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| SAS | Algérie, 19 mars 62 - lundi 18 mars 2002 |
| De la difficulté d'être algérien. Quarante ans après le cessez le feu, l'Algérien succombe à ses malédictions comme d'autres succombent à leurs blessures de guerre. Et que signifie encore être algérien ? Peut-être rien ou si peu de chose. Être algérien, c'est se dire que demain est un autre jour avant de se rendre compte qu'un général analphabète organise une conférence de presse; être algérien, c'est regarder loin en pensant aller ailleurs avant le prochain discours du Président Bouteflika; c'est pleurer parce que l'on ne se rappelle plus la dernière fois où on a été ivre de bonheur jusqu'à l'aube... Être algérien, c'est éviter les balles dans son sommeil, c'est fuir les gendarmes dans son lit, c'est chercher sa route au fond de sa tombe. Être algérien, c'est aimer en silence en se méfiant des micros cachés sous les arbres de la morale bigote ; c'est vouloir être soi-même sans y arriver, c'est être debout avant de mourir d'ennui dans un nuage de gaz lacrymogène. Être algérien, c'est passer du suicide individuel au suicide collectif en demandant au médecin légiste l'heure exacte à laquelle on a été tué dans le dos; c'est essayer de parler sa propre langue sans qu'aucune police ne s'y oppose; être algérien, c'est vivre caché sans réussir à être heureux. Être algérien, c'est se dire 40 ans après la guerre que c'est toujours la guerre.
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| Véronique Nahoum-Grappe | Paris, dimanche 17 mars 2002 |
| Onze ans de guerre en ex-Yougoslavie, et cest comme si elle navait pas existé : ce qui n'a pas été compris flotte en lair, vieux remugle sanglant planant sur nos têtes, en dehors de toute mémoire collective normale. Nous sommes intérieurement occupés ailleurs, tournés vers nos films denfance, définitivement marqués par les images de la dernière guerre que nous navons pas vécue, et qui prend tout le champ de notre capacité de mémoire. Toutes les guerres atroces contemporaines, tous les conflits, sus ou non sus, sont frappés pour nous (européens, ? français et belges ? ) dinvisibilité partielle : même ce qui se passe en Palestine est déréalisé et hanté par le passé historique premier comme un bing bang doù jaillit et où seffondre toute historicité, la dernière guerre. Au point que les soldats israéliens mettent tous nus dans la rue des palestiniens qui franchissent un barrage. Au point que parfois ils leur marquent un chiffre sur le bras. Au point quun chef de guerre respectable israélien déclare sans mourir immédiatement quil faut sinspirer , dans la guerre contre les camps palestiniens, de ce que les allemands ont fait contre le ghetto de Varsovie
.. On est tous, sous le coup dune sorte de globalisation explosée dans lautre sens, une sorte de trou noir qui aspire en son sein, en amont de toute pensée, toute possibilité de comparaison autre, toute référence, et ce dans toutes les dimensions imaginables du temps politique. Rien de si grave nest actuel, rien narrive, ni au Soudan, ni en Bosnie, ni au Tibet, ni en Algérie, ni en Corée du Nord, ni en Birmanie ni au Ruanda, etc. (le " etc. " est ici la rive dun naufrage bordé de " ronces noires et roses canines "), dont lhorreur ne soit immédiatement effacée par le trou noir de la comparaison obligée. Il faut se défaire de cela, Il faut agrandir les dimensions de lauge du pire. Il faut accueillir lhistoire présente des guerres en train de se faire en fonction dun même étalon de référence, à savoir un coefficient de production politique économique sociale de douleur humaine qui ne se quantifie pas, qui est portée par un seul regard, un os qui traîne, dans une vaste auberge où près du feu, une vieille baba tournant la louche dune immense soupe, marmonnante sous sa barbe, se souvient enfin des lois de lhospitalité des morts.
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| Patrick Quinet | St-Gilles, samedi 16 mars 2002 |
| Du plaisir solitaire décrire (ou Du devoir de dire). Mes culture et nature me rendent disponible à lautre par plusieurs canaux. Lécriture en est un mais pas le plus évident. Il y manque ce je ne sais quoi de lordre du " retour sur recettes " que permettent la complicité directe, le clin dil fortuit ou léchange verbal. Ces correspondances croisées en font un bel exemple. Le paradoxe étant que je corresponds plus avec dautres et par dautres truchements que ne le permettent ces quelques clics et autres " envoyer ". Me manquent surtout lenveloppe, le timbre (éventuellement la file à la poste - mon seul rapport à la monarchie est den acheter limage pour je ne sais plus combien de centimes), ma boîte aux lettres pour les retours. Et lespoir de ceux-ci. Les imprécations que permet le relatif anonymat de louèbe (pour écrire aussi mal que je ne le ferais en franglais), nont pas suscité beaucoup de croisements, de retours, justement. Est-ce la loi du genre ou, malheureusement, que lon ne sait plus, à proprement écrire, où donner de la plume pour linstant ? La liste longue des manquements, petits désordres, grandes défaites et maigres victoires empêchent jusquà léchange, le croisement, le " retour sur recettes ". Passons donc cette main en espérant que des joueurs plus précis permettront des débats moins globaux, conscient que ce qui reste à dire natteindra jamais la somme de ce qui a été dit. Envoi. Soit un Monde en déséquilibre tel que son immobilisme oblige les avions à se poser dans les buildings pour envoyer un message dune telle force que les drapeaux ne servent plus quà sécher les larmes. Comment refuser cela tout en refusant les larmes et les drapeaux ? Et
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| Stéphanie Baron | Genève vendredi 15 mars 2002 |
| Ecouter les nouvelles sur France Inter est vraiment devenu un très bon exercice de self control. Ainsi je nai toujours pas cassé ma radio et ne vous étonnez pas, cest une performance. Tous ceux qui se branchent quotidiennement sur cette fréquence le comprendront. Les faits divers aussi divers quatroces occupent les trois quarts de linfo et cela devient insupportable. On nous relate par le menu les scènes, pour les vivre " comme si on y était ", on nous présente les différents acteurs : âge, profession, situation familiale, connus ou non des services de police, lieu et arme du crime, du couteau à huîtres à la brique. Puis par souci de suivi de linfo, sans (aucun) doute, on nous raconte les obsèques avec linévitable interview du curé. Pas dexplication, pas danalyse juste des faits balancés successivement chaque heure. Il ny a plus déchelle. Tout est violence, rentrerez-vous vivant à la maison ce soir ? Quel drame vous y attend ? Allez-vous croiser une bande de jeunes terrorisante ? Heureusement, il y a la campagne présidentielle riche de candidats pleins didées sur la sécurité. La boucle est bouclée.
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| Paul Hermant | Bruxelles jeudi 14 mars 2002 |
| Chers correspondants croisés, je vous trouve distraits de ces temps-ci. Un peu oublieux, un peu taiseux, un peu lointains. Je vous dis ce qu'est ma vie ce jour-ci. Je vous ai déjà parlé de Harry Mulisch. Il vous plaira sans doute de savoir que j'arrive au bout de ce livre de 1200 pages et quelques, "La Découverte du Ciel". Il faut vous dire que désormais je lis moins et que la lampe de chevet reste allumée bien longtemps après que je me suis endormi sur une page que je n'ai pas cornée. Et d'ailleurs, je suis d'avis qu'on lise Mulisch patiemment.
Ceci n'empêche pas qu'on apprenne au coucher que la République fédérale de Yougoslavie n'existe plus et que l'État de Serbie-Monténégro vient de nous revenir, comme en 14. On en dira quelques mots plus tard, quand on aura fait le tri de ces onze années qui ont fait ça : qu'on change un nom. Ces États qui disparaissent en appellent d'autres, qui viennent et vont. Ainsi, le Ladonia, pays européen inconnu de tous, créé sur le net et pourtant bien planté sur un kilomètre de rochers au large de la Suède. Le chef de l'État virtuel, l'artiste contemporain Lars Vilks, a reçu ces jours-ci 3000 demandes de visas du Pakistan. On ne comprend pas, au Pakistan, qu'un pays européen ne puisse, par exemple, pas exister. Nous ferons, un jour, pour les Pakistanais, le compte des pays d'Europe qui, de toute façon, n'existeront jamais pour eux. Vous pourrez toujours vous pâmer de la naïveté de ces gens, mais vous n'oublierez pas en même temps que la seule "personnalité connue" qui ait accordé son soutien au candidat Alain Madelin est le magicien Gérard Majax. Je vous dis cela parce qu'en toutes choses il faut relativiser et qu'il me reste une bonne centaine de pages à lire.
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| Léon Saur | Soxhluse, mercredi 13 mars 2002 |
| Il est des jours comme cela, des jours de panne sèche où rien ne sort : les yeux dans les yeux d'un écran informatique qui demeure désespérément vide. C'est un comble de constater que l'imagination est sèche comme un coup de trique et que la plume demeure inerte dans son encrier alors que, la veille encore, les doigts couraient allégrement sur le clavier et que les lignes succédaient aux lignes dans un cliquetis de mots bousculés qui s'accumulaient. L'esprit se torture en vain et le logiciel se fatigue d'attendre l'impulsion : à gauche, à droite ; au-dessus, en dessous ; devant, derrière ; avant, après. Le vide est total et le néant absolu. Rien n'y fait, le tonneau sonne creux et l'inspiration ne vient décidément pas. Le temps passe et la solution s'obstine à se dérober. On ne peut pourtant pas dire que l'actualité soit aujourd'hui moins prolixe que d'habitude ou qu'elle charrie moins de ces mauvaises nouvelles réputées susceptibles de stimuler la réflexion s'il est vrai que les bonnes nouvelles sont par ailleurs peu propices à l'écriture dès lors qu'il est bien connu que "les gens heureux n'ont pas d'histoire". Est-il vrai qu'il faut être malheureux pour créér ? N'étant pas un artiste, je ne peux apporter de réponse, fût-elle personnelle, mais je me suis souvent posé cette question : le poète doit-il nécessairement être maudit pour atteindre au sommet de son art ? Je n'en sais fichtre rien, mais j'espère tout de même que cet adage n'est ni vérifié ni vérifiable dans les faits. Bref, ainsi que je le disais, il y a des jours comme cela, où rien ne sort ...
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| Michel Gheude | Bruxelles, mardi 12 mars 2002 |
| Lenfant que jai été se souvient de ce que cétait que daimer les livres dans une famille qui ne roulait pas sur lor. Cest pourquoi peut-être je ferraille un peu ces jours-ci contre le projet dinstaurer en Belgique le prix unique du livre. Fin des années 70, la bataille du prix unique a opposé deux hommes de gauche : Jérôme Lindon des Éditions de Minuit et André Essel de la Fédération Nationale des Achats des Cadres, la FNAC. En ouvrant la FNAC au grand public, Essel voulait faire pression sur les prix pour contribuer à la démocratisation des produits culturels. Lindon pensait quun tel système mettait en danger lédition des livres à petit tirage. Il a proposé de bloquer le projet dEssel par une loi qui interdirait la concurrence sur les prix. Proches du mouvement syndical et coopératif, beaucoup de socialistes étaient contre. Plus proches des milieux littéraires, dautres, dont Jack Lang, étaient pour. Mitterrand a arbitré en faveur de Lang. Essel a du quitter la FNAC qui a oublié son passé coopératif pour devenir une chaîne de grandes surfaces commerciales. La gauche lettrée na jamais aimé le commerce. Aristocratique, elle aime les privilèges, les bourses, les prix, les récompenses, les honneurs. Elle est anti-capitaliste parce que le marché a toujours été trop démocratique pour elle.
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| Véronique Nahoum-Grappe | Paris, lundi 11 mars 2002 |
| Lidée de vengeance, le mot même de vengeance fait comme un bruit, comme un grand ébranlement , une vague de dix mètres qui sécroule dans le fracas absolu dun vieux rire figé dans le froid : la vengeance, quel grand pied, quelle haute main, quelle musique retroussée au galop à moi, Comte, deux mots, sans blague. Je sais que le rêve de vengeance relève dune culture macho navrante dune part, et que, dautre part, son projet ne témoigne pas dune intense spiritualité. Enfin, et là est toute la question, contre qui et quoi se venger ? Derrière lennemi, en lui il y a le monde entier, tout un système, mille systèmes, des plateaux en strates. En plus, quelle fut loffense ? Des milliards doffenses pendant des millénaires doppression, de domination, de victoire absolue des pires crapules. La vengeance sans ennemi en face, retournée vers larrière et sans souvenir précis de gestes à venger se transforme en vieille rumeur grondante, en bouses de cailloux mâchés. Regardons autour de nous, tout autour, ils sont là, les mâcheurs de cailloux.
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| Patrick Quinet | Saint-Gilles, dimanche 10 mars 2002 |
| Il est chauve. Il shabille comme un représentant de chez Esders. Il constate que son pays est plein. Il crée un parti. Il se présente aux élections, municipales dabord, législatives en mai. Et il gagne des voix donc des représentations. La démocratie : mode demploi. Faut-il shabiller différemment ? Il plaque ses cheveux en arrière. Il contrôle son image et celles quil laisse voir. Il a créé un parti. Il a raflé des sièges. Il sest coalisé avec plus torves que lui; quoique ! Il occupe plusieurs emplois. La renaissance : mode demploi. Faut-il se coiffer différemment ? Elle est condamnée à mort. Elle a eu un enfant en dehors des liens du mariage. La sentence attend exécution. Toutes les boîtes à message de la Toile ont évoqué son nom. Ma boîte déborde de protestations. La dernière en date vient du Secrétariat général du Conseil de lEurope. La solidarité : mode demploi. Faut-il se marier avant de faire un enfant ? Il a dirigé la CIA. Il est resté marqué par cette occupation. Ses valeurs et ses nerfs sont à vifs depuis quune Europe timide, franco-allemande, se pose des questions sur laxe du mal, le sourire des Afghanes et les lois de lescalade. Il écrit dans le journal sous le titre "Le train sifflera trois fois" une histoire de sherif et détoile dans la poussière. Oui, oui ! Le western. Il nous dit comment élever nos enfants en Europe. Léducation : mode demploi. Faut-il emmener nos enfants au cinéma ? Si vous navez jamais dirigé la CIA, ne plaquez pas vos cheveux en arrière, nêtes pas condamné à mort et vous habillant normalement, devenez "correspondant croisé" et cherchez mode demploi, démocratie, renaissance, solidarité et éducation. Faire offre au bureau virtuel.
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| Stéphanie Baron | Genève, samedi 9 mars 2002 |
| À tous ceux qui craignent la mondialisation, le déversement des références occidentales sur lensemble de la planète Terre, luniformisation des cultures par limplantation dans tous les coins du globe de H &M, des Pizza Hut, du grand M jaune
À tous ceux qui saluent la persévérance de cet agriculteur populaire, moustachu volontaire et pugnace, producteur de Roquefort de son état, voici une nouvelle dont le seul intérêt est sans aucun doute de renforcer vos convictions. Avant tout, noubliez pas que le pire nest jamais décevant ! Qui ne se souvient pas de Barbie, cette poupée blonde aux formes parfaites tantôt femme-enfant, femme au foyer, femme active, bref, une femme intelligente qui sadapte autant à son temps quà la situation. Le beau Ken brun ténébreux et travailleur installé moyennement dans la vie ne peut résister ; il lembarque dans son 4x4 et, à la sueur de son front, lui offre tout. Tout cela dégouline de bons sentiments et remplit les chambres denfants de tout lOccident. Le rêve ! Jusquici au nom de je ne sais quelle injustice une partie du monde était préservée de ces objets raffinés. Alors réjouissons-nous de larrivée dans les vitrines de marchands de jouets de Téhéran des versions "islamiquement correctes" de Barbie et Ken. Elle sappelle Sara et lui répond au doux nom de Dara, ils sont vêtus de costumes traditionnels iraniens et surtout, ils ne peuvent être déshabillés. Cest peut-être ça, la mondialisation à léchelle humaine ?
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| Paul Hermant | Bruxelles, vendredi 8 mars 2002 |
| Donc au catalogue des mots qui fuient leur sens, il faudra ajouter le "populiste" néerlandais Pim Fortuyn. Être populiste aujourd'hui, c'est n'avoir pas peur d'avoir été traité hier de raciste. Ou de fasciste.
On pensait, un moment, à un arc transalpin avec l'Autriche, l'Italie, la Suisse et cette partie allemande munichoise, pardon bavaroise, qui enverra bientôt un candidat à la Chancellerie. Il faut bien avouer que le Nord européen est en train d'ajouter de la couleur (blonde?) au tableau. Vous qui cherchiez hier un patronyme pour la monnaie unique européenne, ce serait à refaire, je proposerais le "populo", qui est une valeur en hausse. Dans deux jours, nous défilerons ici pour le droit de vote aux étrangers non-européens aux élections locales. Peut-on être à ce point rétro, je vous le demande ?
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| Léon Saur | Soxhluse, jeudi 7 mars 2002 |
| Lépidémie sétend. Après la Flandre et lAutriche, après lItalie et le Danemark, cest le tour des Pays-Bas. On ne dira rien ici de la France où le Front national a eu la bonne idée dimploser et détaler les votes dextrême droite qui ont ainsi perdu leur force de percussion sans que les problèmes qui les ont engendrés aient pour autant été résolus. Trente-quatre pour cent des voix dans la ville de Rotterdam pour un inconnu qui proclame que " le pays est plein ". Les observateurs sont daccord : une confirmation de cette percée populiste lors des élections législatives du 15 mai déstabiliserait le ronron néerlandais, au point que certains envisagent déjà un véritable séisme dans le paysage politique batave.
Le problème est bien là : la classe politique ronronne sur fond de mécontentement croissant et de sentiment dinsécurisation générale, dans la vie socioprofessionnelle plus encore que dans la rue. Chacun le sait, mais nul nen tire les conclusions qui simposent. Des libéraux dits sociaux aux socialistes gagnés aux vertus du marché en passant par les verts participationnistes, les électeurs nont plus le choix entre des projets de société clairement identifiés : la bataille électorale se joue au centre et tout en nuance, sur fond de néolibéralisme dans une société de libre marché du tous contre tous. La compétition et largent y sont érigés en valeurs suprêmes et il nya plus grand monde au sein des partis de larc démocratique pour contester véritablement cette société de violence protéiforme. Di Rupo se gausse de la droite honteuse, mais à quoi sert-il que la gauche soit au pouvoir si elle mène une politique de droite ? On ne le dira jamais assez. Cest labsence dune véritable alternative de gauche qui fait le succès du populisme et de lantipolitisme emballés dans un hommage aux valeurs familiales et à lordre moral. Je suis sur ce point en parfait accord avec Paul, nous avons plus que jamais besoin du politique.
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| Patrick Quinet | Saint-Gilles, lundi 4 mars 2002 |
| Dans Courrier International (groupe Le Monde, maintenant, bientôt en Bourse), cet article sur les sources du Paradis en Islam, cette promesse des 70 vierges au palmarès des martyrs. Dans le même temps, pour ainsi dire en écho, un film qui remonte aux sources du Vatican et ses accointances (au moins sa légèreté) en rapport avec le III° Reich. Le printemps des aveux, en France, concernant la guerre dAlgérie (il faudrait revoir Avoir 20 ans dans les Aurès ). Et, bien sûr, très sollicité dans ces correspondances, les excuses de la Belgique sagissant de la mort de Lumumba.
Quelle bourrasque ! Les vierges nexistent pas et une lecture savante du Coran (dont le périple linguistique est tout bonnement effarant) penche pour une promesse de raisin blanc une fois le sacrifice accompli. Pas lombre dune vierge, triste topique. Le Vatican secoué comme si sa complicité nétait pas inéluctable. A-t-on jamais vu une religion se séparer des éléments qui la constituent ? Quant aux Aurès, le travail sera long et devra croiser celui auquel les Anglais devraient se soumettre également dans leurs zones dinfluence. Et pendant ce temps disons de repentir Guantanamo, enclave nord-américaine de nature coloniale, l Axe du Mal, dont laffirmation cache mal sa nature despotique, et Berlusconi, de nature totalitaire, sont notre quotidien. Agissant. Attendons-nous à des excuses dici 40 ans. Il y a de fortes chances que je ne les entende pas pour ma part. Correspondant cherche correspondance pour changer dair. Il sen excuse.
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| Stéphanie Baron | Genève, dimanche 3 mars 2002 |
| Incroyable, la Suisse a dit " Oui " ! Portée par une audace rare, elle a lâché le Vatican en devenant le 190ème membre de l'ONU. Etonnant ? Le siège européen des Nations-unies se situe à Genève, on compte en terre helvétique nombre dorganisations spécialisées ce qui constitue la plus forte concentration de personnel et d'activités onusiennes.
Mais les Suisses restaient en dehors de ce que le pays appelle un club de pays ; un club bien peu exclusif, puisque tous les autres États en sont membres. Au nom de notre neutralité, on nous répétait quil était impossible d'adhérer à une organisation capable d'imposer des sanctions ou dengager des actions. Faux bien entendu et de cela, la Suisse saura s'accommoder. En réalité c'est l'article 2 § 1 de la Charte qui rebutait l'électeur suisse : "l organisation est fondée sur le principe d'égalité souveraine de tous ses Membres", la Suisse à égalité avec tous les États au sein de l'ONU ! Il faut avoir vécu dans ce pays pour comprendre à quel point on s'y croit différent et meilleur que le reste du monde. Dans l'imaginaire de ses citoyens, la Suisse est un Sonderfall, cas unique, irréductible à un simple État souverain, placé à égalité avec les autres. Le dimanche 3 mars 2002, la Suisse rentre dans la normalité en descendant du piédestal sur lequel ses 7 millions d'habitants se croyaient juchés. Qu'ils se rassurent. Ils resteront toujours le Premier Etat membre de l'ONU du XXIe siècle ; aussi, pour l'instant, le seul qui aura demandé à sa population d'acquiescer à son adhésion à ce club. Peut-être pourra-t-on désormais traduire en français Sonderfall par sonderfall.
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| Paul Hermant | Bruxelles, samedi 2 mars 2002 |
| Les scandales africains de l'humanitaire, ça ressemble à la charité qui se moquerait de l'hôpital.
On en avait déjà connu, des affaires, toutes d'argent et d'usage de l'argent. Avec la traite d'êtres humains de petits être humains, de victimes au carré on trouve la même suspicion désormais que pour le chef scout copain, le curé de campagne sympa ou l'instituteur camarade : il n'est désormais plus rien qui semble à l'abri du sordide. Ce serait cependant se cacher les yeux de ne pas admettre que les réfugiés sont entrés dans une logique de marché. On disait ici même, sur lautresite, que l'île de Chypre, qui a vu débarquer 19 clandestins égarés, s'était dotée pour les repousser dorénavant d'un arsenal de surveillance de plusieurs millions d'euros. Les réfugiés proposent néanmoins plus d'offre que de demande : c'est là leur malheur. Ils dérégulent par leur nombre les conditions de leur gestion. Dans un vivier tel que celui-là, on trouve de tout : du faux passeport, du faux permis de séjour, du travail au noir, de la filière et même, oui, de l'humanitaire. Car si les réfugiés ont besoin de l'humanitaire comme de pain, le contraire semble parfois assez juste aussi : ce n'est faire injure à personne de le dire. Mais les États qui garantissent leur imperméabilité à coups de mesures et contre-mesures auraient bien tort de jouer les offusqués : leur inviolabilité fournit les conditions mêmes du viol. On reste ici dans cette question jamais finie du réfugié victime et du réfugié citoyen. Car oui, nous avons toujours besoin du politique .
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| Léon Saur | Soxhluse, vendredi 1er mars 2002 |
| La semaine dernière, des dizaines de milliers dItaliens ont manifesté dans les rues de Milan leur soutien à la magistrature anticorruption. Des intellectuels et des artistes apportent publiquement leur appui aux " institutions menacées ". Demain, un grand rassemblement réunira lopposition antiberlusconienne à Rome. Lopposition sest battue bec et ongles durant le houleux débat parlementaire sur les conflits dintérêts dun chef de gouvernement par ailleurs magnat des médias.
LItalie de gauche sébroue et sort lentement du terrible comas dans lequel lavait plongée lincontestable victoire électorale de sua emittenza, il cavaliere Silvio Berlusconi, lami et le protégé gominé de feu Bettino Craxi. La situation est en effet grave. Le président du conseil italien, déjà maître dun empire télémédiatique de plusieurs milliards deuros grâce auquel il sest hissé au pouvoir, vient dajouter de par sa fonction ministérielle la tutelle sur la télévision et la radio publiques. En coalition avec un leader (post)fasciste, un xénophobe populiste et des chrétiens conservateurs en phase avec le Vatican, un politicien en délicatesse avec la justice de son pays gouverne celui-ci et a désormais la haute main sur lensemble du paysage audiovisuel local. Par-dessus le marché, Berlusconi érige lantipolitisme en politique et séduit par un double discours sur la " nocivité " des institutions et le " retour aux valeurs " ceux des Italiens pour qui lEtat de droit et les règles sont des gênes quil faut écarter ou qui seffrayent de lévolution libertaire de la société contemporaine. Nous aurions tort de nous gausser de limmaturité des électeurs italiens, les dangers dune berlusconisation des vieilles démocraties européennes nest pas une simple vue de lesprit. Elle est latente quand elle ne les mine déjà pas...
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| Michel Gheude | Bruxelles, jeudi 28 février 2002 |
| Je relis avec perplexité cette lettre de Cohn Bendit, publiée dans le Monde pour convaincre ses amis Glucksmann, Goupil et quelques autres de soutenir la candidature de Mamère.
Ma génération, celle qui avait 20 ans en 68, a manifestement raté un train quelque part sinon Noël Mamère appellerait à voter Cohn Bendit. 68 relève décidément de lépice, pas du liant. Cest un concentré politique si pimenté que la société narrive pas à le diluer dans les peurs qui sont le fond de sauce de toute politique. Dany président, ce serait le signe que linterdit dinterdire, cest-à-dire la liberté, aurait cessé de faire peur. Je ne vois pas dautre question "présidentielle" que celle-là.
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| Paul Hermant | Bruxelles, mercredi 27 février 2002 |
| Il existe une topique, aujourd'hui, qui consiste à ne plus tenter de prendre le monde pour ce qu'il est, mais à simplement l'observer de l'endroit d'où on le voit, imaginant que la somme des parties examinées finisse par donner le tout. Ainsi en est-il de ces correspondances. Cher Patrick, je profite de l'absence de Véronique pour revenir à ta dernière lettre qui répondait à la mienne. J'y disais que l'assassinat de Daniel Pearle devrait nous inviter à parler de l'usage du corps dans nos guerres actuelles. J'y faisais le départ entre la mort donnée de près et la mort bombardée de loin. J'y disais que la négation de l'autre y était fort égale. Je me demandais en quoi la fin proclamée des totalitarismes en 1989 ouvrait sur un retour à la cruauté. C'est tout. Je ne demandais pas ses papiers au mort Pearle. Je connais son nom, ce qui est beaucoup. En fait, je cherchais le nom des morts. Je n'excuse pas tous les morts, certains ont de bonnes raisons de l'être.
Mais je cherche le nom des morts. Et je me dis simplement qu'il est gens pour lesquels les morts n'ont pas de nom (quand on bombarde, même les villes sont des points) tandis qu'il en est d'autres pour lesquels le nom des morts est à ce point insupportable qu'il faille même leur arracher la langue (ou la tête) pour qu'ils ne puissent plus le prononcer, dans l'éventualité où même morts, ils pourraient recommencer à parler. Je réfléchissais simplement à cela : qu'est-ce que la mort dans nos guerres contemporaines, qu'est-ce que le corps, qu'est-ce que le corps mort. Je n'en tirais de bénéfice pour aucun camp. Je sais que la main à la plume vaut bien la main à la charrue. Il n'y a pas "les pas si bons que ça" d'un côté et les "un peu plus mauvais que les autres" de l'autre côté. Il y a cette question de savoir s'il existe des côtés.
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| Patrick Quinet | Saint-Gilles, mardi 26 février 2002 |
| Non, Paul, les morts ne sont pas moins douces dans un monde post-totalitaire. Dabord parce que la Totalité nest pas derrière nous mais droit devant et quelle va réclamer mieux encore et plus, surtout. Des morts, de la patience, de la pédagogie, de la démagogie, enfin, Tout, quoi !
La mort dun journaliste nest pas plus écurante que celle dun allumé divin. Cest bien limage de ce journaliste qui dépasse de linfo, le film de sa mise à mort disponible sur la Toile. Cest la Toile. Et nous la tissons également. Les accusations dagent de la CIA ou du Mossad, ses origines juives arrachées avant lexécution : quelle barbarie ! Et quelle façon de gagner quoi que ce soit. Mais reconnaissons que Daniel Pearle était partie au conflit en cours. Oui, en tant que journaliste et bon journaliste ! Du côté de la " diversité et du pluralisme qui fondent lhumanité ", dis tu. Comme nous, sous-entends-tu. Du côté du Wall Street Journal, lis-je. Du coté du Bien, entends-je. La résille du conflit en cours nest pas encore complète. Mais résonnent déjà les raisonnements. Notre honte ? Nos acquis ? Notre pluralisme ? Notre poésie politique ? Pschiiit, dirait le candidat le plus honteux à la présidentielle voisine. Le bruit ressemble étonnamment à une tête coupée dans un no mans land contemporain. À propos des journaux gratuits que la France découvre: Cavanna, dans Charlie-Hebdo, commence son papier par : La conquête de linformation par la publicité remonte à . Étonnons-nous quon zigouille les journalistes après ca.
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| Stéphanie Baron | Genève, lundi 25 février 2002 |
| Quatorze morts à Zoug en septembre, deux la semaine dernière à Lausanne, plusieurs dizaines de blessés, au total près de 180 suicides ou homicides chaque année.
La Suisse va-t-elle rompre lomerta ? Sachons le, tout citoyen helvète incorporable détient un " Fass 90 " remis par larmée à ses soldats. Ainsi 420 000 Suisses gardent à la maison cette arme redoutablement efficace, facile à manier nous précise-t-on, avec une boîte scellée de vingt-quatre cartouches. Pendant longtemps, le débat sur la possession darmes militaires est resté confidentiel : suicides ou crimes passionnels se liquidaient en chuchotements ou en quelques lignes dans les journaux. Le Département militaire ne tient dailleurs aucune statistique sur la question. Mais aujourdhui la Suisse se situe au-dessus de la moyenne par rapport à des pays et des taux de criminalité comparables. Alors le débat souvre, pour les criminologues détenir une arme favorise le passage à lacte et pour lArmée avoir son fusil entre la plante et la télé fait partie de la culture helvétique. Voilà la Confédération bien embarrassée. Ces tueurs fous ne sont malheureusement pas des immigrés colorés incapables dintégrer la société qui les acceuille si généreusement et accepter que limage du Soviétique envahissant le pays le couteau entre les dents appartient au passé , autant essayer de changer une tradition, de surcroît militaire. La Suisse, petit pays entouré de montagnes, a pour sale habitude de regarder son avenir dans un rétroviseur. Désespérément.
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| Paul Hermant | Bruxelles, dimanche 24 février 2002 |
| On ne peut pas laisser passer Daniel Pearle comme ça, quand même. Les conditions dans lesquelles on s'occupe du corps de son ennemi dans nos guerres contemporaines, c'est une vraie question. Depuis la Bosnie et le Rwanda, l'élimination physique ne semble plus simplement suffisante : il faut encore que l'on s'acharne sur le corps mort, qu'on le mutile, qu'on l'énuclée, qu'on l'émascule, qu'on humilie le cadavre. Cette opiniâtreté dans la destruction de la qualité humaine de l'ennemi mort se perpétue avec l'égorgement et la décapitation de Daniel Pearle. Ce que l'on rend aux familles ou aux fosses communes, c'est souvent cela, un père, une mère, un fils, démembrés que l'on a du mal à avoir jamais tenu pour sien.
Ceci retourne assez bien les conceptions de la guerre sans visage où l'image de l'ennemi est simplement effacée que représentent les bombardements à dix ou vingt mille pieds. Ici, le souci n'est pas le corps, ni la personne, mais le chiffre. D'un côté, c'est comme si l'on disait : ce ne sont pas des gens. De l'autre, ce ne sont pas des êtres humains. Les bombardements de haut renvoient aux conditions de détention de Guantanamo quelque chose de lourdement technologique où la privation des sens est première, le pilote aveugle égale le détenu sourd quand l'enlèvement de Daniel Pearle parle de Kigali ou de Srebrenica, où puisque il n'est pas possible de supporter l'anéantissement de son double, on le fait devenir radicalement son différent. Ne laissons pas partir Daniel Pearle comme cela, sa mort appartient au pot au noir de la barbarie post-totalitaire, où il est tenu pour détestable d'appartenir encore à la diversité et au pluralisme qui fondent l'humanité.
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| Léon Saur | Soxhluse, le 23 février 2002 |
| La règle du genre veut que le sujet traité soit celui du jour. Aujourdhui, je ferais pourtant exception pour revenir sur les déclarations que M. Louis Michel, Vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères, a faites mercredi dernier. En sa qualité de patron des libéraux francophones soucieux de ne pas mettre leurs homologues flamands en difficulté et dainsi écarter la crise qui menaçait entre les cinq partis de la majorité désireux daccorder le droit de vote aux résidents non européens pour les élections communales et le seul VLD qui nen voulait pas, Louis Michel a réitéré son souhait de voir ledit droit de vote octroyé " aux étrangers ", mais a déclaré quil fallait reporter la décision au lendemain des élections générales de juin 2003. Cela, sous prétexte quil " serait pour le moins inélégant de mettre en difficulté un partenaire du gouvernement " et que " cela ouvrirait un boulevard au Vlaams blok " !
Le plus grave de laffaire nest pas quune telle reculade soit une gifle retentissante au Parlement (il en a lhabitude et vu la manière dont les élus du peuple se laissent régulièrement piétiner, on peut presque penser quils y prennent plaisir !) ou que le report de la décision soit une colossale erreur psychologique à légard des résidents non-européens et une grave faute politique dans létablissement du rapport de force intra-gouvernemental à légard dun partenaire isolé qui a désormais goûté aux délices dun chantage victorieux. Le plus grave est que Louis Michel essaie de nous faire croire que le VLD pourrait savérer plus " malléable " dans la seconde moitié de 2003, à quelques mois des élections régionales et européennes (juin 2004). Le débat ne pourra donc être relancé avant le second semestre 2004. À ce moment, les partis politiques auront en vue les élections communales prévues en octobre 2006 (précisément, lobjet même de la discussion !) qui précéderont les nouvelles élections générales (juin 2007 au plus tard). Dici là, le VLD aura encore bien des occasions de subir la pression du Vlaams blok sur le sujet et de réaffirmer, main sur le cur et bâton derrière la porte, son absolu refus doctroyer loctroi du droit de vote aux non-Européens. Louis Michel est trop fin politique pour ignorer cela. Le parler vrai quil affirme pratiquer aurait dû lui faire dire la vérité. A savoir quil souhaite tout simplement reconduire la coalition gouvernementale après juin 2003 et quil entend à cette fin caresser le VLD dans le sens du poil. Cela, cest un choix politique. Quon soit ou non daccord avec cette option, on doit pouvoir accepter que certains fassent un tel choix. Ce qui lest beaucoup moins, cest que le discours dit de " nouvelle culture politique " dont se revendique larc-en-ciel prend de plus en plus souvent le goût et la couleur de la novlangue. Big Loulou nous avait décidément habitués à mieux !
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| Michel Gheude | Bruxelles, vendredi 22 février 2002 |
| Les campagnes électorales ont plus de mérites quon ne croit. La française a commencé par une remarquable clarification du champ littéraire.
Beigbeder fait la campagne de Robert Hue. Houellebecq a rejoint Max Gallo derrière Chevènement. Ceux que la presse avait salués comme la jeune garde du renouvellement ont remis sans tarder les points sur les i et choisi le camp de la réaction. Tout va bien. La France vient de tuer le nom du père, cest-à-dire le père. On attend la première écrivaine qui bondira hors du rang des assassines.
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| Véronique Nahoum-Grappe | Paris, jeudi 21 février 2002 |
| Comme Stéphanie, je trouve que lidée de compétence universelle pour juger les criminels politiques mise en uvre en Belgique est une grande chose : si maintenant la Belgique est débordée par les plaintes, cela montre quil y a de quoi faire, que la demande est immense, que les criminels contre lhumanité sont légions et que ceux qui veulent arrêter leur impunité sont encore plus nombreux . À crimes contre lhumanité, compétence de lhumanité : la Belgique est trop seule, il y a du boulot pour Paris, Londres, Barcelone, Berlin etc, voilà une idée de lEurope, avec ses capitales plurielles de la compétence universelle.
Lautre argument , outre celui dêtre "saturé", est celui de "lempêchement de toute vie diplomatique", si lon peut mettre tous les puissants politiques en exercice derrière les barreaux . Mais, quaurait-on perdu à ne pas faire Dayton avec Milosevic ? Que gagne-t-on à inviter Sharon encore ? Tous les liens diplomatiques avec les assassins au pouvoir les légitiment et rendent possible la continuation du crime. Quel problème que de mettre en joue les dirigeants de la Corée du Nord, des généraux algériens ? et même, et même, Poutine lui-même ? et quelle arme aussi contre le pays le plus puissant de la planète sil perdait les pédales ? Linconfort surprenant pour ces types là, ivres dimpunité, dêtre délégitimés, même si on ne peut pas les arrêter réellement, vaut mieux que rien, et cette seule idée dun tribunal à venir aide un peu leurs opposants torturés dans les camps .
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| Patrick Quinet | Saint-Gilles, mercredi 20 février 2002 |
| Est-ce un hasard ? Est-ce un signe ? Sil est avant-coureur, devant quoi court-il ? Sil sagit dun avertissement, de qui émane-til et pour dire quoi ?
Le siège bruxellois de la Fédération laïque des centres de plannings familiaux est parti en fumée. Incendie volontaire, disent les limiers et les courtiers. La " fédé " est la coupole des structures intervenantes dans le champ psycho-social héritières des combats menés, il y a plus de trente ans, pour asseoir et légaliser lidée que " mon corps mappartient ". Cétait là le slogan qui résumait les avancées en matière dinterruption volontaire de grossesse, de prévention des maladies sexuellement transmissibles, dinterventions auprès des enfants et des jeunes sur ces questions. Un médecin, le Dr Willy Peers, avait connu les geôles du Royaume pour avoir pris ses responsabilités dans ce champ. Mais tout cela me semblait de la préhistoire. Dans les chantiers actuels de la génétique, de la grossesse, du mariage homosexuel même, lIVG me paraissait une de ces choses entendues comme lest labdication royale pour 24 heures. Cest du reste autour du vote de la loi concernant lIVG que le souverain dalors avait connu les affres du chômage temporaire. Mais aujourdhui cet incendie ! Reichstag ? Sodome et Gomorrhe ? Quels Néron, pourvus de quelle idéologie, ont-ils rallumés les feux ? Labsence dindices ou de revendication éteindra lenquête. Les assurances rembourseront. Mais devant quoi court ce signe dépourvu de signature ?
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| Stéphanie Baron | Genève, mardi 19 février 2002 |
| Déjà il y a quatre ans limage de lavion de Pinochet immobilisé sur le tarmac dun aéroport londonien me remplissait de joie. Et aujourdhui le procès Milosevic. Quel bonheur de voir ce tyran obligé dentendre le récit de victimes se tenant debout face à lui ! Je me laissais donc bercer par cette douce satisfaction pensant quavec le Tribunal Pénal International lhumanité franchissait un grand pas. Mais soudain coup de tonnerre, à quelques mètres du TPI voilà que la Cour Internationale de Justice (CIJ) me rappelle dabord ma naïveté, ce qui nest jamais une agréable sensation, et ensuite toute la mollesse de la nature humaine, ce qui me lasse. La semaine dernière la CIJ décide que la Belgique viole le droit international en autorisant un juge belge à lancer un mandat darrêt contre Abdulaye Yerodia Ndombasi, ministre des Affaires étrangères de la République Démocratique du Congo. Ce mandat laccuse davoir incité par ses discours aux massacres de Tutsis en août 1998 à Kinshasa. Mais enfin cest vrai, de quoi se mêle ce petit pays du nord de lEurope connu pour sa pluie, ses frites et ses querelles communautaires ! Ce mandat se réfère à des actes commis hors de Belgique dont aucun Belge na été victime, il sadresse à un ministre en fonction, non Belge et même pas présent en Belgique ! La Belgique sanctionnée pour délit daudace, fin de la compétence universelle. Ariel Sharon peut dormir tranquille.
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| Paul Hermant | Bruxelles, lundi 18 février 2002 |
| Je l'avais regardé longuement, tourné, ouvert, feuilleté, déjà même un peu lu. Alors que je m'étais déplacé pour en toucher un autre, déjà soucieux de lui revenir au plus vite, j'entendis ceci, proféré par un escogriffe qui lui-même avait posé la main sur le livre que je venais de quitter, l'ouvrant, le fermant, l'agitant sous le nez de la vendeuse, j'entendis donc quelque chose comme "Ah, nous ne sommes pas nombreux à comprendre ça, n'est-ce pas, il faut un genre de hauteur d'âme, ce n'est pas pour n'importe qui ". Le genre de critique littéraire que vous entendez en magasin vous laisse d'autant plus pantois qu'elle est généralement déclamée à la cantonade : j'avais affaire à un type intelligent, plein de lui-même, confit de la propre importance de sa parole, qui aussitôt mit l'ouvrage sous son bras et s'en alla, d'un pas glorieux et d'une pose encombrante, l'acquérir à la caisse. Je m'éloignai de ce livre présomptueux et de la pile de ses semblables.
Ceci pourrait s'appeler : comment j'ai failli rater Harry Mulisch. Lisez Harry Mulisch, c'est un auteur à lecteurs admis, c'est pour tout le monde, ne vous fiez pas aux infatuations et aux bouffissures, n'écoutez pas dans les librairies les avis de gens auxquels vous ne serreriez pas la main sans compter vos doigts après. Un mot à Michel : quand même il me faudra bien du temps pour me mettre d'accord avec des intellectuels américains avec lesquels je n'ai jamais partagé que de l'éloignement, de la fatigue et de l'énervement.
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| Léon Saur | Soxhluse, dimanche 17 février 2002 |
| Drôle de temps sur la planète ! Un superbe soleil règne sans partage dans le ciel et les bourgeons entrouverts du prunier sauvage donnent une impression presque printanière. Les gosses courent et jouent dans le jardin. Ils se roulent par terre et échangent des balles. Ce nest pas le tournoi dAnvers, mais ils samusent, visiblement heureux de sébattre au grand air après des jours et des jours de pluie. Autre face du décor, la glace qui recouvre à nouveau létang et un fond de lair pour le moins encore frisquet rappellent aux impatients que nous nen sommes quà la mi-février et que le général hiver na probablement pas renoncé à livrer une dernière fois bataille pour la saison.
Aux Etats-Unis, les urnes étaient bourrées de cendres et les défunts enterrés dans le parc autour du funérarium. Les fours du crématorium ne fonctionnaient plus depuis longtemps, mais il fallait bien vivre : business as usual. Le gérant a été arrêté et inculpé pour tromperie. Les autorités de lEtat ont dépêché des psychologues sur place pour prendre en charge les familles sous le choc de la révélation : le grand père quon croyait sagement rangé dans la boîte prenait lair dans le parc. Tu parles dun choc. Des fois quil serait venu tirer les pieds de ses petits-enfants ! Ailleurs, on " dégraisse " à tour de bras parce que les dividendes chutent et on se moque bien de savoir de quoi sera fait le lendemain des travailleurs licenciés et de leurs proches, mais cela, ce nest pas punissable car cest la dure loi de léconomie : business as usual. Du moins, à ce quil paraît ! Il faudra tout de même quun jour, on invente les crimes économiques contre lhumanité En Israël, les forces de sécurité ont pu déjouer un nouvel attentat. Au Népal, une attaque de la guérilla maoïste a fait plus de cent trente victimes. Le football club de Bruges a battu Anderlecht pour la première fois en cinq ans et a fait un grand pas en avant dans la course au titre national. Jaime bien cette équipe flamande. Elle naligne pas de grande vedette, mais elle présente un bloc soudé et discipliné de joueurs qui se connaissent bien. Rien à voir avec le chacun pour soi et le culte du moi. Bref, rien à voir avec " Loft story " ou " Le maillon faible ". Mémoire et indignation sélectives du temps qui sécoule par un dimanche sans histoire passé à travailler devant lordinateur
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| Michel Gheude | Bruxelles, samedi 16 février 2002 |
| Il faudrait commenter longuement le mot de Finkielkraut auquel Paul faisait allusion il y a quelques jours :
" Il y a deux gauches à présent : une gauche gestionnaire, qui tient compte des réalités de l'économie, et une gauche idéaliste, progressiste, qui se livre à une critique radicale de la mondialisation. La gauche antitotalitaire est désormais oubliée, elle a perdu la partie. " (La Libre Belgique, 01/02/02) La gauche me semble davantage plurielle que duelle et sa composante anti-totalitaire est-elle si défaite que lune de ses revendications obstinées, la comparution de Milosevic pour crimes contre lhumanité, se trouve rencontrée ? Ne serait-ce pas la gauche opposée aux interventions contre lIrak, la Serbie et lAfghanistan, celle qui pactisait avec Saddam, Milosevic et les Talibans qui, pour linstant du moins, a perdu la partie? Ce week end, lisant dans la presse les opinions de Salman Rushdie, Jean Daniel, Michael Ignattief et lappel des intellectuels américains, je nous trouve moins seuls que nous ne lavons parfois ressenti. Le temps ne me semble pas à lamertume.
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| Véronique Nahoum-Grappe | Paris, vendredi 15 février 2002 |
| Le procès de Milosevic, Paul en a parlé le 12, cest cela, tout ce quil a dit, jy adhère. Mais la lecture des morceaux de lacte daccusation de Milosevic dans la grande presse quotidienne est pour moi comme un miel atrocement assaisonné de sang et de merde et de morceaux de tête tapée contre des murs. Je lis. Je remplis les blancs. Jai quelques souvenirs. Alors, avec un rictus hargneux, enfin jessaye, je madresse à tous ceux qui autour de moi, depuis 91, ont dénié, nié, préféré dautres méchants, choisi la version des faits ultra pessimiste chic que tous sont des salauds surtout les victimes, déhanchées, posant derrière des barbelés, au creux des charniers pour mieux les manipuler eux, les perspicaces fondamentaux avec leur perspicacité de fond, venue du plus profond du canapé, de son moelleux absolu, accordée musicalement à la lecture des géopoliticiens aux larges aperçus, maîtres des causes finales, et rien de tel que lidée de stratégies géopolitiques masquées derrière de bons sentiments et toujours enduites de pétrole pour faire sallumer au fond de lil du perspicace profond une lueur de consentement épistémologique. On ne la leur fera pas, non non, pas à eux y a écrit quoi là ? sur son front, au perspicace, précisément, y a pas écrit " jobard " et non hé hé En lisant lacte daccusation de Milosevic sur cette presse qui a tellement donné à sous-entendre son contraire jadis, quand tout était en marche et dailleurs je narrive pas à le lire je pose le vieux bois torturé, raplati comme une crêpe, la feuille de chou, lécrit public, qui dit oui qui dit non, crêpe retournée à son temps, bréviaire sacré dhomo cathodicus et perspicasiensis. Et je regarde le mur den face, je pense aux perspicaces, je leur envoie une sorte de vieille carte pourrie et illisible, car jai rien à leur dire, une sorte dinverse du vu , une chose pleine de claquements bizarres, le contraire du signe , même pas une claque mentale, rien quun vieux remugle, un cadeau dans lautre sens, qui pue, un miroir au reflet pétroléeux, un nid de ronces comme fond dil : tout cela pour lui, le perspicace.
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| Patrick Quinet | Saint-Gilles, jeudi 14 février 2002 |
| Je (re)lis dans Vaneigem, ceci : "Il faut tenir pour un des crimes majeurs de l'inhumanité d'avoir assimilé la sensibilité à une faiblesse, comme si la force émanait non de la vie mais de la brutalité qui la réprime. C'est dans "Nous qui désirons sans fin" qui a paru au Cherche Midi en 1996.
Que disent de nous et le faut-il ces pensées utiles, ces pensées de chevet comme il est des tables ? Celle-ci, et pour ma part, m'accompagne simplement comme un recours, un espoir, une figure acrobatique de l'esprit. La sensibilité existe autrement que pour mesurer les performances des films photographiques. Elle existe, lovée en notre sein, agissante, créatrice même et signe une des lignes de partage entre nos pôles masculin et féminin, si cela existe. Elle nécessite un terrain qui permette, en confiance, son expression et je ne pense pas à une boîte de Kleenex. Plus que tout, elle nécessite de se dégager du "regard de l'autre", cette aune sociétale, cet abécédaire du contrôle social. Cela permet de repenser à la geôle batave qui abrite un tyran qui a des raisons de mettre en doute la validité de la juridiction devant laquelle on le présente. On lit qu'il joue aux cartes avec ses co-détenus, serbe, croate et bosniaque. Allons ! Tant d'inhumanité déployée (nous en étions à chaque instant, les témoins), tant de brutalité autorisée (par nous, souverains) pour en arriver à une partie de cartes dans une prison néerlandaise. Et avec d'anciens ennemis ! La sensibilité me commande d'en rire. Le reste de moi pencherait pour l'interdiction des parties de cartes qui déshonorent l'histoire et la logique. Tout en me demandant (la source n'est pas précise) s'ils jouent au whist, à la belote ou à la canasta. On nous dit rien, on nous cache tout.
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| Stéphanie Baron | Genève, mercredi 13 février 2002 |
| Lhomme devant la vitrine, tendre et attendrissant, hésite encore. Un bijou, un parfum, des fleurs, une valise, une gomme ? Sous la pression du temps qui passe, de peur que la passion ne se dissolve, il cherche comment se déclarer. Quoffrir ? De son bureau doré, dun calme dapparence olympien il lit, écoute, sentoure, demande conseil. La Saint-Valentin approche, mais pas de précipitation ; dailleurs, lui seul sait quand il le dira. Paris nétant plus son affaire, cest de Province, en Provence quil part en campagne. Dun élan théâtral, il allume la flamme. Malheur à ceux qui soufflent sur les braises ! Jacques C. troque la pomme pour la gomme. Allez, braves gens, on efface tout et on recommence. Vive lamour !!
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| Paul Hermant | Bruxelles, mardi 12 février 2002 |
| Ce doit être en début d'année 1993, au siècle dernier. Nous sommes en Hongrie, petite ville frontalière d'avec le malheur. Zoltan, qui me regarde dans les yeux, me demande quand j'irai à Sarajevo. Dans deux semaines ? Trois ? Je ne sais pas. Si c'est dans quinze jours, me dit-il, fais attention, c'est peut-être moi qui tirerai des collines.
Zoltan, qui me regarde dans les yeux, m'explique qu'il est rappelé, qu'on connaît son opposition au régime, qu'on lui donnera à donner du canon, qu'il l'a déjà fait, qu'il devra le refaire. Ça, c'était Zoltan, mon ami Zoltan, qui a traversé tout et qui aujourd'hui, je ne sais pas, a peut-être bu un verre de plus à la santé de La Haye. Je veux dire deux mots sur ces affaires-là. Il y a dix ans, nous étions encore quelques-uns de cette gauche anti-totalitaire qui ne pensions pas devoir être seuls à écouter Zoltan. Combien de fois nous sommes-nous surpris de compter nos gens sur les doigts d'une main. Jamais manifestation bruxelloise n'a regroupé, pour les Bosniaques, plus de mille personnes. Nous cherchions les autres gauches. Celle "de gestion", comme l'appelle Finkielkraut, gérait. Une partie de celle qui deviendrait la gauche altermondialiste trouvait suspects nos engagements aux côtés des puissances capitalistes contre un État résistant à la pensée unique. Si elle avait seulement été absente au lieu que d'être neutre. Répéter ici que le tribunal pour Milosevic vaut mieux que douze balles pour Ceausescu.
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| Léon Saur | Soxhluse, lundi 11 février 2002 |
| Il fallait sy attendre. Le courrier des lecteurs des quotidiens belges témoigne du malaise suscité chez certains de nos compatriotes par les "profonds et sincères regrets" (sans oublier les "excuses") que Louis Michel a présentées "à la famille de Patrice Lumumba et au peuple congolais" pour "la douleur" que leur ont infligée "lapathie et la froide indifférence de certaines autorités belges" au sort du leader nationaliste. Même prudemment enrobés dans le très juridiquement préventif "à la lumière des critères appliqués aujourdhui ", les regrets et les excuses belges ont ravivé danciennes blessures mal cicatrisées chez ceux dentre nous qui ont eu à subir dans leur chair, personnellement ou dans leur famille, les violences sanglantes qui ont marqué lété 60 au Congo.
On peut comprendre les réactions de ceux et de celles qui mettent en avant les "victimes belges de lindépendance" congolaise et le "rôle de Lumumba dans les atrocités" infligées aux Européens et "tout spécialement" aux Belges durant ces semaines terribles. Certes, la repentance est à la mode et elle est rarement exempte darrière-pensée et de calcul politique. Il nen demeure pas moins que la reconnaissance unilatérale des fautes que lon a soi-même commises ouvre la porte à un dialogue dune autre nature avec un interlocuteur désormais confronté à ses propres responsabilités, quil veuille ou non ladmettre. En quelque sorte, le "poids" de la conscience change de camp. Aujourdhui, la question nest déjà plus de savoir si, mais quand, le Congo formulera ses "regrets" pour toutes les victimes innocentes (belges et congolaises, européennes et africaines) de son indépendance. Il en va souvent dans les relations entre les peuples comme dans les couples : les mises à plat sont parfois nécessaires tant il est vrai que lon garde généralement meilleure mémoire des bienfaits que lon donne et des maux quon subit que de linverse. Les peuples des Balkans en savent quelque chose !
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| Michel Gheude | Bruxelles, dimanche 10 février 2002 |
| Des correspondances croisées jen croise plein ces jours-ci. Aida menvoie la lettre dune Nathalie qui travaille à Jérusalem et raconte son arrestation par des soldats israéliens. Elle avait engueulé une jeune soldate qui frappait une vieille dame palestinienne et ça na pas plu. Manu menvoie une lettre de Moïse qui lui transmet une curieuse lettre de Charles : " Les Babyloniens, les Pharaons, les Grecs, les Romains, tous sont disparus. Nous sommes toujours là car nous continuons à être capables de nous projeter dans le futur ( )We shall overcome. C'est notre destin ". Karine mécrit que je peux passer voir ses images avant quelle ne reparte vers la mer baltique. Jaimerais écrire à un ami que jai là-bas dont le fils sest récemment suicidé. Jécris à Catherine quil y a détonnants croisements entre son roman Lhomme qui savait tout et celui dYvon, Le Manuscrit de la Giudecca. Elle discute longuement les réflexions que ma inspirées son article sur la religion du père chez les intégristes musulmans. Elle me demande si je vois Brigitte, de lui transmettre son affection. Je reçois une invitation pour assister à la prochaine émission Lieu Public qui aura pour thème Les juifs sont-ils mal aimés ? : " Venez tôt et très nombreux afin de remplir les tables et d'exprimer la voix dépolitisée, défanatisée d'une communauté juive unie ". Nathalie me fait remarquer que sur mon site jai mal noté ladresse du sien. Pierre me transmet la lettre dans laquelle Jean-Paul lui annonce quil retourne au Costa Rica.
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| Patrick Quinet | Saint-Gilles, vendredi 8 février 2002 |
| Équations. Les médecins légistes de la démocratie ne saccordent pas sur le sens de lévolution de la maladie qui la ronge. Pour tel, citant linépuisable Tocqueville, les évolutions en cours sont sous le regard du Progrès et de lHomme. Quand les majuscules apparaissent, on se sent, telle une cigale, dépourvu mais pas prêt à danser pour autant. Dautres (je ne cite personne : tout le monde y va de sa copie, personne pour ramasser et encore moins pour corriger) sen remettent (et de plus en plus) à la divinisation des procédures démocratiques. En bref : prions pour quelle tienne!
Le XXI° siècle ne sera pas, mon cher André, spirituel ou religieux. Il sera incantatoire. De lEsplanade des mosquées à la faillite dEnron, des excuses belges au défi américain, de lislamisme philippin à la réputation des restaurants bruxellois, tout nest quincantations. Incantation : Emploi de paroles magiques pour opérer un charme, un sortilège. Jai connu mon petit Robert plus précis ou explicite. Mais dans cette pudeur, ne faut-il pas voir, simplement, une dépréciation des idiomes qui rend compte de la dérégulation dans laquelle nous baignons ? À ce propos : le principe dArchimède sapplique-t-il aux bains de sang ? Auquel cas, on devrait pouvoir trouver léquation de la dignité humaine assez facilement. Malheureusement, à ma connaissance, tout corps plongé dans un bain de sang ne subit plus de poussée verticale, dirigée de bas en haut, égale au poids du sang versé et appliquée au centre de gravité de ce corps. Une incantation de plus.
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| Stéphanie Baron | Genève, jeudi 7 février 2002 |
| Cest jeudi, lâchons-nous un peu et parlons tendances, mode, chiffons et tissus.
Navez-vous pas remarqué la disparition brutale ces derniers mois de la vague vert et kaki ? Souvenez-vous de ces boutiques branchées pleines de pantalons taillés dans des imprimés militaires, de strings camouflage, de lunettes camouflages, voire de layettes camouflages. Mais voilà, deux tours tombées, un Pentagone endommagé et la veste se retourne. Fin du piratage urbain. Jetés les ponchos Vuitton au motif rappelant celui des armées suédoises ? En ce moment se tient à Lausanne lexposition " cache-cache camouflage ". Longtemps signe de lâcheté, se cacher est devenu au royaume des musclés machos et au fil des guerres une affaire didéologie autant que de survie. Choisir tel ou tel imprimé obéit certes à un souci defficacité, mais peut aussi manifester une appartenance ou une croyance. Ça casse un peu le personnage, nest-ce pas ? On admire ainsi la tenue léopard darmées africaines, le modèle " désert " de larmée espagnole, le motif de larmée thaïlandaise poussant le raffinement jusquà imiter les feuilles. Par souci déconomie, la précédente tenue helvétique dérivait de celle que portait larmée du IIIème Reich. Mais si le camouflage sert à se dissimuler il sert aussi à identifier et quand deux factions saffrontent en tenues achetées doccasion en Suisse, faire les soldes fait sur le terrain des ravages. Et les Américains qui abandonnent leur tenue sur place finissent par les retrouver sur le dos de leur ennemi. cest ainsi que Ben Laden porte le camouflage américain.
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| Paul Hermant | Bruxelles, mercredi 6 février 2002 |
| C'est tellement compliqué, les excuses, que les formes grammaticales que nous employons pour les formuler sont souvent fautives. Le "Je m'excuse" au lieu du "Je vous demande de m'excuser" pour erroné qu'il soit est, pourtant, me semble-t-il, s'il ne tenait qu'à moi, plus honnête. Car on ne sait jamais s'il est recherché, dans l'excuse, une quelconque altérité ou s'il s'agit d'y lire plutôt quelque chose comme une auto-disculpation. Or donc, la Belgique présente ses excuses au peuple congolais pour l'assassinat de Patrice Lumumba, en 1961. Dans sa communication, le ministre des Affaires étrangères, Louis Michel a précisé que "à la lumière des critères appliqués aujourd'hui, certains acteurs belges de l'époque portent une part irréfutable de responsabilité dans les événements qui ont conduit à la mort de Patrice Lumumba". Le "à la lumière des critères appliqués aujourd'hui " pose question.
Léon a raison de le souligner, la concomitance entre la reconnaissance d'une participation à ce crime vieux de quarante ans et la condamnation de la Belgique, par la Cour européenne de Strasbourg, pour l'expulsion groupée, par charter, de Tziganes slovaques en 1999 en devient éclairante. On se souviendra que, dans un louable souci de n'oublier personne à l'embarquement, les policiers avaient tatoué les avant-bras des expulsés de chiffres matricules indélébiles. Que dire ? Qu'à la lumière des critères appliqués avant, les excuses ne sont décidément pas présentables.
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| Léon Saur | Soxhluse, mardi 5 février 2002 |
| Je voulais consacrer mon "papier" daujourdhui à la reconnaissance par Louis Michel et le gouvernement des responsabilités de la Belgique dans lassassinat de Patrice Lumumba, mais la question que Paul ma adressée dans son billet du 31 janvier appelle évidemment une réponse.
Sharon en marxiste pur et dur ? A dire vrai, je naurais jamais osé imaginer une formule à ce point belge, je veux dire surréaliste. Dur, Sharon ? Aucun doute là-dessus. En tout cas, avec les autres et plus encore avec les Palestiniens ! Pur, Sharon ? Certes, Dieu seul connaît les pensées les plus intimes de chacun, mais je suis néanmoins prêt à parier que non ! Marxiste, Sharon ? Jamais de la vie. Mon avis est quil y aurait foule à gauche et le désert de Gobi de lautre côté sil devait savérer que Sharon nest pas un homme de droite. Trêve de plaisanterie tragique ! Je ne formulais pas un constat, mais simplement un espoir (une chimère ?) en me souvenant que Paul (lapôtre, pas le Hermant !) avait commencé par lapider Etienne et que le terroriste (en " britannique " ; traduisez " résistant " en " israélien ") Menahem Begin, devenu chef du Likoud et Premier ministre israélien, fut celui qui signa la paix avec Anouar el-Sadate et lEgypte. Revenons-en à nos moutons du jour. Personnellement, jai beaucoup apprécié le discours de Louis Michel devant les parlementaires belges. Il aura donc fallu attendre quarante ans et la mort dà peu près tous les ténors de lépoque pour que la Belgique officielle valide enfin une hypothèse qui fut durant longtemps considérée comme propos "déplacé" et élucubration "politiquement incorrecte" dhistoriens "marxisants" ou de journalistes "mal pensants". Encore faudrait-il quà lavenir, le même gouvernement évite de se faire condamner (ironie du sort : le même jour !) par la Cour de justice européenne de Strasbourg pour manquement caractérisé aux dispositions protégeant les droits de lHomme et les libertés fondamentales suite aux expulsions collectives de demandeurs dasile déboutés à lautomne 1999 ! Cela fait vraiment mauvais genre et montre si besoin en était encore quil est plus facile dêtre critique avec ses pères que cohérent avec ses pairs.
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| Michel Gheude | Bruxelles, lundi 4 février 2002 |
| Pourquoi la diaspora juive que ses traditions culturelles et religieuses prédisposent au débat et à la critique, semble-t-elle presquunanime à soutenir la politique du gouvernement Sharon-Peres pourtant si problématique au regard des droits de lhomme et de léthique juive ?
Sharon mène une politique qui choque profondément une part croissante de lopinion publique européenne. Comme ce mouvement de déception sest révélé propice au retour de propos et dactes à caractère antisémite, Sharon ne cesse de rappeler quIsrael reste le seul recours dune diaspora à nouveau menacée, ultime sauvegarde quil lui faut donc défendre inconditionnellement. Ainsi les complaisances des communautés juives envers une politique dictée par la haine et la peur nourrissent de révoltantes manifestations dantisémitisme et celles-ci poussent à plus de complaisance encore. La boucle est bouclée et le cercle est vicieux.
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| Véronique Nahoum-Grappe | Paris, dimanche 3 février 2002 |
| En ce moment, on peut lire sur de grandes affiches placardées dans les rames du métropolitain parisien une publicité pour le TGV avec pour commentaire : " Prenez le temps daller vite ". Une des images montre un robinet avec un filet deau biaisé par la vitesse. Une autre montre une créature féminine assez distinguished pour prendre le TGV mais assez glamour pour être mise en image, qui manifestement prend son temps tasse à la main. "Prendre son temps" cest regarder filer leau, cest tenir une tasse, cest être là, las, lasse et posée, reposée et sous tension, active et déconnectée: à trois cents à lheure, les frontières entre la fatigue et la vigilance, la pause rêvassante et lefficacité technocrate, le travail (lordinateur) et lérotisme (le genou) sont fondues ensemble, biaisées par lextrême vitesse. Surtout si lon réfléchit (car il ne suffit pas de penser) que dans ce même temps, celui de tenir la tasse de café tellement stable sous le vertige du déplacement, la terre tourne autour du soleil en se dandinant sur ses pôles de bas en haut comme une vieille pute, tout en tournant sur elle-même sur un rythme soutenu, hagarde mais têtue, que lensemble du système solaire tourne lui-même autour dun truc là-bas , et que tout cela se propulse à une vitesse de 600 km seconde dans une direction inconnue. La gorgée de café prend donc le temps daller vite en tous sens.
Bergson qui affirmait "Il faut attendre que le sucre fonde" prenait des trains et des cafés. Toujours le café, la tasse de velours, et un morceau de sucre au fond, ce con-là, sur lequel la cuillère cogne. Toc toc, impatience, ulcération, macération, miracle, le sucre fond, ivresse, le passager de trains de jadis remercie les dieux les yeux baignés de larmes, tchou tchou. Dans le TGV, le sucre est en poudre, la créature de rêve secoue sa boucle de cheveux au-dessus du front, une seule boucle glorieuse, balayée en arrière dun mouvement las et gracieux du col. Elle hume, elle remue à peine sa cuillère, une petite chose en plastique, contre les parois de la tasse, clouic clouic. Que de progrès depuis Bergson.
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| Patrick Quinet | Saint-Gilles, samedi 2 février 2002 |
| Ce qui est en crise, cest bien les paramètres de la gestion publique, chers Michel & Paul, non ? Les procédures déviction puis de nomination dun gestionnaire de la radio-télé publique, pour partisanes quelles soient pêchent surtout sur limprécision absolue du cahier de charges. Cest bien le défaut dune réflexion en matière déducation (dabord) et de culture (ensuite mais parlons-en !) alignée sur les paramètres que naguère nous nommions "industrie culturelle" qui heurte frontalement les paramètres de la "démocratie culturelle" - ce rêve enfoui dans les combles du Loft. Et pour avoir entendu, ce matin en radio, le nouveau paramétreur de la RTBF on peut être rassuré : cest le Loft qui va formater le loisir, linfo et linfotainment.. Cest Mario (tout nouveau produit, parfaitement médiatisable, clair-obscur, loser dattaque) à lÉcran-Témoin et Loana (produit déjà moins neuf, médiatisée, obscure, gagnante perdeuse) au Jardin extraordinaire.
Tant quà confondre client et usager, service public et produit de base, dette du tiers-monde et investissement, minimum vital et bas de marché, pourquoi ne pas confondre information et parts de marché. Parlons de notre Conscient collectif (qui nest pas une période douloureuse entre deux sommes), déterrons Bourdieu (qui, au moins, empêchait de dormir) et décrétons que, promis-juré, nous irons tous à Porto Alegre ! Cest fastoche : un ticket A/R Brxls-New York donne droit à un " round trip " par le Brésil. Mais pas " low cost ", hélas. Il faut bien filtrer.
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| Stéphanie Baron | Genève, vendredi 1er février 2002 |
| On ne le connaît pas encore vraiment, ce nest pas un ami, juste quelquun rencontré lors de rencontres. On sait peu de choses, il sappelle Miguel, il est chilien, il a quitté son pays il y a 29 ans en novembre 1973. En fait, on en sait déjà beaucoup.
Il nous incite à aller voir Viva Chili. Cette pièce raconte lhistoire dun homme dangereux terroriste de gauche, le Chili en comptait beaucoup sous Pinochet après le 11 septembre. Pas ce 11 septembre mais le 11 septembre car il y a eu des 11 septembre avant ce 11 septembre. Cet homme est humilié, battu, torturé ; sa compagne est violée, torturée. Et se tournent dans nos têtes les pages les plus récentes du grand livre des horreurs de ce monde : Tienanmen, la Birmanie, la Bosnie, le Kosovo, le Rwanda Pourquoi tout cela recommence tout le temps ? Partout ? À quel moment tout bascule ? Qui invente toutes ces tortures ? Tous ces gens que je croise dans la rue, sont-ils extraordinaires, ce que je crois, ou sont-ils des salauds potentiels attendant secrètement linstant ou ils pourront assouvir leurs désirs les plus sadiques, ce que je crains ? Miguel a écrit Viva Chili, il y raconte son histoire. Au théâtre, hier soir, il nous a raconté son histoire.
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| Paul Hermant | Bruxelles, jeudi 31 janvier 2002 |
| Pour nos amis français et suisses je suis absolument friand de cette formule renversée, il m'est arrivé plus d'une fois d'être "l'ami belge" d'un Français inconnu une précision sans doute : ce jeudi signale l'arrivée en gare d'un train de nominations dans la culture de mon pays.
Michel a parlé de la RTBF, ici même. Je n'y reviens pas, sauf à redire une tristesse. Il n'y a pas que cela. Les Belges francophones ont acheté un petit théâtre en Avignon, deuxième bras de la pieuvre après le centre culturel installé en face de Beaubourg, à Paris. Mon ami Philippe Grombeer a de fortes chances de s'y voir nommer directeur, il apparaît ce jour dans "la Libre Belgique", photographié à la manière des studios Harcourt. Je ne veux rien dire, mais c'est une bonne nouvelle pour la France. Philippe, durant 29 ans aux Halles de Schaerbeek, a développé cette sorte de connivence avec le public que seul un type qui a dû ferrailler avec une petite quarantaine de ministres pour rendre commune une intuition privée peut jamais imposer. Car les Halles, c'est tout l'esprit de la contre-culture, comme on disait dans les années 70. C'est aussi une affaire européenne déclenchée voilà 20 ans, autour d'anciens bâtiments industriels "affectés à des tâches culturelles" (son réseau compte aujourd'hui une trentaine de lieux, dispersés de la Finlande à la Serbie, de la Russie au Portugal). C'est cette sorte de culture là que nous exporterons dès lors. Et comme, à la page précédente, toujours dans "la Libre Belgique", j'aperçois une photo du film de Danis Tanovic, autre ami, autre belge atypique, et que je vois que la France vient de faire les frères Dardenne et Arno chevaliers des Arts et Lettres, je m'en sens d'un coup réconcilié avec l'idée que je me fais du temps des idées. Maintenant, qu'est-ce que Léon a bien voulu dire, hier, avec cette vraiment gauche qui devrait véritablement gouverner à droite ? Entend-il que Sharon soit marxiste ? Ou que le gouvernement israélien gouverne à gauche ? Bulldozers et kamikazes m'empêchent de penser cela.
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| Léon Saur | Soxhluse, mercredi 30 janvier 2002 |
| Un nouveau mur à Jérusalem ? On peut discuter sur les mots. Ce nest évidemment pas une véritable muraille, mais un ensemble de miradors, de chicanes, de barrages, de caméras vidéo et de positions de tireurs que le gouvernement israélien entend ériger autour de la ville trois fois sainte pour y accroître la sécurité. Comme si un rempart, fût-il équipé des moyens les plus modernes, pouvait empêcher quoi que ce soit !
Chacun sait depuis les trompettes de Jéricho quil nexiste pas de forteresse réputée imprenable qui ne tombe un jour ou lautre sous les coups ou la ruse de ceux qui veulent y pénétrer. Les Européens aussi devraient le savoir lorsquils prétendent ériger une Europe forteresse, supposée les mettre à labri des aléas de limmigration. Eux dont lhistoire regorge de châteaux emportés et de murs inutiles. On ne maîtrise pas linjustice à coups de fortifications, on la combat par lesprit douverture, le dialogue et le sens de la générosité et de la justice. Surtout quand on est le plus fort ! Comme le souligne lécrivain David Grossman dans le quotidien israélien " Haaretz " à propos de larraisonnement en mer Rouge dun navire chargé darmes à destination de la Palestine, " si on opprime un peuple durant trente-cinq ans, si on humilie son leader, si on torture ses hommes et si on ne lui donne pas le moindre espoir, ne cherchera-t-il pas à se défendre par tous les moyens [daprès RTBF] ? ". Le comble, cest quAriel Sharon a été élu pour apporter la sécurité à ses compatriotes et quil ny a jamais eu autant dattentats terroristes et de victimes innocentes sur le territoire israélien. Et sil était vrai quil faut vraiment être de droite pour mener une véritable politique de gauche ?
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| Michel Gheude | Bruxelles, mardi 29 janvier 2002 |
| Pour remplacer Christian Druitte à la tête de la RTBF, il nétait pas difficile de lui trouver un nouveau poste, de convenir avec lui de la date et de la forme à donner à son départ puis dannoncer la procédure de nomination de son successeur. On a fait tout à lenvers.
Le gouvernement a dabord décidé publiquement de la procédure de nomination, signifiant par-là à lintéressé quon attendait sa démission. Une fois sur le carreau, on a maladroitement tenté dimposer le malheureux dans des organismes internationaux qui évidemment nen ont pas voulu dans ces conditions. Au mépris de la difficulté, donc de linstitution quon prétendait soutenir, on a royalement donné dix jours aux candidats pour remettre un projet culturel et financier. On a bafoué lindépendance du CSA qui prétendait faire des auditions publiques des candidats mais la presse a bien entendu bénéficié de toutes les fuites nécessaires pour publier le contenu de leur note. On a précipité sans nécessité un calendrier déjà trop court pour prendre en connaissance de cause une décision quon prétendait dimportance puis sans attendre que le nouvel administrateur général ait pu prendre en main le dossier quon avait concocté dans le dos du précédent, on a sacrifié lhomme qui, à la tête de la régie publicitaire avait rendu de grands services à la radio-télévision publique. Ce matin la presse, qui appelle vents favorables les remugles des cabinets ministériels, fait semblant de sétonner que le candidat Jean Paul Philippot ait eu accès aux données du problème auquel on lui demandait de proposer une solution. Élever la muflerie au rang dune politique, Flaubert appelait cela le " muflisme ".
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| Patrick Quinet |
| Saint-Gilles, dimanche 27 janvier 2002 |
| Je nous promettais, naguère, ici, avoir à reparler des diamants de Giscard. Mais lintéressé a trouvé mieux que des diamants africains : le Jeu des Millionnaires Européens© est plus intéressant et, somme toute, moins exposé. Il suffit dun accord tacite des 360 millions deuropéens. Plus facile à obtenir que les chantages dun vieux tyran africain.
Jespérais avoir à reparler, ici, sous peu, de la dynamique européenne en dautres termes mais la machine est folle, emballée et légitimée par des Sommets, caucus, réunions informelles, meetings dambassadeurs, et jen passe. Les taches brunes sur la carte européenne ne sont visibles quà lil nu mais les illères sont en place et les borgnes cherchent un royaume où exercer. Il semble que la cécité ait atteint des sommets analogues. Ouvrons déjà, sur lautresite.com, dans la mosaïque, un carré prêt aux nouveaux enfermements prévus par des politiques et des électeurs dans les différents coins dEurope où "le ventre encore chaud doù est sorti la bête immonde", légitimé par des élections libres et démocratiques, fait le lit des cauchemars à venir. À défaut dêtre prévenants, soyons prévisibles
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| Stéphanie Baron |
| Genève, samedi 26 janvier 2002 |
| Adieu florins! francs! lires! pesetas! marks! Adieu escudos! drachmes! markkas! punts! Laffaire se déroule à merveille, depuis cette douce nuit du 31 décembre 2001 plus de 300 millions de citoyens sadaptent avec une aisance déconcertante à leuro. Pourtant changer de monnaie nest pas rien, cest comme se mettre à rouler à gauche ou parler en Celsius quand on mesure en Fahrenheit. Mais nécoutant que leur courage lAllemagne abandonne son mark, la Grèce jette sa monnaie vieille de 800 ans avant J.C, neuf autres nations les accompagnent. Oui il faut du courage, même aux pragmatiques.
Et au nord, audacieuse Finlande. Comme ils ont bien fait. Regardez comme elle est belle cette nouvelle monnaie, elle brille, elle nous rapproche, cest comme la neige tout le monde en parle. Cest vrai, ces centimes nous énervent, ce métal flambant neuf nous reste sur les doigts, mais quelle symbolique : une face nationale et une face commune sur chacune des pièces nest-ce pas fédérateur ? Non pas vraiment, regardez la face commune, la Finlande ny figure pas.
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| Paul Hermant |
| Bruxelles, vendredi 25 janvier 2002 |
| Considérations d'avant le week-end.
Un, l'argent ne circule pas. Je veux dire, 25 jours plus tard, seulement un Juliana, un Liberté-Égalité-Fraternité, une demi-porte de Brandebourg. À Tours, sans doute, à Elche peut-être, à Haarlem aussi, mais à Bruxelles, tour de garde unioniste ! Il semble qu'il y ait plus de faux passeports belges en circulation (après les meurtriers de Massoud, le père Schuller) que d'euros tournoyants. Patience, me dit-on, bientôt les vacances, les pérégrinations, les norias. Et l'affaire sera tellement bien faite que je chercherai en vain, dès septembre, la trace d'un Albert dans mon porte-monnaie. Deux, comme je n'arrête pas d'être encombré de véhicules en double file, de vélos dépassant à droite, de types roulant au milieu pour tourner à gauche, je deviens logiquement atrabilaire: c'est mon soir de tour de ville, du sud au nord et retour, vers 17h30. Aussi me souviens-je que je fis cette réflexion un jour que désormais, c'était le respect des règles qui était devenu un exercice rebelle. Trois, après une dispute sur l'orthographe française, je maintiens toujours cette exigence de la complexité. Bien entendu que cela ne sert à rien ces consonnes redoublées, ces accents circonflexes et le reste. Mais enfin, se dire in fine que l'orthographe, c'est comme un panneau d'avertissement. Attention, petit, tout est miné. Tu penses que ça s'écrit comme ça,et bien non, c'est autrement. C'est pas logique, c'est pas sensé ? Justement, c'est fait pour. Si le monde était simple, les gens iraient mourir dans les cimetières. C'était mon quart d'heure, c'est vendredi, il pleut, je suis belge et je râle.
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| Léon Saur |
| Soxhluse, jeudi 24 janvier 2002 |
| Après les attentats du 11 septembre, Jean-Paul II a invité les représentants de toutes les religions du monde pour parler de paix. Ce jour, quelque deux cents dignitaires religieux, catholiques, protestants, orthodoxes, musulmans, juifs, bouddhistes, hindouistes, shintoïstes et animistes sont réunis à Assise pour une journée de pèlerinage, de jeûne et de prière contre le terrorisme. Ils ont promis de " ne jamais utiliser le nom de Dieu pour encourager la violence ou les guerres " et se sont engagés dans une déclaration commune en faveur de la paix. Initiative louable que cette réunion cuménique, mais il y a encore du pain sur la planche : non pas que les religions soient nécessairement responsables de toutes les guerres et de tous les conflits en ce bas monde (loin de là : pour autant que je sache, le nazisme était un paganisme et le communisme stalinien un athéisme !), mais elles sont un prétexte tellement facile pour diviser les familles et dresser les uns contre les autres les voisins dhier : un principe simple didentification qui permet docculter tous les autres points communs.
Cela dit, voir aux actualités Berlusconi accueillir le pape et les autres pèlerins à la descente du train qui les amène de Rome à Assise, cela nuit sérieusement à la crédibilité de lensemble ! Pierre Bourdieu est décédé des suites dune longue maladie. Je nétais pas spécialement un aficionado ni un assidu de ses publications. Nempêche que la mort de cet intellectuel engagé de haut vol, pourfendeur du discours dominant, ne peut laisser personne indifférent. Il y a des jours comme cela, où il nest pas possible de ne retenir que les bonnes nouvelles .
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| Michel Gheude |
| Bruxelles, mercredi 23 janvier 2002 |
| Tandis que lopinion flamande débat de lopportunité de nommer le prince Philippe docteur honoris causa de luniversité de Leuven, paraît un manifeste intitulé " Pourquoi nous sommes républicains ". Pour une part, cest une critique des personnes, donc sans portée politique, pour une autre, une curieuse incompréhension du concept de monarchie constitutionnelle qui serait insuffisamment, voire anti-démocratique.
Le système monarchique déroge évidemment au principe d'égalité. Mais le privilège est singulier. Il ne s'agit pas de donner à un citoyen des droits exceptionnels mais au contraire de priver exceptionnellement un seul citoyen de tous ses droits en le faisant irresponsable. Il n'a qu'un seul droit, celui d'abdiquer et de redevenir par là même un citoyen comme un autre. En contrepartie, il occupe la place du maître. Ce qui empêche tous les autres de pouvoir même rêver occuper la dite place. C'est donc bien un rôle symbolique au sens psychanalytique du mot. Il s'agit de dissocier maîtrise et responsabilité. D'un côté, un maître irresponsable (le roi règne mais ne gouverne pas); de l'autre, des citoyens dépourvus de la maîtrise mais clairement responsables (d'où le vote obligatoire, le vote non comme droit mais comme devoir). On peut préférer la logique républicaine à la logique monarchique ou vice-versa, mais elles sont toutes deux logiques et démocratiques. PS: Chère Véro, dans le désert de l'info sur le Soudan, il y a cependant outre le papier de BHL, une chanson tube de Souchon: "et je rêve que soudain mon pays Soudan se soulève, rêver c'est déjà ça ..." 1993. Déjà. .
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| Véronique Nahoum-Grappe |
| Paris, mardi 22 janvier 2002 |
| Que se passe-t-il au Soudan ? Est-ce du lard ou du cochon cette paix signée il y a deux jours ? Si, par hasard, un léger mieux intervenait dans ces conditions, ce nest pas le mouvement dopinion en France, en Belgique, en Europe qui pourrait senorgueillir dune victoire : le conflit dure depuis 20 ans sous sa forme aiguë, et il y a deux millions de morts environ, échelle africaine de la mort de masse, qui pèsent des plumes ici.
Cest au Canada, où les mouvements dopposition au régime de Khartoum et aux compagnies pétrolifères qui le supportent ont fait baisser le cours des actions de la compagnie canadienne Talisman présente au Soudan, quil y a le plus de prise de conscience politique du problème. Pour lEurope, rien pratiquement. Si, un grand papier de BHL dans Le Monde lannée dernière. Seule, une ONG allemande était présente sur le terrain encore cet été 2001. Un minuscule comité Soudan qui travaille dimmenses textes grands comme le Soudan avec des milliers de notes comme un peuple en route sur le papier poudreux. Ils arriveront un jour. En attendant, les groupes divers gauche sensibles à la cause palestinienne, et nous aussi, et dautres, pourquoi ce blanc, si jose, sur lAfrique noire ? Pourquoi cette épaisse pesée de rien, ce voile poisseux sur ce bras ballant, lorsquil sagit des crimes contre lhumanité commis là bas ? Même le Tibet est plus proche de nous, à cause de Hergé. Jai une hypothèse : on nenseigne pas en Europe lhistoire africaine normalement à lécole primaire secondaire etc, comme on le fait pour lhistoire égyptienne, ou grecque. Qui connaît les Nok, ou les grands royaumes des XIV-XVI° siècle à lOuest, et même sérieusement la traite pendant trois siècles, traite qui a fait la fortune de Bordeaux au XVII°, y a pas que le pinard ? Sans présence dans les manuels pas de vraie présence dans les têtes, pas dexistence légale normale, pas de perception de la vie des gens, et donc encore moins celle de leur mort.
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| Patrick Quinet |
| Saint-Gilles, lundi 21 janvier 2002 |
| Je fus en Flandre. Cette phrase qui pour vous na pas de sens évident en revêt un pour son auteur. Nest-ce pas là le paradoxe de lécriture ?
Que je sois allé en Flandre, à Ground Zero ou à Tombouctou, Véronique, dans sa poésie toute XX° (siècle et arrondissement), pourrait prétendre nen avoir rien à battre. (Cela posé, Véronique, merci de ces fraîcheurs ; je suppose nêtre pas seul à prendre ma douche sous tes mots). Je fus en Flandre. Visiter une firme avec laquelle, je lespère, nous pourrions commercer. Je parle de mon univers professionnel. Commercer, pour un pouvoir public subordonné dans un pays fédéral est une cause mal entendue. Cette subordination doit-elle avoir des répercussions sur la façon de traiter commercialement les choses ? Nest-ce pas, à échelle institutionnelle, la même question que chacun, devant son frigo vide ou son armoire à chaussure délabrée doit se poser. Quand jachète, quest-ce que jenclenche ? Quest-ce que je permets et, partant, interdit ? Sil y a, à létat embryonnaire, une éthique du commerce personnel, où se niche léthique dune institution ? Est-elle écrite ? Discutée, partagée ? Une institution, un corpus politique, peut-elle débattre dautre chose que de son cahier de charges. Jai consulté celui qui me guide et memploie. Je ne vois nulle part linterdiction de faire commerce par-delà notre frontière non-inscrite. Commercer avec des Finnois, facile. Avec des Napolitains, ben tiens. Mais avec des Flamins ? Mon ordinateur, à nouveau lui, souligne de rouge le dernier terme de ma dernière phrase. Sa puce de léthique naccepte pas les mots réducteurs. Pour une fois, je me range à son avis.
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| Stéphanie Baron |
| Genève, dimanche 20 janvier 2002 |
| Ah ! ces Anglais, ils ne manquent vraiment pas de culot, oser nous faire ça, à nous : la patrie des droits de lhomme ! Heureusement Msieur Richard veille au grain et, perspicace, sest très vite aperçu de la méprise.
Sans gêne, le très sérieux Institut international détudes stratégiques de Londres, IISS pour les intimes, spécialiste des problèmes militaires dans le monde, place pour lannée 2000 la France au quatrième rang de lexportation mondiale darmes. Affirmer de pareilles choses en pleine hausse du sentiment dinsécurité, ça frôle lincident diplomatique ! Mais, vigilant comme un militaire dans la force de lâge, calculette et convertisseur en main, Msieur Richard, par honneur patriotique, ne mollit pas et revendique le deuxième rang derrière ces intouchables Américains. Ya rien à faire, cest comme en athlétisme, ils sont toujours les premiers. Respect. Cependant le toupet britannique, désormais aussi famous que le fog, ne sarrête pas là. En effet, lIISS place certes la France quatrième mais surtout le Royaume-Uni deuxième. Toujours prompt à la réaction, mémoire vive intacte, son sang ne fait quun tour et Msieur Richard rappelle les informations fournies officiellement par le ministère britannique de la Défense. Et là, aucun doute possible, le Royaume-Uni passe derrière la Russie. Les États-Unis, la France, la Russie, le Royaume-uni, beau palmarès, dormons en paix. - " Et en fait, on ne compte pas la production de bretzel ? Non. Fair Play. "
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| Paul Hermant |
| Bruxelles samedi 19 janvier 2002 |
| Pour ne pas taper sur le clou, cher Léon, en Italie la clandestinité sera donc désormais un délit. Je ne te raconte pas l'Affiche rouge, tu connais. Les hommes de culture ("résister, résister, résister", leur disait vendredi l'ancienne ministre italienne des biens culturels
) aussi commencent de passer à la moulinette : Cinecitta, Biennale de Venise, Centro Sperimentale, toutes ces institutions que nous connaissons bien auront de nouveaux patrons que nous ne connaissons pas. Après la mise au pas législative, désormais fait du Prince, le remplacement des cadres, licenciement collectif après black-out. Voici venu le temps des PME, Petits et Moyens États, où le manager est chef du gouvernement. Moi qui suis déjà gêné d'avoir à partager mes euros avec les employés berlusconiens, je ne sais pas comment je me mettrai en exil d'Europe le jour, en juillet 2003, où l'Italie présidera l'Union. Je suis pour lancer une OPA sur la société anonyme Italie. D'autres avec qui ça risque aussi d'être estomaquant, ce sont les Danois. Ils viennent, eux aussi, de criminaliser les étrangers. Eux aussi seront bientôt présidents de l'Europe, ce sera en juillet 2002. Autrement dit demain. Décidant incontinent de me pencher sur le dernier disque de Gianmaria Testa, je note que Giorgio Moroder compose la musique du nouveau film de Leni Riefenstahl, "Impressionen unter Wasser", quelque chose sur la vie sous-marine dans l'océan indien. En août prochain, Riefenstahl aura cent ans, vous ne la saviez pas, celle-là. Il y a des jours où l'on se sent PME, Petit et Moyen Européen.
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| Léon Saur |
| Soxhluse vendredi 18 janvier 2002 |
| Il y a des moments comme cela. Aujourdhui, une accalmie dans un agenda serré me donne loccasion de trier le courrier accumulé et de lire un peu de la pile accumulée depuis plusieurs semaines, tandis que les rayons des librairies commencent à senrichir des premières livres inspirés par les attentats du 11 septembre. Décidément, les médias ne parlent plus que de terrorisme. Attentats par-ci, représailles par-là. Il me revient à lesprit quil fut un temps où il y avait également beaucoup de terroristes dans nos régions. Cétait il y a soixante ans et lautorité avait alors la couleur vert-de-gris et résonnait du pas cadencé des bottes sur le pavé mouillé. Les journaux et la radio collaborationnistes dénonçaient à longueur de colonnes les " terroristes ". La population parlait plutôt de résistants. Ceux-ci nétaient pourtant pas nécessairement des enfants de chur : " Ohé les tueurs à la balle et au couteau tuez vite Ohé saboteur, attention à ton fardeau dynamite " Les mots sont connotés et leur usage nest jamais neutre : les terroristes des uns sont souvent les résistants des autres. Pas besoin de visiter Lautresite pour savoir cela ! Cependant, le recouvrement des termes nest pas complet et ne peut évidemment pas lêtre. Commençons donc par éviter les malentendus : mener des actions contre des objectifs militaires - fût-ce par attaque-suicide ! - est un geste dont on peut discuter la qualification ; transformer des avions de ligne pleins de passagers en bombes volantes ou prendre pour cible des civils ne peut au grand jamais être assimilé à un acte de résistance. Résister, cest dabord et avant tout réaffirmer (au besoin par la violence) sa propre humanité ; ce nest jamais nier celle de lautre. Et ce, même quand on vise son élimination physique. Le terrorisme, cest nier sa propre humanité parce que, dabord et avant tout, on refuse celle de lautre (même si on ne le tue pas physiquement). Bien souvent, le terrorisme débute dans et par les mots. A ce propos, le monde ne manque pas de terroristes avérés ou en puissance, quils soient redoutés chefs dEtat ou douteux chefs de bande. Pour fermer la porte au terrorisme et aux terroristes, il faut dabord contrôler ses propres paroles. On finit toujours par écraser du talon ceux quon commence par qualifier de " sous-hommes " ou de " cancrelats ".
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| Michel Gheude |
| Bruxelles jeudi 17 janvier 2002 |
| La génération 68 a été celle de lindividualisation des droits, ce qui a permis leur élargissement aux jeunes dabord, aux femmes surtout, aux minorités par principe et aux étrangers de plus en plus largement.
Elle a gagné la bataille de lavortement, symbole de la liberté individuelle. Elle gagnera bientôt celle de leuthanasie, symbole de sa dignité. Dans le catalogue de ce qui l'a mobilisée il y a trente ans, il lui reste pourtant quelques citadelles à prendre. La première est la prohibition des stupéfiants. La seconde est la prison. Lune est sans doute la clé de lautre. Il faudra un jour quon réponde à la question "pourquoi la Hollande, qui na pas connu de fulgurance en mai 68, est-elle le pays où le programme de 68 sest le plus accompli ? "
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| Véronique Nahoum-Grappe |
| Paris, mercredi 16 janvier 2002 |
| Il y a un sociologue de la météorologie, Martin de la Soudière, collègue et ami, qui a écrit dans un article exquis que le temps précis de la déprime c'est : "11° pluie fine". Plus froid, et ce froid coupe le chemin de la chose glauque interne en route vers le centre du monde et tout l'ensemble du champ.
Le froid, par son grand pouvoir de distraction qui, du frisson au grand tremblement, nous secoue le corps dans ses grandes castagnettes, fait désirer le chaud, ça distrait. Plus de onze degrés, et une douceur insidieuse vient consoler la pieuvre verdâtre et tordue qui s'installait au fond de l'écran et la transformer en poulpe rieur aux grands yeux poétiques. Si la pluie s'accentue, musique, chant du monde, perles scintillantes youp là, la marée épaisse aux reflets de pétrole reflue, explosée par les gouttes en points d'exclamations. Onze degrés, pluie fine c'est LA totale, poire et fromage, bonjour l'addition: l'absolu fond merdâtre tapi sous les secondes, les minutes s'enflent. Au secours! le néologisme "merdâtre" dont je revendique la maternité signifie que la merde ici en jeu est décolorée depuis la nuit des temps. Or cela fait trois jours à Paris que nous avons "onze degré pluie fine" . C'est atroce, adieu mes amis, ahahahah.....
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| Patrick Quinet |
| Saint-Gilles, mardi 15 janvier 2002 |
| Difficile, dans la danse des nouveautés et des glissements, de fixer lorigine des malaises et des débordements dont nous pouvons être le siège. Ainsi de notre relation aux objets (les choses, les machines, les produits,
) qui, pour domptés ou domptables quils soient, nen ont pas moins pris une part considérable dans notre relation au monde et -surtout - aux autres.
Je préparais, hier soir, un repas pour des amis me visitant. Leur étonnement davoir à manger des choses préparées et non pas pré-préparées. Ni sous-vide, ni surgelé. Des ingrédients à létat brut, transformés en repas. Et, le nez dans mes casseroles, de divaguer sur ce que deviennent la musique, le cinéma, le théâtre souvent : des produits. Ce passage de lobjet au produit (jarrive un peu tard avec mes réflexions sur lindustrie culturelle ) marquent le voilement des savoir-faire voire des alchimies. Nous préférons la voilure. Nest-ce pas là une des résistances visibles dans la question de la " mondialisation ". Les transports de capital, leur côté apatride, ont existé depuis que John Cockerill sinstallait dans le bassin liégeois ou que Léopold II sest invité sur le Stanley Pool (sans y avoir jamais mis un pied !). Mais, justement, il sagissait dun ancrage, dune localisation. Aujourdhui on veut nous forcer à croire que les objets inanimés et passe-partout ont une âme et que ces âmes appartiennent à des marques et ces marques à des gestionnaires. Droit de réponse : mon ordinateur tient à marquer une distance avec mes propos.
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| Stéphanie Baron |
| Genève, lundi 14 janvier 2002 |
| "Nos compatriotes attendent à juste titre que les moyens mis en uvre se traduisent par une accélération des procédures, une plus grande clarté des jugements et une plus grande efficacité dans la répression de la délinquance."
Chirac, Jacques, pas gonflé pour un sou dresse sans complexe un bilan (son bilan ?) de laction judiciaire lors de la rentrée solennelle de la Cour de cassation. Pendant ce temps
.. Mais rien de grave, rassurez-vous, rassurez-nous ! Ce juge était mauvais nous clament les amis de Chirac, Jacques ! Alors tant mieux, jusquici tout va bien. Mais bientôt
..
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| Paul Hermant |
| Bruxelles, dimanche 13 janvier 2002 |
| On s'en ira donc reconstruire les bouddhas de Bamiyan. Peut-être pas là où ils étaient, peut-être juste à côté, peut-être même bien loin de là. Je pense à ce dessin de Mihai Stanescu, cartooniste roumain dissident, du temps de la destruction des villages de Roumanie, sous Ceausescu. Sur un paysage encombré de bulldozers et de grues, devant un pâté de maisons détruites, dans un embrouillamini d'ouvriers casqués, un panneau indiquait : "Ici, l'on construit une église du 17ème siècle".
On s'en est allé détruire, ces jours-ci, des villages palestiniens, sous Sharon. Curieuse entropie tout de même. Ces choses qui dépendent de nous et que nous ne parvenons pas à endiguer : le nom de l'allemand Edmund Stoiber va rejoindre, dans le bestiaire européen, ceux de l'autrichien Haider, des italiens Berlusconi, Bossi et Fini ou de la danoise Kjaersgaard. Stoiber sera le challenger de Schröder. On lui donne de bonnes chances. Les Inrocks ont sorti, voici quelques jours, un dossier Berlusconi avec une interview de Tabucchi, Il faut lire cela. Aussi, le compte des vies humaines nommées individuellement devient-il une entreprise privée. Safiya, la jeune nigérianne promise à une mort par lapidation et dont Véronique parle, dans ses correspondances, aura droit à un nouveau procès. On s'en réjouit. On vomit aussi de s'en rendre content. Qu'on ait à juger cela : avoir un enfant hors mariage. Cela ne devrait pas nous arriver. Cela nous arrive.
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| Léon Saur |
| Soxhluse, samedi 12 janvier 2002 |
| Le soleil est revenu dans un ciel immensément bleu. De loffensive hivernale dentre Noël et Nouvel An, il ne reste guère que la glace sur létang et quelques amas dun blanc sale dans les coins reculés du jardin. Longtemps calfeutrée dans le poulailler, la basse-cour a retrouvé le chemin du grand air. Désireuses daméliorer leur ordinaire, les poules grattent avec ardeur juvénile lherbe terne du pré. Les quelques degrés que le mercure a grappillés au-dessus de zéro donnent comme une impression de chaleur aux promeneurs qui ont rangé luges et traîneaux dans la remise.
Mario, le jeune Liégeois, lemportera-t-il sur Jennifer, la jolie Française ? A moins dêtre sourd et aveugle, de surcroît retiré du monde et enfermé à la trappe depuis la nuit des temps, personne néchappe à cette question existentielle. Le président pakistanais Musharraf a fait une importante déclaration condamnant le terrorisme. New Delhi semble marquer sa satisfaction. Deux adolescentes ont sauté du dixième étage dun immeuble bruxellois ; elles auraient laissé une lettre expliquant leur geste fatal. Le nouveau patron de lUnion belge a fait une proposition de réorganisation du football belge sur une base communautaire. Traduisez : " sur une base linguistique ". Nécessité financière faisant loi, lun des derniers piliers de la Belgique unitaire seffrite à son tour. Quand les diables rouges affronteront-ils les rode duivels en phase éliminatoire de la coupe dEurope des nations ? A propos, quest-ce quon fait des Bruxellois ? Je ne suis pas sûr davoir bien compris Informations qui se multiplient et se succèdent, images didées qui se bousculent dans la tête et se chevauchent dans ma mémoire de pauvre auditeur dépassé par le rythme imposé. Cétait quoi déjà le sujet précédent ? La capacité des journalistes à crépiter dun sujet à lautre ma toujours laissé pantois : symboles volubiles dun monde complexe et chaotique de limmédiateté, qui semble parfois régresser en même temps quil se construit.
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| Véronique Nahoum-Grappe | ||||
| Paris, jeudi 10 janvier 2002 | ||||
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La nouvelle année nest pas bonne pour tout le monde. Cette chronique est un appel, car nous sommes le 10 : après-demain 12 janvier 2002, Safya Husseini doit être légalement assassinée dans datroces conditions au Nigéria pour avoir eu un enfant sans être mariée. Le père présumé est libre et absous. Le bébé a 144 jours. Elle doit être enterrée jusquau torse et lapidée. Envoyez encore et encore des mails jusquau dernier moment à embassy@nigeriaparis.com . Par exemple : Signatures
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| Note de lautresite : archives de Une | ||||
| Safiya, toujours | 16.01.2002 | |||
| Les nouvelles paraissent donc plutôt rassurantes. Safiya Husaini, cette femme nigériane de 35 ans, menacée de lapidation pour avoir mis un enfant au monde hors mariage, a donc comparu en appel, le 14 janvier. Sa défense s'appuie, d'une part, sur le fait que cet enfant aurait été conçu avec l'ancien mari de Safiya, et d'autre part, sur le rétroactivitéde la loi de la charia. Le président du Nigéria s'est porté aux côtés de Safiya qui, à l'heure actuelle, semble être plus ou moins rassurée sur son sort. L'affaire est, elle, renvoyée au 18 mars prochain. Néanmoins, puisque internet a été un puissant vecteur de mobilisation dans cette affaire, dont V. Nahoum-Grappe parle dans ses chroniques, nous vous donnons l'adresse où il est toujours nécessaire d'apporter son soutien.
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| Bonne nouvelle | 12.01.2002 | |||
| Véronique Nahoum-Grappe, dans ses correspondances, a lancé un appel en faveur de Safiya Husaini, cette jeune Nigériane condamnée à la mort par lapidation pour avoir donné naissance à un enfant hors mariage. Il s'agissait là de l'application de la charia, remise en application dans certaines régions du Nigéria au cours de l'année 2000. Nous venons d'apprendre que Safiya Husaini sera rejugée en appel ce lundi 14 janvier 2002. Elle plaidera le viol et ses avocats argueront de la rétroactivité de la loi, les "faits" s'étant produits avant la réinstallation de la charia. Merci à celles et ceux d'entre vous qui ont répondu à l'appel de Véronique et ont envoyé des mails à l'ambassade du Nigéria. Nous suivrons avec vous ce nouveau procès et demeureront vigilants.
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| Saint-Gilles, mercredi 9 janvier 2002 |
| Quand le manteau des lassitudes tombe sur les épaules de lindifférence, les manches trop courtes de lespoir ne parviennent pas à cacher la chair même du désespoir. Le départ dYves Saint-Laurent et lampleur de ce sujet dans nos médias et dans nos médias uniquement meffare et meffraie.
Effarement de ce que la pointe acérée de la richesse démonstrative aille se nicher dans nos journaux (Oui ! NOS journaux) et y étaler son désarroi maussade. Quon ne me parle pas dexception culturelle. Le chiffre daffaires des maisons de haute couture se réalise essentiellement hors dEurope et le raffinement de la mode na pas à se nicher dans un débat où il nest pas partie. Jack Lang exception culturelle à lui seul peut se morfondre et redouter la "bigmacisation" du vêtement. Doù parle-t-il ? Et de quoi ? Leffroi de ce que nous redoutions : se distinguer culturellement nest pas affaire de courants ou de modes. Nous ne nous distinguons pas parce que nous ne sommes pas Américains du Nord mais parce que nous sommes Européens. Les valeurs communes au Vieux Continent existent, y compris dans la complexité de les dire. Parlons-en. Parlons surtout, comme sur lautresite.com, de ce sillon profond quest notre histoire en ce compris les moments de cette histoire qui posent le plus de questions. Lholocauste est bien une invention européenne. La guerre à tout prix, non.
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| Nicolas Levrat |
| Genève, mardi 8 janvier 2002 |
| 2002 a commencé bien avant que 2001 ne soit terminé. Ce qui me pose quelques problèmes dhoraires. Mais bon.
La presse genevoise me fait réfléchir sur lidentité nationale, cette fierté déplacée qui peut conduire aux pires âneries, pour rester poli. Construite sur des symboles, le drapeau, lhymne national, la famille royale pour ceux qui en ont une (et pour peu quelle ne commette elle non plus pas trop dâneries), léquipe de foot (pour autant quelle gagne de temps à autre) ou la compagnie daviation nationale, comme on a pu le découvrir lan dernier, dAmerican Airlines à Swissair. Questions cependant : les peuples ont-ils besoin de symboles pour construire leur identité, ou est-ce le besoin de passion identitaire collective qui se trouve des porteurs symboliques ? La réponse me semble depuis ce mardi pencher pour la seconde hypothèse. Ainsi la presse romande de se réjouir et se gargariser de ce que la compagnie "low cost " "Easy jet " à lorigine britannique, bien que fondée par un grec, mais que la législation protectionniste suisse en matière de transport aérien a obligé à ouvrir une succursale (easyjet.ch) en Helvétie se propose dacheter 75 avions neufs, soit à Boeing, soit à Airbus. Finie la morosité, les 11% daugmentation du chômage national en décembre (on reste, rassurez-vous, toujours sous la barre des 3 % mais les %, moins on en a au début, plus ça a lair impressionnant) lélimination de léquipe nationale de football de la Coupe du monde, le "grounding" - terme aujourdhui consacré de Swissair. La presse nous reconnaît dans le succès de "Easy jet ", pas dans les ennuis de Swissair. Pas désagréable de se sentir "easy" plutôt que Suisse. Ce devrait même faciliter pas mal de choses. Peutêtre que la votation du 3 mars pour savoir si les "easy"accepterons de se joindre à lONU se passera mieux que si lon avait fait voter des Suisses. Changer didentité nationale, que ny avions-nous pas pensé plus tôt ? Alors les Belges, bientôt "Virgin" ?
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| Paul Hermant |
| Bruxelles, lundi 7 janvier 2002 |
| J'ai emporté de 2001 une vieille coupure. Au doigt. Elle m'est fidèle, semblant décidée de passer au printemps avec moi. Je ne dirai rien des flocons, éteints, ni du héron, lointain. Une pensée tout de même pour le héron de Fléron de Léon : soulever son chapeau au passage des migrateurs est tout de même mieux vu que de s'inquiéter du contenu de chaque camion qui dépasse. Poisson, bananes, chair humaine ?
À part ça, les sapins ont perdu leurs épines, les étreints ont reçu leurs étrennes : le monde, qui va toujours dans le sens qui l'arrange, a fourni ses classements de saison. Dans le registre "Quelle est la personnalité la plus détestée de l'année ? ", les Saoudiens auraient répondu : Sharon, Bush et Ben Laden. Les Belges, sondés par l'hebdomadaire Télé-Moustique ont cité : "Ben Laden, Sharon et Bush". Un sondage planétaire finirait bien par nous donner les rapports du tiercé dans l'ordre. Mais une chose est sûre, la mondialisation de la détestation n'est pas un vain mot. En Tchétchénie, on trouverait bien un Poutine, en Algérie un Bouteflika, au Soudan un Omer Hassan Ahmed el-Bashir, mais ce sont là particularismes régionaux. On peut écouter aujourd'hui une émission sur les dix ans de changement de régime russe et entendre : "Puisqu'il nous reste quelques minutes, abordons la Tchétchénie". S'il vous reste quelques secondes, passez chez Pizza Hut en mémoire de Gorbatchev.
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| Léon Saur |
| Soxhluse, le 6 janvier 2002 |
| La neige de Noël continue à saccrocher au sol. Les passereaux ont instauré une véritable noria entre le distributeur de graines et les taillis tout proches. Le héron est revenu. Il marche autour de létang gelé, cherchant de toute sa hauteur comment attraper les poissons à labri sous la glace. Un merle boit à la cascade. Le chat est rentré depuis longtemps. Il dort au pied du radiateur. Le gouvernement italien continue à se distinguer de vilaine manière.
La démission de Renato Ruggiero, leurophile ministre des Affaires étrangères en dit long sur létat desprit qui règne dans cette "équipe" de démocrates-chrétiens égarés, daffairistes venus à la politique pour échapper à la justice, de populistes xénophobes et de néo-fascistes. Un gouvernement hors norme, qui fait voter des lois permettant à ses membres déchapper aux poursuites judiciaires ; un ministre de la justice qui refuse le mandat darrêt européen pour des raisons qui nont rien à voir avec la défense des droits et libertés fondamentaux ; un premier ministre qui autoproclame la " supériorité " de la culture occidentale sur lislam ; des ministres qui méprisent leuro alors que leur pays fait partie de lEuroland ; etc. ! LItalie a décidément un problème, mais elle nest pas la seule. Il y a dabord eu lAutriche. Les récentes élections générales danoises ont marqué une forte avancée de la droite et de lextrême droite : fruit amer dune campagne résolument anti-immigrés. Pourtant, le Danemark enregistre un taux de croissance économique bien supérieur à la moyenne européenne ; le taux de chômage ny est que de 5% et cest le pays de lUnion qui accueille le moins détrangers ! A bien y regarder, ce nest pas lItalie qui a un problème, cest la construction européenne ! Par-dessus le marché, Rome assurera la présidence de lUnion durant le second semestre de cette année. On na pas fini den parler
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| Michel Gheude | |
| Bruxelles, samedi 5 janvier 2002 | |
| Parfois la meilleure lettre qu'on puisse écrire est celle qu'on vient de recevoir :
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| Patrick Quinet |
| Saint-Gilles, mercredi 2 janvier 2002 |
| Merci à ceux qui formulent des vux et sengagent à des résolutions.
"Formuler" est le mot. Étrange vocabulaire, mon souvenir des "formules" étant égal à mon dédain des premiers de classe qui les retenaient si bien. Et mon mépris des résolutions qui nempêchent pas, comme le chantait Véronique, "quatre derniers crétins" de sarracher les yeux à Jérusalem-Ouest. Israël-Palestine : combien de Résolutions ? Sur l euro, je najoute rien à ce qui est en train, grâce à lui, de se produire : une onde confiante recouvre la chape des transactions commerciales. Mon libraire avait raison. Il puise dans des mains ouvertes remplies de piécettes inconnues de quoi honorer lachat du journal, rend la monnaie et samuse bien de cette confiance retrouvée. Cest tout bénef mais pour une fois cest dhumanité quil sagit et pas dautre chose. Voilà bien un domaine où il ny a pas de petits profits ! Pour le reste, que votre année soit faite, quelle ne soit pas la dernière, que celles davant ne vous remuent pas trop et que celles à venir vous laisse profiter de celle-ci. Est-ce clair ?
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| Nicolas Levrat |
| Quarré-les-tombes, mardi 1er janvier 2002 |
| Lieu improbable sil en est pour se réveiller dans lEuroland. Dabord réunir quelques bouts décorces sur un journal acheté en francs français la veille, quelques branches et craquer une allumette. La fumée sélève, et ne semble pas différente de celle de la veille. Le froid du pays de lEuro est aussi pinçant que le froid du pays du franc ; le feu, "l'invention" humaine bien plus ancienne que le franc ou lEuro, ne semble pas affecté par le nouvel environnement monétaire.
Le boulanger de Quarré-les-tombes, lui, nest pas décidé à jouer les agents de change. Son pain est vendu ou bien en francs ou bien en Euro. Ayant acheté, par esprit de facétie une baguette en franc et une en Euro, je peux certifier quelles ont le même goût, même trempées le soir dans une fondue au fromage helvétique. La vie en Euros sannonce plus facile que celle en argentinos ou en pesos. Le papier monnaie nest, il est bon de se le rappeler de temps à autre, quune convention. Changer de monnaie naltère en rien la réalité, nen déplaise à tous les chroniqueurs qui épatent leur plume sur ce sujet ; passer du deustchmark/drachme/escudo/florin/franc/lire/livre(irlandaise)/marka/pesetas à lEuro a autant deffet que de passer du pesos à largentinos. Cela ne va ni moins bien en Europe, ni mieux en Argentine. Il y a des choses plus graves et sérieuses que largent
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| Léon Saur |
| Soxhluse, lundi 31 décembre 2001 |
| Aujourdhui, 31 décembre 2001. Laprès-midi tire à sa fin. Dans les magasins et les grandes surfaces, cest le temps des retardataires et le moment des emplettes de dernière minute. Les piétons se hâtent dun pas incertain sur les trottoirs verglacés. Dans les chaumières, lheure est aux ultimes préparatifs et aux cavalcades descaliers, entre penderies et salle de bain.
Dehors, le jardin ressemble aux paysages enneigés des cartes postales de mon enfance. Vous savez, celles qui étaient rehaussées dor et que lon affranchissait à un franc après y avoir écrit quelques mots de circonstances. Sans oublier, bien évidemment, ladresse du destinataire ! Les boîtes aux lettres en débordaient. Aujourdhui, ce serait plutôt les branches des arbres qui ploient sous la neige. Il y a longtemps que je navais plus vu un tel spectacle de la fenêtre de mon bureau. Un oiseau va et vient sur la mangeoire suspendue. Faussement distrait, le chat du voisin observe son manège Cest lheure du " flash " dinformations. Machinalement, jai augmenté le son de la radio. On ne se fait pas refaire ! Dans notre monde médiatisé, lactualité ne connaît aucune trêve : à minuit, le franc aura vécu, vive leuro ; bruits de bottes persistant au Cachemire ; en Afghanistan, la chasse au Ben Laden se poursuit ; naufrage économique en Argentine où une population aux abois hurle violemment son désespoir. Et jen passe Dans notre troisième millénaire à peine entamé, - dont la seule certitude que nous ayons est quaucun dentre nous nen verra la fin, - tout reste décidément à faire. Dehors, le chat ne perd pas loiseau des yeux
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| Paul Hermant |
| Bruxelles, dimanche 30 décembre 2001 |
| Comme je ne savais pas quelle formule employer pour vous expédier mes vux, chers correspondants, je suis allé chercher la phrase du jour sur le site de François Bon (www. remue.net). Et j'ai trouvé ça. "Les hommes d'aujourd'hui croient que les savants sont là pour leur donner un enseignement, C'est de Ludwig Wittgenstein, dans Remarques mêlées. Je vous souhaite une bonne année.
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| Véronique Nahoum-Grappe |
| Paris, vendredi 28 décembre 2001 |
| Dès que la guerre sest tassée en Afghanistan, quelque chose ici sest calmé : on peut à nouveau parler de la Tchétchénie, par exemple, on peut à nouveau penser comme avant le 11 septembre, et on oublie totalement à quel point nos regards et nos images intérieures ont été sous lemprise du présent pendant trois mois.
Le paramètre ici central est dune vertigineuse simplicité anthropologique : la peur sourde et tripale, non explicitée, liée à limaginaire de limplication possible, qui se rapproche lorsque lévénement est grave. Certains évènements produisent des cercles déchos en chaîne qui parfois restent enfermés dans leur propre sphère de turbulences loin de nous (le génocide rwandais, par exemple, ou bien la guerre en ex-Yougoslavie tant quelle reste perçue comme guerre civile de tribus ). Parfois, les vagues de lévénement touchent aux rivages de notre confort : les guerres de lOTAN, des attentats qui peuvent nous atteindre, etc.. . Et là tout change, une sorte dintensité dans les débats, de frénésie dans les disputes, envahit la communication ambiante, et les fous dans les asiles changent le contenu de leur délire, car les fous sont hantés par lhistoire du monde . Des arguments simposent qui relèveraient du grotesque en temps ordinaire, et les vieux amis soûls à trois heures du matin se détestent vraiment. La peur davoir peur fabrique une espèce de micro-fanatisme dépoque, qui oblige à des conformismes étonnants. Lanti - américanisme primaire, paradoxalement produit et activé par les attentats contre les E-U, est une des résultantes de cette vieille pétoche tripale de limplication possible. Comme si lombre portée sur notre confort, tout rapprochement, même imaginaire, même de très loin, avec la mort et le danger, étaient dautant plus menaçants que la vie ordinaire est sécurisée, comme chez nous encore.
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| Patrick Quinet |
| Frankfurt an der Main jeudi 27 décembre 2001 |
| Questions pour passer le réveillon : Pourra-t-on compter sur leuro comme on compte sur un ami ? Oussama fait-il confiance à leuro ? Doit-on dire " confiance à leuro " ou " confiance en leuro " ? Que faire dun euro convertisseur une fois converti ? Pourquoi dit-on " convertir " une monnaie ? Est-ce une question de foi ? Les Suisses vont-ils fêter la persistance de leur franc ? Nexiste-t-il pas dhelvéto convertisseur ? Mon épicier annonce par voie daffiche quil prendra les francs belges jusquen 2003. Est-ce parce quil est turc? Épicier? Malin comme un singe ? Le 1er janvier à 0h00 mon ordinateur cessera-t-il de souligner en rouge le mot euro? Est-ce parce que mon ordinateur est, au départ, américain ? Où en est la convertibilité du zloty en euro ? Au marché officiel ? Au marché noir ? Mon ordinateur na pas souligné "zloty ". Est-ce parce que le marché polonais est prometteur ? La parité dollar euro préfigure-telle quelque chose dautre ? Wim Duisenberg est-il innocent dans le dossier Radio Mille Collines ? Faut-il aider nos voisins français à déchiffrer la précédente question ? Mon libraire est confiant. Est-il inconscient ? Les clandestins, dans leurs camions, que serrent-ils contre leur poitrine ? La photo dun amour, une liasse de Marks, un euro convertisseur ? Est-ce quil ny a pas, comme dirait lautre, un problème avec leuro ? Ou avec toute forme de foi ? Aux douze coups de minuit, jaimerais jeter autant de pièces dun franc dans la Fontana di Trevi.
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| Michel Gheude |
| Bruxelles, mercredi 26 décembre 2001 |
| Il sappelle lHomme du Nord. Il est sénégalais, a une fille à Aulnoye et travaille à Paris. Il parle tout le temps, a des mots avec tous. Il a une K7 de Keith Jarret, adore Lavilliers parce quil a de lâme, lit Brink, dit écrire et fume tout le temps. Il trouve la vie triste. Il mélange à plaisir le français, le wolof, langlais et litalien. Il répète souvent les mêmes phrases plusieurs fois. Chaque matin, dit-il, il faut mettre de leau sur sa tête pour se protéger des langues. Les langues peuvent tuer. Les Toucouleurs appellent les Wolofs "ceux qui comprennent mais ne parlent pas". Il faut tout faire bien, parce que ce quon fait donne un sens à la vie, mais il ne faut pas devenir le meilleur parce quil faut toujours quelquun qui fasse mieux que soi. Le climat européen conduit au relativisme : à tout hiver son printemps. Au Sénégal, sa grand-mère a demandé comment cest lEurope. Il a dit quil pleuvait beaucoup. Elle a dit: là où il y a de leau, il y a de la vie. En partant, il me tape dune bière et me serre la main de la gauche: pour se revoir. Du quai, il crie: ma solitude est finie, je rejoins ce qui est à moi.
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| Paul Hermant |
| Autoroute Charleroi-Bruxelles mardi 25 décembre 2001 |
| Ce qui vous arrive un soir de Noël. Vous êtes sur l'autoroute, vous attendez les infos de minuit, savoir si Arafat oui ou non, Bethléem sera, sera pas. Vous entrez dans un tunnel. Rien ne vous parvient plus. Pendant une toute petite minute, vous êtes rendu sourd aux bruits du monde. Il s'agit d'un de ces anciens passages souterrains où le béton arrête les ondes. Vous sortez du tunnel. Sur votre autoradio, une voix dont vous ne reconnaissez pas l'accent dit ceci: "90 % de la population étant désormais musulmane, cette religion est évidemment majoritaire". Vous laissez filer quelques instants d'interrogation avant de vous rendre compte que vous venez de capter le début de la messe de minuit, en direct de Dakar, et que quelqu'un vous fait la pédagogie de la situation socio-politique du Sénégal. Aussi bien sans nouvelles d'Arafat, vous ménagez une pensée pour Léopold Sédar Senghor, puis vous zappez sur Radio 3, de la musique classique. Vous êtes sauvé.
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| Nicolas Levrat |
| Genève, lundi 24 décembre 2001 |
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Ariel na finalement pas permis à Yasser daller fêter la naissance du petit Jésus.
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| Véronique Nahoum-Grappe |
| Paris, dimanche 23 décembre 2001 |
| Safya Husseini Tungar-Tudu, trente ans, est condamnée au Nigéria à être enterrée vivante jusqu'à la poitrine et ensuite lapidée à mort pour avoir eu un enfant sans être mariée. On accorde aux femmes venant d'accoucher un délai de 144 jours à partir de la naissance de l'enfant: l'exécution aura lieu dans 22 jours à partir du samedi 22 décembre 2001.
C'est le journaliste italien Ettore Masina qui a le premier dénoncé cela. Il demande que l'on envoie des lettres à l'ambassade du Nigéria en demandant la grâce de Safya : 173 av. Victor Hugo 75016 Paris - tél: + 33 (0)1 47046865 fax: + 33 (0)1 47046865 - mail: embassy@nigeriaparis.com Joyeux Noël.
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| Michel Gheude |
| Bruxelles, samedi 22 décembre 2001 |
| Première évidence, celle dune puissance impériale qui sactualise de manière arbitraire et récurrente tantôt par des interventions spectaculaires tantôt au contraire par une exaspérante inaction. Seconde évidence, cette puissance impériale se distingue désormais de limpérialisme, " stade suprême du capitalisme ". Les Etats-unis ne soutiennent pas Israël pour des raisons principalement économiques. La guerre dAfghanistan na pas pour cause première un hypothétique projet de pipe line. Lautonomie du Kosovo ne rapporte rien à ceux qui lont défendue militairement. Ce nest pas par intérêt, seulement par lâcheté, négligence ou indifférence, que lempire na rien empêché au Rwanda.
Paradoxalement, ce nouvel usage de la puissance est plus mal ressenti que la traditionnelle violence impérialiste. Moins il est possible de reprocher à lempire de sarroger par la force le bénéfice des ressources du monde, plus son arrogance est insupportable. Que sa puissance ne soit même pas au service de sa rapacité, voilà qui dépasse toutes les limites de la superbe. Un empire qui na plus besoin dexploiter et dopprimer, cest le stade suprême de lhumiliation. Ainsi, les droits de lhomme et le devoir dingérence seront désormais davantage que la misère et linégalité sources de violentes révoltes contre lempire.
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| Patrick Quinet |
| Laëquenne, vendredi 21 décembre 2001 |
| Ainsi donc, selon Nicolas, Strasbourg serait plus européenne que Laeken ! Et de nous balader chez les Bouriates ou les Oudmourtes comme sil sagissait de start-up post-virtuelles. Où est la différence, au reste ?
LOostduinkerke, tout proustien, de Michel nous avait déjà acclimaté aux noms improbables mais de Bouriates point trop nen faut. Nous sommes sur un site de poésie politique, que je sache, mais je trouve peu de rimes en iates, sinon une petite voiture italienne et peu en -ourtes sinon les délices du yoghourt sous la yourte. Trêve de plaisanterie et de confiseurs : on laime bien ton Conseil de lEurope, Nicolas, on connaît la qualité de ses experts, même russes pour moitié. On admire lélégance citoyenne de son cahier de charges: la démocratie, les pouvoirs locaux, les droits de lhomme. Arrêtez ! On croirait la liste de mariage de Thomas More et Edgar Morin. Flamboyant PACS ! Une petite musique de nuit, toutefois : la fonction de lUnion est toute autre. Son rôle unique, selon le Traité de Saint-Gilles, est de nous apprendre à prononcer les noms de ses bourgades les plus proches phonétiquement des républiques membres de la CEI. Ainsi après avoir coltiné Maastricht, Schengen et Laeken, nous allons, merci lélargissement, harasser nos journalistes avec le Protocole de Gödöllö (H), lAccord dOlomouc (CZ) et le Traité de Kwidzyn (PL). Tandis que, dans leur coin de lhistoire, Bretton-Woods et Brest-Litovsk nen mènent pas large.
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| Paul Hermant |
| Bruxelles, mercredi 19 décembre 2001 |
| Boutef' à Bruxelles, Boutef' chez le roi, Boutef' chez Louis Michel, Boutef' chez Prodi, Boutef' chez les chefs d'entreprises. Boutef' est partout.Bien content sans doute de clôturer à sa manière la présidence belge de l'Union.
Boutef' est partout, sauf en Kabylie. Boutef' est partout, sauf à Relizane, dernier faux barrage où quatre vraies personnes ont été assassinées. Boutef' est partout, mais ne résiste pas trois minutes aux récriminations des Algérois sinistrés par les inondations de novembre. Mais le Président Bouteflika, résidant temporaire à Bruxelles où aucun Algérien n'a encore songé à utiliser la loi locale de compétence universelle, a donc signé l'accord d'association entre l'Algérie et l'Union Européenne. Et c'est comme toujours, lorsque des instances démocratiques décident d'employer une petite cuillère pour dîner avec les dictatures, on nous raconte qu'il vaut mieux les avoir dedans que dehors et que la contamination des Lumières finira bien par jouer : on se demande quand même à chaque fois qui va l'emporter, de la cure ou de la maladie. Aussi, une fois ne valant pas coutume, je vous laisse un lien où exercer vos talents de signataires. Puisque c'est une période où toute le monde signe quelque chose, autant pour notre part, parafer un désaccord.
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| Nicolas Levrat |
| Strasbourg, mardi 18 décembre 2001 |
| Les traités signés en 1995 entre la Fédération et les Républiques de Bouriatie et d'Oudmourtie ont-ils été remis en cause par la décision du 7 juin 2000 relative à la République de l'Altaï ?
Pas de doute, nous sommes bien au XXIè siècle, mais pas dans un épisode inédit de "Dune" ou un remake réchauffé de "La Guerre des Etoiles". Non, ce n'est qu'un jour de "Business as usual" au Conseil de l'Europe. Ce qui rappelle des souvenirs n'est-ce pas Paul, le Conseil de l'Europe, fin décembre et appelle deux remarques. La première, c'est que l'Europe vue de Strasbourg est plus grande et plus diverse que ce que l'on n'ose même imaginer à Laeken. La seconde, c'est que l'Europe est capable de s'atteler sans crainte, avec les principes les plus appropriés et les experts les plus compétents pas moins de 25 spécialistes, pour moitié russes à des questions délicates et de première importance pour tous ses citoyens. Mais que l'agenda était trop chargé, la réunion trop courte, les interprètes trop syndiqués, et que nous "avons dû" nous arrêter là où il eût fallu commencer. "Business as usual" au Conseil de l'Europe.
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| Véronique Nahoum-Grappe |
| Paris, lundi 17 décembre 2001 |
| À quel point le temps quil fait change le présent, cest dingue, et à quel point ceci est dune ahurissante insignifiance, cest tout aussi dingue.
En fait linformation sur le temps quil fait est capitale, et en même temps complètement inutile pour la compréhension de quoi que ce soit, sauf pour la retraite de Russie, surtout quand cest Chateaubriand qui la raconte, tome 2 des Mémoires doutre tombe. Laissez les passer, ils ont eu froid assez. Quils ont eu froid ! Cest dingue. Chaque journée de vie, ce truc qui dure et parfois simmobilise, alors que la vie tout entière nest quun éclair dans la nuit, parfaitement, et ne peut être que baignée dans son temps, celui quil y fait . Au fond dune grotte, au creux dun écran, le temps quil fait nexiste plus. Mais, par exemple, tout à lheure, à Paris, vers cinq heures, après une inondation bouleversante de soleil, tout à coup et petit à petit, tout est devenu très très pâle, le pouls du diable sest ralenti, et, ô bizarrerie, tout ce bloc deffacement moelleux, où même le diplomate néjacule plus si précocement, (je suis poète à mes heures), et bien tout cela sest traduit par une douce et folle bourrasque de neige. Cest dingue.
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| Michel Gheude |
| Bruxelles, samedi 15 décembre 2001 |
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Jai passé toutes mes vacances denfant à Oostduinkerke où ma grand-mère avait une villa au milieu de dunes que javais baptisées " le petit pays ". À chaque fin de saison, les commerçants se plaignaient amèrement : cette année était nettement moins bonne que la précédente. Cela ne les empêchait pas dagrandir leur magasin, de construire des hôtels, de sacheter une nouvelle voiture et de payer beaucoup dimpôts. De la villa de ma grand-mère on ne voit plus aujourdhui les dunes du petit pays, seulement les dizaines de villas qui se sont construites pendant toutes ces années où tout allait, parait-il, plus mal dannée en année. Les sommets européens souffrent du même syndrome. Tous les six mois on sattriste de voir les Européens indécis, divisés, timorés, égoïstes, ne défendant que leurs intérêts nationaux, incapables de grandes visions davenir, le nez sur le ras des pâquerettes. Cette fois encore, rien dimportant na été décidé. LEurope senfonce dans son impuissance. LEurope avance pourtant et même à une telle vitesse quelle na plus rien à voir avec la CECA du temps que je craignais quOostduinkerke ne devienne une cité fantôme aux ruines englouties par les sables. Il en va curieusement ainsi dune foule de sujets, de la télévision de moins en moins culturelle aux pauvres toujours plus pauvres, des jeunes de plus en plus illettrés à la qualité des aliments toujours plus médiocre. Cependant le monde nen fait quà sa tête et la population africaine ne cesse daugmenter alors que depuis la décolonisation nous la disons en voie dextinction, décimée quelle est par la guerre, le sida et la famine. Aurions-nous besoin de croire au pire pour mettre en chantier un peu de meilleur ?
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| Paul Hermant |
| Bruxelles, mercredi 12 décembre 2001 |
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Quelle sera l'altitude exacte du Sommet de Laeken ? En route vers le séminaire où j'ai à dire quelques mots sur l'ingérence, j'observe l'installation des chevaux de frise qui, comme leur nom l'indique, évoquent des cavaliers frisons mais ceux-ci sont métalliques et barbelés, réputés infranchissables, nous verrons bien. J'entends aussi je suis en voiture, la radio est allumée le mécontentement des organisateurs de la manifestation du 14 décembre prochain, comme quoi les communes et le gouvernement n'auraient pas assuré suffisamment de logements pour les manifestants. J'hésite donc entre, d'un côté, cet État qui se barricade et de l'autre côté, cet État auquel on demande d'être hospitalier. Est-il permis d'y lire un peu de schizophrénie ? Ces doutes font que j'arrive en retard au séminaire où j'ai à dire quelques mots sur l'ingérence.
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| Nicolas Levrat |
| Genève, mardi 11 décembre 2001 |
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Lécriture. Les cris durent.
Belfort, Belgrade, Dubrovnik, Gênes, Grozny, Kosovo, Palestine, Rwanda, Sarajevo, Vukovar, WTC
Les cris durent. Lécriture quand même.
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| Véronique Nahoum-Grappe |
| Paris, lundi 10 décembre 2001 |
| Combien de colloques sur le devoir de mémoire et léthique de résistance en face du crime contre lhumanité: lhistoire proche nous montre quentre le déni puissant majoritaire dont il est lobjet lorsquil est proche dans le temps et lespace, et la sacralisation fanatique de la mémoire lorsque tout est révolu et quil est trop tard, il ny a que peu de possibilités.
Loubli profond ou la référence érudite sattachent au crime antique qui avec le temps gagne en valeur historique ce quil perd en politisation. Inversement, la politisation des enjeux liés aux conflits en train d'arriver touche jusquà leur histoire réelle, dont les termes et les faits sont lobjet dun intense travail de déréalisation au bénéfice du sens obligé. En ce moment, nous vivons un cas atypique, qui serait curieux sil était moins effrayant en termes de production politique de malheur humain: il est peu dexemples contemporains de guerres dont la dénonciation des crimes précède le recommencement amnésié : seule la guerre à répétition entre la Russie et la Tchétchénie "entre" dans ce cas de figure intéressant : on connaît la situation, une guerre pour se faire élire, des bombes pour se séduire par la haine, une guerre hideuse de camps, de vols et de viols, etc . Mais depuis deux mois, on a choisi le faux, en toute bonne foi sans trop y songer, que Poutine fait partie du camp des gentils, que les Tchétchènes par contre, niet. La seconde amnésie résiste à toute psychanalyse et à toute réalité, elle est irrésistible et puissante, une espèce dhypnose.
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| Patrick Quinet |
| St-Gilles, dimanche 9 décembre 2001 |
| Un ministre belge, jeune et vert (cherchez lerreur ! ) à la question que lui pose le journaliste de télévision : " Et leuro ? " répond "La Belgique a été éliminée " avant de sapercevoir quon lui parle petite coupure et pas ballon rond. Honte sur nous qui avançons avec le projet politique le plus intense (jai cherché dautres adjectifs en vain) depuis quelques années dans une inconscience telle que son vocable même nous rapproche du stade plutôt que de la banque. Et tant mieux ! Largent, après tout, nest que la matérialisation ( la consubstantiation, dirait ce bon Père Samuel) de la confiance ( ne dit-on pas fiduciaire chez Nicolas pour désigner une qualité fondamentale mais réversible). Cet euro qui arrive à pas feutrés pose bien la question de la confiance que lon a les uns envers les autres. Ainsi mon futur loyer (que ma propriétaire augmente profitant du passage à leuro) est-il tributaire du degré de confiance que je peux avoir, mettons, en un charpentier de Porto ou un étudiant de Türku. Et bien cette confiance est nulle car la connaissance que jai de ce Pedro ou de ce Jespe sont nulles. Ils veulent construire de la confiance avec du papier et du laiton-zinc ! Quest-ce que lEurope ? Un espace sans confiance qui pousse à lerreur un ministre belge, jeune et vert. Je promets de beaux jours au prochain " Comité pour la Conservation des Devises nationales ". On va encore nous parler de la montée de lextrême droite. Ici.
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| Michel Gheude |
| Belfort, samedi 8 décembre 2001 |
| Jai passé quelques jours à Belfort où j'ai revu mon ami Fred, rédac chef du Pays, l'édition locale du quotidien L'Alsace.
Une de ses journalistes fait le tour des faits divers. Elle mentionne en quelques lignes lagression dune conductrice de bus par quatre gamins de dix huit ans. Pas important, dit elle, la femme n'est pas blessée. Curieusement, elle ne se pose aucune des questions que nous nous posons Fred et moi: comment la conductrice a-t-elle vécu cela? Comment l 'explique-t-elle? Quelle est la réaction de ses collègues? Et celle de la direction de la société de bus qui lemploie? Et celle de la mairie? Qui sont ces jeunes? Pourquoi ont-ils agi ainsi? Qu'est-ce qu'ils en disent, eux? Que racontent les autres passagers? Que pensent les gens du quartier? Tout ce que cet incident peut traduire de vérité humaine et de réalité sociale ne l'interpelle pas. Être lecteur dun journal , ou spectateur dun JT, cest souffrir constamment de cette abyssale absence de curiosité de la part dhommes et de femmes censés nous raconter un peu de lhistoire qui, arrivant aux autres, nous arrive. Mais c'est cela peut-être qui les tétanise, la peur de savoir ce qui nous arrive.
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| Paul Hermant |
| Bruxelles, jeudi 6 décembre 2001, jour de Saint Nicolas, patron des écoliers. |
| Un rabbin se fait agresser par une bande de jeunes Arabes à Bruxelles. Il accuse les médias de favoriser lantisémitisme. Un rapport de lOCDE classe les écoliers belges francophones en queue de peloton mondial en matière dapprentissage de la lecture et des sciences. Les professeurs pointent la responsabilité de lInternet. Cest peut-être bien vrai, cest peut-être bien faux. Je trouve moi que laisser porter le doute toujours en dehors de soi commence à lasser.
Lagression dun rabbin en tant que rabbin (moi qui disais lautre jour, je regarde mon pays dans les yeux, je ny vois brûler ni mosquée, ni synagogue ), cela sappelle du racisme. Le racisme est cette chose contre laquelle on bat des campagnes depuis des années dans les établissements denseignement de "mon pays". Ce sont ces mêmes lycées qui devraient amener à accepter la responsabilité des mots, mais on apprend que les écoliers de quinze ans lisent mal, peu ou pas. Est-ce que, comme dirait Dan, il ny aurait pas un problème avec lécole ? Jimagine que lécole, cest quand même un peu nous. Nous y passons, nous y portons nos enfants, nous y enseignons peut-être. On ne peut pas sexclure de lécole, ni du racisme, ni des mots. Mais on peut avoir fait plein dannées décole et dire après que lécole, le racisme et les mots, ce nest pas nous. Si même nous ne sommes plus dans nous, où sommes-nous ?
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| Nicolas Levrat |
| Perdue ? Perdu, pardi. Mercredi 5 décembre 2001 |
| On ne comprend pas toujours tout.
Pourquoi la Suisse prend Pierre Boulez pour un terroriste et envahit sa chambre dhôtel à cinq heures du matin ? Pourquoi les américains qui se sont donné tant de mal pour que quelques afghans quils ont fait se réunir à Bonn se trouvent un gouvernement provisoire, ont lâché "par erreur
" dun B-52 une salve de bombe sur Hamid Karzaï un Pachtoun tout bien comme il faut, occupé à "terminer" le siège de Kandahar et ami des Pakistanais à peine sa difficile désignation comme Chef du futur gouvernement de transition décidée? Alors, dès le début tout faux, Catherine, ça me paraît réducteur.
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| Véronique Nahoum-Grappe |
| Paris, mardi 4 décembre |
| Même sils sentretuaient jusquà lavant dernier avec leurs ongles, leurs dents, leurs bombes et tout le reste, les quatre crétins encore debout face à face sur la frontière de Jérusalem est et ouest seraient au bord du même problème : comment vivre ensemble, etc
Remarquez que ce soir on en est à la rhétorique de la vengeance crade, sang pour sang, cest à dire cent des tiens pour un des miens, ahah (rictus haineux du vengeur).
Je propose, mais oui, mais parfaitement, cest cela même, une solution, ah mais: elle tient en un seul mot : L'HOSPITALITÉ. Voilà : tu es chez toi chez moi à tel point que la question de savoir si cest chez toi ou chez moi ne se pose plus : tu es tellement bien accueilli, toi lhôte, gavé de rhalva à la pistache, (pas celle aux arôme colorés, la guerre reprendrait aussi gras, pardon, sec) arrosé deau scintillante, de thé vivifiant, de vin français plutôt que belge, lorsque lété torride sabat, ou lhiver irrisé, abreuvé tout le temps des poèmes écrits en ton honneur, oh hôte sacré il faut un peu changer le style de la diplomatie, il ne faut plus que nos diplomates soient énarques, il faut quils sachent errer dans le désert en divaguant par ci par là, étonnés du moindre changement de lumière, quils jouent du luth, quils accompagnent les réfugiés qui rentreraient, les visiteurs imprévus qui sinstalleraient eux aussi une vieille pachtoune par exemple, qui aurait fait mijoter, hachées par le menu, les burka de toutes les femmes de la famille comme des légumes de toutes les couleurs et qui aurait servi tout cela assaisonné de poils de barbes frisés du plus bel effet devant lentrée béante dune grotte remplie de mollah. Cette vieille baba moustachue et poète serait ainsi fêtée au milieu des Palestiniens et Israéliens, ivres de vin et dherbes psychotropes, festoyant jusquà la fin des temps pour célébrer leur hospitalité frénétique absolue et réciproque, jusquà la fin des temps, et quils ne nous emmerdent plus.
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| Patrick Quinet |
| Saint-Gilles, lundi 3 décembre |
| Jai cet honneur décrire le quatrième jour du deuxième mois de ces chroniques croisées. Les fiertés bradées se nichent où bon leur semble.
Nous sommes passés ici, en 5 jours, de Berne à Bonn, de Stéphane Goldman à Walter Benjamin, de Louvain à Kinshasa et le monde (le nôtre, pas le journal) de Charybde en Scylla. Ces deux-là se disputaient une charrue. Dautres se disputent une langue de terre (Gibraltar), un bout de mer (Égée), le nom du père ( Aurore Drossart), lenfance de lart (Sollers), lâge du capitaine (Chirac), la garde du petit (Xn) ou la gare du quartier Léopold (Bruxxel). Croire, définitivement, que ce qui nous tient ensemble cest laffirmation, sans cesse réhabilitée, de notre singularité. Les frottements (donc les pertes dénergie entraînant des pertes de chaleur, induisant la surchauffe amenant à lexplosion) sont notre lot, lisez destinée, lisez Inch Allah, lisez ce que vous y mettez. Ainsi de Catherine relisant Benjamin et partageant ses frottements. Ce que jen pense : abandonne Descartes, Catherine, pour entrer chez Benjamin comme on se déchausse parfois en certaines circonstances ou lieux. Là où je reste en dehors de Benjamin, mais aussi de Descartes, cest sur le statut de la langue comme universel non-violent. Lagarde vient de mourir, cest un bon début. Et il ne sest même pas rendu ! Pauvres Michard, Mc Cartney et Starr.
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| Michel Gheude |
| Bruxelles, dimanche 2 décembre |
| Rencontré hier chez des amis, lécrivain Valentin Mudimbe que des ouvrages comme "Linvention de lAfrique" ont rendu célèbre.
Il vit aux Etats Unis et donne ces jours-ci quelques conférences dans un séminaire à Louvain, université qui la fait docteur en 1970. Il parle avec la même élégance du rôle des franc-maçons dans la révolution américaine et de limportance de Saint Benoît pour la naissance de la culture européenne. Cétait un plaisir de lécouter pendant que nous dégustions des charcuteries et des fromages portugais amenés la veille de Lisboa par des amis de nos hôtes. Ce qui fut loccasion de sourire de lintolérance des douanes américaines envers les délices venus dailleurs. Lors de voyages récents, celle-ci avait vu ses mandarines jetées avec dégoût dans un broyeur et celui-là, plus rebelle, avait préféré manger son fromage de brebis in situ plutôt que de labandonner aux mains des éradicateurs. Il était implicite que nous ne parlions pas que de délicatesses. Exilé sous Mobutu, Mudimbe a été accueilli par les plus grandes universités. Il est fier davoir donné cours à Paris, à Cambridge et à Standford. Quand Mobutu a quitté le pouvoir, cest à lui que le Secrétariat détat a confié une mission détude sur les universités au Congo. Il était logé à Kin dans un hôtel pour diplomates à lextérieur de la ville. Avec, dit il amusé, interdiction den sortir après 17 heures pour raison de sécurité. A Duke en Caroline, où il enseigne, il rentre aussi chez lui tous les jours avant 17 heures. Raison de sécurité encore: il ne fait toujours pas bon être noir le soir dans une ville du Sud. Ce nest pas grave, jaime lire le soir, a-t-il conclu avec ce petit sourire triste qui ne la pas quitté de la soirée.
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| Catherine Coquio |
| Paris, samedi 1er décembre |
| Dans sa "Critique de la violence", W. Benjamin dit qu'on trouve une possible "entente sans violence" là où la "culture du coeur" a fourni aux hommes des "moyens purs pour parvenir à un accord".
Il parle de sentiments comme la confiance et la sympathie, dont la manifestation dépendrait d'une loi : les moyens purs ne sont jamais des solutions immédiates, mais médiates, les conflits d'homme à homme ne s'apaisent que par le détour de choses concrètes, en passant par les biens et les choses, qui sont même le domaine de la technique; et il donne en exemple celle du dialogue comme technique d'accord civil, et aussi l'accord sur "l'impunité du mensonge", au contraire de sa constitution en délit. Et la manifestation de ces sentiments ou la réalité de ces accords prouverait qu'il y a un terrain propre à l'entente sans violence entre hommes, et même totalement inaccessible à la violence : le langage. Ensuite, il cherche ce que serait une politique des "moyens purs", il parle alors de la grève générale à la Sorel, puis, pour la politique étrangère, d'accords interétatiques sans signatures de traités. Et il précise qu'une telle politique devrait se référer à ce qui se passe dans les relations privées. Je n'arrive pas à savoir où il se trompe : seulement à la fin ou dès le début? Je relis et relis parce que je suis sûre qu'il dit vrai quelque part. Je voudrais bien avoir votre avis.
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| Paul Hermant |
| Bruxelles, vendredi 30 novembre |
| À moi, le dernier jour du premier mois de nos correspondances : on a connu des gens plus fiers pour moins.
Je ne sais si c'est la faute à Patrick ou celle de Harrison, mais je me surprends à réciter, plutôt qu'à chanter, cette sorte de comptine qui me rappelle : un, mes douze ans; deux, un muret; trois une jolie petite apatride, on ne disait pas réfugié à l'époque; quatre son nom, Tamara (la chanson disait ceci: "Le soleil luit sur les villes et sur les champs. Tout là-bas un paysan suit sa charrue en chantant. Deux messieurs bien, parlant de chasse et de chien, boivent le whisky du matin dans un bar américain. Un enfant bleu, dans son berceau de bois blanc, fermant ses yeux innocents, meurt tout doux tout doucement. La Seine plie sous le ventre des chalands. Sur la berge, deux enfants s'enlacent en souriant. Cent mineurs crient sous le poids d'un continent. Là-haut passe un régiment, il y aura dix survivants."). En cinq, je me rappellerai que nous la chantions en alternance avec "Michelle" des Beatles, d'où la source confusive. La chanson, titrée "Actualités", est de Albert Vidalie et fut interprétée par Stéphane Goldman. Je ne sais pas au juste à quoi elle me fait penser mais, à coup sûr, à quelque chose de proche. Le dernier mot du dernier jour du premier mois sera donc celui-là : proche.
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| Nicolas Levrat |
| Bonn- Berne, jeudi 29 novembre |
| Ça ne ressemble pas à lidée que lon pourrait avoir dune capitale fédérale. Au mieux un chef-lieu provincial. Ainsi est Berne. Jétais venu y déjeuner pour discuter de projets avec un collègue ; déjà peut-être un ami. Extraordinaire que ces deux personnes, vivant dans le même pays, faisant la même chose et partageant une même vision sur bien des points aient eu besoin de lintervention juste un email dun collègue de Washington, un océan plus loin, pour avoir lidée de nous rencontrer. Ça ne ressemble pas à lidée que lon pourrait avoir dune capitale fédérale. Ils sont venus discuter de projets entre collègues, avant peut-être amis. Bien sûr, ni mon collègue ni moi, ni nos villes respectives, nont été bombardées en préalable. Mais il nest pas dit que notre rencontre fut moins importante.
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| Véronique Nahoum-Grappe |
| Paris, mercredi 28 novembre 2001 |
| Lorsque je suis dans un hôtel et que je rentre vers minuit, fatale addiction : je zappe la télé, cest enivrant et glauque, cest frénétique et apathique à la fois : cest comme si un géant vous tapait des coups avec un truc glamour en plastic sur la tête quon nentendrait pas mais quon verrait là dedans : en vrac, cest lheure où des malheureuses toujours plus à poil que les gars qui les maltraitent se font sadiser sexuellement grave.
Cest toujours lheure des clips polyvalents qui vous expliquent trop vite la suite , la chanson, le monde, un déluge de clips sur votre fond dil cest toujours foireux puisquon a le temps de rien, comme dirait mémé Emilia ; le mieux ce sont les nouvelles ça sauve tout : cest ainsi que la vraie merde vous sauve de la fausse merde, la télé cest cela.
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| Patrick Quinet |
| Saint-Gilles, mardi 27 novembre 2001 |
| Pourquoi l Affiche Rouge dAragon, dans la version dOgeret, me revient-elle en tête ce matin ?
Sont-ce les noms des Afghans réunis à Berlin ? Est-ce ce journaliste, refusant de prononcer un de ces noms, expliquant à son auditeur que le nom est imprononçable ? Ny a til pas tant de choses imprononçables ? Le nom des victimes dAussaresses, celui de ces Ouïgours sinophobes ; le nom des victimes de New York, longue liste sans cesse à la baisse ? ou de Maastricht ? Non, cest toujours le même mot de " liberté " qui reste en travers des gorges chaudes. Les Mille de Sarajevo, aussi, étaient imprononçables. Pas par les tireurs en face, pourtant. Alors, me revient, plus tapie, cette idée que la globalisation/mondialisation fera dautres victimes, encore. Les noms mêmes vont sans doute disparaître. Regardez, sur la liste du FBI, les pseudos et autres faux noms sous lesquels la traque sorganise. Un nom nest plus un havre. À propos de Havre, - quel beau mot, nempêche - faudra-til aussi en changer le nom ? Je me souviens, bonjour gp, de la question de la toponymie dans lespace yougoslave. Quantité de bleds ont et avaient plusieurs noms selon la bouche et lorigine de qui les prononçait. Tel patelin au nom dorigine slovaque mais en territoire croate, conquis par les serbes et occupé par la Forpronu navait pas moins de 5 noms officieux, disons, officiels, allez savoir. Parce quà prononcer vos noms sont difficiles, chante Ogeret dans ma tête anonyme.
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| Catherine Coquio |
| Paris, lundi 26 novembre 2001 |
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Hésitation ce matin entre euphorie à sentir la lumière du soleil revenu triomphant à Paris, petit désespoir à la réception d'une lettre d'huissier menaçant de saisie pour récupérer 490 F d'amendes non payées pour stationnement interdit en septembre, et finalement rêverie désorientée infinie à imaginer la palette de beurre de cacahouette américain tomber sur le mausolée du poète mystique afghan. Peux rien écrire de plus aujourd'hui.
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| Paul Hermant |
| Bruxelles, samedi 24 novembre |
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Je pense aux matins de Véronique qui sont ressemblants entre eux, dit-elle, bien plus que ne le sont la fin et le début d'une même journée. Ainsi en est-il sans doute également des ports qui du nord et du sud se répondent, tandis que l'écart se creuse dans un même pays entre ce qui serait mer et ce qui serait montagne. Hubert Nyssen soutenait cette idée que ce n'est pas la distance qui crée la différence. Il y a quelque chose de cela également chez les amis que vous recevez un week-end, que vous n'avez pas vu depuis des mois et que vous retrouvez comme la veille. C'était un week-end pour cela, pour que les matins et les ports continuent de se ressembler.
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| Nicolas Levrat |
| Genève-Bruxelles-Hérat, vendredi 23 novembre : merci Serge Michel |
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Aujourdhui je transgresse les règles que nous nous sommes fixées. Doublement. Le texte sera trop long, et il nest pas de moi. Mais voilà. Ce matin, dans le train de Genève à Bruxelles, la saine lecture suivante me parut digne dêtre reproduite. "Les parachutages de nourritures américaines sur lAfghanistan sont dune étonnante précision. Mardi à laube, une palette de 5000 ou 6000 doses journalières sest écrasée exactement sur les toilettes, au fond de la cour, de la petite demeure de Hadji Mohammad, qui vivait jusque là sans histoire, en bordure de la belle cité d'Hérat."Je suis content pour la nourriture, dit-il, mais je nai rien pour reconstruire mes toilettes. "Cela devrait sarranger : Hadji Mohammad est en train découler les doses humanitaires contenues dans un plastique jaune au bazar de Hérat pour 20 000 afghanis (un demi-dollar). De toute évidence, les gens de Hérat, qui ne manquent aucunement de nourriture, ont toutes sortes dintention avec les paquets jaunes (les vendre, les recycler, les stocker), sauf de les manger." Je vais en donner à mes poules, explique sans rire Hadji Mohammad. Et si, rien ne leur arrive, alors je goûterai peut-être." Les 200 000 ou 300 000 réfugiés du camp de Mazlak, 10 kilomètres plus à louest, nauraient sans doute pas craché sur ces salades de haricots et autres biscuits vitaminés. Les distributions de blé du programme alimentaire mondial, insuffisantes, équivalent à moins de 100 grammes par jour et par personne. La faim aggrave les maladies dans le camp : entre 10 et 20 enfants y meurent chaque jour. Sauf quaucune palette na atterri à Mazlak. Ce nest pourtant pas ce scandale alimentaire qui nourrit toutes les conversations en ville. Mais une autre palette qui sest abattue à quelques centaines de mètres des toilettes de Hadji Mohammad sur le mausolée de Khodja Abdullah Ansari, grand poète mystique du XVe siècle. Le "colis" a détruit la cage de bois bleue et verte qui protégeait la tombe, où tous les Hératis, et beaucoup dautres musulmans, sont venus un jour sagenouiller. Difficile de décrire la stupeur des gens de Hérat quand ils ont appris que du beurre de cacahuète, du riz aux herbes (0% de cholestérol), des Crackers et de la confiture de fraise cadeau du peuple des Etats-Unis dAmérique se sont répandues sur la pierre tombale sculptée vers 1450 par le plus illustre représentant de lEcole de Hérat, qui sous les princes timourides éblouissait le monde par la finesse de ses calligraphies, la précision de ses astronomes, la science de ses médecins. Le mausolée du poète se trouve au centre de Gazargah, ce complexe superbe de mosquées et décoles religieuses, tout orné de faïences bleues, qui enivrent lesprit par le contraste avec la sobriété des ogives roses. Ce haut lieu dancienne sagesse orientale, est lun des lieux les plus sacrés dHérat. Depuis cinq siècles, les notables payent des fortunes pour y installer leurs tombes. Les pèlerins y sont nombreux. Et les mendiants aussi, des vieillards élégants et inspirés, qui récitent des poèmes lorsquon glisse un billet dans leurs mains calleuses. "Merci, javais faim", ajoute lun deux. Il ne lui serait pas venu à lidée de manger ce qui a failli les envoyer tous au paradis." Voilà. Merci Serge Michel, envoyé à Hérat. Merci Le Temps (de Genève) de publier cela. Et que lon cesse de conjecturer sur larrogance américaine.
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| Patrick Quinet |
| Saint-Gilles, mercredi 21 novembre 2001 |
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Aujourdhui : toujours rien. Je veux dire : toujours rien lu de Bataille ou de Thiry. Dix lignes de Verheggen, toutefois. Cest mon tonique à moi. Quand il contribuait, par fax, aux titres de Une de Libé, je lisais Libé. Enfin, la Une. Mais reprenons notre croisade, là où nous en étions. Les Français négocient avec lAlliance à partir de lOuzbékistan (le Préfet Bonnet devrait reprendre du service : il voit si bien la paillote dans lil du voisin!), les Anglais tiennent bon pour " protéger " les humanitaires sur un aéroport afghan (une couverture : deux Tommies ; une paire de godasses : trois ?), les Américains font le tour des grottes (Bomb Lourdes & Beauraing !), les Allemands invitent tout le monde à Berlin (jirai pas, tiens !), les Belges prennent une veste à Jérusalem et lemportent dans les Grands Lacs, ce nest plus une croisade, cest un juke box de la globalisation. La superette des désarrois contemporains. Aussi je déclare par voie de clic de souris mon propre plan : les Anglois viennent protéger les prix pratiqués par DAT à Zaventem, les François viennent négocier avec notre Front républicain la future dotation au Prince Laurent, les Prussiens sont tous invités à aller fêter Rugova à Pristina, les Nouveaux Mondiens que le Virus les emporte peuvent chasser les taupes de mon jardin et les Belges, ah ! les Belges, envahissent le Léman, reprennent la Swissair et Nico paie le coup de Fendant. Aujourdhui : peu. Juste une humeur. Canine. Et vous ? (1514 signes, aïe ! !)
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| Dan Alexe |
| Bruxelles, mardi 20 novembre 2001 |
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"Poisson qui parle a la bouche pleine d'eau" (proverbe tchétchène).
Merci à tous pour votre indulgence suite à ma sortie hargneuse. (Hargneuse, j'insiste, et non pas haineuse.) Elle avait d'autres raisons, qui ne sont pas importantes ici. On a tous une double personnalité, ce qui en principe est gérable, jusqu'au moment où des éléments de l'une passent dans l'autre. Ma lecture du jour est un recueil de sagesse tchétchène, où je découvre avec étonnement le thème éternel du double, du Doppelgänger. Je vous fais cadeau de cette petite histoire, que je traduis pour vous : Le Double Maintenant encore, il l'accompagne partout.
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| Catherine Coquio |
| Paris, lundi 19 novembre 2001 |
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Réponse de Catherine à Dan.
"il y a un problème avec...". "notre hétérogénéité totale" J'ai eu par deux fois un commerce intime avec des musulmans. Oui, il y avait un problème : quand j'avais mes règles. Voilà ce que j'appelle un problème. P.S. J'aurais bien voulu trouver quelque chose de plus vulgaire. J'espère déjà que cela plaira à celui qui se dit lecteur de Bataille (dont j'imagine le regard triste). Mais si, je peux faire mieux encore : il y a eu aussi plusieurs Juifs, ashkénazes et sépharades, et aussi un Colombien catholique et un Malien superstitieux. Hélas pas d'hindouiste. Cela pour dire à Dan que Catherine n'a pas de préférence pour l'Islam et qu'elle n'est pas une "intellectuelle de gauche laïque". Inch Allah.
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| Paul Hermant |
| Bruxelles, dimanche 18 novembre 2001 |
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Hésitations entre Kunduz, Kandahar, Pristina et Jérusalem. Ce n'est pas tous les jours que notre géographie s'encombre de noms semblables.
On se revoit avec Kessel ou Bouvier dans les mains. Et avec Marcel Thiry, "Toi qui pâlis au nom de Vancouver". René Girard parle, à la radio, de mimétisme. Tuer celui auquel on entend ressembler. Pourquoi au Rwanda, pourquoi en Bosnie, tout cela a-t-il été, en effet, affaire de voisins ? Le maire de la Ville trois fois sainte a traité, au choix, selon les traductions, les membres du gouvernement belge de "vauriens", de "crapules", de "salopards". Hésitation donc encore. Ce dimanche aussi cahote. Que dire à Dan sur l'Islam de la haine et la haine de l'Islam ? J'entends dans la rue israélienne dire : "Il y a toujours eu un problème d'antisémitisme en Europe et spécialement en Belgique". Je regarde mon pays dans les yeux. Je n'y vois brûler ni mosquée ni synagogue. On rapporte que la LDK d'Ibrahim Rugova sortirait victorieuse des premières élections législatives du Kosovo. On n'a pas les chiffres de la participation serbe, qui seraient faibles. Cette inscription au début du siège de Sarajevo sur les murs de la Poste:"Ici, c'est la Serbie" à laquelle quelqu'un avait répondu "Non, imbécile, ici c'est la Poste". Ramasser dans ses ruines un jeton de téléphone, le prendre avec soi, se demander aujourd'hui s'il est convertible en euro. Le gouvernement belge est reconnu moralement impliqué dans l'assassinat de Patrice Lumumba par la Commission parlementaire chargée d'enquêter. "Il y a toujours eu, en Belgique, un problème congolais".
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| Nicolas Levrat |
| Bruxelles, samedi 17 novembre 2001 |
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Boulevards de linfo
Dan et ses questions. Patrick et ses boulevards de linfo. Ce sont eux qui me questionnent, en ce gris samedi. De fait, les boulevards de linfo ont remplacé bien des remparts qui nous permettaient de nous abriter confortablement du monde extérieur. Et ils empiètent également sur nos jardins privés, nous expropriant de cet intime de nous-même, par leur intrusion hertzienne, cablée ou imprimée. Mais une fois le boulevard ouvert du moins pour sa version urbaine, le boulevard périphérique restant dans bien des cas un rempart, entre lintra et lextra il est aussi un espace de vie. On lui doit notamment le théâtre de boulevard, avec ses pièces faciles à lhumour bon marché et accrocheur. Hélas, les boulevards de linfo ont aussi généré leur théâtre. Aux ressorts en rien comiques, mais éculés les bons, les méchants, la paix, la guerre. Aux intrigues incompréhensibles, aux personnages caricaturaux Loncle W. Sam contre les enturbannés aux rebondissements imprévisibles. Paul, Véro, Patrick, rappelez-vous parcours citoyen, quand nous fabriquions des théâtres dans les jardins et les intérieurs, plutôt que sur le boulevard. Nos correspondances, nest-ce pas aussi un anti-boulevard ?
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| Véronique Nahoum-Grappe |
| Paris, vendredi 16 novembre 2001 |
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Le temps de la journée.
Le matin est plus éloigné du soir qui vient que d'un autre matin vécu il y a (ou dans) dix ans; parce que le temps de la journée est hachuré d'abîmes invisibles, des failles qui plongent à l'origine des temps et que l'on ne peut donc franchir sous le prétexte futile que l'heure qui vient arrive au coin du tournant. Il n'y pas de pont ni de gué, il y a seulement de brefs moments d'apnée de la conscience, le contraire de l'apnée du sommeil mais dans l'autre sens, un arrêt de la vie entre deux respirations. Une petite mort si minuscule qu'elle ne franchit pas le seuil de la conscience qui étale sa tartine sur tout et n'importe quoi. Mais une vraie mort qui, à une autre échelle, celle de l'infiniment court, plonge tout en dehors de tout: le soir arrive comme un autre continent plus près de tous les soirs du monde que de son propre matin de tout à l'heure. Plus on est dans la merde plus cette chose-là s'accentue, dans un camp de réfugiés, l'écartèlement du jour haché s'accroît. Si l'on veut bien me suivre dans cette audacieuse aperception de la chose reptante* qu'est le temps quotidien qui arrive, tout près là devant, on est obligé d'en tirer certaines conséquences: on ne vieillit pas , on se diffuse en petits morceaux disjoints sur un vaste tableau raté, alors faire de la politique devient une entreprise différente de tout à l' heure, prête à tout ce qui est autre, et qui rend un peu fou; ainsi la mort des gens est plus énorme que ne sont bien écrites les théories pour lesquelles on les tue, ainsi la haine des talibans précède de loin le 11 septembre, ainsi l'idée que les assassins qui tuent les papous en Indonésie aient une vie moins confortable met en transe celui qui n'a jamais tenu le fil d'une seule journée. *reptante: néologisme issu de repter, reptile, une chose reptante se traîne sur place dans des torsions pathétiques et putassières.
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| Patrick Quinet |
| Bruxelles, jeudi 15 novembre 2001 |
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On va faire place à la question de Dan. Il est comme Buck Danny, il fonce, Banzaï (enfin! pas en V.O!). Remplacez les "japs" et autres "faces de citron" par les "momos"(car ces gens-là s'appellent tous Mohamed) ou par "face à l'Est" (car ces gens-là passent leur temps avec une boussole). Eh, non! D'abord l'amoncellement d'incidents ne fait pas une guerre. Incidents de quartier, incidents de bagnole, incidents d'incivilité. Ce n'est pas l'Islam qui avance, c'est la pauvreté. Ensuite, au nom de quoi et de qui mener une guerre sainte? Car quelle est la question, Dan? Tous mes chemins ne mènent pas à Rome. Certains, tracés, là où je vis, me font un chemin décent et long. J'y croise des musulmans mais leur minaret ne me fait pas de l'ombre; j'y croise des chrétiens mais leurs cloches ne me réveillent pas, je dois y croiser des juifs, des incertains, des animistes, des athées... Bref l'humanité prospère et féconde, prolixe et tangible. Femme afghane, je ne serais pas anti-islamiste mais contre l'attentisme dont nous avons fait preuve, contre mon mari qui a laissé se produire cet enfermement, contre le sous-mollah qui a bien du pondre une circulaire un jour...
Circulaire: un peu notre sort, correspondants qui se croisent sur les boulevards de l'info.
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| Dan Alexe |
| Bruxelles, mercredi 14 novembre 2001 |
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Avec ce système, on est dans la situation des pays membres de l'Union Européenne, qui prennent la présidence une fois tous les six ou sept ans. Nous c'est tous les six jours, mais où est le suivi? Enfin, voyons, puisque je suis têtu, je relance cette question: est-ce que vous ne pensez pas qu'il y a un problème avec l'Islam? Est-ce que vous êtes comme tous ces intellectuels laïques de gauche qui ne serreraient pas la main à un curé, mais qui sont pleins de révérence devant cette religion atterrante qui, quoiqu'on en dise, pousse à la haine ? (Je vous suggère, en passant, de lire le témoignage anonyme publié dans le numéro spécial du Monde sur la guerre, sous le titre "La contagion islamiste".) Et qu'on s'entende bien: je ne cherche pas à faire une insidieuse propagande anti-islamiste. Je voudrais savoir ce que vous pensez réellement. Oui, vous. Je souligne "réellement": vous connaissez très bien les dégâts des modes idéologiques : vous vous rappelez sans doute l'exaltation de ces donneurs de leçons, Sollers et Kristeva, devant le Maoïsme abêtissant et meurtrier.
Maintenant, après la chute (je n'ose pas dire la libération) de Kaboul, on aura certainement l'occasion de parler sereinement de notre rapport avec l'Islam (ou de l'absence de rapport, de notre hétérogénéité totale vis-à-vis de cette religion, et, à ce propos, passez-moi ce mot lourdaud, "hétérogénéité", il me vient de mes contacts prolongés avec l'uvre de Georges Bataille). Qu'on se le tienne pour dit.
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| Catherine Coquio |
| Paris, mardi 13 novembre 2001 |
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À propos de la planète, des Maîtres du ciel, des gongs d'anniversaire et du dictionnaire manquant des hommes tombés:
Baudelaire, "Journaux intimes" : "Le monde va finir. La seule raison pour laquelle le monde pourrait durer, c'est qu'il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : qu'est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel? - Car, en supposant qu'il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? (...) Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie". H. Arendt, "Qu'est-ce que la politique" : "Est-ce que la politique a finalement encore un sens?" (un siècle plus tard, à propos du monde sous menace d'autodestruction nucléaire). Arendt finissait par une théorie du miracle toujours possible : il y a une transcendance démontrable de tout commencement d'agir. Est-ce une fable pour enfant? Et le dictionnaire historique de Baudelaire un songe de vieillard idiot? Mais Baudelaire était moins confortable et con que Baudrillard et il savait qu'évidemment le monde ne finit jamais : on continue d'exister matériellement. Nous existons dans une vieille supposition d'existence matérielle. C'est pourquoi l'air qu'on respire est celui du mythe à chaque minute d'information planétaire. Et puisqu'un attentat intégriste est un sacrifice, puisqu'en temps de croisade une chute d'avion est un anniversaire cosmique, et donc les innondations d'Alger un signe divin, les journaux à abandonner au coin des bus et métros sont de vieux objets sacrés, pleins d'une vie sale et intéressante : celle qui subsiste d'une vie démocratique rêvée. En plein coeur y rayonnent les tribunes libres, panem et circenses pour intellectuels et lettrés, chacun son petit pain et son cirque d'idées : Sharon et Arafat qui se débrouillent mal, Ben Laden et les twin towers suicidaires qui se débrouillent bien, propos stratégiques et rêveries nihilistes... Toute cette excitation fonctionnelle fait continuer d'exister la libre agora dans sa forme matérielle pendant que l'étreinte policière se resserre pour le bien de tous et l'esprit du temps, qui écrit son propre dictionnaire sous la dictée de petits vieux spécialistes secrets tirés des viviers lepénistes et élevés au rang d'autorités antiterroristes, comme à chaque état d'exception (J.C. Marchiani...). Il faut imaginer, en enlevant le son, un Maître du ciel qui regarde d'en haut et bat la bonne mesure. Auriez-vous une idée de miracle pour entendre autre chose?
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| Paul Hermant |
| Bruxelles, lundi 12 novembre 2001 |
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Aujourd'hui malgré tout, pas d'avions.
On rencontre, dans les rubriques nécrologiques, des gens que, la plupart du temps, nos mémoires n'ont pas retenus. Nos pas, allez savoir; nos regards, peut-être. Nous ne connaissons rien à ce grand dictionnaire des hommes. En ces temps de soldats inconnus, j'aimerais par exemple, qu'on me dise le nom de ce combattant de l'Alliance du Nord, vu à la télévision, tombé dans la plaine, d'une balle dans le dos. Parce que les balles, comme les civilisations, sont mortelles, il nous faudrait tenir un grand livre de comptes. On enterre encore ici et là, sous un nom retrouvé, nos grands-pères de 14 qui ont l'âge de nos fils. Aussi, suis-je aimanté (pourquoi) par cette annonce parue dans le Monde daté des 11 et 12 novembre, dont le destinataire comme la(le) signataire, restent anonymes. "Cher amour, vous auriez eu cinquante-trois ans ce jour, vous êtes parti, lundi 1er octobre 2001, rejoindre l'étoile qu'un 7 janvier généreusement vous m'offrîtes; depuis, je vis dans la douleur du manque de vous. Compagnon de mes libérations, je vous serre dans mes bras, vous embrasse". Ce langage tenu, qui chez moi renvoie aux lettres des Poilus, signale un temps qui ne nous appartient décidément pas. Aussi, restons-nous, sous ces mots, avec nos questions. Quelle fut l'étoile généreusement offerte un 7 janvier? De quelles libérations le cher amour fut-il le compagnon? Quel est cet homme, né un 11 novembre 1948, qui fut l'objet de cette passion désormais fanée? Dernière demeure l'énigme.
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| Nicolas Levrat |
| Genève, dimanche 11 novembre 2001 |
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Tas raison Véro. Ce quil y a dintéressant dans linfo, cest le désordre des sources, des chronologies, des thèmes. De ce point de vue, le Net vaut bien ces journaux que tu oublies partout ; les pages ny sont pas toujours datées, situées. Cela permet tous les métissages.
Ainsi mon regard daccrocher une décision de la Cour suprême des USA, laquelle vient de considérer quun avocat ne pouvait valablement défendre le meurtrier dun de ses clients. On ne peut en cette matière ainsi changer de camp. Ce nest pas partout pareil. Au foot par exemple - Véro, ton onze, y jouait en Australie? -, les joueurs changent déquipe et de camp au gré du marché ; et il nest pas rare que lun soit confronté à ses anciens coéquipiers. Evidemment, sil est possible pour le footballeur de changer déquipe, il est entendu quil ne devra pas retenir son tir contre ses anciens partenaires ; alors que pour lavocat, les juges craignent quil retienne son geste " défensif ". Dans la conduite des affaires du monde, peut-on comme les footballeurs changer de camp, ou doit-on comme les avocats, respecter une certaine éthique (si ,si, cest bien le terme utilisé par les juges suprêmes étatsuniens). Les Etats-Unis ont changé de camp sur le théâtre afghan. Ils soutiennent lalliance du Nord, contre les Talibans qui furent leurs alliés, voire peut-être leur créature. Règles du foot ou des avocats ? Problème éthique ou pas ? Le nouveau camp Afghanunien, grâce à un aide venue du ciel, avance. Mais les maîtres du ciel et des objets qui en tombent demandent aux Alliés du Nord de ne pas avancer trop vite. Conflit dintérêt ? Parlerons-nous déthique ? Mais les Maîtres du ciel veillent à ne pas être soumis au jugement dune Cour Suprême.
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| Véronique Nahoum-Grappe |
| Paris, samedi 10 novembre 2001 |
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Le onze. On dirait quon se sert des anniversaires comme jadis des cloches des villages ; un gong qui sonne dans la tête, avec des harmoniques vibrantes, pour être un peu plus con que tout à lheure. Pierre Naville disait, "la télé rend con" je trouvais la critique un peu limitée, puisque linverse est vrai aussi, la télé instructionne tous et chacun. Mais quand même il y a une idée.
Lui la regardait de dos, en lisant, et en jetant sur son reflet inversé dans un tableau recouvert dune glace un regard de haine mineure. Je trouve quil faut lire les journaux en commençant par la fin et pour ainsi dire de profil, plein de journaux différents que vous laissez partout dans les bus et métro pour dautres qui se diront " touche, touche, cest gratuit" ainsi vous aiderez à lalphabétisation du pays.. Il faudrait commencer une émission de télé par la fin . Cest bien simple : vous mettez le fauteuil en biais, vous trouvez un tableau bizarre recouvert dune vitre pas trop propre, vous avez pris soin au préalable de mettre sur vos genoux la pile à lenvers des journaux les plus pouf pouf quand au rapport grouillement des bataillons des lignes petites formées en légions romaines / sur marges, et blancs. Enfin après quelques verres dune boisson adéquate, vous attaquez une demi sieste. Lémission ainsi perçue gagne en charme et en opacité féconde. Votre sommeil est bercé par lesprit du temps, avec ses grosses ailes violettes près de vos joues. La planète tourne doucement avec votre fauteuil et le fond de lécran bleuté devient une sorte de piscine dans laquelle vous faites des roulades, des nuances millimétriques deviennent flagrantes et enfin une chose bizarre là-bas à lhorizon, toute petite mais déjà pas commode, naît : une pensée sur quelque chose, encore pleine de caca, de bave et de lait, mais ça bouge. Les cloches alors sonnent avec furie. Lanniversaire des grands grands moments dultra merde de la planète vous assigne au réveil, on ne peut même pas sétirer.
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| Patrick Quinet |
| Bruxelles, vendredi 9 novembre 2001 |
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LAn 01 était une fable imaginée par Fournier, un des collaborateurs historiques de Hara-Kiri. Oh ! bien sûr, rien de sérieux là-dedans. De la gaudriole pour potache attardé, toujours à maugréer, jamais à court de quant-à-soi et perpétuellement en désaccord avec les majorités politique, pensante, économique. Le sous-titre de lAn 01 était ma mémoire nest pas un disque dur " On arrête tout, un pas de côté et cest pas triste ". Cela ne vous a-t-il pas un air de famille avec cet an Zéro Un dans lequel nous sommes ? Pour ce qui est de tout arrêter, on fait fort pour linstant. Les cadres de pensée bougent et cest nous qui faisons obstacle. Sans ignorer vos dons épistolaires, chers Croisés, jaimerais partager avec vous un étonnement : dans deux livraisons successives, le quotidien Le Soir offre deux photos illustrant les articles sur la faillite de la Sabena. Dans les deux cas, le personnel danse dans laérogare ! Je nen conclus rien. La fréquentation, ancienne maintenant, de quelques lieux de luttes sociales mont valu quelques-uns des bons moments de mon existence. Reste à explorer le " pas de côté " prôné par Fournier puisquil est avéré que tout peut sarrêter et que ce nest pas forcément triste. La solitude du crabe, toutefois, en ces temps de valse-hésitation
et je ne pense pas, Dan, que Rushdie en soit un digne représentant : la guerre nest pas contre lIslam, elle est contre les " pas de côté ".
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| Dan Alexe |
| Bruxelles, jeudi 8 novembre 2001 |
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Tu as lu, Paul, aujourdhui dans Libé la carte blanche de Véronique? Elle dit que la frontière sestompe entre le terrorisme et une certaine violence dEtat. Elle a raison, Véronique : Ben Laden est un nanti frustré qui sérige en protecteur des pauvres
et je marrête. Non, ce nest pas exact, il se dit défenseur non pas des pauvres, mais des musulmans et des seuls musulmans. Cest cela quon essaie de ne pas voir et que Rushdie a souligné récemment sans ménagements; " Mais si, cette guerre a à voir avec lIslam!" Tant quon fera semblant de ne pas le voir, on restera au niveau de la morale et des jérémiades sans objet (sans vigueur aussi; Jérémie pratiquait une violence verbale qui rendait ses imprécations fort convaincantes).
Cette guerre, si loin de nous que nous nen sentons même pas les effluves, a fait de chacun dentre nous un moraliste. Jusquici, discourir de la morale était un luxe dintellectuels oisifs; maintenant la morale nous colle à la peau. Elle sourd de tous nos pores et gicle de notre bouche vertueuse. Tu lentends, Paul? Une morale obscure, je te laccorde, cher Paul, mais lobscurité nest plus ce quelle était. Aujourdhui, tout un chacun se croit permis d'entreprendre de léclairer, en divaguant sans queue ni tête. Mais sans aucune rigueur dans la fantaisie, mais avec un étalage dincohérences qui, le plus souvent, ne sont même pas recherchées. Voilà. Ainsi vitupérant, je reprends ma lecture, sachant que jétais en train de mopiniâtrer fort inutilement.
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| Paul Hermant |
| Bruxelles, mardi 6 novembre 2001 |
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Aujourd'hui, rien. J'aime cette phrase que l'on attribue à Louis XVI en 1789. Elle renvoie assez directement à "La France s'ennuie" de Pierre Vianson-Ponté dans "Le Monde" en 1968. Ainsi des paroles d'experts. Ce qui devrait ne pas se passer ne manque plus de se produire. Le monde se surprend ainsi tous les jours d'une incertitude qui pourtant le construit. Aujourd'hui par exemple, nous, Belges, n'avons plus de compagnie aérienne (cette disparition de logos et de marques, la Sabena suivant de peu la Swissair, ne devrait pas laisser d'intéresser Naomi Klein). Voilà décidément une année à avions. Il y a des périodes comme cela, parfois ce sont les bateaux, parfois ce sont les trains. Mais tous ces flux qui s'interrompent questionnent. Je ne suis pas sûr, vois-tu Nicolas, que ces avions qui ne décollent plus ne soient pas moins traumatisants pour les Suisses ou les Belges que ces avions s'abattant sur Manhattan pour les Américains. Il y a quelque chose de la douloureuse certitude d'être nantis et à l'abri du besoin qui s'en va, même pour ceux qui n'ont jamais eu les moyens d'emprunter Sabena ou Swissair. Sept mille personnes au bas mot ont perdu (leur emploi, un sens à leur vie, une façon d'être). Alors, finalement, dire "Aujourd'hui, tout" semblerait de nature à conjurer le sort . Bien à toi.
PS. Décidément, la paix n'est pas à la guerre ce que la bonne santé serait à la maladie ni ce que le licenciement serait à l'emploi.
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| Nicolas Levrat |
| Genève, lundi 5 novembre 2001 |
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Réunis à Genève, de beaux esprits dissertaient sur ce que devrait être une paix juste.
Et donc de constater, Intéressant d'ailleurs de noter que l'on a surtout parlé d'un demi-siècle de conflit israélo-palestinien, qui n'a somme toute que par contraste à voir avec le thème dont nous étions venu nous informer. Cette même vision du négatif qui depuis un 11 septembre travaille de manière subtile. Le réel est souvent produit du virtuel (les images de synthèse produite pour les besoins télévisuels par les bon- (ou mauvais-) bardeurs de l'Afghanistan). Et ce réel qui nous a paru si virtuel, que plusieurs témoignent encore avoir cru voir un produit mis en scène ce 11 septembre. Ce que c'était probablement aussi. Sans pour autant être virtuel. On traite de la paix en parlant de guerre. On visualise mieux le réel via le virtuel et lorsqu'on voit le réel, on croit au virtuel. Ou l'inverse. Et je ne saurai pas ce qu'est une paix juste. Ou plutôt, quand le saurai, j'aurai le loisir de penser à autre chose. Ou l'inverse.
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