste autour du vote de la loi concernant l’IVG que le souverain d’alors avait connu les affres du chômage temporaire.

Mais aujourd’hui cet incendie ! Reichstag ? Sodome et Gomorrhe ? Quels Néron, pourvus de quelle idéologie, ont-ils rallumés les feux ?

L’absence d’indices ou de revendication éteindra l’enquête. Les assurances rembourseront. Mais devant quoi court ce signe dépourvu de signature ?

 


 

Stéphanie Baron Genève, mardi 19 février 2002
 
Déjà il y a quatre ans l’image de l’avion de Pinochet immobilisé sur le tarmac d’un aéroport londonien me remplissait de joie.
Et aujourd’hui le procès Milosevic. Quel bonheur de voir ce tyran obligé d’entendre le récit de victimes se tenant debout face à lui !
Je me laissais donc bercer par cette douce satisfaction pensant qu’avec le Tribunal Pénal International l’humanité franchissait un grand pas. Mais soudain coup de tonnerre, à quelques mètres du TPI voilà que la Cour Internationale de Justice (CIJ) me rappelle d’abord ma naïveté, ce qui n’est jamais une agréable sensation, et ensuite toute la mollesse de la nature humaine, ce qui me lasse.

La semaine dernière la CIJ décide que la Belgique viole le droit international en autorisant un juge belge à lancer un mandat d’arrêt contre Abdulaye Yerodia Ndombasi, ministre des Affaires étrangères de la République Démocratique du Congo. Ce mandat l’accuse d’avoir incité par ses discours aux massacres de Tutsis en août 1998 à Kinshasa.

Mais enfin c’est vrai, de quoi se mêle ce petit pays du nord de l’Europe connu pour sa pluie, ses frites et ses querelles communautaires ! Ce mandat se réfère à des actes commis hors de Belgique dont aucun Belge n’a été victime, il s’adresse à un ministre en fonction, non Belge et même pas présent en Belgique !

La Belgique sanctionnée pour délit d’audace, fin de la compétence universelle. Ariel Sharon peut dormir tranquille.

 


 

Paul Hermant Bruxelles, lundi 18 février 2002
 
Je l'avais regardé longuement, tourné, ouvert, feuilleté, déjà même un peu lu. Alors que je m'étais déplacé pour en toucher un autre, déjà soucieux de lui revenir au plus vite, j'entendis ceci, proféré par un escogriffe qui lui-même avait posé la main sur le livre que je venais de quitter, l'ouvrant, le fermant, l'agitant sous le nez de la vendeuse, j'entendis donc quelque chose comme "Ah, nous ne sommes pas nombreux à comprendre ça, n'est-ce pas, il faut un genre de hauteur d'âme, ce n'est pas pour n'importe qui ". Le genre de critique littéraire que vous entendez en magasin vous laisse d'autant plus pantois qu'elle est généralement déclamée à la cantonade : j'avais affaire à un type intelligent, plein de lui-même, confit de la propre importance de sa parole, qui aussitôt mit l'ouvrage sous son bras et s'en alla, d'un pas glorieux et d'une pose encombrante, l'acquérir à la caisse. Je m'éloignai de ce livre présomptueux et de la pile de ses semblables.

Ceci pourrait s'appeler : comment j'ai failli rater Harry Mulisch. Lisez Harry Mulisch, c'est un auteur à lecteurs admis, c'est pour tout le monde, ne vous fiez pas aux infatuations et aux bouffissures, n'écoutez pas dans les librairies les avis de gens auxquels vous ne serreriez pas la main sans compter vos doigts après.

Un mot à Michel : quand même il me faudra bien du temps pour me mettre d'accord avec des intellectuels américains avec lesquels je n'ai jamais partagé que de l'éloignement, de la fatigue et de l'énervement.

 


 

Léon Saur Soxhluse, dimanche 17 février 2002
 
Drôle de temps sur la planète ! Un superbe soleil règne sans partage dans le ciel et les bourgeons entr’ouverts du prunier sauvage donnent une impression presque printanière. Les gosses courent et jouent dans le jardin. Ils se roulent par terre et échangent des balles. Ce n’est pas le tournoi d’Anvers, mais ils s’amusent, visiblement heureux de s’ébattre au grand air après des jours et des jours de pluie. Autre face du décor, la glace qui recouvre à nouveau l’étang et un fond de l’air pour le moins encore frisquet rappellent aux impatients que nous n’en sommes qu’à la mi-février et que le général hiver n’a probablement pas renoncé à livrer une dernière fois bataille pour la saison.

Aux Etats-Unis, les urnes étaient bourrées de cendres et les défunts enterrés dans le parc autour du funérarium. Les fours du crématorium ne fonctionnaient plus depuis longtemps, mais il fallait bien vivre : business as usual. Le gérant a été arrêté et inculpé pour tromperie. Les autorités de l’Etat ont dépêché des psychologues sur place pour prendre en charge les familles sous le choc de la révélation : le grand père qu’on croyait sagement rangé dans la boîte prenait l’air dans le parc. Tu parles d’un choc. Des fois qu’il serait venu tirer les pieds de ses petits-enfants ! Ailleurs, on " dégraisse " à tour de bras parce que les dividendes chutent et on se moque bien de savoir de quoi sera fait le lendemain des travailleurs licenciés et de leurs proches, mais cela, ce n’est pas punissable car c’est la dure loi de l’économie : business as usual. Du moins, à ce qu’il paraît ! Il faudra tout de même qu’un jour, on invente les crimes économiques contre l’humanité…

En Israël, les forces de sécurité ont pu déjouer un nouvel attentat. Au Népal, une attaque de la guérilla maoïste a fait plus de cent trente victimes. Le football club de Bruges a battu Anderlecht pour la première fois en cinq ans et a fait un grand pas en avant dans la course au titre national. J’aime bien cette équipe flamande. Elle n’aligne pas de grande vedette, mais elle présente un bloc soudé et discipliné de joueurs qui se connaissent bien. Rien à voir avec le chacun pour soi et le culte du moi. Bref, rien à voir avec " Loft story " ou " Le maillon faible ".

Mémoire et indignation sélectives du temps qui s’écoule par un dimanche sans histoire passé à travailler devant l’ordinateur…

 


 

Michel Gheude Bruxelles, samedi 16 février 2002
 
Il faudrait commenter longuement le mot de Finkielkraut auquel Paul faisait allusion il y a quelques jours :

" Il y a deux gauches à présent : une gauche gestionnaire, qui tient compte des réalités de l'économie, et une gauche idéaliste, progressiste, qui se livre à une critique radicale de la mondialisation. La gauche antitotalitaire est désormais oubliée, elle a perdu la partie. " (La Libre Belgique, 01/02/02)

La gauche me semble davantage plurielle que duelle et sa composante anti-totalitaire est-elle si défaite que l’une de ses revendications obstinées, la comparution de Milosevic pour crimes contre l’humanité, se trouve rencontrée ?

Ne serait-ce pas la gauche opposée aux interventions contre l’Irak, la Serbie et l’Afghanistan, celle qui pactisait avec Saddam, Milosevic et les Talibans qui, pour l’instant du moins, a perdu la partie?

Ce week end, lisant dans la presse les opinions de Salman Rushdie, Jean Daniel, Michael Ignattief et l’appel des intellectuels américains, je nous trouve moins seuls que nous ne l’avons parfois ressenti. Le temps ne me semble pas à l’amertume.

 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, vendredi 15 février 2002
 
Le procès de Milosevic, Paul en a parlé le 12, c’est cela, tout ce qu’il a dit, j’y adhère.
Mais la lecture des morceaux de l’acte d’accusation de Milosevic dans la grande presse quotidienne est pour moi comme un miel atrocement assaisonné de sang et de merde et de morceaux de tête tapée contre des murs.
Je lis.
Je remplis les blancs.
J’ai quelques souvenirs.
Alors, avec un rictus hargneux, enfin j’essaye, je m’adresse à tous ceux qui autour de moi, depuis 91, ont dénié, nié, préféré d’autres méchants, choisi la version des faits ultra pessimiste chic que tous sont des salauds surtout les victimes, déhanchées, posant derrière des barbelés, au creux des charniers pour mieux les manipuler eux, les perspicaces fondamentaux avec leur perspicacité de fond, venue du plus profond du canapé, de son moelleux absolu, accordée musicalement à la lecture des géopoliticiens aux larges aperçus, maîtres des causes finales, et rien de tel que l’idée de stratégies géopolitiques masquées derrière de bons sentiments et toujours enduites de pétrole pour faire s’allumer au fond de l’œil du perspicace profond une lueur de consentement épistémologique. On ne la leur fera pas, non non, pas à eux— y a écrit quoi là ? sur son front, au perspicace, précisément, y a pas écrit " jobard " et non hé hé …
En lisant l’acte d’accusation de Milosevic sur cette presse qui a tellement donné à sous-entendre son contraire jadis, quand tout était en marche — et d’ailleurs je n’arrive pas à le lire — je pose le vieux bois torturé, raplati comme une crêpe, la feuille de chou, l’écrit public, qui dit oui qui dit non, crêpe retournée à son temps, bréviaire sacré d’homo cathodicus et perspicasiensis. Et je regarde le mur d’en face, je pense aux perspicaces, je leur envoie une sorte de vieille carte pourrie et illisible, car j’ai rien à leur dire, une sorte d’inverse du vœu , une chose pleine de claquements bizarres, le contraire du signe , même pas une claque mentale, rien qu’un vieux remugle, un cadeau dans l’autre sens, qui pue, un miroir au reflet pétroléeux, un nid de ronces comme fond d’œil : tout cela pour lui, le perspicace.

 


 

Patrick Quinet Saint-Gilles, jeudi 14 février 2002
 
Je (re)lis dans Vaneigem, ceci : "Il faut tenir pour un des crimes majeurs de l'inhumanité d'avoir assimilé la sensibilité à une faiblesse, comme si la force émanait non de la vie mais de la brutalité qui la réprime. C'est dans "Nous qui désirons sans fin" qui a paru au Cherche Midi en 1996.

Que disent de nous — et le faut-il — ces pensées utiles, ces pensées de chevet comme il est des tables ? Celle-ci, et pour ma part, m'accompagne simplement comme un recours, un espoir, une figure acrobatique de l'esprit.

La sensibilité existe autrement que pour mesurer les performances des films photographiques. Elle existe, lovée en notre sein, agissante, créatrice même et signe une des lignes de partage entre nos pôles masculin et féminin, si cela existe. Elle nécessite un terrain qui permette, en confiance, son expression et je ne pense pas à une boîte de Kleenex. Plus que tout, elle nécessite de se dégager du "regard de l'autre", cette aune sociétale, cet abécédaire du contrôle social.

Cela permet de repenser à la geôle batave qui abrite un tyran — qui a des raisons de mettre en doute la validité de la juridiction devant laquelle on le présente. On lit qu'il joue aux cartes avec ses co-détenus, serbe, croate et bosniaque. Allons ! Tant d'inhumanité déployée (nous en étions à chaque instant, les témoins), tant de brutalité autorisée (par nous, souverains) pour en arriver à une partie de cartes dans une prison néerlandaise. Et avec d'anciens ennemis ! La sensibilité me commande d'en rire. Le reste de moi pencherait pour l'interdiction des parties de cartes qui déshonorent l'histoire et la logique. Tout en me demandant (la source n'est pas précise) s'ils jouent au whist, à la belote ou à la canasta. On nous dit rien, on nous cache tout.

 


 

Stéphanie Baron Genève, mercredi 13 février 2002
 
L’homme devant la vitrine, tendre et attendrissant, hésite encore.
Un bijou, un parfum, des fleurs, une valise, une gomme ?
Sous la pression du temps qui passe, de peur que la passion ne se dissolve, il cherche comment se déclarer.
Qu’offrir ? De son bureau doré, d’un calme d’apparence olympien il lit, écoute, s’entoure, demande conseil. La Saint-Valentin approche, mais pas de précipitation ; d’ailleurs, lui seul sait quand il le dira.

Paris n’étant plus son affaire, c’est de Province, en Provence qu’il part en campagne. D’un élan théâtral, il allume la flamme. Malheur à ceux qui soufflent sur les braises !
Parce qu’il nous aime si passionnément, il change la couleur de son costume, prend le train, renie même certains amis. Que demande le peuple ?
Prêt à rempiler cinq ans … juste par amour pour nous. Qui dit mieux ?
J’en tremble d’émotion comme à un premier rendez-vous.

Jacques C. troque la pomme pour la gomme. Allez, braves gens, on efface tout et on recommence.

Vive l’amour !!

 


 

Paul Hermant Bruxelles, mardi 12 février 2002
 
Ce doit être en début d'année 1993, au siècle dernier. Nous sommes en Hongrie, petite ville frontalière d'avec le malheur. Zoltan, qui me regarde dans les yeux, me demande quand j'irai à Sarajevo. Dans deux semaines ? Trois ? Je ne sais pas. Si c'est dans quinze jours, me dit-il, fais attention, c'est peut-être moi qui tirerai des collines.

Zoltan, qui me regarde dans les yeux, m'explique qu'il est rappelé, qu'on connaît son opposition au régime, qu'on lui donnera à donner du canon, qu'il l'a déjà fait, qu'il devra le refaire. Ça, c'était Zoltan, mon ami Zoltan, qui a traversé tout et qui aujourd'hui, je ne sais pas, a peut-être bu un verre de plus à la santé de La Haye.

Je veux dire deux mots sur ces affaires-là. Il y a dix ans, nous étions encore quelques-uns de cette gauche anti-totalitaire qui ne pensions pas devoir être seuls à écouter Zoltan. Combien de fois nous sommes-nous surpris de compter nos gens sur les doigts d'une main. Jamais manifestation bruxelloise n'a regroupé, pour les Bosniaques, plus de mille personnes. Nous cherchions les autres gauches. Celle "de gestion", comme l'appelle Finkielkraut, gérait. Une partie de celle qui deviendrait la gauche altermondialiste trouvait suspects nos engagements aux côtés des puissances capitalistes contre un État résistant à la pensée unique. Si elle avait seulement été absente au lieu que d'être neutre.

Répéter ici que le tribunal pour Milosevic vaut mieux que douze balles pour Ceausescu.

 


 

Léon Saur Soxhluse, lundi 11 février 2002
 
Il fallait s’y attendre. Le courrier des lecteurs des quotidiens belges témoigne du malaise suscité chez certains de nos compatriotes par les "profonds et sincères regrets" (sans oublier les "excuses") que Louis Michel a présentées "à la famille de Patrice Lumumba et au peuple congolais" pour "la douleur" que leur ont infligée "l’apathie et la froide indifférence de certaines autorités belges" au sort du leader nationaliste. Même prudemment enrobés dans le très juridiquement préventif "à la lumière des critères appliqués aujourd’hui ", les regrets et les excuses belges ont ravivé d’anciennes blessures mal cicatrisées chez ceux d’entre nous qui ont eu à subir dans leur chair, personnellement ou dans leur famille, les violences sanglantes qui ont marqué l’été ’60 au Congo.

On peut comprendre les réactions de ceux et de celles qui mettent en avant les "victimes belges de l’indépendance" congolaise et le "rôle de Lumumba dans les atrocités" infligées aux Européens et "tout spécialement" aux Belges durant ces semaines terribles.

Certes, la repentance est à la mode et elle est rarement exempte d’arrière-pensée et de calcul politique. Il n’en demeure pas moins que la reconnaissance unilatérale des fautes que l’on a soi-même commises ouvre la porte à un dialogue d’une autre nature avec un interlocuteur désormais confronté à ses propres responsabilités, qu’il veuille ou non l’admettre. En quelque sorte, le "poids" de la conscience change de camp. Aujourd’hui, la question n’est déjà plus de savoir si, mais quand, le Congo formulera ses "regrets" pour toutes les victimes innocentes (belges et congolaises, européennes et africaines) de son indépendance.

Il en va souvent dans les relations entre les peuples comme dans les couples : les mises à plat sont parfois nécessaires tant il est vrai que l’on garde généralement meilleure mémoire des bienfaits que l’on donne et des maux qu’on subit que de l’inverse. Les peuples des Balkans en savent quelque chose !

 


 

Michel Gheude Bruxelles, dimanche 10 février 2002
 
Des correspondances croisées j’en croise plein ces jours-ci. Aida m’envoie la lettre d’une Nathalie qui travaille à Jérusalem et raconte son arrestation par des soldats israéliens. Elle avait engueulé une jeune soldate qui frappait une vieille dame palestinienne et ça n’a pas plu.
Manu m’envoie une lettre de Moïse qui lui transmet une curieuse lettre de Charles : " Les Babyloniens, les Pharaons, les Grecs, les Romains, tous sont disparus. Nous sommes toujours là car nous continuons à être capables de nous projeter dans le futur (…)We shall overcome. C'est notre destin ". Karine m’écrit que je peux passer voir ses images avant qu’elle ne reparte vers la mer baltique.
J’aimerais écrire à un ami que j’ai là-bas dont le fils s’est récemment suicidé. J’écris à Catherine qu’il y a d’étonnants croisements entre son roman L’homme qui savait tout et celui d’Yvon, Le Manuscrit de la Giudecca. Elle discute longuement les réflexions que m’a inspirées son article sur la religion du père chez les intégristes musulmans. Elle me demande si je vois Brigitte, de lui transmettre son affection.
Je reçois une invitation pour assister à la prochaine émission Lieu Public qui aura pour thème Les juifs sont-ils mal aimés ? : " Venez tôt et très nombreux afin de remplir les tables et d'exprimer la voix dépolitisée, défanatisée d'une communauté juive unie ". Nathalie me fait remarquer que sur mon site j’ai mal noté l’adresse du sien. Pierre me transmet la lettre dans laquelle Jean-Paul lui annonce qu’il retourne au Costa Rica.

 


 

Patrick Quinet Saint-Gilles, vendredi 8 février 2002
 
Équations. Les médecins légistes de la démocratie ne s’accordent pas sur le sens de l’évolution de la maladie qui la ronge. Pour tel, citant l’inépuisable Tocqueville, les évolutions en cours sont sous le regard du Progrès et de l’Homme. Quand les majuscules apparaissent, on se sent, telle une cigale, dépourvu mais pas prêt à danser pour autant. D’autres (je ne cite personne : tout le monde y va de sa copie, personne pour ramasser et encore moins pour corriger) s’en remettent (et de plus en plus) à la divinisation des procédures démocratiques. En bref : prions pour qu’elle tienne!

Le XXI° siècle ne sera pas, mon cher André, spirituel ou religieux. Il sera incantatoire. De l’Esplanade des mosquées à la faillite d’Enron, des excuses belges au défi américain, de l’islamisme philippin à la réputation des restaurants bruxellois, tout n’est qu’incantations.

Incantation : “Emploi de paroles magiques pour opérer un charme, un sortilège“. J’ai connu mon petit Robert plus précis ou explicite. Mais dans cette pudeur, ne faut-il pas voir, simplement, une dépréciation des idiomes qui rend compte de la dérégulation dans laquelle nous baignons ?

À ce propos : le principe d’Archimède s’applique-t-il aux bains de sang ? Auquel cas, on devrait pouvoir trouver l’équation de la dignité humaine assez facilement. Malheureusement, à ma connaissance, tout corps plongé dans un bain de sang ne subit plus de poussée verticale, dirigée de bas en haut, égale au poids du sang versé et appliquée au centre de gravité de ce corps. Une incantation de plus.

 


 

Stéphanie Baron Genève, jeudi 7 février 2002
 
C’est jeudi, lâchons-nous un peu et parlons tendances, mode, chiffons et tissus.

N’avez-vous pas remarqué la disparition brutale ces derniers mois de la vague vert et kaki ? Souvenez-vous de ces boutiques branchées pleines de pantalons taillés dans des imprimés militaires, de strings camouflage, de lunettes camouflages, voire de layettes camouflages. Mais voilà, deux tours tombées, un Pentagone endommagé et la veste se retourne. Fin du piratage urbain. Jetés les ponchos Vuitton au motif rappelant celui des armées suédoises ?

En ce moment se tient à Lausanne l’exposition " cache-cache camouflage ". Longtemps signe de lâcheté, se cacher est devenu au royaume des musclés machos et au fil des guerres une affaire d’idéologie autant que de survie. Choisir tel ou tel imprimé obéit certes à un souci d’efficacité, mais peut aussi manifester une appartenance ou une croyance. Ça casse un peu le personnage, n’est-ce pas ? On admire ainsi la tenue léopard d’armées africaines, le modèle " désert " de l’armée espagnole, le motif de l’armée thaïlandaise poussant le raffinement jusqu’à imiter les feuilles. Par souci d’économie, la précédente tenue helvétique dérivait de celle que portait l’armée du IIIème Reich.

Mais si le camouflage sert à se dissimuler il sert aussi à identifier et quand deux factions s’affrontent en tenues achetées d’occasion en Suisse, faire les soldes fait sur le terrain des ravages. Et les Américains qui abandonnent leur tenue sur place finissent par les retrouver sur le dos de leur ennemi. c’est ainsi que Ben Laden porte le camouflage américain.

 


 

Paul Hermant Bruxelles, mercredi 6 février 2002
 
C'est tellement compliqué, les excuses, que les formes grammaticales que nous employons pour les formuler sont souvent fautives. Le "Je m'excuse" au lieu du "Je vous demande de m'excuser" pour erroné qu'il soit est, pourtant, me semble-t-il, s'il ne tenait qu'à moi, plus honnête. Car on ne sait jamais s'il est recherché, dans l'excuse, une quelconque altérité ou s'il s'agit d'y lire plutôt quelque chose comme une auto-disculpation. Or donc, la Belgique présente ses excuses au peuple congolais pour l'assassinat de Patrice Lumumba, en 1961. Dans sa communication, le ministre des Affaires étrangères, Louis Michel a précisé que "à la lumière des critères appliqués aujourd'hui, certains acteurs belges de l'époque portent une part irréfutable de responsabilité dans les événements qui ont conduit à la mort de Patrice Lumumba". Le "à la lumière des critères appliqués aujourd'hui " pose question.

Léon a raison de le souligner, la concomitance entre la reconnaissance d'une participation à ce crime vieux de quarante ans et la condamnation de la Belgique, par la Cour européenne de Strasbourg, pour l'expulsion groupée, par charter, de Tziganes slovaques en 1999 en devient éclairante. On se souviendra que, dans un louable souci de n'oublier personne à l'embarquement, les policiers avaient tatoué les avant-bras des expulsés de chiffres matricules indélébiles. Que dire ? Qu'à la lumière des critères appliqués avant, les excuses ne sont décidément pas présentables.

 


 

Léon Saur Soxhluse, mardi 5 février 2002
 
Je voulais consacrer mon "papier" d’aujourd’hui à la reconnaissance par Louis Michel et le gouvernement des responsabilités de la Belgique dans l’assassinat de Patrice Lumumba, mais la question que Paul m’a adressée dans son billet du 31 janvier appelle évidemment une réponse.

Sharon en marxiste pur et dur ? A dire vrai, je n’aurais jamais osé imaginer une formule à ce point belge, je veux dire surréaliste. Dur, Sharon ? Aucun doute là-dessus. En tout cas, avec les autres et plus encore avec les Palestiniens ! Pur, Sharon ? Certes, Dieu seul connaît les pensées les plus intimes de chacun, mais je suis néanmoins prêt à parier que non ! Marxiste, Sharon ? Jamais de la vie. Mon avis est qu’il y aurait foule à gauche et le désert de Gobi de l’autre côté s’il devait s’avérer que Sharon n’est pas un homme de droite.

Trêve de plaisanterie tragique ! Je ne formulais pas un constat, mais simplement un espoir (une chimère ?) en me souvenant que Paul (l’apôtre, pas le Hermant !) avait commencé par lapider Etienne et que le terroriste (en " britannique " ; traduisez " résistant " en " israélien ") Menahem Begin, devenu chef du Likoud et Premier ministre israélien, fut celui qui signa la paix avec Anouar el-Sadate et l’Egypte.

Revenons-en à nos moutons du jour. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié le discours de Louis Michel devant les parlementaires belges. Il aura donc fallu attendre quarante ans et la mort d’à peu près tous les ténors de l’époque pour que la Belgique officielle valide enfin une hypothèse qui fut durant longtemps considérée comme propos "déplacé" et élucubration "politiquement incorrecte" d’historiens "marxisants" ou de journalistes "mal pensants".

Encore faudrait-il qu’à l’avenir, le même gouvernement évite de se faire condamner (ironie du sort : le même jour !) par la Cour de justice européenne de Strasbourg pour manquement caractérisé aux dispositions protégeant les droits de l’Homme et les libertés fondamentales suite aux expulsions collectives de demandeurs d’asile déboutés à l’automne 1999 ! Cela fait vraiment mauvais genre et montre si besoin en était encore qu’il est plus facile d’être critique avec ses pères que cohérent avec ses pairs.

 


 

Michel Gheude Bruxelles, lundi 4 février 2002
 
Pourquoi la diaspora juive que ses traditions culturelles et religieuses prédisposent au débat et à la critique, semble-t-elle presqu’unanime à soutenir la politique du gouvernement Sharon-Peres pourtant si problématique au regard des droits de l’homme et de l’éthique juive ?

Sharon mène une politique qui choque profondément une part croissante de l’opinion publique européenne. Comme ce mouvement de déception s’est révélé propice au retour de propos et d’actes à caractère antisémite, Sharon ne cesse de rappeler qu’Israel reste le seul recours d’une diaspora à nouveau menacée, ultime sauvegarde qu’il lui faut donc défendre inconditionnellement. Ainsi les complaisances des communautés juives envers une politique dictée par la haine et la peur nourrissent de révoltantes manifestations d’antisémitisme et celles-ci poussent à plus de complaisance encore.

La boucle est bouclée et le cercle est vicieux.

 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, dimanche 3 février 2002
 
En ce moment, on peut lire sur de grandes affiches placardées dans les rames du métropolitain parisien une publicité pour le TGV avec pour commentaire : " Prenez le temps d’aller vite ". Une des images montre un robinet avec un filet d’eau biaisé par la vitesse. Une autre montre une créature féminine assez distinguished pour prendre le TGV mais assez glamour pour être mise en image, qui manifestement prend son temps tasse à la main. "Prendre son temps" c’est regarder filer l’eau, c’est tenir une tasse, c’est être là, las, lasse et posée, reposée et sous tension, active et déconnectée: à trois cents à l’heure, les frontières entre la fatigue et la vigilance, la pause rêvassante et l’efficacité technocrate, le travail (l’ordinateur) et l’érotisme (le genou) sont fondues ensemble, biaisées par l’extrême vitesse. Surtout si l’on réfléchit (car il ne suffit pas de penser) que dans ce même temps, celui de tenir la tasse de café tellement stable sous le vertige du déplacement, la terre tourne autour du soleil en se dandinant sur ses pôles de bas en haut comme une vieille pute, tout en tournant sur elle-même sur un rythme soutenu, hagarde mais têtue, que l’ensemble du système solaire tourne lui-même autour d’un truc là-bas , et que tout cela se propulse à une vitesse de 600 km seconde dans une direction inconnue. La gorgée de café prend donc le temps d’aller vite en tous sens.

Bergson qui affirmait "Il faut attendre que le sucre fonde" prenait des trains et des cafés. Toujours le café, la tasse de velours, et un morceau de sucre au fond, ce con-là, sur lequel la cuillère cogne. Toc toc, impatience, ulcération, macération, miracle, le sucre fond, ivresse, le passager de trains de jadis remercie les dieux les yeux baignés de larmes, tchou tchou.

Dans le TGV, le sucre est en poudre, la créature de rêve secoue sa boucle de cheveux au-dessus du front, une seule boucle glorieuse, balayée en arrière d’un mouvement las et gracieux du col. Elle hume, elle remue à peine sa cuillère, une petite chose en plastique, contre les parois de la tasse, clouic clouic. Que de progrès depuis Bergson.

 


 

Patrick Quinet Saint-Gilles, samedi 2 février 2002
 
Ce qui est en crise, c’est bien les paramètres de la gestion publique, chers Michel & Paul, non ? Les procédures d’éviction puis de nomination d’un gestionnaire de la radio-télé publique, pour partisanes qu’elles soient pêchent surtout sur l’imprécision absolue du cahier de charges. C’est bien le défaut d’une réflexion en matière d’éducation (d’abord) et de culture (ensuite mais parlons-en !) alignée sur les paramètres que naguère nous nommions "industrie culturelle" qui heurte frontalement les paramètres de la "démocratie culturelle" - ce rêve enfoui dans les combles du Loft. Et pour avoir entendu, ce matin en radio, le nouveau paramétreur de la RTBF on peut être rassuré : c’est le Loft qui va formater le loisir, l’info et l’infotainment.. C’est “Mario“ (tout nouveau produit, parfaitement médiatisable, clair-obscur, loser d’attaque) à l’Écran-Témoin et “Loana“ (produit déjà moins neuf, médiatisée, obscure, gagnante perdeuse) au Jardin extraordinaire.

Tant qu’à confondre client et usager, service public et produit de base, dette du tiers-monde et investissement, minimum vital et bas de marché, pourquoi ne pas confondre information et parts de marché.

Parlons de notre Conscient collectif (qui n’est pas une période douloureuse entre deux sommes), déterrons Bourdieu (qui, au moins, empêchait de dormir) et décrétons que, promis-juré, nous irons tous à Porto Alegre ! C’est fastoche : un ticket A/R Brxls-New York donne droit à un " round trip " par le Brésil. Mais pas " low cost ", hélas. Il faut bien filtrer.

 


 

Stéphanie Baron Genève, vendredi 1er février 2002
 
On ne le connaît pas encore vraiment, ce n’est pas un ami, juste quelqu’un rencontré lors de rencontres. On sait peu de choses, il s’appelle Miguel, il est chilien, il a quitté son pays il y a 29 ans en novembre 1973. En fait, on en sait déjà beaucoup.

Il nous incite à aller voir Viva Chili. Cette pièce raconte l’histoire d’un homme dangereux terroriste de gauche, le Chili en comptait beaucoup sous Pinochet après le 11 septembre. Pas ce 11 septembre mais le 11 septembre car il y a eu des 11 septembre avant ce 11 septembre.

Cet homme est humilié, battu, torturé ; sa compagne est violée, torturée.

Et se tournent dans nos têtes les pages les plus récentes du grand livre des horreurs de ce monde : Tienanmen, la Birmanie, la Bosnie, le Kosovo, le Rwanda… Pourquoi tout cela recommence tout le temps ? Partout ? À quel moment tout bascule ? Qui invente toutes ces tortures ? Tous ces gens que je croise dans la rue, sont-ils extraordinaires, ce que je crois, ou sont-ils des salauds potentiels attendant secrètement l’instant ou ils pourront assouvir leurs désirs les plus sadiques, ce que je crains ?

Miguel a écrit Viva Chili, il y raconte son histoire. Au théâtre, hier soir, il nous a raconté son histoire.


 

Paul Hermant Bruxelles, jeudi 31 janvier 2002
 
Pour nos amis français et suisses — je suis absolument friand de cette formule renversée, il m'est arrivé plus d'une fois d'être "l'ami belge" d'un Français inconnu — une précision sans doute : ce jeudi signale l'arrivée en gare d'un train de nominations dans la culture de mon pays.

Michel a parlé de la RTBF, ici même. Je n'y reviens pas, sauf à redire une tristesse. Il n'y a pas que cela. Les Belges francophones ont acheté un petit théâtre en Avignon, deuxième bras de la pieuvre après le centre culturel installé en face de Beaubourg, à Paris. Mon ami Philippe Grombeer a de fortes chances de s'y voir nommer directeur, il apparaît ce jour dans "la Libre Belgique", photographié à la manière des studios Harcourt. Je ne veux rien dire, mais c'est une bonne nouvelle pour la France. Philippe, durant 29 ans aux Halles de Schaerbeek, a développé cette sorte de connivence avec le public que seul un type qui a dû ferrailler avec une petite quarantaine de ministres pour rendre commune une intuition privée peut jamais imposer. Car les Halles, c'est tout l'esprit de la contre-culture, comme on disait dans les années 70. C'est aussi une affaire européenne déclenchée voilà 20 ans, autour d'anciens bâtiments industriels "affectés à des tâches culturelles" (son réseau compte aujourd'hui une trentaine de lieux, dispersés de la Finlande à la Serbie, de la Russie au Portugal). C'est cette sorte de culture là que nous exporterons dès lors. Et comme, à la page précédente, toujours dans "la Libre Belgique", j'aperçois une photo du film de Danis Tanovic, autre ami, autre belge atypique, et que je vois que la France vient de faire les frères Dardenne et Arno chevaliers des Arts et Lettres, je m'en sens d'un coup réconcilié avec l'idée que je me fais du temps des idées.

Maintenant, qu'est-ce que Léon a bien voulu dire, hier, avec cette vraiment gauche qui devrait véritablement gouverner à droite ? Entend-il que Sharon soit marxiste ? Ou que le gouvernement israélien gouverne à gauche ? Bulldozers et kamikazes m'empêchent de penser cela.


 

Léon Saur Soxhluse, mercredi 30 janvier 2002
 
Un nouveau mur à Jérusalem ? On peut discuter sur les mots. Ce n’est évidemment pas une véritable muraille, mais un ensemble de miradors, de chicanes, de barrages, de caméras vidéo et de positions de tireurs que le gouvernement israélien entend ériger autour de la ville trois fois sainte pour y accroître la sécurité. Comme si un rempart, fût-il équipé des moyens les plus modernes, pouvait empêcher quoi que ce soit !

Chacun sait depuis les trompettes de Jéricho qu’il n’existe pas de forteresse réputée imprenable qui ne tombe un jour ou l’autre sous les coups ou la ruse de ceux qui veulent y pénétrer. Les Européens aussi devraient le savoir lorsqu’ils prétendent ériger une Europe forteresse, supposée les mettre à l’abri des aléas de l’immigration. Eux dont l’histoire regorge de châteaux emportés et de murs inutiles.

On ne maîtrise pas l’injustice à coups de fortifications, on la combat par l’esprit d’ouverture, le dialogue et le sens de la générosité et de la justice. Surtout quand on est le plus fort !

Comme le souligne l’écrivain David Grossman dans le quotidien israélien " Haaretz " à propos de l’arraisonnement en mer Rouge d’un navire chargé d’armes à destination de la Palestine, " si on opprime un peuple durant trente-cinq ans, si on humilie son leader, si on torture ses hommes et si on ne lui donne pas le moindre espoir, ne cherchera-t-il pas à se défendre par tous les moyens [d’après RTBF] ? ".

Le comble, c’est qu’Ariel Sharon a été élu pour apporter la sécurité à ses compatriotes et qu’il n’y a jamais eu autant d’attentats terroristes et de victimes innocentes sur le territoire israélien. Et s’il était vrai qu’il faut vraiment être de droite pour mener une véritable politique de gauche ?


 

Michel Gheude Bruxelles, mardi 29 janvier 2002
 
Pour remplacer Christian Druitte à la tête de la RTBF, il n’était pas difficile de lui trouver un nouveau poste, de convenir avec lui de la date et de la forme à donner à son départ puis d’annoncer la procédure de nomination de son successeur. On a fait tout à l’envers.

Le gouvernement a d’abord décidé publiquement de la procédure de nomination, signifiant par-là à l’intéressé qu’on attendait sa démission. Une fois sur le carreau, on a maladroitement tenté d’imposer le malheureux dans des organismes internationaux qui évidemment n’en ont pas voulu dans ces conditions.

Au mépris de la difficulté, donc de l’institution qu’on prétendait soutenir, on a royalement donné dix jours aux candidats pour remettre un projet culturel et financier. On a bafoué l’indépendance du CSA qui prétendait faire des auditions publiques des candidats mais la presse a bien entendu bénéficié de toutes les fuites nécessaires pour publier le contenu de leur note. On a précipité sans nécessité un calendrier déjà trop court pour prendre en connaissance de cause une décision qu’on prétendait d’importance puis sans attendre que le nouvel administrateur général ait pu prendre en main le dossier qu’on avait concocté dans le dos du précédent, on a sacrifié l’homme qui, à la tête de la régie publicitaire avait rendu de grands services à la radio-télévision publique.

Ce matin la presse, qui appelle vents favorables les remugles des cabinets ministériels, fait semblant de s’étonner que le candidat Jean Paul Philippot ait eu accès aux données du problème auquel on lui demandait de proposer une solution.

Élever la muflerie au rang d’une politique, Flaubert appelait cela le " muflisme ".


 

Patrick Quinet
Saint-Gilles, dimanche 27 janvier 2002
Je nous promettais, naguère, ici, avoir à reparler des diamants de Giscard. Mais l’intéressé a trouvé mieux que des diamants africains : le Jeu des Millionnaires Européens© est plus intéressant et, somme toute, moins exposé. Il suffit d’un accord tacite des 360 millions d’européens. Plus facile à obtenir que les chantages d’un vieux tyran africain.

J’espérais avoir à reparler, ici, sous peu, de la dynamique européenne en d’autres termes mais la machine est folle, emballée et légitimée par des Sommets, caucus, réunions informelles, meetings d’ambassadeurs, et j’en passe. Les taches brunes sur la carte européenne ne sont visibles qu’à l’œil nu mais les œillères sont en place et les borgnes cherchent un royaume où exercer. Il semble que la cécité ait atteint des sommets analogues.

Ouvrons déjà, sur lautresite.com, dans la mosaïque, un carré prêt aux nouveaux enfermements prévus par des politiques – et des électeurs – dans les différents coins d’Europe où "le ventre encore chaud d’où est sorti la bête immonde", légitimé par des élections libres et démocratiques, fait le lit des cauchemars à venir. À défaut d’être prévenants, soyons prévisibles …


 

Stéphanie Baron
Genève, samedi 26 janvier 2002
Adieu florins! francs! lires! pesetas! marks! Adieu escudos! drachmes! markkas! punts! L’affaire se déroule à merveille, depuis cette douce nuit du 31 décembre 2001 plus de 300 millions de citoyens s’adaptent avec une aisance déconcertante à l’euro. Pourtant changer de monnaie n’est pas rien, c’est comme se mettre à rouler à gauche ou parler en Celsius quand on mesure en Fahrenheit. Mais n’écoutant que leur courage l’Allemagne abandonne son mark, la Grèce jette sa monnaie vieille de 800 ans avant J.C, neuf autres nations les accompagnent. Oui il faut du courage, même aux pragmatiques.

Et au nord, audacieuse Finlande.
Alors que la Norvège refuse de rejoindre l’Union européenne, alors que le Danemark refuse de participer, alors que la Suède réfléchit, les Finlandais eux font fièrement exception. Bravant la frilosité de leurs proches voisins, ils ont adopté ni une ni deux la monnaie unique.

Comme ils ont bien fait. Regardez comme elle est belle cette nouvelle monnaie, elle brille, elle nous rapproche, c’est comme la neige tout le monde en parle. C’est vrai, ces centimes nous énervent, ce métal flambant neuf nous reste sur les doigts, mais quelle symbolique : une face nationale et une face commune sur chacune des pièces n’est-ce pas fédérateur ?

Non pas vraiment, regardez la face commune, la Finlande n’y figure pas.
Encore un coup d’un jury ad hoc composé d’experts indépendants.


 

Paul Hermant
Bruxelles, vendredi 25 janvier 2002
Considérations d'avant le week-end.

Un, l'argent ne circule pas. Je veux dire, 25 jours plus tard, seulement un Juliana, un Liberté-Égalité-Fraternité, une demi-porte de Brandebourg. À Tours, sans doute, à Elche peut-être, à Haarlem aussi, mais à Bruxelles, tour de garde unioniste ! Il semble qu'il y ait plus de faux passeports belges en circulation (après les meurtriers de Massoud, le père Schuller) que d'euros tournoyants. Patience, me dit-on, bientôt les vacances, les pérégrinations, les norias. Et l'affaire sera tellement bien faite que je chercherai en vain, dès septembre, la trace d'un Albert dans mon porte-monnaie.

Deux, comme je n'arrête pas d'être encombré de véhicules en double file, de vélos dépassant à droite, de types roulant au milieu pour tourner à gauche, je deviens logiquement atrabilaire: c'est mon soir de tour de ville, du sud au nord et retour, vers 17h30. Aussi me souviens-je que je fis cette réflexion un jour que désormais, c'était le respect des règles qui était devenu un exercice rebelle.

Trois, après une dispute sur l'orthographe française, je maintiens toujours cette exigence de la complexité. Bien entendu que cela ne sert à rien ces consonnes redoublées, ces accents circonflexes et le reste. Mais enfin, se dire in fine que l'orthographe, c'est comme un panneau d'avertissement. Attention, petit, tout est miné. Tu penses que ça s'écrit comme ça,et bien non, c'est autrement. C'est pas logique, c'est pas sensé ? Justement, c'est fait pour. Si le monde était simple, les gens iraient mourir dans les cimetières.

C'était mon quart d'heure, c'est vendredi, il pleut, je suis belge et je râle.


 

Léon Saur
Soxhluse, jeudi 24 janvier 2002
Après les attentats du 11 septembre, Jean-Paul II a invité les représentants de toutes les religions du monde pour parler de paix. Ce jour, quelque deux cents dignitaires religieux, catholiques, protestants, orthodoxes, musulmans, juifs, bouddhistes, hindouistes, shintoïstes et animistes sont réunis à Assise pour une journée de pèlerinage, de jeûne et de prière contre le terrorisme. Ils ont promis de " ne jamais utiliser le nom de Dieu pour encourager la violence ou les guerres " et se sont engagés dans une déclaration commune en faveur de la paix. Initiative louable que cette réunion œcuménique, mais il y a encore du pain sur la planche : non pas que les religions soient nécessairement responsables de toutes les guerres et de tous les conflits en ce bas monde (loin de là : pour autant que je sache, le nazisme était un paganisme et le communisme stalinien un athéisme !), mais elles sont un prétexte tellement facile pour diviser les familles et dresser les uns contre les autres les voisins d’hier : un principe simple d’identification qui permet d’occulter tous les autres points communs.

Cela dit, voir aux actualités Berlusconi accueillir le pape et les autres pèlerins à la descente du train qui les amène de Rome à Assise, cela nuit sérieusement à la crédibilité de l’ensemble !

Pierre Bourdieu est décédé des suites d’une longue maladie. Je n’étais pas spécialement un aficionado ni un assidu de ses publications. N’empêche que la mort de cet intellectuel engagé de haut vol, pourfendeur du discours dominant, ne peut laisser personne indifférent.

Il y a des jours comme cela, où il n’est pas possible de ne retenir que les bonnes nouvelles…

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Michel Gheude
Bruxelles, mercredi 23 janvier 2002
Tandis que l’opinion flamande débat de l’opportunité de nommer le prince Philippe docteur honoris causa de l’université de Leuven, paraît un manifeste intitulé " Pourquoi nous sommes républicains ". Pour une part, c’est une critique des personnes, donc sans portée politique, pour une autre, une curieuse incompréhension du concept de monarchie constitutionnelle qui serait insuffisamment, voire anti-démocratique.

Le système monarchique déroge évidemment au principe d'égalité. Mais le privilège est singulier. Il ne s'agit pas de donner à un citoyen des droits exceptionnels mais au contraire de priver exceptionnellement un seul citoyen de tous ses droits en le faisant irresponsable. Il n'a qu'un seul droit, celui d'abdiquer et de redevenir par là même un citoyen comme un autre. En contrepartie, il occupe la place du maître. Ce qui empêche tous les autres de pouvoir même rêver occuper la dite place. C'est donc bien un rôle symbolique au sens psychanalytique du mot. Il s'agit de dissocier maîtrise et responsabilité. D'un côté, un maître irresponsable (le roi règne mais ne gouverne pas); de l'autre, des citoyens dépourvus de la maîtrise mais clairement responsables (d'où le vote obligatoire, le vote non comme droit mais comme devoir). On peut préférer la logique républicaine à la logique monarchique ou vice-versa, mais elles sont toutes deux logiques et démocratiques.

PS: Chère Véro, dans le désert de l'info sur le Soudan, il y a cependant outre le papier de BHL, une chanson tube de Souchon: "et je rêve que soudain mon pays Soudan se soulève, rêver c'est déjà ça ..." 1993. Déjà.

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Véronique Nahoum-Grappe
Paris, mardi 22 janvier 2002
Que se passe-t-il au Soudan ? Est-ce du lard ou du cochon cette paix signée il y a deux jours ? Si, par hasard, un léger mieux intervenait dans ces conditions, ce n’est pas le mouvement d’opinion en France, en Belgique, en Europe qui pourrait s’enorgueillir d’une victoire : le conflit dure depuis 20 ans sous sa forme aiguë, et il y a deux millions de morts environ, échelle africaine de la mort de masse, qui pèsent des plumes ici.

C’est au Canada, où les mouvements d’opposition au régime de Khartoum et aux compagnies pétrolifères qui le supportent ont fait baisser le cours des actions de la compagnie canadienne Talisman présente au Soudan, qu’il y a le plus de prise de conscience politique du problème. Pour l’Europe, rien pratiquement. Si, un grand papier de BHL dans Le Monde l’année dernière. Seule, une ONG allemande était présente sur le terrain encore cet été 2001. Un minuscule comité Soudan qui travaille d’immenses textes grands comme le Soudan avec des milliers de notes comme un peuple en route sur le papier poudreux. Ils arriveront un jour.

En attendant, les groupes divers gauche sensibles à la cause palestinienne, et nous aussi, et d’autres, pourquoi ce blanc, si j’ose, sur l’Afrique noire ? Pourquoi cette épaisse pesée de rien, ce voile poisseux sur ce bras ballant, lorsqu’il s’agit des crimes contre l’humanité commis là bas ? Même le Tibet est plus proche de nous, à cause de Hergé.

J’ai une hypothèse : on n’enseigne pas en Europe l’histoire africaine normalement à l’école primaire secondaire etc, comme on le fait pour l’histoire égyptienne, ou grecque. Qui connaît les Nok, ou les grands royaumes des XIV-XVI° siècle à l’Ouest, et même sérieusement la traite pendant trois siècles, traite qui a fait la fortune de Bordeaux au XVII°, y a pas que le pinard ? Sans présence dans les manuels pas de vraie présence dans les têtes, pas d’existence légale normale, pas de perception de la vie des gens, et donc encore moins celle de leur mort.

 


 

Patrick Quinet
Saint-Gilles, lundi 21 janvier 2002
Je fus en Flandre. Cette phrase qui pour vous n’a pas de sens évident en revêt un pour son auteur. N’est-ce pas là le paradoxe de l’écriture ?

Que je sois allé en Flandre, à Ground Zero ou à Tombouctou, Véronique, dans sa poésie toute XX° (siècle et arrondissement), pourrait prétendre n’en avoir rien à battre. (Cela posé, Véronique, merci de ces fraîcheurs ; je suppose n’être pas seul à prendre ma douche sous tes mots).

Je fus en Flandre. Visiter une firme avec laquelle, je l’espère, nous pourrions commercer. Je parle de mon univers professionnel.

Commercer, pour un pouvoir public subordonné dans un pays fédéral est une cause mal entendue. Cette subordination doit-elle avoir des répercussions sur la façon de traiter commercialement les choses ? N’est-ce pas, à échelle institutionnelle, la même question que chacun, devant son frigo vide ou son armoire à chaussure délabrée doit se poser. Quand j’achète, qu’est-ce que j’enclenche ? Qu’est-ce que je permets et, partant, interdit ? S’il y a, à l’état embryonnaire, une éthique du commerce personnel, où se niche l’éthique d’une institution ? Est-elle écrite ? Discutée, partagée ? Une institution, un corpus politique, peut-elle débattre d’autre chose que de son cahier de charges.

J’ai consulté celui qui me guide et m’emploie. Je ne vois nulle part l’interdiction de faire commerce par-delà notre frontière non-inscrite. Commercer avec des Finnois, facile. Avec des Napolitains, ben tiens. Mais avec des Flamins ?

Mon ordinateur, à nouveau lui, souligne de rouge le dernier terme de ma dernière phrase. Sa puce de l’éthique n’accepte pas les mots réducteurs. Pour une fois, je me range à son avis.

 


 

Stéphanie Baron
Genève, dimanche 20 janvier 2002
Ah ! ces Anglais, ils ne manquent vraiment pas de culot, oser nous faire ça, à nous : la patrie des droits de l’homme ! Heureusement M’sieur Richard veille au grain et, perspicace, s’est très vite aperçu de la méprise.

Sans gêne, le très sérieux Institut international d’études stratégiques de Londres, IISS pour les intimes, spécialiste des problèmes militaires dans le monde, place pour l’année 2000 la France au quatrième rang de l’exportation mondiale d’armes. Affirmer de pareilles choses en pleine hausse du sentiment d’insécurité, ça frôle l’incident diplomatique !

Mais, vigilant comme un militaire dans la force de l’âge, calculette et convertisseur en main, M’sieur Richard, par honneur patriotique, ne mollit pas et revendique le deuxième rang derrière ces intouchables Américains. Y’a rien à faire, c’est comme en athlétisme, ils sont toujours les premiers. Respect.

Cependant le toupet britannique, désormais aussi famous que le fog, ne s’arrête pas là. En effet, l’IISS place certes la France quatrième mais surtout le Royaume-Uni deuxième. Toujours prompt à la réaction, mémoire vive intacte, son sang ne fait qu’un tour et M’sieur Richard rappelle les informations fournies officiellement par le ministère britannique de la Défense. Et là, aucun doute possible, le Royaume-Uni passe derrière la Russie.

Les États-Unis, la France, la Russie, le Royaume-uni, beau palmarès, dormons en paix.

- " Et en fait, on ne compte pas la production de bretzel ? Non. Fair Play. "

 


 

Paul Hermant
Bruxelles samedi 19 janvier 2002
Pour ne pas taper sur le clou, cher Léon, en Italie la clandestinité sera donc désormais un délit. Je ne te raconte pas l'Affiche rouge, tu connais. Les hommes de culture ("résister, résister, résister", leur disait vendredi l'ancienne ministre italienne des biens culturels…) aussi commencent de passer à la moulinette : Cinecitta, Biennale de Venise, Centro Sperimentale, toutes ces institutions que nous connaissons bien auront de nouveaux patrons que nous ne connaissons pas. Après la mise au pas législative, désormais fait du Prince, le remplacement des cadres, licenciement collectif après black-out. Voici venu le temps des PME, Petits et Moyens États, où le manager est chef du gouvernement. Moi qui suis déjà gêné d'avoir à partager mes euros avec les employés berlusconiens, je ne sais pas comment je me mettrai en exil d'Europe le jour, en juillet 2003, où l'Italie présidera l'Union. Je suis pour lancer une OPA sur la société anonyme Italie.
D'autres avec qui ça risque aussi d'être estomaquant, ce sont les Danois. Ils viennent, eux aussi, de criminaliser les étrangers. Eux aussi seront bientôt présidents de l'Europe, ce sera en juillet 2002. Autrement dit demain.
Décidant incontinent de me pencher sur le dernier disque de Gianmaria Testa, je note que Giorgio Moroder compose la musique du nouveau film de Leni Riefenstahl, "Impressionen unter Wasser", quelque chose sur la vie sous-marine dans l'océan indien. En août prochain, Riefenstahl aura cent ans, vous ne la saviez pas, celle-là.
Il y a des jours où l'on se sent PME, Petit et Moyen Européen.


 

Léon Saur
Soxhluse vendredi 18 janvier 2002
Il y a des moments comme cela. Aujourd’hui, une accalmie dans un agenda serré me donne l’occasion de trier le courrier accumulé et de lire un peu de la pile accumulée depuis plusieurs semaines, tandis que les rayons des librairies commencent à s’enrichir des premières livres inspirés par les attentats du 11 septembre.
Décidément, les médias ne parlent plus que de terrorisme. Attentats par-ci, représailles par-là. Il me revient à l’esprit qu’il fut un temps où il y avait également beaucoup de terroristes dans nos régions. C’était il y a soixante ans et l’autorité avait alors la couleur vert-de-gris et résonnait du pas cadencé des bottes sur le pavé mouillé. Les journaux et la radio collaborationnistes dénonçaient à longueur de colonnes les " terroristes ". La population parlait plutôt de résistants. Ceux-ci n’étaient pourtant pas nécessairement des enfants de chœur :

" Ohé les tueurs à la balle et au couteau tuez vite
Ohé saboteur, attention à ton fardeau dynamite "

Les mots sont connotés et leur usage n’est jamais neutre : les terroristes des uns sont souvent les résistants des autres. Pas besoin de visiter Lautresite pour savoir cela !
Cependant, le recouvrement des termes n’est pas complet et ne peut évidemment pas l’être. Commençons donc par éviter les malentendus : mener des actions contre des objectifs militaires - fût-ce par attaque-suicide ! - est un geste dont on peut discuter la qualification ; transformer des avions de ligne pleins de passagers en bombes volantes ou prendre pour cible des civils ne peut au grand jamais être assimilé à un acte de résistance.
Résister, c’est d’abord et avant tout réaffirmer (au besoin par la violence) sa propre humanité ; ce n’est jamais nier celle de l’autre. Et ce, même quand on vise son élimination physique. Le terrorisme, c’est nier sa propre humanité parce que, d’abord et avant tout, on refuse celle de l’autre (même si on ne le tue pas physiquement).
Bien souvent, le terrorisme débute dans et par les mots. A ce propos, le monde ne manque pas de terroristes avérés ou en puissance, qu’ils soient redoutés chefs d’Etat ou douteux chefs de bande.
Pour fermer la porte au terrorisme et aux terroristes, il faut d’abord contrôler ses propres paroles. On finit toujours par écraser du talon ceux qu’on commence par qualifier de " sous-hommes " ou de " cancrelats ".


 

Michel Gheude
Bruxelles jeudi 17 janvier 2002
La génération 68 a été celle de l’individualisation des droits, ce qui a permis leur élargissement aux jeunes d’abord, aux femmes surtout, aux minorités par principe et aux étrangers de plus en plus largement.

Elle a gagné la bataille de l’avortement, symbole de la liberté individuelle. Elle gagnera bientôt celle de l’euthanasie, symbole de sa dignité.

Dans le catalogue de ce qui l'a mobilisée il y a trente ans, il lui reste pourtant quelques citadelles à prendre. La première est la prohibition des stupéfiants. La seconde est la prison. L’une est sans doute la clé de l’autre.

Il faudra un jour qu’on réponde à la question "pourquoi la Hollande, qui n’a pas connu de fulgurance en mai 68, est-elle le pays où le programme de 68 s’est le plus accompli ? "


 

Véronique Nahoum-Grappe
Paris, mercredi 16 janvier 2002
Il y a un sociologue de la météorologie, Martin de la Soudière, collègue et ami, qui a écrit dans un article exquis que le temps précis de la déprime c'est : "11° pluie fine". Plus froid, et ce froid coupe le chemin de la chose glauque interne en route vers le centre du monde et tout l'ensemble du champ.

Le froid, par son grand pouvoir de distraction qui, du frisson au grand tremblement, nous secoue le corps dans ses grandes castagnettes, fait désirer le chaud, ça distrait. Plus de onze degrés, et une douceur insidieuse vient consoler la pieuvre verdâtre et tordue qui s'installait au fond de l'écran et la transformer en poulpe rieur aux grands yeux poétiques. Si la pluie s'accentue, musique, chant du monde, perles scintillantes youp là, la marée épaisse aux reflets de pétrole reflue, explosée par les gouttes en points d'exclamations. Onze degrés, pluie fine c'est LA totale, poire et fromage, bonjour l'addition: l'absolu fond merdâtre tapi sous les secondes, les minutes s'enflent. Au secours! — le néologisme "merdâtre" dont je revendique la maternité — signifie que la merde ici en jeu est décolorée depuis la nuit des temps.

Or cela fait trois jours à Paris que nous avons "onze degré pluie fine" . C'est atroce, adieu mes amis, ahahahah.....


 

Patrick Quinet
Saint-Gilles, mardi 15 janvier 2002
Difficile, dans la danse des nouveautés et des glissements, de fixer l’origine des malaises et des débordements dont nous pouvons être le siège. Ainsi de notre relation aux objets (les choses, les machines, les produits, …) qui, pour domptés ou domptables qu’ils soient, n’en ont pas moins pris une part considérable dans notre relation au monde et -surtout - aux autres.

Je préparais, hier soir, un repas pour des amis me visitant. Leur étonnement d’avoir à manger des choses préparées et non pas pré-préparées. Ni sous-vide, ni surgelé. Des ingrédients à l’état brut, transformés en repas. Et, le nez dans mes casseroles, de divaguer sur ce que deviennent la musique, le cinéma, le théâtre souvent : des produits. Ce passage de l’objet au produit (j’arrive un peu tard avec mes réflexions sur l’industrie culturelle…) marquent le voilement des savoir-faire voire des alchimies. Nous préférons la voilure.

N’est-ce pas là une des résistances visibles dans la question de la " mondialisation ". Les transports de capital, leur côté apatride, ont existé depuis que John Cockerill s’installait dans le bassin liégeois ou que Léopold II s’est invité sur le Stanley Pool (sans y avoir jamais mis un pied !). Mais, justement, il s’agissait d’un ancrage, d’une localisation. Aujourd’hui on veut nous forcer à croire que les objets inanimés et passe-partout ont une âme et que ces âmes appartiennent à des marques et ces marques à des gestionnaires.

Droit de réponse : mon ordinateur tient à marquer une distance avec mes propos.


 

Stéphanie Baron
Genève, lundi 14 janvier 2002
"Nos compatriotes attendent à juste titre que les moyens mis en œuvre se traduisent par une accélération des procédures, une plus grande clarté des jugements et une plus grande efficacité dans la répression de la délinquance."

Chirac, Jacques, pas gonflé pour un sou dresse sans complexe un bilan (son bilan ?) de l’action judiciaire lors de la rentrée solennelle de la Cour de cassation.

Pendant ce temps…..
Le juge Halphen explique très clairement pourquoi il quitte la magistrature : "Je veux faire savoir que j’ai été calomnié et que mon instruction sur l’affaire des HLM a été sabotée. On m’a mis des bâtons dans les roues tout le temps. On a sans cesse voulu m’empêcher d’enquêter."

Mais rien de grave, rassurez-vous, rassurez-nous ! Ce juge était mauvais nous clament les amis de Chirac, Jacques ! Alors tant mieux, jusqu’ici tout va bien.

Mais bientôt …..
Chirac, Jacques, toujours sans complexe se représentera bientôt à la présidence de la République, on dit même qu’il peut être élu sauf si quand le juge saute, écœuré l’électeur sursaute.


 

Paul Hermant
Bruxelles, dimanche 13 janvier 2002
On s'en ira donc reconstruire les bouddhas de Bamiyan. Peut-être pas là où ils étaient, peut-être juste à côté, peut-être même bien loin de là. Je pense à ce dessin de Mihai Stanescu, cartooniste roumain dissident, du temps de la destruction des villages de Roumanie, sous Ceausescu. Sur un paysage encombré de bulldozers et de grues, devant un pâté de maisons détruites, dans un embrouillamini d'ouvriers casqués, un panneau indiquait : "Ici, l'on construit une église du 17ème siècle".

On s'en est allé détruire, ces jours-ci, des villages palestiniens, sous Sharon.

Curieuse entropie tout de même. Ces choses qui dépendent de nous et que nous ne parvenons pas à endiguer : le nom de l'allemand Edmund Stoiber va rejoindre, dans le bestiaire européen, ceux de l'autrichien Haider, des italiens Berlusconi, Bossi et Fini ou de la danoise Kjaersgaard. Stoiber sera le challenger de Schröder. On lui donne de bonnes chances. Les Inrocks ont sorti, voici quelques jours, un dossier Berlusconi avec une interview de Tabucchi, Il faut lire cela.

Aussi, le compte des vies humaines nommées individuellement devient-il une entreprise privée. Safiya, la jeune nigérianne promise à une mort par lapidation et dont Véronique parle, dans ses correspondances, aura droit à un nouveau procès. On s'en réjouit. On vomit aussi de s'en rendre content. Qu'on ait à juger cela : avoir un enfant hors mariage. Cela ne devrait pas nous arriver. Cela nous arrive.


 

Léon Saur
Soxhluse, samedi 12 janvier 2002
Le soleil est revenu dans un ciel immensément bleu. De l’offensive hivernale d’entre Noël et Nouvel An, il ne reste guère que la glace sur l’étang et quelques amas d’un blanc sale dans les coins reculés du jardin. Longtemps calfeutrée dans le poulailler, la basse-cour a retrouvé le chemin du grand air. Désireuses d’améliorer leur ordinaire, les poules grattent avec ardeur juvénile l’herbe terne du pré. Les quelques degrés que le mercure a grappillés au-dessus de zéro donnent comme une impression de chaleur aux promeneurs qui ont rangé luges et traîneaux dans la remise.

Mario, le jeune Liégeois, l’emportera-t-il sur Jennifer, la jolie Française ? A moins d’être sourd et aveugle, de surcroît retiré du monde et enfermé à la trappe depuis la nuit des temps, personne n’échappe à cette question existentielle. Le président pakistanais Musharraf a fait une importante déclaration condamnant le terrorisme. New Delhi semble marquer sa satisfaction. Deux adolescentes ont sauté du dixième étage d’un immeuble bruxellois ; elles auraient laissé une lettre expliquant leur geste fatal. Le nouveau patron de l’Union belge a fait une proposition de réorganisation du football belge sur une base communautaire. Traduisez : " sur une base linguistique ". Nécessité financière faisant loi, l’un des derniers piliers de la Belgique unitaire s’effrite à son tour. Quand les diables rouges affronteront-ils les rode duivels en phase éliminatoire de la coupe d’Europe des nations ? A propos, qu’est-ce qu’on fait des Bruxellois ? Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris…

Informations qui se multiplient et se succèdent, images d’idées qui se bousculent dans la tête et se chevauchent dans ma mémoire de pauvre auditeur dépassé par le rythme imposé. C’était quoi déjà le sujet précédent ? La capacité des journalistes à crépiter d’un sujet à l’autre m’a toujours laissé pantois : symboles volubiles d’un monde complexe et chaotique de l’immédiateté, qui semble parfois régresser en même temps qu’il se construit.


 

Véronique Nahoum-Grappe
Paris, jeudi 10 janvier 2002
 

La nouvelle année n’est pas bonne pour tout le monde.

Cette chronique est un appel, car nous sommes le 10 : après-demain 12 janvier 2002, Safya Husseini doit être légalement assassinée dans d’atroces conditions au Nigéria pour avoir eu un enfant sans être mariée. Le père présumé est libre et absous. Le bébé a 144 jours. Elle doit être enterrée jusqu’au torse et lapidée.

Envoyez encore et encore des mails jusqu’au dernier moment à embassy@nigeriaparis.com .

Par exemple :
" Tous les habitants du monde vous demandent la grâce de Safya Husseini Tungar Fudu, condamnée à être lapidée le 12 janvier 2002. Depuis la nuit des temps, jamais le mariage n'a été la condition unique de la natalité humaine. Si vous acceptez ce martyre d'une femme dont le seul crime est de donner la vie, le nom de votre pays fera vomir le monde entier."

Signatures

 

 

Note de lautresite : archives de Une
    Safiya, toujours 16.01.2002  
Les nouvelles paraissent donc plutôt rassurantes. Safiya Husaini, cette femme nigériane de 35 ans, menacée de lapidation pour avoir mis un enfant au monde hors mariage, a donc comparu en appel, le 14 janvier. Sa défense s'appuie, d'une part, sur le fait que cet enfant aurait été conçu avec l'ancien mari de Safiya, et d'autre part, sur le rétroactivitéde la loi de la charia. Le président du Nigéria s'est porté aux côtés de Safiya qui, à l'heure actuelle, semble être plus ou moins rassurée sur son sort. L'affaire est, elle, renvoyée au 18 mars prochain. Néanmoins, puisque internet a été un puissant vecteur de mobilisation dans cette affaire, dont V. Nahoum-Grappe parle dans ses chroniques, nous vous donnons l'adresse où il est toujours nécessaire d'apporter son soutien.

 

Bonne nouvelle 12.01.2002
Véronique Nahoum-Grappe, dans ses correspondances, a lancé un appel en faveur de Safiya Husaini, cette jeune Nigériane condamnée à la mort par lapidation pour avoir donné naissance à un enfant hors mariage. Il s'agissait là de l'application de la charia, remise en application dans certaines régions du Nigéria au cours de l'année 2000. Nous venons d'apprendre que Safiya Husaini sera rejugée en appel ce lundi 14 janvier 2002. Elle plaidera le viol et ses avocats argueront de la rétroactivité de la loi, les "faits" s'étant produits avant la réinstallation de la charia. Merci à celles et ceux d'entre vous qui ont répondu à l'appel de Véronique et ont envoyé des mails à l'ambassade du Nigéria. Nous suivrons avec vous ce nouveau procès et demeureront vigilants.

 

 
 

 


Patrick Quinet

Saint-Gilles, mercredi 9 janvier 2002
Quand le manteau des lassitudes tombe sur les épaules de l’indifférence, les manches trop courtes de l’espoir ne parviennent pas à cacher la chair même du désespoir. Le départ d’Yves Saint-Laurent et l’ampleur de ce sujet dans nos médias – et dans nos médias uniquement – m’effare et m’effraie.

Effarement de ce que la pointe acérée de la richesse démonstrative aille se nicher dans nos journaux (Oui ! NOS journaux) et y étaler son désarroi maussade. Qu’on ne me parle pas d’exception culturelle. Le chiffre d’affaires des maisons de haute couture se réalise essentiellement hors d’Europe et le raffinement de la mode n’a pas à se nicher dans un débat où il n’est pas partie. Jack Lang – exception culturelle à lui seul – peut se morfondre et redouter la "bigmacisation" du vêtement.

D’où parle-t-il ? Et de quoi ?

L’effroi de ce que nous redoutions : se distinguer culturellement n’est pas affaire de courants ou de modes. Nous ne nous distinguons pas parce que nous ne sommes pas Américains du Nord mais parce que nous sommes Européens. Les valeurs communes au Vieux Continent existent, y compris dans la complexité de les dire. Parlons-en. Parlons surtout, comme sur lautresite.com, de ce sillon profond qu’est notre histoire en ce compris les moments de cette histoire qui posent le plus de questions. L’holocauste est bien une invention européenne. La guerre à tout prix, non.


 

Nicolas Levrat
Genève, mardi 8 janvier 2002
2002 a commencé bien avant que 2001 ne soit terminé. Ce qui me pose quelques problèmes d’horaires. Mais bon.

La presse genevoise me fait réfléchir sur l’identité nationale, cette fierté déplacée qui peut conduire aux pires âneries, pour rester poli. Construite sur des symboles, le drapeau, l’hymne national, la famille royale pour ceux qui en ont une (et pour peu qu’elle ne commette elle non plus pas trop d’âneries), l’équipe de foot (pour autant qu’elle gagne de temps à autre) ou la compagnie d’aviation nationale, comme on a pu le découvrir l’an dernier, d’American Airlines à Swissair. Questions cependant : les peuples ont-ils besoin de symboles pour construire leur identité, ou est-ce le besoin de passion identitaire collective qui se trouve des porteurs symboliques ?

La réponse me semble depuis ce mardi pencher pour la seconde hypothèse. Ainsi la presse romande de se réjouir et se gargariser de ce que la compagnie "low cost " "Easy jet " – à l’origine britannique, bien que fondée par un grec, mais que la législation protectionniste suisse en matière de transport aérien a obligé à ouvrir une succursale (easyjet.ch) en Helvétie – se propose d’acheter 75 avions neufs, soit à Boeing, soit à Airbus. Finie la morosité, les 11% d’augmentation du chômage national en décembre (on reste, rassurez-vous, toujours sous la barre des 3 %… mais les %, moins on en a au début, plus ça a l’air impressionnant) l’élimination de l’équipe nationale de football de la Coupe du monde, le "grounding" - terme aujourd’hui consacré – de Swissair. La presse nous reconnaît dans le succès de "Easy jet ", pas dans les ennuis de Swissair.

Pas désagréable de se sentir "easy" plutôt que Suisse. Ce devrait même faciliter pas mal de choses. Peut–être que la votation du 3 mars pour savoir si les "easy"accepterons de se joindre à l’ONU se passera mieux que si l’on avait fait voter des Suisses. Changer d’identité nationale, que n’y avions-nous pas pensé plus tôt ? Alors les Belges, bientôt "Virgin" ?


 

Paul Hermant
Bruxelles, lundi 7 janvier 2002
J'ai emporté de 2001 une vieille coupure. Au doigt. Elle m'est fidèle, semblant décidée de passer au printemps avec moi. Je ne dirai rien des flocons, éteints, ni du héron, lointain. Une pensée tout de même pour le héron de Fléron de Léon : soulever son chapeau au passage des migrateurs est tout de même mieux vu que de s'inquiéter du contenu de chaque camion qui dépasse. Poisson, bananes, chair humaine ?

À part ça, les sapins ont perdu leurs épines, les étreints ont reçu leurs étrennes : le monde, qui va toujours dans le sens qui l'arrange, a fourni ses classements de saison. Dans le registre "Quelle est la personnalité la plus détestée de l'année ? ", les Saoudiens auraient répondu : Sharon, Bush et Ben Laden. Les Belges, sondés par l'hebdomadaire Télé-Moustique ont cité : "Ben Laden, Sharon et Bush". Un sondage planétaire finirait bien par nous donner les rapports du tiercé dans l'ordre.

Mais une chose est sûre, la mondialisation de la détestation n'est pas un vain mot. En Tchétchénie, on trouverait bien un Poutine, en Algérie un Bouteflika, au Soudan un Omer Hassan Ahmed el-Bashir, mais ce sont là particularismes régionaux. On peut écouter aujourd'hui une émission sur les dix ans de changement de régime russe et entendre : "Puisqu'il nous reste quelques minutes, abordons la Tchétchénie".

S'il vous reste quelques secondes, passez chez Pizza Hut en mémoire de Gorbatchev.


 

Léon Saur
Soxhluse, le 6 janvier 2002
La neige de Noël continue à s’accrocher au sol. Les passereaux ont instauré une véritable noria entre le distributeur de graines et les taillis tout proches. Le héron est revenu. Il marche autour de l’étang gelé, cherchant de toute sa hauteur comment attraper les poissons à l’abri sous la glace. Un merle boit à la cascade. Le chat est rentré depuis longtemps. Il dort au pied du radiateur. Le gouvernement italien continue à se distinguer de vilaine manière.

La démission de Renato Ruggiero, l’europhile ministre des Affaires étrangères en dit long sur l’état d’esprit qui règne dans cette "équipe" de démocrates-chrétiens égarés, d’affairistes venus à la politique pour échapper à la justice, de populistes xénophobes et de néo-fascistes. Un gouvernement hors norme, qui fait voter des lois permettant à ses membres d’échapper aux poursuites judiciaires ; un ministre de la justice qui refuse le mandat d’arrêt européen pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la défense des droits et libertés fondamentaux ; un premier ministre qui autoproclame la " supériorité " de la culture occidentale sur l’islam ; des ministres qui méprisent l’euro alors que leur pays fait partie de l’Euroland ; etc. !

L’Italie a décidément un problème, mais elle n’est pas la seule. Il y a d’abord eu l’Autriche. Les récentes élections générales danoises ont marqué une forte avancée de la droite et de l’extrême droite : fruit amer d’une campagne résolument anti-immigrés. Pourtant, le Danemark enregistre un taux de croissance économique bien supérieur à la moyenne européenne ; le taux de chômage n’y est que de 5% et c’est le pays de l’Union qui accueille le moins d’étrangers !

A bien y regarder, ce n’est pas l’Italie qui a un problème, c’est la construction européenne ! Par-dessus le marché, Rome assurera la présidence de l’Union durant le second semestre de cette année. On n’a pas fini d’en parler…


 

Michel Gheude
Bruxelles, samedi 5 janvier 2002
Parfois la meilleure lettre qu'on puisse écrire est celle qu'on vient de recevoir :

Chers amis,

Je vous souhaite une bonne année avec plus de paix et moins de haine et de violence dans le monde.

Je rentre d'Israël et de Palestine avec un sentiment d'optimisme renouvelé.
Les forces modérées en Israël et en Palestine semblent être sorties de leur sommeil.
Nous pouvons par conséquent espérer réellement que cette année sera meilleure pour le Proche-Orient.

Amitiés

Simone Susskind


 

Patrick Quinet
Saint-Gilles, mercredi 2 janvier 2002
Merci à ceux qui formulent des vœux et s’engagent à des résolutions.

"Formuler" est le mot. Étrange vocabulaire, mon souvenir des "formules" étant égal à mon dédain des premiers de classe qui les retenaient si bien. Et mon mépris des résolutions qui n’empêchent pas, comme le chantait Véronique, "quatre derniers crétins" de s’arracher les yeux à Jérusalem-Ouest.

Israël-Palestine : combien de Résolutions ?
Formuler ne résout rien. Tel est mon vœu.

Sur l ‘euro, je n’ajoute rien à ce qui est en train, grâce à lui, de se produire : une onde confiante recouvre la chape des transactions commerciales. Mon libraire avait raison. Il puise dans des mains ouvertes remplies de piécettes inconnues de quoi honorer l’achat du journal, rend la monnaie et s’amuse bien de cette confiance retrouvée. C’est tout bénef mais pour une fois c’est d’humanité qu’il s’agit et pas d’autre chose. Voilà bien un domaine où il n’y a pas de petits profits !

Pour le reste, que votre année soit faite, qu’elle ne soit pas la dernière, que celles d’avant ne vous remuent pas trop et que celles à venir vous laisse profiter de celle-ci. Est-ce clair ?


 

Nicolas Levrat
Quarré-les-tombes, mardi 1er janvier 2002
Lieu improbable s’il en est pour se réveiller dans l’Euroland. D’abord réunir quelques bouts d’écorces sur un journal acheté en francs français la veille, quelques branches et craquer une allumette. La fumée s’élève, et ne semble pas différente de celle de la veille. Le froid du pays de l’Euro est aussi pinçant que le froid du pays du franc ; le feu, "l'invention" humaine bien plus ancienne que le franc ou l’Euro, ne semble pas affecté par le nouvel environnement monétaire.

Le boulanger de Quarré-les-tombes, lui, n’est pas décidé à jouer les agents de change. Son pain est vendu ou bien en francs ou bien en Euro. Ayant acheté, par esprit de facétie une baguette en franc et une en Euro, je peux certifier qu’elles ont le même goût, même trempées le soir dans une fondue au fromage helvétique. La vie en Euros s’annonce plus facile que celle en argentinos ou en pesos.

Le papier monnaie n’est, il est bon de se le rappeler de temps à autre, qu’une convention. Changer de monnaie n’altère en rien la réalité, n’en déplaise à tous les chroniqueurs qui épatent leur plume sur ce sujet ; passer du deustchmark/drachme/escudo/florin/franc/lire/livre(irlandaise)/marka/pesetas à l’Euro a autant d’effet que de passer du pesos à l’argentinos. Cela ne va ni moins bien en Europe, ni mieux en Argentine. Il y a des choses plus graves et sérieuses que l’argent …


 

Léon Saur
Soxhluse, lundi 31 décembre 2001
Aujourd’hui, 31 décembre 2001. L’après-midi tire à sa fin. Dans les magasins et les grandes surfaces, c’est le temps des retardataires et le moment des emplettes de dernière minute. Les piétons se hâtent d’un pas incertain sur les trottoirs verglacés. Dans les chaumières, l’heure est aux ultimes préparatifs et aux cavalcades d’escaliers, entre penderies et salle de bain.

Dehors, le jardin ressemble aux paysages enneigés des cartes postales de mon enfance. Vous savez, celles qui étaient rehaussées d’or et que l’on affranchissait à un franc après y avoir écrit quelques mots de circonstances. Sans oublier, bien évidemment, l’adresse du destinataire ! Les boîtes aux lettres en débordaient. Aujourd’hui, ce serait plutôt les branches des arbres qui ploient sous la neige. Il y a longtemps que je n’avais plus vu un tel spectacle de la fenêtre de mon bureau. Un oiseau va et vient sur la mangeoire suspendue. Faussement distrait, le chat du voisin observe son manège…

C’est l’heure du " flash " d’informations. Machinalement, j’ai augmenté le son de la radio. On ne se fait pas refaire ! Dans notre monde médiatisé, l’actualité ne connaît aucune trêve : à minuit, le franc aura vécu, vive l’euro ; bruits de bottes persistant au Cachemire ; en Afghanistan, la chasse au Ben Laden se poursuit ; naufrage économique en Argentine où une population aux abois hurle violemment son désespoir. Et j’en passe…

Dans notre troisième millénaire à peine entamé, - dont la seule certitude que nous ayons est qu’aucun d’entre nous n’en verra la fin, - tout reste décidément à faire. Dehors, le chat ne perd pas l’oiseau des yeux…


 


 

Paul Hermant
Bruxelles, dimanche 30 décembre 2001
Comme je ne savais pas quelle formule employer pour vous expédier mes vœux, chers correspondants, je suis allé chercher la phrase du jour sur le site de François Bon (www. remue.net).
Et j'ai trouvé ça.

"Les hommes d'aujourd'hui croient que les savants sont là pour leur donner un enseignement,
les poètes, les musiciens, etc… pour les réjouir.
Que ces derniers aient quelque chose à leur enseigner, cela ne leur vient pas à l'esprit."

C'est de Ludwig Wittgenstein, dans Remarques mêlées.

Je vous souhaite une bonne année.


 

Véronique Nahoum-Grappe
Paris, vendredi 28 décembre 2001
Dès que la guerre s’est tassée en Afghanistan, quelque chose ici s’est calmé : on peut à nouveau parler de la Tchétchénie, par exemple, on peut à nouveau penser comme avant le 11 septembre, et on oublie totalement à quel point nos regards et nos images intérieures ont été sous l’emprise du présent pendant trois mois.

Le paramètre ici central est d’une vertigineuse simplicité anthropologique : la peur sourde et tripale, non explicitée, liée à l’imaginaire de l’implication possible, qui se rapproche lorsque l’événement est grave. Certains évènements produisent des cercles d’échos en chaîne qui parfois restent enfermés dans leur propre sphère de turbulences loin de nous (le génocide rwandais, par exemple, ou bien la guerre en ex-Yougoslavie tant qu’elle reste perçue comme guerre civile de tribus ). Parfois, les vagues de l’événement touchent aux rivages de notre confort : les guerres de l’OTAN, des attentats qui peuvent nous atteindre, etc.. .

Et là tout change, une sorte d’intensité dans les débats, de frénésie dans les disputes, envahit la communication ambiante, et les fous dans les asiles changent le contenu de leur délire, car les fous sont hantés par l’histoire du monde . Des arguments s’imposent qui relèveraient du grotesque en temps ordinaire, et les vieux amis soûls à trois heures du matin se détestent vraiment. La peur d’avoir peur fabrique une espèce de micro-fanatisme d’époque, qui oblige à des conformismes étonnants. L’anti - américanisme primaire, paradoxalement produit et activé par les attentats contre les E-U, est une des résultantes de cette vieille pétoche tripale de l’implication possible. Comme si l’ombre portée sur notre confort, tout rapprochement, même imaginaire, même de très loin, avec la mort et le danger, étaient d’autant plus menaçants que la vie ordinaire est sécurisée, comme chez nous encore.
 


 

Patrick Quinet
Frankfurt an der Main jeudi 27 décembre 2001
Questions pour passer le réveillon :
Pourra-t-on compter sur l’euro comme on compte sur un ami ?
Oussama fait-il confiance à l’euro ?
Doit-on dire " confiance à l’euro " ou " confiance en l’euro " ? Que faire d’un euro convertisseur une fois converti ?
Pourquoi dit-on " convertir " une monnaie ? Est-ce une question de foi ?
Les Suisses vont-ils fêter la persistance de leur franc ?
N’existe-t-il pas d’helvéto convertisseur ?
Mon épicier annonce par voie d’affiche qu’il prendra les francs belges jusqu’en 2003. Est-ce parce qu’il est turc? Épicier? Malin comme un singe ?
Le 1er janvier à 0h00 mon ordinateur cessera-t-il de souligner en rouge le mot euro? Est-ce parce que mon ordinateur est, au départ, américain ?
Où en est la convertibilité du zloty en euro ? Au marché officiel ? Au marché noir ? Mon ordinateur n’a pas souligné "zloty ". Est-ce parce que le marché polonais est prometteur ?
La parité dollar – euro préfigure-t’elle quelque chose d’autre ?
Wim Duisenberg est-il innocent dans le dossier Radio Mille Collines ? Faut-il aider nos voisins français à déchiffrer la précédente question ?
Mon libraire est confiant. Est-il inconscient ?
Les clandestins, dans leurs camions, que serrent-ils contre leur poitrine ? La photo d’un amour, une liasse de Marks, un euro convertisseur ?
Est-ce qu’il n’y a pas, comme dirait l’autre, un problème avec l’euro ? Ou avec toute forme de foi ?
Aux douze coups de minuit, j’aimerais jeter autant de pièces d’un franc dans la Fontana di Trevi.
 

 

Michel Gheude
Bruxelles, mercredi 26 décembre 2001
Il s’appelle l’Homme du Nord.
Il est sénégalais, a une fille à Aulnoye et travaille à Paris. Il parle tout le temps, a des mots avec tous. Il a une K7 de Keith Jarret, adore Lavilliers parce qu’il a de l’âme, lit Brink, dit écrire et fume tout le temps.
Il trouve la vie triste. Il mélange à plaisir le français, le wolof, l’anglais et l’italien. Il répète souvent les mêmes phrases plusieurs fois.
Chaque matin, dit-il, il faut mettre de l’eau sur sa tête pour se protéger des langues. Les langues peuvent tuer. Les Toucouleurs appellent les Wolofs "ceux qui comprennent mais ne parlent pas".
Il faut tout faire bien, parce que ce qu’on fait donne un sens à la vie, mais il ne faut pas devenir le meilleur parce qu’il faut toujours quelqu’un qui fasse mieux que soi. Le climat européen conduit au relativisme : à tout hiver son printemps. Au Sénégal, sa grand-mère a demandé comment c’est l’Europe. Il a dit qu’il pleuvait beaucoup. Elle a dit: là où il y a de l’eau, il y a de la vie.
En partant, il me tape d’une bière et me serre la main de la gauche: pour se revoir.
Du quai, il crie: ma solitude est finie, je rejoins ce qui est à moi.

 


 

Paul Hermant
Autoroute Charleroi-Bruxelles mardi 25 décembre 2001
Ce qui vous arrive un soir de Noël.
Vous êtes sur l'autoroute, vous attendez les infos de minuit, savoir si Arafat oui ou non, Bethléem sera, sera pas.
Vous entrez dans un tunnel. Rien ne vous parvient plus. Pendant une toute petite minute, vous êtes rendu sourd aux bruits du monde. Il s'agit d'un de ces anciens passages souterrains où le béton arrête les ondes.
Vous sortez du tunnel.
Sur votre autoradio, une voix dont vous ne reconnaissez pas l'accent dit ceci: "90 % de la population étant désormais musulmane, cette religion est évidemment majoritaire".
Vous laissez filer quelques instants d'interrogation avant de vous rendre compte que vous venez de capter le début de la messe de minuit, en direct de Dakar, et que quelqu'un vous fait la pédagogie de la situation socio-politique du Sénégal.
Aussi bien sans nouvelles d'Arafat, vous ménagez une pensée pour Léopold Sédar Senghor, puis vous zappez sur Radio 3, de la musique classique.
Vous êtes sauvé.

 


 

Nicolas Levrat
Genève, lundi 24 décembre 2001
 

Ariel n’a finalement pas permis à Yasser d’aller fêter la naissance du petit Jésus.
Drôle de sandwich de religions.
Pas de risque sanitaire cependant ; tous les ingrédients sont garantis de provenance " Dieu unique ".

Noël.
Il n’y a plus que les sportifs pour y respecter une trêve.

 


 

Véronique Nahoum-Grappe
Paris, dimanche 23 décembre 2001
Safya Husseini Tungar-Tudu, trente ans, est condamnée au Nigéria à être enterrée vivante jusqu'à la poitrine et ensuite lapidée à mort pour avoir eu un enfant sans être mariée. On accorde aux femmes venant d'accoucher un délai de 144 jours à partir de la naissance de l'enfant: l'exécution aura lieu dans 22 jours à partir du samedi 22 décembre 2001.

C'est le journaliste italien Ettore Masina qui a le premier dénoncé cela. Il demande que l'on envoie des lettres à l'ambassade du Nigéria en demandant la grâce de Safya : 173 av. Victor Hugo 75016 Paris - tél: + 33 (0)1 47046865 fax: + 33 (0)1 47046865 - mail: embassy@nigeriaparis.com

Joyeux Noël.

 


 

Michel Gheude
Bruxelles, samedi 22 décembre 2001
Première évidence, celle d’une puissance impériale qui s’actualise de manière arbitraire et récurrente tantôt par des interventions spectaculaires tantôt au contraire par une exaspérante inaction. Seconde évidence, cette puissance impériale se distingue désormais de l’impérialisme, " stade suprême du capitalisme ". Les Etats-unis ne soutiennent pas Israël pour des raisons principalement économiques. La guerre d’Afghanistan n’a pas pour cause première un hypothétique projet de pipe line. L’autonomie du Kosovo ne rapporte rien à ceux qui l’ont défendue militairement. Ce n’est pas par intérêt, seulement par lâcheté, négligence ou indifférence, que l’empire n’a rien empêché au Rwanda.

Paradoxalement, ce nouvel usage de la puissance est plus mal ressenti que la traditionnelle violence impérialiste. Moins il est possible de reprocher à l’empire de s’arroger par la force le bénéfice des ressources du monde, plus son arrogance est insupportable. Que sa puissance ne soit même pas au service de sa rapacité, voilà qui dépasse toutes les limites de la superbe. Un empire qui n’a plus besoin d’exploiter et d’opprimer, c’est le stade suprême de l’humiliation.

Ainsi, les droits de l’homme et le devoir d’ingérence seront désormais davantage que la misère et l’inégalité sources de violentes révoltes contre l’empire.

 


 

Patrick Quinet
Laëquenne, vendredi 21 décembre 2001
Ainsi donc, selon Nicolas, Strasbourg serait plus européenne que Laeken ! Et de nous balader chez les Bouriates ou les Oudmourtes comme s’il s’agissait de start-up post-virtuelles. Où est la différence, au reste ?

L’Oostduinkerke, tout proustien, de Michel nous avait déjà acclimaté aux noms improbables mais de Bouriates point trop n’en faut. Nous sommes sur un site de poésie politique, que je sache, mais je trouve peu de rimes en –iates, sinon une petite voiture italienne et peu en -ourtes sinon les délices du yoghourt sous la yourte.

Trêve de plaisanterie et de confiseurs : on l’aime bien ton Conseil de l’Europe, Nicolas, on connaît la qualité de ses experts, même russes pour moitié. On admire l’élégance citoyenne de son cahier de charges: la démocratie, les pouvoirs locaux, les droits de l’homme. Arrêtez ! On croirait la liste de mariage de Thomas More et Edgar Morin. Flamboyant PACS !

Une petite musique de nuit, toutefois : la fonction de l’Union est toute autre. Son rôle unique, selon le Traité de Saint-Gilles, est de nous apprendre à prononcer les noms de ses bourgades les plus proches phonétiquement des républiques membres de la CEI. Ainsi après avoir coltiné Maastricht, Schengen et Laeken, nous allons, merci l’élargissement, harasser nos journalistes avec le Protocole de Gödöllö (H), l’Accord d’Olomouc (CZ) et le Traité de Kwidzyn (PL). Tandis que, dans leur coin de l’histoire, Bretton-Woods et Brest-Litovsk n’en mènent pas large.

 


 

Paul Hermant
Bruxelles, mercredi 19 décembre 2001
Boutef' à Bruxelles, Boutef' chez le roi, Boutef' chez Louis Michel, Boutef' chez Prodi, Boutef' chez les chefs d'entreprises. Boutef' est partout.Bien content sans doute de clôturer à sa manière la présidence belge de l'Union.

Boutef' est partout, sauf en Kabylie. Boutef' est partout, sauf à Relizane, dernier faux barrage où quatre vraies personnes ont été assassinées. Boutef' est partout, mais ne résiste pas trois minutes aux récriminations des Algérois sinistrés par les inondations de novembre.

Mais le Président Bouteflika, résidant temporaire à Bruxelles où aucun Algérien n'a encore songé à utiliser la loi locale de compétence universelle, a donc signé l'accord d'association entre l'Algérie et l'Union Européenne. Et c'est comme toujours, lorsque des instances démocratiques décident d'employer une petite cuillère pour dîner avec les dictatures, on nous raconte qu'il vaut mieux les avoir dedans que dehors et que la contamination des Lumières finira bien par jouer : on se demande quand même à chaque fois qui va l'emporter, de la cure ou de la maladie.

Aussi, une fois ne valant pas coutume, je vous laisse un lien où exercer vos talents de signataires.

Puisque c'est une période où toute le monde signe quelque chose, autant pour notre part, parafer un désaccord.

 


 

Nicolas Levrat
Strasbourg, mardi 18 décembre 2001
Les traités signés en 1995 entre la Fédération et les Républiques de Bouriatie et d'Oudmourtie ont-ils été remis en cause par la décision du 7 juin 2000 relative à la République de l'Altaï ?

Pas de doute, nous sommes bien au XXIè siècle, mais pas dans un épisode inédit de "Dune" ou un remake réchauffé de "La Guerre des Etoiles".

Non, ce n'est qu'un jour de "Business as usual" au Conseil de l'Europe. Ce qui rappelle des souvenirs — n'est-ce pas Paul, le Conseil de l'Europe, fin décembre — et appelle deux remarques.

La première, c'est que l'Europe vue de Strasbourg est plus grande et plus diverse que ce que l'on n'ose même imaginer à Laeken.

La seconde, c'est que l'Europe est capable de s'atteler sans crainte, avec les principes les plus appropriés et les experts les plus compétents — pas moins de 25 spécialistes, pour moitié russes — à des questions délicates et de première importance pour tous ses citoyens.

Mais que l'agenda était trop chargé, la réunion trop courte, les interprètes trop syndiqués, et que nous "avons dû" nous arrêter là où il eût fallu commencer.

"Business as usual" au Conseil de l'Europe.

 


 

Véronique Nahoum-Grappe
Paris, lundi 17 décembre 2001
À quel point le temps qu’il fait change le présent, c’est dingue, et à quel point ceci est d’une ahurissante insignifiance, c’est tout aussi dingue.

En fait l’information sur le temps qu’il fait est capitale, et en même temps complètement inutile pour la compréhension de quoi que ce soit, sauf pour la retraite de Russie, surtout quand c’est Chateaubriand qui la raconte, tome 2 des Mémoires d’outre tombe. Laissez les passer, ils ont eu froid assez. Qu’ils ont eu froid ! C’est dingue. Chaque journée de vie, ce truc qui dure et parfois s’immobilise, alors que la vie tout entière n’est qu’un éclair dans la nuit, parfaitement, et ne peut être que baignée dans son temps, celui qu’il y fait .

Au fond d’une grotte, au creux d’un écran, le temps qu’il fait n’existe plus. Mais, par exemple, tout à l’heure, à Paris, vers cinq heures, après une inondation bouleversante de soleil, tout à coup et petit à petit, tout est devenu très très pâle, le pouls du diable s’est ralenti, et, ô bizarrerie, tout ce bloc d’effacement moelleux, où même le diplomate n’éjacule plus si précocement, (je suis poète à mes heures), et bien tout cela s’est traduit par une douce et folle bourrasque de neige.

C’est dingue.

 


 

Michel Gheude
Bruxelles, samedi 15 décembre 2001
 

J’ai passé toutes mes vacances d’enfant à Oostduinkerke où ma grand-mère avait une villa au milieu de dunes que j’avais baptisées " le petit pays ". À chaque fin de saison, les commerçants se plaignaient amèrement : cette année était nettement moins bonne que la précédente. Cela ne les empêchait pas d’agrandir leur magasin, de construire des hôtels, de s’acheter une nouvelle voiture et de payer beaucoup d’impôts.

De la villa de ma grand-mère on ne voit plus aujourd’hui les dunes du petit pays, seulement les dizaines de villas qui se sont construites pendant toutes ces années où tout allait, parait-il, plus mal d’année en année. Les sommets européens souffrent du même syndrome. Tous les six mois on s’attriste de voir les Européens indécis, divisés, timorés, égoïstes, ne défendant que leurs intérêts nationaux, incapables de grandes visions d’avenir, le nez sur le ras des pâquerettes. Cette fois encore, rien d’important n’a été décidé. L’Europe s’enfonce dans son impuissance. L’Europe avance pourtant et même à une telle vitesse qu’elle n’a plus rien à voir avec la CECA du temps que je craignais qu’Oostduinkerke ne devienne une cité fantôme aux ruines englouties par les sables.

Il en va curieusement ainsi d’une foule de sujets, de la télévision de moins en moins culturelle aux pauvres toujours plus pauvres, des jeunes de plus en plus illettrés à la qualité des aliments toujours plus médiocre. Cependant le monde n’en fait qu’à sa tête et la population africaine ne cesse d’augmenter alors que depuis la décolonisation nous la disons en voie d’extinction, décimée qu’elle est par la guerre, le sida et la famine. Aurions-nous besoin de croire au pire pour mettre en chantier un peu de meilleur ?

 


 

Paul Hermant
Bruxelles, mercredi 12 décembre 2001
 

Quelle sera l'altitude exacte du Sommet de Laeken ?

En route vers le séminaire où j'ai à dire quelques mots sur l'ingérence, j'observe l'installation des chevaux de frise qui, comme leur nom l'indique, évoquent des cavaliers frisons mais ceux-ci sont métalliques et barbelés, réputés infranchissables, nous verrons bien.

J'entends aussi — je suis en voiture, la radio est allumée — le mécontentement des organisateurs de la manifestation du 14 décembre prochain, comme quoi les communes et le gouvernement n'auraient pas assuré suffisamment de logements pour les manifestants.

J'hésite donc entre, d'un côté, cet État qui se barricade et de l'autre côté, cet État auquel on demande d'être hospitalier. Est-il permis d'y lire un peu de schizophrénie ? Ces doutes font que j'arrive en retard au séminaire où j'ai à dire quelques mots sur l'ingérence.

 


 

Nicolas Levrat
Genève, mardi 11 décembre 2001
 

L’écriture.

Les cris durent.

 

Belfort, Belgrade, Dubrovnik, Gênes, Grozny, Kosovo, Palestine, Rwanda, Sarajevo, Vukovar, WTC…

 

Les cris durent.

L’écriture quand même.

 


 

Véronique Nahoum-Grappe
Paris, lundi 10 décembre 2001
Combien de colloques sur le devoir de mémoire et l’éthique de résistance en face du crime contre l’humanité: l’histoire proche nous montre qu’entre le déni puissant majoritaire dont il est l’objet lorsqu’il est proche dans le temps et l’espace, et la sacralisation fanatique de la mémoire lorsque tout est révolu et qu’il est trop tard, il n’y a que peu de possibilités.

L’oubli profond ou la référence érudite s’attachent au crime antique qui avec le temps gagne en valeur historique ce qu’il perd en politisation. Inversement, la politisation des enjeux liés aux conflits en train d'arriver touche jusqu’à leur histoire réelle, dont les termes et les faits sont l’objet d’un intense travail de déréalisation au bénéfice du sens obligé.

En ce moment, nous vivons un cas atypique, qui serait curieux s’il était moins effrayant en termes de production politique de malheur humain: il est peu d’exemples contemporains de guerres dont la dénonciation des crimes précède le recommencement amnésié : seule la guerre à répétition entre la Russie et la Tchétchénie "entre" dans ce cas de figure intéressant : on connaît la situation, une guerre pour se faire élire, des bombes pour se séduire par la haine, une guerre hideuse de camps, de vols et de viols, etc .

Mais depuis deux mois, on a choisi le faux, en toute bonne foi  sans trop y songer, que Poutine fait partie du camp des gentils, que les Tchétchènes par contre, niet. La seconde amnésie résiste à toute psychanalyse et à toute réalité, elle est irrésistible et puissante, une espèce d’hypnose.


 

Patrick Quinet
St-Gilles, dimanche 9 décembre 2001
Un ministre belge, jeune et vert (cherchez l’erreur ! ) à la question que lui pose le journaliste de télévision :
" Et l’euro ? " répond   "La Belgique a été éliminée…" avant de s’apercevoir qu’on lui parle petite coupure et pas ballon rond. Honte sur nous qui avançons avec le projet politique le plus intense (j’ai cherché d’autres adjectifs en vain) depuis quelques années dans une inconscience telle que son vocable même nous rapproche du stade plutôt que de la banque.

Et tant mieux ! L’argent, après tout, n’est que la matérialisation ( la consubstantiation, dirait ce bon Père Samuel) de la confiance ( ne dit-on pas fiduciaire chez Nicolas pour désigner une qualité fondamentale…mais réversible).

Cet euro qui arrive à pas feutrés pose bien la question de la confiance que l’on a les uns envers les autres. Ainsi mon futur loyer (que ma propriétaire augmente profitant du passage à l’euro) est-il tributaire du degré de confiance que je peux avoir, mettons, en un charpentier de Porto ou un étudiant de Türku.

Et bien cette confiance est nulle car la connaissance que j’ai de ce Pedro ou de ce Jespe sont nulles.

Ils veulent construire de la confiance avec du papier et du laiton-zinc !

Qu’est-ce que l’Europe ? Un espace sans confiance qui pousse à l’erreur un ministre belge, jeune et vert. Je promets de beaux jours au prochain " Comité pour la Conservation des Devises nationales ". On va encore nous parler de la montée de l’extrême droite. Ici.


 

Michel Gheude
Belfort, samedi 8 décembre 2001
J’ai passé quelques jours à Belfort où j'ai revu mon ami Fred, rédac chef du Pays, l'édition locale du quotidien L'Alsace.

Une de ses journalistes fait le tour des faits divers. Elle mentionne en quelques lignes l’agression d’une conductrice de bus par quatre gamins de dix huit ans. Pas important, dit elle, la femme n'est pas blessée. Curieusement, elle ne se pose aucune des questions que nous nous posons Fred et moi: comment la conductrice a-t-elle vécu cela? Comment l 'explique-t-elle? Quelle est la réaction de ses collègues? Et celle de la direction de la société de bus qui l’emploie? Et celle de la mairie? Qui sont ces jeunes? Pourquoi ont-ils agi ainsi? Qu'est-ce qu'ils en disent, eux? Que racontent les autres passagers? Que pensent les gens du quartier?

Tout ce que cet incident peut traduire de vérité humaine et de réalité sociale ne l'interpelle pas. Être lecteur d’un journal , ou spectateur d’un JT, c’est souffrir constamment de cette abyssale absence de curiosité de la part d’hommes et de femmes censés nous raconter un peu de l’histoire qui, arrivant aux autres, nous arrive.

Mais c'est cela peut-être qui les tétanise, la peur de savoir ce qui nous arrive.


 

Paul Hermant
Bruxelles, jeudi 6 décembre 2001, jour de Saint Nicolas, patron des écoliers.
Un rabbin se fait agresser par une bande de jeunes Arabes à Bruxelles. Il accuse les médias de favoriser l’antisémitisme. Un rapport de l’OCDE classe les écoliers belges francophones en queue de peloton mondial en matière d’apprentissage de la lecture et des sciences. Les professeurs pointent la responsabilité de l’Internet. C’est peut-être bien vrai, c’est peut-être bien faux. Je trouve moi que laisser porter le doute toujours en dehors de soi commence à lasser.

L’agression d’un rabbin en tant que rabbin (moi qui disais l’autre jour, je regarde mon pays dans les yeux, je n’y vois brûler ni mosquée, ni synagogue…), cela s’appelle du racisme. Le racisme est cette chose contre laquelle on bat des campagnes depuis des années dans les établissements d’enseignement de "mon pays". Ce sont ces mêmes lycées qui devraient amener à accepter la responsabilité des mots, mais on apprend que les écoliers de quinze ans lisent mal, peu ou pas. Est-ce que, comme dirait Dan, il n’y aurait pas un problème avec l’école ?

J’imagine que l’école, c’est quand même un peu nous. Nous y passons, nous y portons nos enfants, nous y enseignons peut-être. On ne peut pas s’exclure de l’école, ni du racisme, ni des mots.

Mais on peut avoir fait plein d’années d’école et dire après que l’école, le racisme et les mots, ce n’est pas nous. Si même nous ne sommes plus dans nous, où sommes-nous ?


 

Nicolas Levrat
Perdue ? Perdu, pardi.   Mercredi 5 décembre 2001
On ne comprend pas toujours tout.

Pourquoi la Suisse prend Pierre Boulez pour un terroriste et envahit sa chambre d’hôtel à cinq heures du matin ? Pourquoi les américains qui se sont donné tant de mal pour que quelques afghans qu’ils ont fait se réunir à Bonn se trouvent un gouvernement provisoire, ont lâché "par erreur…" d’un B-52 une salve de bombe sur Hamid Karzaï – un Pachtoun tout bien comme il faut, occupé à "terminer" le siège de Kandahar et ami des Pakistanais – à peine sa difficile désignation comme Chef du futur gouvernement de transition décidée?
Pourquoi un Euro moins qu’un dollar, 40.3399 BEF, 6.55957 FF., 1. 95583 DEM ?
Pourquoi les palestiniens ont-ils tué Rabin ?
A qui doit-on verser le dédommagement dû à celui à qui on a reconnu le droit à ne pas naître ?

Alors, dès le début tout faux, Catherine, ça me paraît réducteur.

 


 

Véronique Nahoum-Grappe
Paris, mardi 4 décembre
Même s’ils s’entretuaient jusqu’à l’avant dernier avec leurs ongles, leurs dents, leurs bombes et tout le reste, les quatre crétins encore debout face à face sur la frontière de Jérusalem est et ouest seraient au bord du même problème : comment vivre ensemble, etc… Remarquez que ce soir on en est à la rhétorique de la vengeance crade, sang pour sang, c’est à dire cent des tiens pour un des miens, ahah (rictus haineux du vengeur).

Je propose, mais oui, mais parfaitement, c’est cela même, une solution, ah mais: elle tient en un seul mot : L'HOSPITALITÉ.

Voilà : tu es chez toi chez moi à tel point que la question de savoir si c‘est chez toi ou chez moi ne se pose plus : tu es tellement bien accueilli, toi l’hôte, gavé de rhalva à la pistache, (pas celle aux arôme colorés, la guerre reprendrait aussi gras, pardon, sec) arrosé d’eau scintillante, de thé vivifiant, de vin français plutôt que belge, lorsque l’été torride s’abat, ou l’hiver irrisé, abreuvé tout le temps des poèmes écrits en ton honneur, oh hôte sacré — il faut un peu changer le style de la diplomatie, il ne faut plus que nos diplomates soient énarques, il faut qu’ils sachent errer dans le désert en divaguant par ci par là, étonnés du moindre changement de lumière, qu’ils jouent du luth, qu’ils accompagnent les réfugiés qui rentreraient, les visiteurs imprévus qui s’installeraient eux aussi — une vieille pachtoune par exemple, qui aurait fait mijoter, hachées par le menu, les burka de toutes les femmes de la famille comme des légumes de toutes les couleurs et qui aurait servi tout cela assaisonné de poils de barbes frisés du plus bel effet devant l’entrée béante d’une grotte remplie de mollah. Cette vieille baba moustachue et poète serait ainsi fêtée au milieu des Palestiniens et Israéliens, ivres de vin et d‘herbes psychotropes, festoyant jusqu’à la fin des temps pour célébrer leur hospitalité frénétique absolue et réciproque, jusqu’à la fin des temps, et qu’ils ne nous emmerdent plus.

 


 

Patrick Quinet
Saint-Gilles, lundi 3 décembre
J’ai cet honneur d’écrire le quatrième jour du deuxième mois de ces chroniques croisées. Les fiertés bradées se nichent où bon leur semble.

Nous sommes passés ici, en 5 jours, de Berne à Bonn, de Stéphane Goldman à Walter Benjamin, de Louvain à Kinshasa et le monde (le nôtre, pas le journal) de Charybde en Scylla. Ces deux-là se disputaient une charrue. D’autres se disputent une langue de terre (Gibraltar), un bout de mer (Égée), le nom du père ( Aurore Drossart), l’enfance de l’art (Sollers), l’âge du capitaine (Chirac), la garde du petit (Xn) ou la gare du quartier Léopold (Bruxxel). Croire, définitivement, que ce qui nous tient ensemble c’est l’affirmation, sans cesse réhabilitée, de notre singularité. Les frottements (donc les pertes d’énergie entraînant des pertes de chaleur, induisant la surchauffe amenant à l’explosion) sont notre lot, lisez destinée, lisez Inch’ Allah, lisez ce que vous y mettez.

Ainsi de Catherine relisant Benjamin et partageant ses frottements. Ce que j’en pense : abandonne Descartes, Catherine, pour entrer chez Benjamin comme on se déchausse parfois en certaines circonstances ou lieux. Là où je reste en dehors de Benjamin, mais aussi de Descartes, c’est sur le statut de la langue comme universel non-violent.

Lagarde vient de mourir, c’est un bon début. Et il ne s’est même pas rendu ! Pauvres Michard, Mc Cartney et Starr.

 


 

Michel Gheude
Bruxelles, dimanche 2 décembre
Rencontré hier chez des amis, l’écrivain Valentin Mudimbe que des ouvrages comme "L’invention de l’Afrique" ont rendu célèbre.

Il vit aux Etats Unis et donne ces jours-ci quelques conférences dans un séminaire à Louvain, université qui l’a fait docteur en 1970. Il parle avec la même élégance du rôle des franc-maçons dans la révolution américaine et de l’importance de Saint Benoît pour la naissance de la culture européenne. C’était un plaisir de l’écouter pendant que nous dégustions des charcuteries et des fromages portugais amenés la veille de Lisboa par des amis de nos hôtes. Ce qui fut l’occasion de sourire de l’intolérance des douanes américaines envers les délices venus d’ailleurs.

Lors de voyages récents, celle-ci avait vu ses mandarines jetées avec dégoût dans un broyeur et celui-là, plus rebelle, avait préféré manger son fromage de brebis in situ plutôt que de l’abandonner aux mains des éradicateurs. Il était implicite que nous ne parlions pas que de délicatesses.

Exilé sous Mobutu, Mudimbe a été accueilli par les plus grandes universités. Il est fier d’avoir donné cours à Paris, à Cambridge et à Standford. Quand Mobutu a quitté le pouvoir, c’est à lui que le Secrétariat d’état a confié une mission d’étude sur les universités au Congo. Il était logé à Kin dans un hôtel pour diplomates à l’extérieur de la ville. Avec, dit il amusé, interdiction d’en sortir après 17 heures pour raison de sécurité.

A Duke en Caroline, où il enseigne, il rentre aussi chez lui tous les jours avant 17 heures. Raison de sécurité encore: il ne fait toujours pas bon être noir le soir dans une ville du Sud. Ce n’est pas grave, j’aime lire le soir, a-t-il conclu avec ce petit sourire triste qui ne l’a pas quitté de la soirée.


 

Catherine Coquio
Paris, samedi 1er décembre
Dans sa "Critique de la violence", W. Benjamin dit qu'on trouve une possible "entente sans violence" là où la "culture du coeur" a fourni aux hommes des "moyens purs pour parvenir à un accord".

Il parle de sentiments comme la confiance et la sympathie, dont la manifestation dépendrait d'une loi : les moyens purs ne sont jamais des solutions immédiates, mais médiates, les conflits d'homme à homme ne s'apaisent que par le détour de choses concrètes, en passant par les biens et les choses, qui sont même le domaine de la technique; et il donne en exemple celle du dialogue comme technique d'accord civil, et aussi l'accord sur "l'impunité du mensonge", au contraire de sa constitution en délit.

Et la manifestation de ces sentiments ou la réalité de ces accords prouverait qu'il y a un terrain propre à l'entente sans violence entre hommes, et même totalement inaccessible à la violence : le langage.

Ensuite, il cherche ce que serait une politique des "moyens purs", il parle alors de la grève générale à la Sorel, puis, pour la politique étrangère, d'accords interétatiques sans signatures de traités. Et il précise qu'une telle politique devrait se référer à ce qui se passe dans les relations privées.

Je n'arrive pas à savoir où il se trompe : seulement à la fin ou dès le début? Je relis et relis parce que je suis sûre qu'il dit vrai quelque part. Je voudrais bien avoir votre avis.

 


 

Paul Hermant
Bruxelles, vendredi 30 novembre
À moi, le dernier jour du premier mois de nos correspondances : on a connu des gens plus fiers pour moins.

Je ne sais si c'est la faute à Patrick ou celle de Harrison, mais je me surprends à réciter, plutôt qu'à chanter, cette sorte de comptine qui me rappelle : un, mes douze ans; deux, un muret; trois une jolie petite apatride, on ne disait pas réfugié à l'époque; quatre son nom, Tamara (la chanson disait ceci: "Le soleil luit sur les villes et sur les champs. Tout là-bas un paysan suit sa charrue en chantant. Deux messieurs bien, parlant de chasse et de chien, boivent le whisky du matin dans un bar américain. Un enfant bleu, dans son berceau de bois blanc, fermant ses yeux innocents, meurt tout doux tout doucement. La Seine plie sous le ventre des chalands. Sur la berge, deux enfants s'enlacent en souriant. Cent mineurs crient sous le poids d'un continent. Là-haut passe un régiment, il y aura dix survivants."). En cinq, je me rappellerai que nous la chantions en alternance avec "Michelle" des Beatles, d'où la source confusive.

La chanson, titrée "Actualités", est de Albert Vidalie et fut interprétée par Stéphane Goldman. Je ne sais pas au juste à quoi elle me fait penser mais, à coup sûr, à quelque chose de proche. Le dernier mot du dernier jour du premier mois sera donc celui-là : proche.


 

Nicolas Levrat
Bonn- Berne, jeudi 29 novembre
Ça ne ressemble pas à l’idée que l’on pourrait avoir d’une capitale fédérale.
Au mieux un chef-lieu provincial.
Ainsi est Berne.

J’étais venu y déjeuner pour discuter de projets avec un collègue ; déjà peut-être un ami. Extraordinaire que ces deux personnes, vivant dans le même pays, faisant la même chose et partageant une même vision sur bien des points aient eu besoin de l’intervention – juste un email – d’un collègue de Washington, un océan plus loin, pour avoir l’idée de nous rencontrer.

Ça ne ressemble pas à l’idée que l’on pourrait avoir d’une capitale fédérale.
Au mieux un chef-lieu provincial. D’ailleurs ce n’est plus la capitale fédérale ; ainsi est Bonn.

Ils sont venus discuter de projets entre collègues, avant peut-être amis.
Extraordinaire que ces personnes, issues du même pays, faisant la même chose mais divergeant dans leur vision sur bien des points aient eu besoin de l’intervention – certes il aura fallu là plus qu’un seul email – de collègues de Washington, plus d’un océan plus loin, pour être prêts à se rencontrer.

Bien sûr, ni mon collègue ni moi, ni nos villes respectives, n’ont été bombardées en préalable.
Bien sûr, nos projets peuvent se compléter, s’articuler s’enrichir.
Bien sûr nous étions dans la capitale de notre pays d’origine.

Mais il n’est pas dit que notre rencontre fut moins importante.


 

Véronique Nahoum-Grappe
Paris, mercredi 28 novembre 2001
Lorsque je suis dans un hôtel et que je rentre vers minuit, fatale addiction : je zappe la télé, c’est enivrant et glauque, c’est frénétique et apathique à la fois : c’est comme si un géant vous tapait des coups avec un truc glamour en plastic sur la tête qu’on n’entendrait pas mais qu’on verrait là dedans : en vrac, c’est l’heure où des malheureuses toujours plus à poil que les gars qui les maltraitent se font sadiser sexuellement grave.

C’est toujours l’heure des clips polyvalents qui vous expliquent trop vite la suite , la chanson, le monde, un déluge de clips sur votre fond d’œil c’est toujours foireux puisqu’on a le temps de rien, comme dirait mémé Emilia ; le mieux ce sont les nouvelles ça sauve tout : c’est ainsi que la vraie merde vous sauve de la fausse merde, la télé c’est cela.

 


 

Patrick Quinet
Saint-Gilles, mardi 27 novembre 2001
Pourquoi l ’Affiche Rouge d’Aragon, dans la version d’Ogeret, me revient-elle en tête ce matin ?

Sont-ce les noms des Afghans réunis à Berlin ? Est-ce ce journaliste, refusant de prononcer un de ces noms, expliquant à son auditeur que le nom est imprononçable ? N’y a t’il pas tant de choses imprononçables ?

Le nom des victimes d’Aussaresses, celui de ces Ouïgours sinophobes ; le nom des victimes de New York, longue liste sans cesse à la baisse ? ou de Maastricht ?

Non, c’est toujours le même mot de " liberté " qui reste en travers des gorges chaudes. Les Mille de Sarajevo, aussi, étaient imprononçables. Pas par les tireurs en face, pourtant.

Alors, me revient, plus tapie, cette idée que la globalisation/mondialisation fera d’autres victimes, encore. Les noms mêmes vont sans doute disparaître. Regardez, sur la liste du FBI, les pseudos et autres faux noms sous lesquels la traque s’organise. Un nom n’est plus un havre.

À propos de Havre, - quel beau mot, n’empêche - faudra-t’il aussi en changer le nom ?

Je me souviens, bonjour gp, de la question de la toponymie dans l’espace yougoslave. Quantité de bleds ont et avaient plusieurs noms selon la bouche et l’origine de qui les prononçait. Tel patelin au nom d’origine slovaque mais en territoire croate, conquis par les serbes et occupé par la Forpronu n’avait pas moins de 5 noms officieux, disons, officiels, allez savoir.

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles, chante Ogeret dans ma tête anonyme.

 


 

Catherine Coquio
Paris, lundi 26 novembre 2001
 

Hésitation ce matin entre euphorie à sentir la lumière du soleil revenu triomphant à Paris, petit désespoir à la réception d'une lettre d'huissier menaçant de saisie pour récupérer 490 F d'amendes non payées pour stationnement interdit en septembre, et finalement rêverie désorientée infinie à imaginer la palette de beurre de cacahouette américain tomber sur le mausolée du poète mystique afghan.

Peux rien écrire de plus aujourd'hui.

 

 


 

Paul Hermant
Bruxelles, samedi 24 novembre
 

Je pense aux matins de Véronique qui sont ressemblants entre eux, dit-elle, bien plus que ne le sont la fin et le début d'une même journée.

Ainsi en est-il sans doute également des ports qui du nord et du sud se répondent, tandis que l'écart se creuse dans un même pays entre ce qui serait mer et ce qui serait montagne. Hubert Nyssen soutenait cette idée que ce n'est pas la distance qui crée la différence. Il y a quelque chose de cela également chez les amis que vous recevez un week-end, que vous n'avez pas vu depuis des mois et que vous retrouvez comme la veille.

C'était un week-end pour cela, pour que les matins et les ports continuent de se ressembler.

 

 


Nicolas Levrat
Genève-Bruxelles-Hérat, vendredi 23 novembre :
merci Serge Michel
 

Aujourd’hui je transgresse les règles que nous nous sommes fixées. Doublement. Le texte sera trop long, et il n’est pas de moi. Mais voilà. Ce matin, dans le train de Genève à Bruxelles, la saine lecture suivante me parut digne d’être reproduite.

"Les parachutages de nourritures américaines sur l’Afghanistan sont d’une étonnante précision. Mardi à l’aube, une palette de 5000 ou 6000 doses journalières s’est écrasée exactement sur les toilettes, au fond de la cour, de la petite demeure de Hadji Mohammad, qui vivait jusque là sans histoire, en bordure de la belle cité d'Hérat."Je suis content pour la nourriture, dit-il, mais je n’ai rien pour reconstruire mes toilettes. "Cela devrait s’arranger : Hadji Mohammad est en train d’écouler les doses humanitaires contenues dans un plastique jaune au bazar de Hérat pour 20 000 afghanis (un demi-dollar). De toute évidence, les gens de Hérat, qui ne manquent aucunement de nourriture, ont toutes sortes d’intention avec les paquets jaunes (les vendre, les recycler, les stocker), sauf de les manger." Je vais en donner à mes poules, explique sans rire Hadji Mohammad. Et si, rien ne leur arrive, alors je goûterai peut-être."

Les 200 000 ou 300 000 réfugiés du camp de Mazlak, 10 kilomètres plus à l’ouest, n’auraient sans doute pas craché sur ces salades de haricots et autres biscuits vitaminés. Les distributions de blé du programme alimentaire mondial, insuffisantes, équivalent à moins de 100 grammes par jour et par personne. La faim aggrave les maladies dans le camp : entre 10 et 20 enfants y meurent chaque jour. Sauf qu’aucune palette n’a atterri à Mazlak.

Ce n’est pourtant pas ce scandale alimentaire qui nourrit toutes les conversations en ville. Mais une autre palette qui s’est abattue – à quelques centaines de mètres des toilettes de Hadji Mohammad – sur le mausolée de Khodja Abdullah Ansari, grand poète mystique du XVe siècle. Le "colis" a détruit la cage de bois bleue et verte qui protégeait la tombe, où tous les Hératis, et beaucoup d’autres musulmans, sont venus un jour s’agenouiller. Difficile de décrire la stupeur des gens de Hérat quand ils ont appris que du beurre de cacahuète, du riz aux herbes (0% de cholestérol), des Crackers et de la confiture de fraise – cadeau du peuple des Etats-Unis d’Amérique – se sont répandues sur la pierre tombale sculptée vers 1450 par le plus illustre représentant de l’Ecole de Hérat, qui sous les princes timourides éblouissait le monde par la finesse de ses calligraphies, la précision de ses astronomes, la science de ses médecins.

Le mausolée du poète se trouve au centre de Gazargah, ce complexe superbe de mosquées et d’écoles religieuses, tout orné de faïences bleues, qui enivrent l’esprit par le contraste avec la sobriété des ogives roses. Ce haut lieu d’ancienne sagesse orientale, est l’un des lieux les plus sacrés d’Hérat. Depuis cinq siècles, les notables payent des fortunes pour y installer leurs tombes. Les pèlerins y sont nombreux. Et les mendiants aussi, des vieillards élégants et inspirés, qui récitent des poèmes lorsqu’on glisse un billet dans leurs mains calleuses. "Merci, j’avais faim", ajoute l’un d’eux. Il ne lui serait pas venu à l’idée de manger ce qui a failli les envoyer tous au paradis."

Voilà. Merci Serge Michel, envoyé à Hérat. Merci Le Temps (de Genève) de publier cela. Et que l’on cesse de conjecturer sur l’arrogance américaine.

 

 


 
 
Patrick Quinet
Saint-Gilles, mercredi 21 novembre 2001
 

Aujourd’hui : toujours rien. Je veux dire : toujours rien lu de Bataille ou de Thiry. Dix lignes de Verheggen, toutefois. C’est mon tonique à moi. Quand il contribuait, par fax, aux titres de Une de Libé, je lisais Libé. Enfin, la Une.

Mais reprenons notre croisade, là où nous en étions. Les Français négocient avec l’Alliance à partir de l’Ouzbékistan (le Préfet Bonnet devrait reprendre du service : il voit si bien la paillote dans l’œil du voisin!), les Anglais tiennent bon pour " protéger " les humanitaires sur un aéroport afghan (une couverture : deux Tommies ; une paire de godasses : trois ?), les Américains font le tour des grottes (Bomb Lourdes & Beauraing !), les Allemands invitent tout le monde à Berlin (j’irai pas, tiens !), les Belges prennent une veste à Jérusalem et l’emportent dans les Grands Lacs, ce n’est plus une croisade, c’est un juke box de la globalisation. La superette des désarrois contemporains.

Aussi je déclare par voie de clic de souris mon propre plan : les Anglois viennent protéger les prix pratiqués par DAT à Zaventem, les François viennent négocier avec notre Front républicain la future dotation au Prince Laurent, les Prussiens sont tous invités à aller fêter Rugova à Pristina, les Nouveaux Mondiens – que le Virus les emporte – peuvent chasser les taupes de mon jardin et les Belges, ah ! les Belges, … envahissent le Léman, reprennent la Swissair et Nico paie le coup de Fendant.

Aujourd’hui : peu. Juste une humeur. Canine. Et vous ?

(1514 signes, aïe ! !)

 

 


Dan Alexe
Bruxelles, mardi 20 novembre 2001
"Poisson qui parle a la bouche pleine d'eau" (proverbe tchétchène).

Merci à tous pour votre indulgence suite à ma sortie hargneuse. (Hargneuse, j'insiste, et non pas haineuse.) Elle avait d'autres raisons, qui ne sont pas importantes ici. On a tous une double personnalité, ce qui en principe est gérable, jusqu'au moment où des éléments de l'une passent dans l'autre. Ma lecture du jour est un recueil de sagesse tchétchène, où je découvre avec étonnement le thème éternel du double, du Doppelgänger. Je vous fais cadeau de cette petite histoire, que je traduis pour vous :

Le Double
Le Double se mit à parcourir la terre à la recherche de quelqu'un à qui il pourrait se coller. Il se rapprocha de la vache, mais celle-ci le chassa d'un coup de queue. Il se rapprocha du lapin, qui l'effraya avec ses oreilles. Il s'approcha du cheval, mais le cheval le mordit avec ses dents et le mit en fuite. La poule jeta l'effroi en lui en battant des ailes.
Il vit alors un homme allongé par terre. "Comment savoir s'il m'acceptera?" — se demanda le Double et alla vers lui en tremblant. L'homme se redressa et caressa le Double sur la tête. "Je préfère rester là où l'on me caresse sur la tête", se dit le Double et depuis ce moment-là il ne quitta plus l'homme.

Maintenant encore, il l'accompagne partout.

 


Catherine Coquio
Paris, lundi 19 novembre 2001
Réponse de Catherine à Dan.

"il y a un problème avec...".
On a déjà entendu ça quelque part.

"notre hétérogénéité totale"
Qui est "nous"?

J'ai eu par deux fois un commerce intime avec des musulmans. Oui, il y avait un problème : quand j'avais mes règles. Voilà ce que j'appelle un problème.

P.S. J'aurais bien voulu trouver quelque chose de plus vulgaire. J'espère déjà que cela plaira à celui qui se dit lecteur de Bataille (dont j'imagine le regard triste). Mais si, je peux faire mieux encore : il y a eu aussi plusieurs Juifs, ashkénazes et sépharades, et aussi un Colombien catholique et un Malien superstitieux. Hélas pas d'hindouiste.

Cela pour dire à Dan que Catherine n'a pas de préférence pour l'Islam et qu'elle n'est pas une "intellectuelle de gauche laïque". Inch Allah.

 


 

Paul Hermant
Bruxelles, dimanche 18 novembre 2001
Hésitations entre Kunduz, Kandahar, Pristina et Jérusalem. Ce n'est pas tous les jours que notre géographie s'encombre de noms semblables.

On se revoit avec Kessel ou Bouvier dans les mains. Et avec Marcel Thiry, "Toi qui pâlis au nom de Vancouver". René Girard parle, à la radio, de mimétisme. Tuer celui auquel on entend ressembler. Pourquoi au Rwanda, pourquoi en Bosnie, tout cela a-t-il été, en effet, affaire de voisins ? Le maire de la Ville trois fois sainte a traité, au choix, selon les traductions, les membres du gouvernement belge de "vauriens", de "crapules", de "salopards". Hésitation donc encore.

Ce dimanche aussi cahote. Que dire à Dan sur l'Islam de la haine et la haine de l'Islam ? J'entends dans la rue israélienne dire : "Il y a toujours eu un problème d'antisémitisme en Europe et spécialement en Belgique". Je regarde mon pays dans les yeux. Je n'y vois brûler ni mosquée ni synagogue. On rapporte que la LDK d'Ibrahim Rugova sortirait victorieuse des premières élections législatives du Kosovo. On n'a pas les chiffres de la participation serbe, qui seraient faibles. Cette inscription au début du siège de Sarajevo sur les murs de la Poste:"Ici, c'est la Serbie" à laquelle quelqu'un avait répondu "Non, imbécile, ici c'est la Poste".

Ramasser dans ses ruines un jeton de téléphone, le prendre avec soi, se demander aujourd'hui s'il est convertible en euro. Le gouvernement belge est reconnu moralement impliqué dans l'assassinat de Patrice Lumumba par la Commission parlementaire chargée d'enquêter.

"Il y a toujours eu, en Belgique, un problème congolais".

 


Nicolas Levrat
Bruxelles, samedi 17 novembre 2001
Boulevards de l’info

Dan et ses questions. Patrick et ses boulevards de l’info. Ce sont eux qui me questionnent, en ce gris samedi.
Les boulevards ne peuvent se dérouler sans remplacer quelque autre occupation de l’espace. Souvent d’anciens remparts pour les boulevards périphériques, des parcelles privées pour ceux que les urbanistes décident de tracer au cœur des villes.

De fait, les boulevards de l’info ont remplacé bien des remparts qui nous permettaient de nous abriter confortablement du monde extérieur. Et ils empiètent également sur nos jardins privés, nous expropriant de cet intime de nous-même, par leur intrusion hertzienne, cablée ou imprimée.

Mais une fois le boulevard ouvert – du moins pour sa version urbaine, le boulevard périphérique restant dans bien des cas un rempart, entre l’intra et l’extra – il est aussi un espace de vie. On lui doit notamment le théâtre de boulevard, avec ses pièces faciles à l’humour bon marché et accrocheur.

Hélas, les boulevards de l’info ont aussi généré leur théâtre. Aux ressorts en rien comiques, mais éculés – les bons, les méchants, la paix, la guerre. Aux intrigues incompréhensibles, aux personnages caricaturaux – L’oncle W. Sam contre les enturbannés – aux rebondissements imprévisibles.

Paul, Véro, Patrick, rappelez-vous parcours citoyen, quand nous fabriquions des théâtres dans les jardins et les intérieurs, plutôt que sur le boulevard. Nos correspondances, n’est-ce pas aussi un anti-boulevard ?
Ou faudra-t-il mettre une signalisation lumineuse aux croisements ?
Ce ne sont pas des infos, mais des questions.

 


Véronique Nahoum-Grappe
Paris, vendredi 16 novembre 2001
Le temps de la journée.

Le matin est plus éloigné du soir qui vient que d'un autre matin vécu il y a (ou dans) dix ans; parce que le temps de la journée est hachuré d'abîmes invisibles, des failles qui plongent à l'origine des temps et que l'on ne peut donc franchir sous le prétexte futile que l'heure qui vient arrive au coin du tournant.

Il n'y pas de pont ni de gué, il y a seulement de brefs moments d'apnée de la conscience, le contraire de l'apnée du sommeil mais dans l'autre sens, un arrêt de la vie entre deux respirations. Une petite mort si minuscule qu'elle ne franchit pas le seuil de la conscience qui étale sa tartine sur tout et n'importe quoi. Mais une vraie mort qui, à une autre échelle, celle de l'infiniment court, plonge tout en dehors de tout: le soir arrive comme un autre continent plus près de tous les soirs du monde que de son propre matin de tout à l'heure. Plus on est dans la merde plus cette chose-là s'accentue, dans un camp de réfugiés, l'écartèlement du jour haché s'accroît.

Si l'on veut bien me suivre dans cette audacieuse aperception de la chose reptante* qu'est le temps quotidien qui arrive, tout près là devant, on est obligé d'en tirer certaines conséquences: on ne vieillit pas , on se diffuse en petits morceaux disjoints sur un vaste tableau raté, alors faire de la politique devient une entreprise différente de tout à l' heure, prête à tout ce qui est autre, et qui rend un peu fou; ainsi la mort des gens est plus énorme que ne sont bien écrites les théories pour lesquelles on les tue, ainsi la haine des talibans précède de loin le 11 septembre, ainsi l'idée que les assassins qui tuent les papous en Indonésie aient une vie moins confortable met en transe celui qui n'a jamais tenu le fil d'une seule journée.

*reptante: néologisme issu de repter, reptile, une chose reptante se traîne sur place dans des torsions pathétiques et putassières.


Patrick Quinet
Bruxelles, jeudi 15 novembre 2001
On va faire place à la question de Dan. Il est comme Buck Danny, il fonce, Banzaï (enfin! pas en V.O!). Remplacez les "japs" et autres "faces de citron" par les "momos"(car ces gens-là s'appellent tous Mohamed) ou par "face à l'Est" (car ces gens-là passent leur temps avec une boussole). Eh, non! D'abord l'amoncellement d'incidents ne fait pas une guerre. Incidents de quartier, incidents de bagnole, incidents d'incivilité. Ce n'est pas l'Islam qui avance, c'est la pauvreté. Ensuite, au nom de quoi et de qui mener une guerre sainte? Car quelle est la question, Dan? Tous mes chemins ne mènent pas à Rome. Certains, tracés, là où je vis, me font un chemin décent et long. J'y croise des musulmans mais leur minaret ne me fait pas de l'ombre; j'y croise des chrétiens mais leurs cloches ne me réveillent pas, je dois y croiser des juifs, des incertains, des animistes, des athées... Bref l'humanité prospère et féconde, prolixe et tangible. Femme afghane, je ne serais pas anti-islamiste mais contre l'attentisme dont nous avons fait preuve, contre mon mari qui a laissé se produire cet enfermement, contre le sous-mollah qui a bien du pondre une circulaire un jour...

Circulaire: un peu notre sort, correspondants qui se croisent sur les boulevards de l'info.

 


Dan Alexe
Bruxelles, mercredi 14 novembre 2001
Avec ce système, on est dans la situation des pays membres de l'Union Européenne, qui prennent la présidence une fois tous les six ou sept ans. Nous c'est tous les six jours, mais où est le suivi? Enfin, voyons, puisque je suis têtu, je relance cette question: est-ce que vous ne pensez pas qu'il y a un problème avec l'Islam? Est-ce que vous êtes comme tous ces intellectuels laïques de gauche qui ne serreraient pas la main à un curé, mais qui sont pleins de révérence devant cette religion atterrante qui, quoiqu'on en dise, pousse à la haine ? (Je vous suggère, en passant, de lire le témoignage anonyme publié dans le numéro spécial du Monde sur la guerre, sous le titre "La contagion islamiste".) Et qu'on s'entende bien: je ne cherche pas à faire une insidieuse propagande anti-islamiste. Je voudrais savoir ce que vous pensez réellement. Oui, vous. Je souligne "réellement": vous connaissez très bien les dégâts des modes idéologiques : vous vous rappelez sans doute l'exaltation de ces donneurs de leçons, Sollers et Kristeva, devant le Maoïsme abêtissant et meurtrier.

Maintenant, après la chute (je n'ose pas dire la libération) de Kaboul, on aura certainement l'occasion de parler sereinement de notre rapport avec l'Islam (ou de l'absence de rapport, de notre hétérogénéité totale vis-à-vis de cette religion, et, à ce propos, passez-moi ce mot lourdaud, "hétérogénéité", il me vient de mes contacts prolongés avec l'œuvre de Georges Bataille). Qu'on se le tienne pour dit.


Catherine Coquio
Paris, mardi 13 novembre 2001
À propos de la planète, des Maîtres du ciel, des gongs d'anniversaire et du dictionnaire manquant des hommes tombés:

Baudelaire, "Journaux intimes" : "Le monde va finir. La seule raison pour laquelle le monde pourrait durer, c'est qu'il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : qu'est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel? - Car, en supposant qu'il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? (...) Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie".

H. Arendt, "Qu'est-ce que la politique" : "Est-ce que la politique a finalement encore un sens?" (un siècle plus tard, à propos du monde sous menace d'autodestruction nucléaire).

Arendt finissait par une théorie du miracle toujours possible : il y a une transcendance démontrable de tout commencement d'agir. Est-ce une fable pour enfant? Et le dictionnaire historique de Baudelaire un songe de vieillard idiot? Mais Baudelaire était moins confortable et con que Baudrillard et il savait qu'évidemment le monde ne finit jamais : on continue d'exister matériellement. Nous existons dans une vieille supposition d'existence matérielle. C'est pourquoi l'air qu'on respire est celui du mythe à chaque minute d'information planétaire. Et puisqu'un attentat intégriste est un sacrifice, puisqu'en temps de croisade une chute d'avion est un anniversaire cosmique, et donc les innondations d'Alger un signe divin, les journaux à abandonner au coin des bus et métros sont de vieux objets sacrés, pleins d'une vie sale et intéressante : celle qui subsiste d'une vie démocratique rêvée. En plein coeur y rayonnent les tribunes libres, panem et circenses pour intellectuels et lettrés, chacun son petit pain et son cirque d'idées : Sharon et Arafat qui se débrouillent mal, Ben Laden et les twin towers suicidaires qui se débrouillent bien, propos stratégiques et rêveries nihilistes... Toute cette excitation fonctionnelle fait continuer d'exister la libre agora dans sa forme matérielle pendant que l'étreinte policière se resserre pour le bien de tous et l'esprit du temps, qui écrit son propre dictionnaire sous la dictée de petits vieux spécialistes secrets tirés des viviers lepénistes et élevés au rang d'autorités antiterroristes, comme à chaque état d'exception (J.C. Marchiani...).

Il faut imaginer, en enlevant le son, un Maître du ciel qui regarde d'en haut et bat la bonne mesure. Auriez-vous une idée de miracle pour entendre autre chose?

 


Paul Hermant
Bruxelles, lundi 12 novembre 2001
Aujourd'hui malgré tout, pas d'avions.

On rencontre, dans les rubriques nécrologiques, des gens que, la plupart du temps, nos mémoires n'ont pas retenus. Nos pas, allez savoir; nos regards, peut-être. Nous ne connaissons rien à ce grand dictionnaire des hommes. En ces temps de soldats inconnus, j'aimerais par exemple, qu'on me dise le nom de ce combattant de l'Alliance du Nord, vu à la télévision, tombé dans la plaine, d'une balle dans le dos. Parce que les balles, comme les civilisations, sont mortelles, il nous faudrait tenir un grand livre de comptes. On enterre encore ici et là, sous un nom retrouvé, nos grands-pères de 14 qui ont l'âge de nos fils.

Aussi, suis-je aimanté (pourquoi) par cette annonce parue dans le Monde daté des 11 et 12 novembre, dont le destinataire comme la(le) signataire, restent anonymes. "Cher amour, vous auriez eu cinquante-trois ans ce jour, vous êtes parti, lundi 1er octobre 2001, rejoindre l'étoile qu'un 7 janvier généreusement vous m'offrîtes; depuis, je vis dans la douleur du manque de vous. Compagnon de mes libérations, je vous serre dans mes bras, vous embrasse".

Ce langage tenu, qui chez moi renvoie aux lettres des Poilus, signale un temps qui ne nous appartient décidément pas. Aussi, restons-nous, sous ces mots, avec nos questions. Quelle fut l'étoile généreusement offerte un 7 janvier? De quelles libérations le cher amour fut-il le compagnon? Quel est cet homme, né un 11 novembre 1948, qui fut l'objet de cette passion désormais fanée? Dernière demeure l'énigme.

 


 

Nicolas Levrat
Genève, dimanche 11 novembre 2001
T’as raison Véro. Ce qu’il y a d’intéressant dans l’info, c’est le désordre des sources, des chronologies, des thèmes. De ce point de vue, le Net vaut bien ces journaux que tu oublies partout ; les pages n’y sont pas toujours datées, situées. Cela permet tous les métissages.

Ainsi mon regard d’accrocher une décision de la Cour suprême des USA, laquelle vient de considérer qu’un avocat ne pouvait valablement défendre le meurtrier d’un de ses clients. On ne peut en cette matière ainsi changer de camp. Ce n’est pas partout pareil.

Au foot par exemple - Véro, ton onze, y jouait en Australie? -, les joueurs changent d’équipe et de camp au gré du marché ; et il n’est pas rare que l’un soit confronté à ses anciens coéquipiers.

Evidemment, s’il est possible pour le footballeur de changer d’équipe, il est entendu qu’il ne devra pas retenir son tir contre ses anciens partenaires ; alors que pour l’avocat, les juges craignent qu’il retienne son geste " défensif ". Dans la conduite des affaires du monde, peut-on comme les footballeurs changer de camp, ou doit-on comme les avocats, respecter une certaine éthique (si ,si, c’est bien le terme utilisé par les juges suprêmes étatsuniens).

Les Etats-Unis ont changé de camp sur le théâtre afghan. Ils soutiennent l’alliance du Nord, contre les Talibans qui furent leurs alliés, voire peut-être leur créature. Règles du foot ou des avocats ? Problème éthique ou pas ?

Le nouveau camp Afghanunien, grâce à un aide venue du ciel, avance. Mais les maîtres du ciel et des objets qui en tombent demandent aux Alliés du Nord de ne pas avancer trop vite. Conflit d’intérêt ? Parlerons-nous d’éthique ?

Mais les Maîtres du ciel veillent à ne pas être soumis au jugement d’une Cour Suprême.

 


Véronique Nahoum-Grappe
Paris, samedi 10 novembre 2001
Le onze. On dirait qu’on se sert des anniversaires comme jadis des cloches des villages ; un gong qui sonne dans la tête, avec des harmoniques vibrantes, pour être un peu plus con que tout à l’heure. Pierre Naville disait, "la télé rend con" je trouvais la critique un peu limitée, puisque l’inverse est vrai aussi, la télé instructionne tous et chacun. Mais quand même il y a une idée.

Lui la regardait de dos, en lisant, et en jetant sur son reflet inversé dans un tableau recouvert d’une glace un regard de haine mineure.

Je trouve qu’il faut lire les journaux en commençant par la fin et pour ainsi dire de profil, plein de journaux différents que vous laissez partout dans les bus et métro pour d’autres qui se diront " touche, touche, c’est gratuit" ainsi vous aiderez à l’alphabétisation du pays..

Il faudrait commencer une émission de télé par la fin . C’est bien simple : vous mettez le fauteuil en biais, vous trouvez un tableau bizarre recouvert d’une vitre pas trop propre, vous avez pris soin au préalable de mettre sur vos genoux la pile à l’envers des journaux les plus pouf pouf quand au rapport grouillement des bataillons des lignes petites formées en légions romaines / sur marges, et blancs. Enfin après quelques verres d’une boisson adéquate, vous attaquez une demi sieste.

L’émission ainsi perçue gagne en charme et en opacité féconde. Votre sommeil est bercé par l’esprit du temps, avec ses grosses ailes violettes près de vos joues.

La planète tourne doucement avec votre fauteuil et le fond de l’écran bleuté devient une sorte de piscine dans laquelle vous faites des roulades, des nuances millimétriques deviennent flagrantes et enfin une chose bizarre là-bas à l’horizon, toute petite mais déjà pas commode, naît : une pensée sur quelque chose, encore pleine de caca, de bave et de lait, mais ça bouge.

Les cloches alors sonnent avec furie. L’anniversaire des grands grands moments d’ultra merde de la planète vous assigne au réveil, on ne peut même pas s’étirer.


Patrick Quinet
Bruxelles, vendredi 9 novembre 2001
L’An 01 était une fable imaginée par Fournier, un des collaborateurs historiques de Hara-Kiri. Oh ! bien sûr, rien de sérieux là-dedans. De la gaudriole pour potache attardé, toujours à maugréer, jamais à court de quant-à-soi et perpétuellement en désaccord avec les majorités politique, pensante, économique. Le sous-titre de l’An 01 était – ma mémoire n’est pas un disque dur – " On arrête tout, un pas de côté et c’est pas triste ". Cela ne vous a-t-il pas un air de famille avec cet an Zéro Un dans lequel nous sommes ? Pour ce qui est de tout arrêter, on fait fort pour l’instant. Les cadres de pensée bougent et c’est nous qui faisons obstacle. Sans ignorer vos dons épistolaires, chers Croisés, j’aimerais partager avec vous un étonnement : dans deux livraisons successives, le quotidien Le Soir offre deux photos illustrant les articles sur la faillite de la Sabena. Dans les deux cas, le personnel danse dans l’aérogare ! Je n’en conclus rien. La fréquentation, ancienne maintenant, de quelques lieux de luttes sociales m’ont valu quelques-uns des bons moments de mon existence. Reste à explorer le " pas de côté " prôné par Fournier puisqu’il est avéré que tout peut s’arrêter et que ce n’est pas forcément triste. La solitude du crabe, toutefois, en ces temps de valse-hésitation…et je ne pense pas, Dan, que Rushdie en soit un digne représentant : la guerre n’est pas contre l’Islam, elle est contre les " pas de côté ".

 


Dan Alexe
Bruxelles, jeudi 8 novembre 2001
Tu as lu, Paul, aujourd’hui dans Libé la carte blanche de Véronique? Elle dit que la frontière s’estompe entre le terrorisme et une certaine violence d’Etat. Elle a raison, Véronique : Ben Laden est un nanti frustré qui s’érige en protecteur des pauvres… et je m’arrête. Non, ce n’est pas exact, il se dit défenseur non pas des pauvres, mais des musulmans et des seuls musulmans. C’est cela qu’on essaie de ne pas voir et que Rushdie a souligné récemment sans ménagements; " Mais si, cette guerre a à voir avec l’Islam!" Tant qu’on fera semblant de ne pas le voir, on restera au niveau de la morale et des jérémiades sans objet (sans vigueur aussi; Jérémie pratiquait une violence verbale qui rendait ses imprécations fort convaincantes).

Cette guerre, si loin de nous que nous n’en sentons même pas les effluves, a fait de chacun d’entre nous un moraliste. Jusqu’ici, discourir de la morale était un luxe d’intellectuels oisifs; maintenant la morale nous colle à la peau. Elle sourd de tous nos pores et gicle de notre bouche vertueuse. Tu l’entends, Paul?

Une morale obscure, je te l’accorde, cher Paul, mais l’obscurité n’est plus ce qu’elle était. Aujourd’hui, tout un chacun se croit permis d'entreprendre de l’éclairer, en divaguant sans queue ni tête. Mais sans aucune rigueur dans la fantaisie, mais avec un étalage d’incohérences qui, le plus souvent, ne sont même pas recherchées. Voilà.

Ainsi vitupérant, je reprends ma lecture, sachant que j’étais en train de m’opiniâtrer fort inutilement.

 


Paul Hermant
Bruxelles, mardi 6 novembre 2001
Aujourd'hui, rien. J'aime cette phrase que l'on attribue à Louis XVI en 1789. Elle renvoie assez directement à "La France s'ennuie" de Pierre Vianson-Ponté dans "Le Monde" en 1968. Ainsi des paroles d'experts. Ce qui devrait ne pas se passer ne manque plus de se produire. Le monde se surprend ainsi tous les jours d'une incertitude qui pourtant le construit. Aujourd'hui par exemple, nous, Belges, n'avons plus de compagnie aérienne (cette disparition de logos et de marques, la Sabena suivant de peu la Swissair, ne devrait pas laisser d'intéresser Naomi Klein). Voilà décidément une année à avions. Il y a des périodes comme cela, parfois ce sont les bateaux, parfois ce sont les trains. Mais tous ces flux qui s'interrompent questionnent. Je ne suis pas sûr, vois-tu Nicolas, que ces avions qui ne décollent plus ne soient pas moins traumatisants pour les Suisses ou les Belges que ces avions s'abattant sur Manhattan pour les Américains. Il y a quelque chose de la douloureuse certitude d'être nantis et à l'abri du besoin qui s'en va, même pour ceux qui n'ont jamais eu les moyens d'emprunter Sabena ou Swissair. Sept mille personnes au bas mot ont perdu (leur emploi, un sens à leur vie, une façon d'être). Alors, finalement, dire "Aujourd'hui, tout" semblerait de nature à conjurer le sort . Bien à toi.

PS. Décidément, la paix n'est pas à la guerre ce que la bonne santé serait à la maladie ni ce que le licenciement serait à l'emploi.

 


Nicolas Levrat
Genève, lundi 5 novembre 2001
Réunis à Genève, de beaux esprits dissertaient sur ce que devrait être une paix juste.

Et donc de constater,
- que la guerre juste avait été un sujet plus traité que la paix juste ;
- qu'une paix juste ne nécessite pas de grandes justifications, et donc ne mobilise pas les intellectuels. Que ceux-ci, comme les journalistes, retournent volontiers la formule : " bonnes nouvelles, pas de nouvelles ".
Paix juste =>pas de mobilisation =>pas de débat => pas un sujet => pas d'intellectuels.

Intéressant d'ailleurs de noter que l'on a surtout parlé d'un demi-siècle de conflit israélo-palestinien, qui n'a somme toute que par contraste à voir avec le thème dont nous étions venu nous informer.

Cette même vision du négatif qui depuis un 11 septembre travaille de manière subtile. Le réel est souvent produit du virtuel (les images de synthèse produite pour les besoins télévisuels par les bon- (ou mauvais-) bardeurs de l'Afghanistan). Et ce réel qui nous a paru si virtuel, que plusieurs témoignent encore avoir cru voir un produit mis en scène ce 11 septembre. Ce que c'était probablement aussi. Sans pour autant être virtuel.

On traite de la paix en parlant de guerre. On visualise mieux le réel via le virtuel et lorsqu'on voit le réel, on croit au virtuel. Ou l'inverse.

Et je ne saurai pas ce qu'est une paix juste. Ou plutôt, quand le saurai, j'aurai le loisir de penser à autre chose. Ou l'inverse.