Stéphanie Baron Genève, samedi 27 mars 2002
 
Sans doute est-ce un vieux problème de savoir s'il faut se comporter en démocrate face à des non démocrates mais cette question Véronique, me surprend. Comment agir autrement, que faire d’autre ? Interdire le Front national, l’empêcher de se présenter aux élections ? Baîllonner Jean-Marie Le Pen ? L’embastiller lui et ses sbires, puis arrêter ceux qui, aux mots plus choisis et policés, pactisent avec lui, puis leurs électeurs ? Je ne comprends pas bien en quoi le problème de fond serait résolu.
Il faut écouter Jean-Marie Le Pen, il faut lire son programme, il faut comprendre à qui il s’adresse et pourquoi certains (beaucoup, beaucoup trop) sont réceptifs à son discours. " Lui donner la parole, pour montrer combien ridicule il est, ce con ", l’entendre distraitement en se tapant sur le ventre, sans imaginer une seconde que notre démocratie est en danger, c’est ce que nous faisons depuis vingt ans et cela mène à la catastrophe, tes amis de Belgrade le savent trop.
On s’est tous réveillés lundi avec le triste et dramatique constat que les valeurs démocratiques ne sont pas acquises, difficile pilule à avaler pour un français. On le sait, Jean-Marie Le Pen se moque des principes fondamentaux de notre démocratie et en ne les respectant pas pour le combattre nous montrons à ses électeurs qu’effectivement ces principes sont à géométrie variable. Dangereuse stratégie !
Sans (aucun) doute, nous voterons Chirac parce qu’on n’a pas le choix, parce qu’il est trop tard, mais as-tu vu les images de son meeting à Lyon l’autre soir avec Messieurs Blanc, Soisson et Million assis au premier rang ? Nous voterons pour l’escroc au bénéfice du doute…
 


 

Léon Saur Soxhluse, lundi 6 mai 2002
 
Mon intention était de consacrer ces lignes aux résultats du second tour des élections présidentielles en France. Nos voisins ont massivement affirmé leur attachement à la démocratie, mais rien n’est réglé sur le fond. Actualité oblige, les Pays-Bas prennent l’eau : après le rapport sur les responsabilités néerlandaises dans le massacre de Srebrenica, l’assassinat de Pim Fortuyn porte un nouveau coup au "modèle" hollandais, désormais en crise profonde. En fait, ces dramatiques événements jettent aussi une lumière crue sur notre ignorance d’un peuple pourtant tout proche, que nous ne connaissons guère qu’au travers de clichés : l’Ajax et les canaux d’Amsterdam, les tulipes et les vélos, etc.
Soulagement au sud, inquiétude au nord. Au centre, la Belgique conserve la palme du ridicule. Huit jours après avoir désigné au terme d’une procédure vaudevillesque le "super-manager" de la SNCB, le gouvernement fédéral a dû accepter sa démission : l’homme aurait subi intimidations et menaces. Il s’en est expliqué devant les députés. Si c’est vrai, cela prête à sourire. Pas besoin d’avoir exercé longtemps des responsabilités publiques pour savoir que les coups de fil "amicaux" et les lettres anonymes ne sont pas rares. S’il fallait en tenir compte…
Il appartiendra au Parlement et à la justice de faire la part des choses. Ce qui est par contre tragique, c’est la légèreté qui règne parfois au plus haut niveau de décision : comment le gouvernement a-t-il pu choisir un homme si peu préparé à la tâche qui l’attendait ?
 


 

Véronique Nahoum Grappe Paris, dimanche 5 mai 2002
 
Bien, la laideur s’éloigne, le FN en France n’a "que" 6 millions de voix (environ). Que s’est-il passé ? De l’analyse que l’on fera dépend aussi la suite des évènements. Quelle est la forme et la force de la xénophobie contemporaine dans notre Europe plus prospère qu’ailleurs ? Les votes d’extrême droite sont-ils une sorte de cri des exclus détourné sur autre chose ? Ou bien un signe en forme de petit fanion au-dessus d’un énorme iceberg invisible , celui d’une vraie régression politique lorsque "le silence des pantoufles précède le bruit des bottes"?
Est-ce que cette différence elle-même resterait encore historiquement indécidable parce que les choix dans les têtes seraient aux mêmes aléatoires ? Et si le bain idéologique de l’extrême droite du XXI° siècle ne pouvait encore laisser percevoir sa configuration, comme une soupe trop salée et trop sucrée en même temps ?
 


 

SAS Alger, samedi 4 mai 2002
 
Annonces classées II

" Nous avons lancé un appel aux parents pour qu'ils discutent avec leurs enfants afin qu'ils ne menacent pas de se suicider. "
(Ahmed Ouyahia)

Peuple jeune (PJ), entre 15 et 65 ans, voulant éviter le suicide collectif et l'immolation impromptue, aimant la danse, le raï, cheb Hasni, Sting, Idir et Matoub, aimant les élections sans fraude, pratiquant les marches démocratiques (avant leur interdiction) entre la place du 1er-Mai et la place des Martyrs depuis 1988 pour rien, cherche visa en urgence à destination des pays étrangers pour relation durable. Très durable. Pays non sérieux s'abstenir.
Peuple jeune (PJ), entre 15 et 65 ans, célibataire, habitant Serkadji et ses environs à quelques kilomètres de la dépression seulement, pratiquant le chômage, le suicide, le jogging matinal et le désespoir nocturne, cherche un autre peuple pour échangisme durant les cinquante prochaines années. Discrétion et réponses assurées. Pour éviter les malentendus, téléphone et situation économique souhaités.
Peuple jeune (PJ), entre 15 et 65 ans, cherche pays intelligent, doux et calme pour amitiés et plus si affinités. Pays sous-développés et pas sérieux s'abstenir.
Peuple jeune (PJ), entre 15 et 75 ans, paraissant moins selon les saisons et la fluidité du terrorisme, de la corruption et de la répression, habitant entre un massacre à Tiaret, un faux barrage à Médéa et un long discours creux de Bouteflika, cherche à se faire adopter par un autre peuple dans les plus brefs délais. Peu importe l'âge, la couleur et la religion de l'autre.
Peuple jeune (PJ), entre 12 et 85 ans, physique agréable, actif sans travail, retraité compressé, désire lier amitié avec pays veuf ou célibataire pour mariage. Photo et carte de résidence souhaitées.
Peuple jeune (PJ), entre 0 et 90 ans, possédant ses propres matelas en mousse inflammable, ne possédant pas encore de logement, cherche pays de bonne famille. Encore une fois, pays non sérieux et non démocratiques (comme dirait Maître Brahimi), pratiquant les arrestations massives et les détentions préventives sans fin sont priés de s'abstenir.

Les pays démocratiques désireux répondre le plus rapidement sont priés d'envoyer visas, cartes de séjour et résidences à la rédaction, sise 1, rue Bachir Attar. Nous transmettrons au peuple. Merci !
 


 

Stéphanie Baron Genève, vendredi 3 mai 2002
 
Encore deux nuits avant de voter Chirac.
Politiques, artistes, journalistes, sportifs, syndicalistes, hauts-fonctionnaires, hommes d’affaires et autres nous le répètent avec insistance : ALLEZ VOTER CHIRAC LE 5 MAI !!! On compte, on repère, on montre du doigt ceux qui n’ont encore rien dit les obligeant à s’exprimer publiquement et clairement s’il vous plaît. Zidane s’y colle, l’interview de Valéry Giscard d’Estaing est attendue avec impatience.
L’occasion pour le Conseil Constitutionnel de se manifester : c’est le 5 mai au bureau de vote, tenue correcte exigée.
On nous prend par la main, c’est sur on ne votera jamais pour le facho mais exprimer son doute à voter pour l’escroc et de lourds regards vous fusillent.
Tout devient confus, confusion de genres, d’idées, amalgames. Quelque chose me gêne sans savoir encore précisément quoi et pourquoi.
Trop naïve peut-être d’avoir cru à une éclaircie pendant ces quinze jours ?
 


 

Paul Hermant Bruxelles, mercredi 1er mai 2002
 
Jour pour jour, cela fait sept ans que paraissait le "Quotidien des Électeurs". À ce que je sache, cela reste une expérience unique que des citoyens prennent sur eux d'éditer un journal pour accompagner une campagne. J'y pense aujourd'hui en regardant les rues de France et le podium de Rebecq, en Belgique, où parle Elio Di Rupo, président du PS francophone. À l'époque, nous publiions huit pages par jour, parfois douze, pour dire les mots de la "société civile", pour peser sur l'agenda du politique, pour poser l'hypothèse, in fine, de la mort des partis. Je dis ça parce que aujourd'hui, ça peut encore compter. C'est une autre façon d'être dans la rue.
Mais bon, la contamination française a atteint la Belgique, Elio di Rupo a appelé à un pôle des gauches (socialistes, écologistes, chrétiens progressistes, altermondialistes) pour faire barrage à l'extrême droite. Fort bien, sauf que je ne sache pas que l'extrême droite, précisément, soit présente de façon notable dans la partie francophone de Belgique. Et que c'est justement là tout l'intérêt de la situation : comment un territoire où les questions du chômage, du déficit démocratique, de l'immigration et de l'insécurité, par exemple, ne sont pas moindres qu'en France (ou qu'en Flandre, d'ailleurs) est-il parvenu à minorer jusqu'ici un phénomène aujourd'hui presque européanisé ?
Certains disent que nous avons l'extrême droite la plus bête du monde. Peut-être, mais nous avons eu Degrelle, qui était de Bouillon comme Godefroy. Et puis quelques élus, ces dernières années, qui ont quasiment tous disparu et qui comptent pour du beurre rance là où ils sont restés. C'est de cette "exception" là qu'il faudrait peut-être aussi parler aujourd'hui.
 


 

Léon Saur Soxhluse, mardi 30 avril 2002
 
La France est dans la rue depuis huit jours. Elle manifeste son opposition à l’extrême droite après le coup de tonnerre du dimanche 21 avril. Il serait à mes yeux plus exact de dire que tout ce que l’hexagone compte de forces démocratiques défile en rangs serrés non seulement pour dire son refus de l’extrémisme, mais également pour confesser et expier sa faute d’avoir boudé le premier tour de scrutin.
Les jeunes sont à la pointe du mouvement. Cela fait chaud au cœur ! Pourtant, je ne pense pas que l’on puisse en conclure à ce stade que les 15-20 ans sont désormais réconciliés avec la politique. Ce qui me paraît par contre d’une évidence aveuglante, c’est que les jeunes de Paris et de province émettent de concert avec leurs aînés une virulente protestation morale contre tout ce que Le Pen et le FN représentent d’odieux et d’abject dans l’humanité.
La lutte contre l’extrémisme de droite est en effet bien plus qu’une divergence de vue – fût-elle profonde ! – sur le modèle de société à promouvoir dans le cadre de la démocratie et de l’Etat de droit.
Le refus de la droite radicale est d’une autre nature. Il procède de l’affrontement entre le bien et le mal. Défiler et voter ensemble contre elle ne signifie nullement que l’on soit politiquement d’accord entre soi quant aux solutions à apporter aux problèmes et aux défis véritables que doit affronter et résoudre notre société. Cela veut simplement dire que personne ne veut des solutions que préconise l’extrême droite. C’est pour cette seule et unique raison morale que beaucoup voteront pour Jacques Chirac avec des pieds de plomb. Effectivement, dimanche prochain, pas un bulletin ne doit manquer !
Le retour à la politique, ce sera pour les élections législatives, prévues en juin prochain. Cela étant dit, il serait temps – si l’on ne veut pas que l’extrême droite finisse par prendre le pouvoir en dépit de toutes les manifestations morales – que le champ politique redevienne le lieu d’un véritable débat où s’affrontent pacifiquement les thuriféraires de projets de société, ayant certes en commun d’être construits sur des valeurs de portée universelle, mais très différents, voire même opposés entre eux.
 


 

Stéphanie Baron Genève, dimanche 28 avril 2002
 
Sans doute est-ce un vieux problème de savoir s'il faut se comporter en démocrate face à des non démocrates mais cette question Véronique, me surprend. Comment agir autrement, que faire d’autre ? Interdire le Front national, l’empêcher de se présenter aux élections ? Baîllonner Jean-Marie Le Pen ? L’embastiller lui et ses sbires, puis arrêter ceux qui, aux mots plus choisis et policés, pactisent avec lui, puis leurs électeurs ? Je ne comprends pas bien en quoi le problème de fond serait résolu.
Il faut écouter Jean-Marie Le Pen, il faut lire son programme, il faut comprendre à qui il s’adresse et pourquoi certains (beaucoup, beaucoup trop) sont réceptifs à son discours. " Lui donner la parole, pour montrer combien ridicule il est, ce con ", l’entendre distraitement en se tapant sur le ventre, sans imaginer une seconde que notre démocratie est en danger, c’est ce que nous faisons depuis vingt ans et cela mène à la catastrophe, tes amis de Belgrade le savent trop.
On s’est tous réveillés lundi avec le triste et dramatique constat que les valeurs démocratiques ne sont pas acquises, difficile pilule à avaler pour un français. On le sait, Jean-Marie Le Pen se moque des principes fondamentaux de notre démocratie et en ne les respectant pas pour le combattre nous montrons à ses électeurs qu’effectivement ces principes sont à géométrie variable. Dangereuse stratégie !
Sans (aucun) doute, nous voterons Chirac parce qu’on n’a pas le choix, parce qu’il est trop tard, mais as-tu vu les images de son meeting à Lyon l’autre soir avec Messieurs Blanc, Soisson et Million assis au premier rang ? Nous voterons pour l’escroc au bénéfice du doute…
 


 

Michel Gheude Bruxelles, samedi 27 avril 2002
 
À propos des médias et du conflit israélo-palestinien. En 68 et dans les années qui ont suivi, on scandait dans les manifs: "CRS SS!" C’était un slogan très excessif mais c'était aussi une manière très parlante de protester contre la brutalité des forces de l'ordre et d'injurier l'adversaire. Je ne me souviens pas, par contre, d'avoir entendu un responsable, Cohn-Bendit ou Geismar par exemple, dire tranquillement à la radio que la manifestation était organisée contre les SS et que De Gaulle, après avoir combattu Hitler, était devenu un nouveau führer. Il y avait une différence de "niveau de langue" entre deux expressions politiques adaptées à des moments différents, l'une plus passionnelle, plus expressive, et l'autre plus réfléchie, plus argumentative.
Sur la Première (RTBF), j'entends le compte rendu d’une manifestation pro-palestienne à Liège. Un journaliste interviewe l'organisateur qui explique, très calmement, que la manifestation a pour objet de protester "contre le génocide des Palestiniens". Il est surprenant qu'il le dise (sait-il ce qu'est un génocide?) mais il est aussi très surprenant que le journaliste ne s'en étonne pas. Il ne lui demande pas de préciser sa pensée, ne dit rien et donc donne le sentiment étrange non pas qu'il pense lui aussi que les Israéliens commettent un génocide, mais que cette opinion n'a pas besoin d'être "questionnée", qu'elle est une opinion "normale". Ce faisant, c’est moi qui me trouve placé en position "d’anomarlité " car aussi critique suis-je de la politique du gouvernement Sharon-Peres, je ne vois, ne lis, n'entends rien dans les horribles événements de ces derniers mois qui ressemble à un génocide et je voudrais donc demander à l’organisateur de la manifestation " les mots de la manif ont-ils dépassé votre pensée, votre jugement, votre argumentation, ou pensez vous vraiment ce que vous venez de dire et dans ce cas, quelles conséquences politiques en tirez vous? ". Mais ma question m'est renvoyée: inutile ou illégitime, bête ou preuve d'aveuglement, que sais-je? En tout cas, hors de question.
Pourquoi le journaliste ne pose-t-il pas cette question (ma question), ni par ailleurs aucune autre (celles de quelqu'un d'autre, animé, impliqué, informé d'une autre manière)? Est-ce du parti-pris (pro-palestinien)? Est-ce de l'inculture (le journaliste ne sait pas plus que son interviewé ce qu'est un génocide)? Est-ce du politically correct (il n'y a pas, et il de doit pas y avoir, de différence entre un slogan de manif et une opinion argumentée car ce serait pratiquer le double langage)? Est-ce de l'indifférence, un vide abyssal de curiosité, une absence de questionnement en face de ce qui advient?
Ces questions se posent aussi à propos du reportage de la RTBF sur les exactions commises dans l’église de la Nativité à Bethléem. Mais dans ce cas, il y avait une faute manifeste (l'action répréhensible n'était pas clairement imputée à celui qui l'avait commise) et donc un correctif possible (le rectificatif de la RTBF et les excuses de Michel Konen). Tandis qu'à Liège, il n'y a pas eu de faute journalistique. Le reporter a donné le nombre de manifestants selon la police et les organisateurs. Il a dit qu'il n'y avait pas eu d'incident. Il a donné la parole à l'organisateur qui a dit ce qu'il voulait dire. Et il n'y a pas eu de contradicteur parce qu'il n'y avait pas de contre-manifestation. Tout est " réglo ". Sauf l'essentiel.
 


 

Léon Saur Soxhluse, vendredi 26 avril 2002
 
Depuis quelques jours, la Communauté française invite les auditeurs de la RTBF à "prendre le temps de vivre ensemble". Telle est la publicité sur fond de scénario de vie familiale stressée (illustrant incompréhension et énervement entre Papa/maman et les enfants). Je dois l’avouer, ce spot "conseil" m’agace comme rarement ! C’est en effet tellement facile de faire la leçon aux parents en leur expliquant qu’ils doivent prendre le temps de vivre avec leurs enfants. On est bien sûr tous d’accord là-dessus! C’est par contre beaucoup moins évident à mettre en pratique ! Surtout lorsque lesdits parents n’ont d’autre choix l’un et l’autre que de se lever avant l’aube et de rentrer à la nuit tombée pour faire "bouillir la marmite" et nouer les deux bouts. Personnellement, je trouve ce genre de publicité déplacé et même à la limite de l’insulte pour tous ceux (et plus encore toutes celles) pour qui la vie est d’abord une course contre le temps !
 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, jeudi 25 avril 2002
 
En 1993, j’avais rencontré un journaliste de Belgrade qui avait raconté comment dans les années 88–90, lui et ses amis trouvaient grotesques, pas sérieux, stupides et inintéressants les Karadjic and co. Ils se sont dit : "Donnons-lui la parole, pour montrer à tous combien ridicules ils sont, ces cons". Trois ans après, il nous dit : "On lui a construit son succès". C’est un vieux problème : doit-on bien se comporter, démocratiquement etc., avec qui en retour proclame qu’il vous zigouillera et purifiera ethniquement (n’oublions pas que Le Pen a toujours soutenu la purification ethnique, et son cœur balançait entre les Croates et les Serbes) ?
Pierre Naville, qui fut le secrétaire de Trotski en France jusqu’en 39, affirmait qu’il fallait appliquer totalement les règles démocratiques même aux non démocratiques. C’était son anti-stalinisme qui parlait. Mais, si cette politesse, ces égards avec le meurtrier politique, conduisent à la fin de la politesse démocratique, et des égards, pour bien des gens trop bronzés, personnellement, et bien banalement, je trouve que le jeu n’en vaut pas la chandelle : le rituel électoral fait la part belle au "grand méchant" dont la figure prend de la consistance au fur et à mesure que son nom résonne sur les ondes : on oublie qu’il a torturé en Algérie, qu’il a plusieurs procès aux fesses assez hideux, et on construit le faux sens bizarre que sa rhétorique alambiquée est le style "du peuple".
Très mauvais, il faut voter Chirac, point.
 


 

SAS Alger, le 24 avril 2002

Même les fèves font des rêves

A droite, il y a le Pouvoir. A gauche, il y a le peuple. Au milieu, il y a les armes, la terreur et la répression. L'équation est pourtant si simple à résoudre. Le peuple demande gentiment depuis plusieurs décennies au Pouvoir de partir en lui laissant le choix de l'escale technique pour lui éviter le décalage horaire du TPI (Tribunal pénal international). Mais il n'y a rien à faire. Le Pouvoir est résolument contre cette honnête proposition. Il refuse l'idée du départ. D'où cette maxime, rendue célèbre par les agents de la DRS : " Partir, c'est mourir un peu. "
Que faire alors ? Véritable imbroglio. Le peuple hausse le ton avant de tout casser. Mais le Pouvoir refuse de quitter les lieux. Que faire encore une fois ?
Le Pouvoir ne veut pas partir ? Bien au contraire, il s'emploie comme un diable pour rester constamment en bonne place, les pieds dans l'eau de la piscine et avec vue sur les morts.
Le Pouvoir garde les meubles et ne veut même pas payer de loyer. Il est sourd comme un non-entendant qui apprécie les poèmes de Verdi qu'il confond avec les livres de Matoub. Aveugle comme un non-voyant qui ne cherche plus les passages piétons pour traverser la vie.
Le Pouvoir a refait les murs. Il a renforcé les clôtures. Il a blindé les portes des coffres-forts. Il a barricadé les textes de loi. Il a acheté des armes sophistiquées sans balles en caoutchouc. Des chars sans mode d'emploi, des avions sans freins. Il a même payé des tireurs sans âme.
Et pourtant. Jusqu'aux dernières nouvelles, le pays appartient toujours au peuple. Et le peuple est en possession de tous les documents attestant de ce fait historique depuis la mort de Massinissa, au moins. Le Pouvoir n'est qu'un locataire clandestin que la force, les coups d'Etat, la fraude, l'ENTV et la terreur ont fini par régulariser au guichet de la Constitution, au deuxième étage du ministère de la Défense.
Vu que le Pouvoir est moins nombreux que le peuple, le peuple a pensé qu'il aurait été plus ingénieux que le Pouvoir parte pour laisser la place au peuple. Enfin, c'est juste une suggestion.
 


 

Stéphanie Baron Genève, le 23 avril 2002
 
D’habitude les soirées électorales sont l’occasion de se retrouver entre amis, de boire quelques verres, d’écouter d’une oreille distraite politiques, journalistes, analystes, d’applaudir nos poulains, de se moquer des tristes mines des adversaires, de rire de l’éternel discours de victime de l’extrême droite.
Rien de tout cela ce soir du dimanche 21 avril 2002.
Coup de massue, coup de tonnerre nous voilà avec Jacques Ch et Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle. Que s’est-il passé ? Arrêtons de constater que la gauche s’est éparpillée, qu’elle s’est abstenue, laissant penser, une fois de plus, que la seule présence du premier ministre au deuxième tour aurait réglé le problème posé par les 17% de J.M Le Pen.
Les socialistes ont perdu car depuis 1981 ils ont pêché par cécité et/ou par paresse.
Pourquoi le PS n’a-t-il pas pu, su ou voulu voir la montée de l’extrême droite ? Pourquoi se contente-t-il depuis vingt ans de l’analyser comme un vote protestataire ? Pourquoi n’a-t-il pas cherché à comprendre le glissement des votes communistes vers le front national ? Pourquoi a-t-il traité les victoires de Toulon, Orange, Marignane et Vitrolles comme des épiphénomènes ? Pourquoi a-t-il pensé que l’extrême droite s’est suicidée en se divisant ? Pourquoi les immigrés n’ont toujours pas le droit de vote ? Pourquoi Lionel Jospin a dit que si Le Pen n’avait pas ses 500 parrainages ce n’était effectivement pas juste ?
Que se passe-t-il au parti socialiste pour que les militants ne fassent pas remonter les "réalités du terrain" ? La structure, la sociologie du parti le permet-elle, l’encourage-t-elle ?
Il faut lire l’article d’aujourd’hui dans Libération sur les clés d’une débâcle reprenant la campagne inadaptée du premier ministre.
Que cette horrible soirée du 21 avril soit salutaire au parti socialiste et à la gauche dans son ensemble, en cette reconstruction je crois très fort.
 


 

Paul Hermant Bruxelles, vendredi 19 avril 2002
 
Nous discuterons ce week-end avec Jasna, nous espérons que le soleil tienne, nous avons de grandes envies de jardins. Puis, nous nous installerons devant le téléviseur, France 2, et regarderons la soirée électorale française.
Depuis quelques jours, nous regardons le clair de Canal Plus, aussi. Quelque chose nous rappelle certaines soirées roumaines et le pull-over de Mircea Dinescu. C'est un week-end qui se prépare à attendre. C'est une ligne de front, peut-être une ligne de crête. Nous faisons des pronostics, ici, et croisons les doigts pour que les Français ne fassent pas les cons. Nous savons compter, additionner aussi, et les chiffres du refus des libertés nous angoissent.
En lisant Léon, je m'aperçois que la situation belge de ces derniers jours m'a totalement échappé. Messier, Chirac, la France, Le Pen, voilà ce qui borne l'horizon. Mon père s'étonne que nous en soyons arrivés là : à nous inquiéter de la situation des autres, comme si nous étions vraiment européens. Ce n'était pas du tout comme cela, me dit-il, nous n'avions pas la télé pendant la guerre d'Algérie.
Avoir la télé sous Messier et le Loft, il y en a qui ne mesurent pas leur chance.
 


 

Léon Saur Soxhluse, jeudi 18 avril 2002
 
Il s’est, paraît-il, trouvé un ministre européen pour qualifier de "grand succès" l’humiliation que Colin Powell vient d’essuyer au Proche-Orient.
Il est vrai que le ridicule ne tue plus depuis longtemps. Si c’était le cas, la Belgique serait un vaste cimetière. Il y a quelques semaines, Johan Van de Lanotte, le ministre fédéral du Budget, concédait après je ne sais plus quel énième compromis politico-institutionnel absurde dont le plat pays a le secret, qu’il avait parfaitement conscience du ridicule de la situation. Mais, ajoutait-il immédiatement, chez nous on ne tue personne pour des questions communautaires. Sur ce point, on ne peut que lui donner raison et se féliciter du bon sens "belge".
Il ne faudrait cependant pas abuser de nos capacités d’autodérision ! Un nouveau sommet du ridicule a été atteint aujourd’hui : une éminence ministérielle a expliqué très sérieusement qu’il était possible d’élargir l’appel aux candidatures pour le renouvellement des postes clefs de la compagnie nationale des chemins de fer (SNCB), d’examiner la valeur comparée des différents récipiendaires ainsi identifiés et de choisir les plus compétents dans un délai d’une semaine. Les Marx Brothers et les Monty Pythons n’auraient pas fait mieux. Qu’est-ce qu’ils avaient encore fumé au gouvernement pour concocter un truc si débile ? Bilan de l’opération, une victime : la "nouvelle culture politique" n’en finit pas d’agoniser ! Vivement le vote de la loi sur l’euthanasie, qu’on puisse abréger ses souffrances. Il eût été tellement plus honnête d’avouer que les ministres n’ont pas encore trouvé d’accord sur la répartition des postes entre les poulains des différents partis de la coalition. Mais dire cela, ce n’est pas politiquement correct !
En France, Le Pen se positionne en troisième place derrière "Super-menteur" et "Super-coïncé". Il y a plusieurs semaines déjà que l’encéphalogramme plat de la campagne électorale française ne fait plus rire personne !
 


 

Stéphanie Baron Genève, dimanche 15 avril 2002
 
Il y a des jours où je n’aimerais vraiment pas être
Putchiste au Venezuela,
Coureur cycliste professionnel,
Garde du corps de Colin Powell,
Madame mère Schumacher,
Kamikaze,
Noir et pauvre aux Etats-Unis,
Candidat à l’élection présidentielle française,
Homosexuel en Egypte,
Démocrate en Tunisie,
Imberbe au Soudan,
Ambassadeur suisse à Berlin,
Pacifiste israélien,
Palestinien,
Athée au Vatican,
Journaliste en Corée du Nord,
Femme au Niger,
Touriste allemand à Djerba,
Et bien d’autres choses encore….
 


 

Paul Hermant Bruxelles, samedi 13 avril 2002
 
La soirée d'hier avec Jean-Pierre et Anne, mais elle ne s'est pas terminée si tard après tout, ou bien le reste ?
L'effondrement dura au moins deux heures de sommeil lourd et l'heure était indue. Et pourtant, le sentiment aigu que le temps que nous passons à dormir ne répare pas celui que nous passons à ne pas dormir. Nous réveillant donc, quelque chose inévitablement nous appelle : une course à faire, une voiture à faire démarrer, une information entendue et pas encore saisie, du café à passer. Dans le désordre, Jasna et la télévision des réfugiés, Joël et Sharafat, Daniel et sa généalogie, Danis et la télévision des réfugiés encore, Marie et son école du cirque. Il y a de quoi faire : une interview à réécrire, de l'essence à faire, un essuie-glaces à remplacer, un déplacement à annuler, un repas à préparer.
L'état de veille vous surprend entre trivial et tragique, il n'y a aucune grandeur dans aucune journée mais de petits moments peut-être dans quoi aller chercher de maigres raisons de dormir. Mis bout à bout, les moments où nous nous préoccupons des choses du monde doivent correspondre, finalement, au temps global que réprésente le rasage du matin sur la période d'une vie entière.
Il y a des jours, n'est-ce pas, où on envierait les barbus.
 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, mercredi 10 avril 2002
 
Le pouvoir israélien a tiré jusqu’au bout la corde de la culpabilité liée à la mémoire du génocide nazi. Elle a cassé après avoir joué son rôle protecteur pendant cinquante ans : il a fallu des années pour que timidement on ose critiquer Israel pour ses liens économiques et politiques avec le régime sud-africain, fautif de crimes contre l’humanité institués dans l’apartheid. Ce n’est qu’en 1962, qu’Israël condamne pour la première fois l’apartheid. Oser penser un régime qui définit la citoyenneté politique en fonction de l’appartenance ethnico-religieuse, ce qui entraîne toute une cascade de réglementations grotesques et navrantes concernant les mariages mixtes entre autres exemples, était impossible. On n’aurait jamais accepté d’un autre État la politique d’inégalité instituée entre citoyens arabes et les autres, qui a entraîné la légitimation d’un véritable racisme populaire en Israel contre "les Arabes". Et enfin, on n’aurait jamais accepté de définir comme légitime défense pour ne pas être jeté à la mer une politique guerrière d’assassinat de population civiles déjà chassées de chez elles pour des raisons ahurissantes d’injustice (payer le génocide d’un autrui européen). On ne se bat pas contre le terrorisme avec le massacre : la politique de Sharon suit une logique historique sans surprise et constitue une victoire posthume de plus pour Hitler.
 


 

Stéphanie Baron Genève, lundi 8 avril 2002
 
À ceux qui doutaient de la bonne volonté d’Ariel Sharon de persister dans sa stratégie désastreuse de tuer tout Palestinien, je les invite à lire dans le Monde de dimanche-lundi l’interview d’Effi Eitam.
Étoile montante du parti des ultranationalistes religieux, le P.N.R, Effi Eitam est depuis peu membre du cabinet de Sécurité en Israël. Si la situation n’était pas aussi tragique, on ironiserait sur la clarté d’un discours sans ambiguïté aux objectifs précis que chaque étudiant en psychiatrie analyserait avec délectation. Que Carla Del Ponte archive ce texte.
Morceaux choisis :
   "Nous devons avoir quatre objectifs : Tuer, expulser ou juger les terroristes. À commencer par Arafat. (…). Nettoyer les têtes surtout celle de la jeunesse, soumises à l’islamisme (…). Rendre très clair aux Palestiniens qu’aucune souveraineté autre qu’israélienne n’existera jamais entre la mer et le Jourdain"
   "Jamais une guerre n’aura été menée avec plus de souci d’éviter de s’en prendre aux civils".
   "La spécificité du peuple juif. Nous croyons en l’existence du Maître du monde. Les chrétiens et les musulmans aussi mais ils ne forment pas un peuple. Nous si. C’est notre particularité : nous sommes seuls au monde à entretenir un dialogue avec Dieu en tant que peuple. Notre État a un message à transmettre au monde, une mission : rappeler l’existence de Dieu à l’humanité."
   "Mon objectif est d’aller vers un véritable État juif, mais sans l’imposer. Je suis un démocrate".
Ouf ...
 


 

Paul Hermant Bruxelles, dimanche 7 avril 2002
 
Tandis que l'on défile à 25.000 dans les rues de Bruxelles, c'est pour la Palestine, quelque chose qui ressemble à une marche, le même soir, s'élance pour la commémoration du huitième anniversaire du génocide rwandais. Véronique le rappelait : vendredi dernier, c'était aussi l'anniversaire des dix années de siège de Sarajevo, le début du calvaire.
Avril se découvre toujours d'un fil pour ce qui est des génocides, des crimes contre l'humanité et des crimes de guerre, c'est un mois accueillant pour la mort des autres, tenue à distance dans notre mémoire parce que déjà terriblement éloignée quand il arrivait aux gens de décéder d'un coup de machette, d'un tir de snipper ou d'un feu de canon.
Et d'ailleurs, les commémorations, nous avons un mois pour cela, c'est le mois de mai — et puis celui de novembre — et il nous insupporte, déjà qu'on est passé à l'heure d'été, que des branques, des types même pas connus, des personnes qui ne sont personne, soient à l'avance sur notre calendrier du malheur.
Danis Tanovic est retourné, jeudi, à Sarajevo : estimons qu'il ait pu mesurer, lui, ce que faisaient dix ans dans la vie d'un homme.
Quant à nous, imaginons qu'un jardinier prévenant aura fait pousser déjà le parterre de fleurs dont on garnira les couronnes, dans dix ans, pour la Palestine.
 


 

Léon Saur Soxhluse, samedi 6 avril 2002
 
Il n’y a plus moyen d’échapper au problème du Proche-Orient. On n’entend plus parler que de lui : à la radio, à la télé, dans la presse écrite et dans la rue, dans les réunions de famille ou dans les conversations entre amis qui, d’habitude, " ont autre chose à faire que de s’occuper de politique et des problèmes des autres (fin de citation) ". Actes antisémites, manifestations de masse, Union européenne qui prend des baffes à tour de bras et, bonne fille, feint de croire que c’est en acceptant de se laisser humilier qu’elle conservera l’estime des parties et un pouvoir d’influence sur elles.
Certes, dans le conflit israélo-palestinien, les torts sont partagés. Il est trop facile et totalement erroné de voir en Sharon un coupable idéal et en Arafat une victime innocente : l’affaire est compliquée. Il n’empêche que la force est indubitablement israélienne. Elle impose la retenue : un Etat qui se prétend de droit et se dit respectueux des droits de l’Homme ne peut ni ignorer les injonctions de la communauté internationale ni limiter l’exercice des libertés civiles et politiques, ni utiliser n’importe quel moyen dans sa lutte pourtant légitime contre le terrorisme.
De fait, c’est effectivement la barbarie qui met Israël en danger, mais c’est bien plus celle dans laquelle quelques-uns de ses dirigeants entraînent le peuple israélien qui menace l’existence de l’Etat d’Israël, que les actes de terreur perpétrés par des Palestiniens fanatisés ou désespérés. On peut gager qu’à la fois terribles et durables seront les dégâts moraux infligés à la société israélienne par le " sale boulot " qu’effectue aujourd’hui Tsahal dans les territoires occupés.
Sharon affirme lutter contre le terrorisme. En fait, c’est une guerre de type colonial qu’il est occupé à mener. Chacun sait comment se termine ce genre de conflits ...
 


 

SAS Alger, vendredi 5 avril 2002
 
C'est quand le prochain tremblement de tête ?
" Embuscade à Oued Saf Saf. 21 militaires victimes d'un attentat terroriste à Saïda. " (El Watan)
Des travailleurs s'apprêtent à faire grève tandis que des chômeurs s'accommodent à l'idée de ne plus trouver du travail avant le prochain millénaire. De l'autre côté de la route, de jeunes soldats continuent à se faire "embuscader".
Le ministère de la Santé rassure la population civile : les démunis pourront se faire soigner malgré la disparition de la gratuité des soins. A vérifier. Une source anonyme du ministère du Commerce ne laisse planer aucun doute : le prix du lait et celui du pain ne seront pas augmentés avant le prochain tremblement de terre. Le peuple tranquillisé se pose alors deux questions avant de se rendre compte que le nombre de questions qu'il se pose est sensiblement supérieur à deux :
D'abord, c'est quand le prochain tremblement de terre ? Aura-t-il lieu avant la prochaine augmentation des prix du pétrole, deux heures après l'avant-dernier remaniement ministériel, le lendemain de la disparition de Messaâdia ou la veille du départ sans retour de Bouteflika ? Où se situe l'épicentre ? A Aïn Fakroun ou quelque part du côté d'Azzazga ? Questions sans réponse. Mais dans un lot de mauvaises nouvelles, le lecteur aura remarqué qu'une bonne nouvelle a réussi tout de même à se faire une petite place. Le prix du lait et celui du pain n'augmenteront pas. Et que demande le peuple ? Rien ou si peu de choses. Mais dans la vie n'y a-t-il que le lait et le pain susceptibles d'intéresser le peuple ? Non, il y a d'autres augmentations encore qu'il faut revoir à la baisse. C'est le nombre des victimes. Trop élevé. Les victimes augmentent chaque jour. Mais qui sont les victimes ? se demande le peuple. Des civils habillés en pauvres ou des militaires déguisés en soldats. Le peuple s'étonne en comptant le nombre d'heures qui sépare son étonnement de la rupture du jeûne politique : on savait pour les civils, mais tue-t-on encore des soldats ? Si le ministère de la Santé rassure, pourquoi le ministère de la Défense ne ferait pas pareil ? Mais que peut faire le ministère de la Défense ? D'abord, rassurer les soldats en promettant que le nombre de morts n'excédera pas "le seuil du tolérable". Ensuite rassurer les civils en promettant qu'il n'y aura pas d'inflation sur le nombre de morts pendant les prochaines répressions des marches démocratiques. Mais c'est quoi le "seuil du tolérable" ? Comment se caractérise une "inflation" constante du nombre de victimes ? se demande le peuple. L'armée a-t-elle les moyens de baisser le nombre de morts dans une confusion politique généralisée ?
Peut-elle encore éviter une inflation de cadavres avant la prochaine amnistie ?
Il y a trop de questions dans cette chronique et pas assez de réponses pour tous les Algériens. Mais l'Algérie est trop grande et le peuple parle trop. Vous ne trouvez pas ?
Extrait de la Chronique "TAG TAG" dans Le Matin d'Alger du 8 avril 2002
 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, jeudi 4 avril 2002
 
Après-demain, le 6 avril, il y a dix ans, le siège de la ville de Sarajevo commençait, ainsi que la guerre en Bosnie. Tout à l’heure, aux renseignements, je demandais le numéro de l’association Paris Sarajevo Europe: un jeune homme me fait répéter et épeler, peler, le nom de Sarajevo.
J’adore comment nos amis bosniaques crachent le " r ", comme un rire et un râle, une rage de grand fumeur, un soupir d’aise trop intense.
Enfin ce jeune homme sage et appliqué me redemande " Sara quoi ? " . Je lui dis, d’une voix misérable, " mais enfin, là où il y a eu un siège… ", et à ce moment-là, l’aspect grotesquement médiéval de ce mot " siège ", l’horreur d’une situation incompréhensible, déphasée historiquement, les viols , les camps, les égorgements, mais enfin dans quel film Milosevic nous a fait jouer le rôle des passants glauques en face du train de la mort ? Pourquoi connaître cela, pourquoi ne pas y échapper, au savoir du train, comme ce jeune veau ? Le souvenir de cette ville, de cette guerre, ne flotte pas dans les consciences, parce qu’il est impossible de se souvenir de ce que l’on n’a pas perçu .
 


 

Stéphanie Baron Genève, mardi 2 avril 2002
 
Parfois il est bon de s’égarer. Juste quelques jours. Ne plus rien savoir de ce qu’est par habitude l’essentiel ; écouter les nouvelles dès sept heures du matin. S’égarer dans un village dont le maire est de la famille, l’occasion d’y aller en famille un week-end de Pâques et d’y prendre en toute liberté son mardi de Pâques et même son mercredi. Les RTT passent les frontières.
Un village de moins de deux cents habitants sur cinq mille hectares, un village des Alpes de Haute-Provence entre l’arrière pays des strass de la côte et de l’austérité de la haute montagne. Un village où vivent ceux qui y ont toujours vécu ou ceux qui ont, par inquiétude ou lassitude de la ville, choisi de s’y installer. On y trouve aussi des caméléons vivant le week-end en ascète, chauffage au feu de bois et la semaine, accrochés en pleine ville à l’irremplaçable portable, au 4x4 climatisé, au dernier restaurant branché, se plaignant de l’anonymat urbain.
Avec l’oncle devenu maire on y découvre les coins et recoins, on s’inquiète de la pluie qui ne vient pas, d’une voiture tombée dans la rivière tôt le matin ou peut-être bien tard le soir, du projet à rentrer pour obtenir le financement européen
On revient à la maison et les réflexes reviennent : le Pape s’approche de la Reine Mère –bien curieuse alliance- Sharon avance et nos nerfs sont à vifs, ils ont tous leur cinq cents signatures, même Le Pen, c’est dingue comme on a eu peur ! Météo France annonce la pluie.
Juste cinq jours à Pâques : "s’asseoir sur le rebord du monde"…
 


 

Paul Hermant Bruxelles, lundi 1er avril 2002
 
Dire donc, ce lundi de Pâques où nous entendons les noms de Tulkarem, Ramallah, Kalkylia (Qalqiliya), Bethléem, Al-Bireh ou Rafah. Et des mots comme cave, blindés, attentat, siège, encercler. D'autres mots aussi, Marseille, Anderlecht, synagogues, voitures-béliers, feu. Entendus aussi, Mont des Oliviers, chemin de croix, résurrection. Je parle des mots parce que les images, vous les avez déjà vues.
Il nous faudrait, ici, les noms de ceux qui meurent. Il faudrait que ceci devienne une stèle. À quel point les Palestiniens n'ont pas de nom, à quel point on doit rechercher des noms dans les débris humains. J'entends Hamas, j'entends Sharon : ça, ce sont des noms. Tout tourne autour. Ce sont ces pierres, Véronique, qu'il nous faut concasser pour en faire un mur où écrire le nom des morts.
Se dire qu'on ferait au moins ça.
À Bruxelles, tous les jours, aux marches de la Bourse, entre 17 et 18 heures, nous irons crier ces noms.
 


 

Léon saur Soxhluse, dimanche 31 mars 2002
 
Aujourd’hui, c’est Pâques. Je pourrais donc vous entretenir à bon droit de la signification de cette fête dans l’imaginaire chrétien à l’aune (par exemple) du drame qui se joue dans les territoires (ré)occupés et de ses conséquences funestes jusque dans nos pays. Je pourrais aussi me faire l’écho des supputations quant à la succession très probablement prochaine de Jean-Paul II. Je n’en ferais rien.
A dire vrai, mon attention s’est portée sur ce qui m’apparaît comme une dérive grave dans notre petite Belgique, où les gouvernements semblent en prendre de plus en plus à leur aise avec l’Etat de droit. Cela a commencé par une réforme de l’Etat non annoncée dans les programmes électoraux et adoptée dans des circonstances rocambolesques en dépit des objections du Conseil d’Etat. Cela a continué avec la " petite " idée du Premier ministre fédéral. Il voulait supprimer le Sénat au nom de l’efficacité. Cela s’est poursuivi avec le souhait de raboter les prérogatives dudit Conseil d’Etat et de limer les compétences de la Cour des comptes.
Dernier fait en date : l’idée de soumettre à révision l’article de la Constitution qui précisément fixe la procédure de modification de celle-ci. Objectif : faciliter les révisions de la Constitution. Dans un pays où les révisions constitutionnelles se succèdent dans un tempo soutenu, l’idée même paraît absurde. Et, comme si cela ne suffisait pas, plusieurs des gouvernements que comptent notre pays se sont vus condamner en justice sans que cela paraisse les avoir émus le moins du monde.
Bien sûr, on est ici loin des rodomontades plastronnantes d’un Berlusconi et tout se déroule dans l’ouate, au travers d’un discours impeccable, politiquement correct et tout empreint de professions de foi démocratique. Il n’empêche. Au train où cela va, ce n’est pas seulement en Italie qu’il faudra que les intellectuels se mobilisent….
 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, vendredi 29 mars 2002
 
Chronique de Pâques. Il m’est arrivé une chose étrange, au deux tiers de l’écriture de cette chronique, elle a disparu, comme évanouie au fond de l’écran. J’étais encore connectée et j’ai eu l’impression d’un vol/envol dans la large toile d’araignée du monde www. Bon, bref, je résume le sens de feu ma chronique envolée : au Moyen-Orient, le ciel a pris le parti du désert, des caillasses, qui existent elles aussi, contre toute les autres présences. L'entrée des chars à Ramallah le prouve chaque jour d’une agression obscène et le futur s’obscurcit, et le désert gagne. Malgré les flots d’énoncés et d’analyses, toute cette salive, on a droit dans ce berceau de toutes nos religions, au contre-don du sang, "sang contre sang". Les Israéliens prennent l’argument des bombes des kamikazes palestiniens pour écraser un pays —mais avant les bombes, ils l’écrasaient aussi. L’injustice s’accroît depuis l’origine,1948, et révèle son vrai visage alors, un vieux masque pierreux sans yeux, parce que voir n’est plus le problème de Sharon. Parce que toutes ces caillasses plein les yeux sont des os.
 


 

Stéphanie Baron Genève, mercredi 27 mars 2002
 
Danis Tanovic est récompensé d’un Oscar pour No Man’s Land. On admire le parcours de l’homme et on a raison.
N’oublions pas que son film est superbe, superbe de finesse sur une guerre atroce dont il démontre avec humour l’absurdité. La nature humaine n’en sort pas grandie et la nature humaine, c’est nous tous.
N’oublions pas, bien sûr, tous ces hommes, ces femmes, ces enfants, échoués chez nous par désespoir pour fuir l’horreur. Tout change, ils ne sont plus citoyens mais réfugiés, ils ne vivent plus dans des maisons mais dans des camps. Rien ne change, ils ont toujours peur d’être chassés.
Mais non, Paul, tous les réfugiés ne sont pas des Danis Tanovic, certainement pas. Qu’ils soient étudiants, plombiers, médecins, agriculteurs ou je ne sais quoi aidons-les à trouver leur place sans être comptables de ce qu’ils peuvent nous (r)apporter.
Je me rappelle ce dessin, à l’occasion du quarantième anniversaire des accords d’Evian présentant un Algérien au Consulat de France d’Alger. Il pose son sac et dit à l’homme qui se trouve derrière le bureau : " Allez, donnez-moi un visa et on n’en parle plus ! ".
 


 

Paul Hermant Bruxelles, mardi 26 mars 2002
 
L'Oscar hollywoodien de Danis Tanovic a donc croisé l'actualité des centres de rétention en Belgique. Un jeune Kosovar retrouvé mort au 127 bis, le passage devant le tribunal des gendarmes impliqués dans l'assassinat de Sémira Adamu : c'était assez pour un week-end.
Il y avait de quoi rappeler en effet que Danis, venu de Bosnie en Belgique en 1994, avec un statut précaire d'étudiant, fait partie de cette grande famille des réfugiés et, qu'en l'occurrence, la "société civile" — mais la société civile seule — avait bien fait son boulot (que ce soit l'Insas, l'école de cinéma où il a terminé ses études, les associations comme Causes Communes qui l'ont accompagné ou les amis, comme Joël Kotek, qui l'ont soutenu).
Depuis son prix à Cannes, l'an dernier, et la success-story qui l'a suivi, il y avait de quoi craindre que Danis devienne peu à peu l'arbre qui cache la forêt : le pays, dont il avait obtenu entre-temps la nationalité, s'enorgueillissait peut-être un peu trop d'une réussite qui doit tout au talent personnel de Danis et beaucoup moins sans doute aux institutions. Derrière lui, à côté de lui, avec lui, il faut supposer, sans angélisme, que d'autres talents sont présents dans les centres de rétention, dans les associations d'accueil, dans les communes ou dans les rues. Ceux-là qui ne bénéficient pas des conditions d'une "révélation" sont aujourd'hui portés disparus : ils peuvent aussi bien s'envoler en charter vers une frontière bizarre, être marqués de chiffres sur le bras ou mourir simplement avant que d'éclore. Ce n'est pas seulement un scandale, c'est aussi une grande bêtise. M'exprimant à la radio, ainsi que le rappelait Léon hier, je ne pensais pas dire autre chose qu'une évidence. Aux échos reçus, je soupçonne que ce n'en n'était pas une.
Une autre évidence cependant : le cinéma n'est pas que du social. Le film de Danis est d'abord un film. Et Tanovic d'abord un cinéaste. Ce qui est honoré depuis un an, c'est d'abord cela. Il est aussi utile de le rappeler.
 


 

Léon Saur Soxhluse, lundi 25 mars 2002
 
Ne boudons pas notre plaisir. Compte tenu du décalage horaire, c’est ce lundi matin que No man’s land a reçu l’oscar du meilleur film étranger à Hollywood. L’accumulation des récompenses qui ont distingué le film de Danis Tanovic depuis une année ne doit évidemment rien au hasard. Elle sanctionne la profondeur d’un travail de qualité. D’une certaine manière, c’est tout Causes Communes qui est ainsi mis une nouvelle fois à l’honneur. C’est en effet à la porte de la chaussée de Boondael que vint frapper Danis quand, réfugié fuyant la guerre après deux années de service cinématographique actif dans les rangs de l’armée gouvernementale bosniaque, il débarqua en Belgique en 1994. C’est ainsi que Causes Communes a produit les deux premiers films de Danis.

Surtout, j’ai apprécié la saillie de Paul Hermant sur les ondes radio de la RTBF. Interrogé ce matin sur les sentiments que lui inspirait la nouvelle récompense octroyée à l’ancien "protégé" (et toujours connivent) de Causes Communes, l’ami Paul a répliqué, - avec son sens habituel de " la formule qui tue ", - qu’il pensait d’abord à " tous les Danis Tanovic qui croupissent dans le 127 bis et à Vottem ".
Pour le coup, je suis entièrement d’accord avec lui : ces centres fermés pour candidats réfugiés en instance d’expulsion sont la honte de notre démocratie. Ils sont non seulement caractéristiques d’un Etat de droit à la dérive parce qu’il en prend de plus en plus à l’aise avec ses propres principes ; ils sont également une épouvantable occasion ratée d’enrichir notre propre culture et d’améliorer l’image de notre pays dans le monde.

Morale de l’histoire : il est souvent plus facile de donner des leçons au monde que de balayer devant sa propre porte…

 

 


 

SAS Alger, dimanche 24 mars 2002
 
La cuvée des oscars 2002 a eu lieu hier soir à Los Angeles. Pour sa 74e édition, l'Académie des oscars à Hollywood a récompensé le cinéma algérien indépendant. Cette année, les gagnants sont : l'oscar du meilleur rôle masculin est attribué à Larbi Belkheir pour son rôle dans le parrain de l'ensemble des contractuels à la Présidence. Un hommage en fin de soirée lui a été rendu pour son rôle actif dans le choix des hommes de dernière minute en cas de coup d'Etat impromptu.
L'oscar du meilleur metteur en scène est attribué au général Tewfik pour l'homme qui chuchotait dans les oreilles des chevaux et des ânes : l'heure où passe la fraude électorale.
L'oscar du meilleur second rôle est attribué à Bouteflika dans l'homme qui voulut être roi à la place de Néron. Mais comme Néron n'était pas roi, il a préféré mettre le feu à la maison en prenant des cours de diction pour mieux maîtriser l'imparfait du subjonctif avant de lancer sur le marché un logiciel de révisionnisme de l'histoire en temps réel.
L'oscar du meilleur costume est attribué à Khalida Messaoudi pour l'ensemble de sa garde-robes et de l'intégralité de ses apparitions aux côtés du Président. Khalida Messaoudi est sponsorisée par les discours de Bouteflika et les produits L'Oréal parce qu'elle le veut bien.
L'oscar de la meilleure musique est attribué à Yazid Zerhouni pour le remake de massacre à la tronçonneuse en remplaçant la tronçonneuse par des balles explosives.
L'oscar du meilleur producteur est attribué à Khalifa Moumen pour quelques dollars de plus pour les tontons flingueurs.
L'oscar du meilleur son est attribué à la Gendarmerie nationale pour : on achève bien les chevaux, les Kabyles et les enfants d'abord.
L'oscar du meilleur espoir est attribué à la jeunesse de Kabylie dans Spartacus dans le pays des oliviers avec Abrika Belaïd pour assurer les remplacements de Kirk Douglas.
Messaâdia a eu un oscar à titre posthume en prévision de son trépas.
Les généraux ont reçu un oscar honorifique pour l'ensemble de leur oeuvre de destruction.

 

extrait de la chronique de SAS dans "Le Matin" à Alger
 


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, samedi 23 mars 2002
 
Rosa Amélia Plumelle-Uribe, auteure colombienne, a écrit un livre : La Férocité Blanche, des non-blancs aux non-aryens Génocides occultés de 1492 à nos jours (Albin Michel 2001) ; la préface est de Louis Sala-Molens: cette préface décrit comment, lors d’un voyage sur l’île de Gorée, lieu emblématique de la pratique de l’esclavage pendant trois siècles, tout un groupe d’intellectuels militants etc fut saisi par une émotion terrible, au goût typique, qui ne ressemble à rien, lorsque les traces matérielles du génocide sont bêtement sous les yeux. Ah mais, diront certains, la traite des noirs ne fait pas partie de la liste internationalement labellisée des génocides historiques : il s’agit là d’une forme de domination économique, un peu surlignée et historiquement datée.
Voilà ce que je pense, et j’invite au débat :
1. la définition théorique des génocides dignes du nom est elle-même historiquement datée.
2. lorsque l’inscription des mécanismes de production de l’instrumentalisation totale d’un autrui collectif quel qu’il soit s’inscrit dans le dispositif juridique et économique d’une société, et donc dans sa vie la plus quotidienne, quelles qu’en soient les raisons et les idéologies, et qui conduit à la production d’une surmortalité vertigineuse, à la multiplication de tous les crimes contre l’humanité connus, à leur totale impunité voire leur glorification, on a affaire à du génocide. Plus ou moins utilitaire économiquement (le goulag pendant 70 ans, la traite des noirs pendant trois siècles etc), plus ou moins délirant idéologiquement (l’antisémitisme nazi, la haine "ethnique" des Hutus, la systématisation cambodgienne).
Il faut élargir la définition du génocide, il y a de la place pour tous les assassins sur le podium du cauchemar politique.


 

Stéphanie Baron Genève, jeudi 21 mars 2002
 
En ce moment passe sur Arte la vie en feuilleton. En 10 épisodes de 26 minutes, Gilles de Maistre nous raconte l’histoire de trois français. Ils ne se connaissent pas mais ont en commun leur âge, à peine quarante ans, leur situation, célibataires endurcis, et quelques difficultés. L’un est un enfant abandonné quasiment analphabète pour qui l’amour est ce que chante Johnny, un autre n’a vécu qu’avec sa mère sans jamais connaître une fille, le troisième vit en face de chez ses parents, véritables gardes-chiourme. Tous trois habitent un coin perdu. Pour se marier et fonder une famille ils s’inscrivent dans une agence matrimoniale spécialisée dans les rencontres franco-malgaches.
On les suit de la sélection des dossiers au départ pour Tana, ils y rencontreront l’âme sœur c’est sûr ; un l’a d’ailleurs déjà choisi et garnit sa valise d’un bouquet de roses sous cellophane.
Là bas, 63% de la population vit avec moins d’un dollar par jour. Elles voient en eux tout Paris ; ils voient en elles la solution à leur solitude ne se doutant pas un instant que le pain peut être meilleur ailleurs qu’en France.
Pas de voix off, juste des phrases saisies et saisissantes.
Un ange gardien multifonctions à la personnalité aussi étonnante que déstabilisante veille, réglant l’administratif, l’affectif, l’intime. Mission accomplie, trois couples reviennent en France. Découverte du pavillon tout béton en pleine campagne, de la salle de bain tout confort, des portes fermées, du peu de chaleur.
Tout y est, il ne manque que l’amour.


 

Paul Hermant Bruxelles, mercredi 20 mars 2002
 
À peu près au même moment où, devant l'ambassade d'Italie, l'on soutient Sira Miori le directeur de l'Institut italien de Bruxelles, dont le licenciement est attendu, et après que la nouvelle de l'exécution de Marco Biagi à Bologne eut été annoncée et commentée, je lis dans Le Soir, journal de la capitale, que les commerçants du centre-ville de Bruxelles apposent sur leurs vitrines de bien curieuses affiches. L'histoire est la suivante : "Par fax, ils reçoivent une affichette dont l'en-tête fait croire qu'elle provient de la Banque d'Europe". Qui n'existe pas, mais il s'agit d'un détail. L'affichette prévient : "Attention, un faux billet de 50 euros circule". Puis : "Ne vous laissez pas piéger, on le reconnaît facilement". À quoi donc ? À ceci : ce faux billet comporterait cette phrase : "Billet du souvenir de la barbarie nazie". Mais, ajoute le texte, il est évident que "personne n'est jamais mort gazé à Auschwitz" et donc " que jamais la Banque d'Europe n'aurait pu cautionner une telle erreur historique". M'informant auprès de deux amis du processus qui pouvait conduire à une telle complexité dans la diffusion de ce message, ils me répondent que c'est bien là le jeu du faux. Le négationnisme entraîne la fausse monnaie. C'est un état d'esprit. On sait que ce que le faux que l'on annonce ne peut être garantit que par un autre mensonge, plus gros encore. Et en plus, tout ça est facile : Auschwitz, Juifs, argent. Ça sent la Quatrième et le Protocole. C'est une route toute droite, le déni. Deux balles dans la nuque, pas de fours à Auschwitz, pas de Juifs au World Trade Center : ça commence à bien faire, ces trucs qui puent. Aussi, rejoindre en pensée la manifestation devant l'ambassade d'Italie, et vite.

 

 


 

Léon Saur Soxluse, mardi 19 mars 2002
 
Je ne voudrais pas alimenter l’irritation exprimée par Stéphanie dans sa dernière correspondance, mais la campagne électorale française n’est pas seule responsable de son agacement. Force est en effet de constater que le thème de l’insécurité occupe également une place importante dans les médias belges.
Pas plus tard que ce jour, trois libéraux (le Premier ministre fédéral, flanqué de ses ministres de la justice et de l’Intérieur) se sont rendus à Charleroi, cette ville sambrienne chère au cœur de quelques-uns de nos amis et qualifiée de " capitale du crime " pour ses hold-ups et ses vols de voiture à répétition. Les trois excellences nationales ont été accueillies par deux socialistes (le Ministre-président de la Région wallonne et le bourgmestre de Charleroi). Ensemble, ils ont tenu une réunion de travail sur l’insécurité urbaine. Le tout, à grands renforts de publicité !
Depuis Hobbes, chacun sait que le droit à la sécurité est le premier droit de l’Homme. Il appartient donc bien évidemment aux pouvoirs publics de prendre toutes les mesures nécessaires à cet effet. Les résultats de la réunion de travail étaient attendus : renforcement des moyens policiers attribués aux grandes villes.
Le contraire aurait surpris !
Il faudra tout de même qu’on se demande un jour les raisons pour lesquelles il était possible il y a trente ans de se promener en sécurité à n’importe quelle heure partout dans le pays. A l’époque, les forces de police étaient pourtant bien moins importantes et bien moins présentes.
Comment ne pas comprendre que ce sont précisément ceux qui disent vouloir lutter contre la criminalité en renforçant les forces de police qui l’alimentent par leur soumission à une pensée néolibérale porteuse d’exclusion et de violence (culture de la compétitivité à tout prix et culte du meilleur ; démantèlement progressif des pouvoirs publics successivement accusés de pléthore et d’incompétence avant d’être privés des moyens humains et budgétaires nécessaires à l’exercice de leur fonction ; cynisme de la vie politique et économique, etc.) ! Je m’arrête, mais nous aurons l’occasion d’en reparler…


 

SAS Algérie, 19 mars 62 - lundi 18 mars 2002
 
De la difficulté d'être algérien. Quarante ans après le cessez le feu, l'Algérien succombe à ses malédictions comme d'autres succombent à leurs blessures de guerre. Et que signifie encore être algérien ? Peut-être rien ou si peu de chose. Être algérien, c'est se dire que demain est un autre jour avant de se rendre compte qu'un général analphabète organise une conférence de presse; être algérien, c'est regarder loin en pensant aller ailleurs avant le prochain discours du Président Bouteflika; c'est pleurer parce que l'on ne se rappelle plus la dernière fois où on a été ivre de bonheur jusqu'à l'aube...
Être algérien, c'est éviter les balles dans son sommeil, c'est fuir les gendarmes dans son lit, c'est chercher sa route au fond de sa tombe. Être algérien, c'est aimer en silence en se méfiant des micros cachés sous les arbres de la morale bigote ; c'est vouloir être soi-même sans y arriver, c'est être debout avant de mourir d'ennui dans un nuage de gaz lacrymogène. Être algérien, c'est passer du suicide individuel au suicide collectif en demandant au médecin légiste l'heure exacte à laquelle on a été tué dans le dos; c'est essayer de parler sa propre langue sans qu'aucune police ne s'y oppose; être algérien, c'est vivre caché sans réussir à être heureux.
Être algérien, c'est se dire 40 ans après la guerre que c'est toujours la guerre.


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, dimanche 17 mars 2002
 
Onze ans de guerre en ex-Yougoslavie, et c’est comme si elle n’avait pas existé : ce qui n'a pas été compris flotte en l’air, vieux remugle sanglant planant sur nos têtes, en dehors de toute mémoire collective normale. Nous sommes intérieurement occupés ailleurs, tournés vers nos films d’enfance, définitivement marqués par les images de la dernière guerre que nous n’avons pas vécue, et qui prend tout le champ de notre capacité de mémoire. Toutes les guerres atroces contemporaines, tous les conflits, sus ou non sus, sont frappés pour nous (européens, ? français et belges ? ) d’invisibilité partielle : même ce qui se passe en Palestine est déréalisé et hanté par le passé historique premier comme un bing bang d’où jaillit et où s’effondre toute historicité, la dernière guerre. Au point que les soldats israéliens mettent tous nus dans la rue des palestiniens qui franchissent un barrage. Au point que parfois ils leur marquent un chiffre sur le bras. Au point qu’un chef de guerre respectable israélien déclare sans mourir immédiatement qu’il faut s’inspirer , dans la guerre contre les camps palestiniens, de ce que les allemands ont fait contre le ghetto de Varsovie…..
On est tous, sous le coup d’une sorte de globalisation explosée dans l’autre sens, une sorte de trou noir qui aspire en son sein, en amont de toute pensée, toute possibilité de comparaison autre, toute référence, et ce dans toutes les dimensions imaginables du temps politique. Rien de si grave n’est actuel, rien n’arrive, ni au Soudan, ni en Bosnie, ni au Tibet, ni en Algérie, ni en Corée du Nord, ni en Birmanie ni au Ruanda, etc. (le " etc. " est ici la rive d’un naufrage bordé de " ronces noires et roses canines "), dont l’horreur ne soit immédiatement effacée par le trou noir de la comparaison obligée. Il faut se défaire de cela, Il faut agrandir les dimensions de l’auge du pire. Il faut accueillir l’histoire présente des guerres en train de se faire en fonction d’un même étalon de référence, à savoir un coefficient de production politique économique sociale de douleur humaine qui ne se quantifie pas, qui est portée par un seul regard, un os qui traîne, dans une vaste auberge où près du feu, une vieille baba tournant la louche d’une immense soupe, marmonnante sous sa barbe, se souvient enfin des lois de l’hospitalité des morts.


 

Patrick Quinet St-Gilles, samedi 16 mars 2002
 
Du plaisir solitaire d’écrire (ou Du devoir de dire).
Mes culture et nature me rendent disponible à l’autre par plusieurs canaux. L’écriture en est un mais pas le plus évident. Il y manque ce je ne sais quoi de l’ordre du " retour sur recettes " que permettent la complicité directe, le clin d’œil fortuit ou l’échange verbal.
Ces correspondances croisées en font un bel exemple. Le paradoxe étant que je corresponds plus avec d’autres et par d’autres truchements que ne le permettent ces quelques clics et autres " envoyer ". Me manquent surtout l’enveloppe, le timbre (éventuellement la file à la poste - mon seul rapport à la monarchie est d’en acheter l’image pour je ne sais plus combien de centimes), ma boîte aux lettres pour les retours. Et l’espoir de ceux-ci.
Les imprécations que permet le relatif anonymat de l’ouèbe (pour écrire aussi mal que je ne le ferais en franglais), n’ont pas suscité beaucoup de croisements, de retours, justement. Est-ce la loi du genre ou, malheureusement, que l’on ne sait plus, à proprement écrire, où donner de la plume pour l’instant ? La liste longue des manquements, petits désordres, grandes défaites et maigres victoires empêchent jusqu’à l’échange, le croisement, le " retour sur recettes ".
Passons donc cette main en espérant que des joueurs plus précis permettront des débats moins globaux, conscient que ce qui reste à dire n’atteindra jamais la somme de ce qui a été dit.
Envoi.
Soit un Monde en déséquilibre tel que son immobilisme oblige les avions à se poser dans les buildings pour envoyer un message d’une telle force que les drapeaux ne servent plus qu’à sécher les larmes. Comment refuser cela tout en refusant les larmes et les drapeaux ? Et …


 

Stéphanie Baron Genève vendredi 15 mars 2002
 
Ecouter les nouvelles sur France Inter est vraiment devenu un très bon exercice de self control. Ainsi je n’ai toujours pas cassé ma radio et ne vous étonnez pas, c’est une performance. Tous ceux qui se branchent quotidiennement sur cette fréquence le comprendront. Les faits divers aussi divers qu’atroces occupent les trois quarts de l’info et cela devient insupportable. On nous relate par le menu les scènes, pour les vivre " comme si on y était ", on nous présente les différents acteurs : âge, profession, situation familiale, connus ou non des services de police, lieu et arme du crime, du couteau à huîtres à la brique. Puis par souci de suivi de l’info, sans (aucun) doute, on nous raconte les obsèques avec l’inévitable interview du curé.
Pas d’explication, pas d’analyse juste des faits balancés successivement chaque heure. Il n’y a plus d’échelle. Tout est violence, rentrerez-vous vivant à la maison ce soir ? Quel drame vous y attend ? Allez-vous croiser une bande de jeunes terrorisante ?
Heureusement, il y a la campagne présidentielle riche de candidats pleins d’idées sur la sécurité. La boucle est bouclée.


 

Paul Hermant Bruxelles jeudi 14 mars 2002
 
Chers correspondants croisés, je vous trouve distraits de ces temps-ci. Un peu oublieux, un peu taiseux, un peu lointains. Je vous dis ce qu'est ma vie ce jour-ci. Je vous ai déjà parlé de Harry Mulisch. Il vous plaira sans doute de savoir que j'arrive au bout de ce livre de 1200 pages et quelques, "La Découverte du Ciel". Il faut vous dire que désormais je lis moins et que la lampe de chevet reste allumée bien longtemps après que je me suis endormi sur une page que je n'ai pas cornée. Et d'ailleurs, je suis d'avis qu'on lise Mulisch patiemment.

Ceci n'empêche pas qu'on apprenne au coucher que la République fédérale de Yougoslavie n'existe plus et que l'État de Serbie-Monténégro vient de nous revenir, comme en 14. On en dira quelques mots plus tard, quand on aura fait le tri de ces onze années qui ont fait ça : qu'on change un nom. Ces États qui disparaissent en appellent d'autres, qui viennent et vont. Ainsi, le Ladonia, pays européen inconnu de tous, créé sur le net et pourtant bien planté sur un kilomètre de rochers au large de la Suède. Le chef de l'État virtuel, l'artiste contemporain Lars Vilks, a reçu ces jours-ci 3000 demandes de visas du Pakistan. On ne comprend pas, au Pakistan, qu'un pays européen ne puisse, par exemple, pas exister. Nous ferons, un jour, pour les Pakistanais, le compte des pays d'Europe qui, de toute façon, n'existeront jamais pour eux.

Vous pourrez toujours vous pâmer de la naïveté de ces gens, mais vous n'oublierez pas en même temps que la seule "personnalité connue" qui ait accordé son soutien au candidat Alain Madelin est le magicien Gérard Majax. Je vous dis cela parce qu'en toutes choses il faut relativiser et qu'il me reste une bonne centaine de pages à lire.


 

Léon Saur Soxhluse, mercredi 13 mars 2002
 
Il est des jours comme cela, des jours de panne sèche où rien ne sort : les yeux dans les yeux d'un écran informatique qui demeure désespérément vide. C'est un comble de constater que l'imagination est sèche comme un coup de trique et que la plume demeure inerte dans son encrier alors que, la veille encore, les doigts couraient allégrement sur le clavier et que les lignes succédaient aux lignes dans un cliquetis de mots bousculés qui s'accumulaient. L'esprit se torture en vain et le logiciel se fatigue d'attendre l'impulsion : à gauche, à droite ; au-dessus, en dessous ; devant, derrière ; avant, après. Le vide est total et le néant absolu. Rien n'y fait, le tonneau sonne creux et l'inspiration ne vient décidément pas. Le temps passe et la solution s'obstine à se dérober. On ne peut pourtant pas dire que l'actualité soit aujourd'hui moins prolixe que d'habitude ou qu'elle charrie moins de ces mauvaises nouvelles réputées susceptibles de stimuler la réflexion s'il est vrai que les bonnes nouvelles sont par ailleurs peu propices à l'écriture dès lors qu'il est bien connu que "les gens heureux n'ont pas d'histoire". Est-il vrai qu'il faut être malheureux pour créér ? N'étant pas un artiste, je ne peux apporter de réponse, fût-elle personnelle, mais je me suis souvent posé cette question : le poète doit-il nécessairement être maudit pour atteindre au sommet de son art ? Je n'en sais fichtre rien, mais j'espère tout de même que cet adage n'est ni vérifié ni vérifiable dans les faits. Bref, ainsi que je le disais, il y a des jours comme cela, où rien ne sort ...


 

Michel Gheude Bruxelles, mardi 12 mars 2002
 
L’enfant que j’ai été se souvient de ce que c’était que d’aimer les livres dans une famille qui ne roulait pas sur l’or. C’est pourquoi peut-être je ferraille un peu ces jours-ci contre le projet d’instaurer en Belgique le prix unique du livre. Fin des années 70, la bataille du prix unique a opposé deux hommes de gauche : Jérôme Lindon des Éditions de Minuit et André Essel de la Fédération Nationale des Achats des Cadres, la FNAC. En ouvrant la FNAC au grand public,
Essel voulait faire pression sur les prix pour contribuer à la démocratisation des produits culturels. Lindon pensait qu’un tel système mettait en danger l’édition des livres à petit tirage. Il a proposé de bloquer le projet d’Essel par une loi qui interdirait la concurrence sur les prix. Proches du mouvement syndical et coopératif, beaucoup de socialistes étaient contre. Plus proches des milieux littéraires, d’autres, dont Jack Lang, étaient pour. Mitterrand a arbitré en faveur de Lang. Essel a du quitter la FNAC qui a oublié son passé coopératif pour devenir une chaîne de grandes surfaces commerciales. La gauche lettrée n’a jamais aimé le commerce. Aristocratique, elle aime les privilèges, les bourses, les prix, les récompenses, les honneurs. Elle est anti-capitaliste parce que le marché a toujours été trop démocratique pour elle.


 

Véronique Nahoum-Grappe Paris, lundi 11 mars 2002
 
L’idée de vengeance, le mot même de vengeance fait comme un bruit, comme un grand ébranlement , une vague de dix mètres qui s’écroule dans le fracas absolu d’un vieux rire figé dans le froid : la vengeance, quel grand pied, quelle haute main, quelle musique retroussée au galop — à moi, Comte, deux mots, sans blague. Je sais que le rêve de vengeance relève d’une culture macho navrante d’une part, et que, d’autre part, son projet ne témoigne pas d’une intense spiritualité. Enfin, et là est toute la question, contre qui et quoi se venger ? Derrière l’ennemi, en lui il y a le monde entier, tout un système, mille systèmes, des plateaux en strates. En plus, quelle fut l’offense ? Des milliards d’offenses pendant des millénaires d’oppression, de domination, de victoire absolue des pires crapules. La vengeance sans ennemi en face, retournée vers l’arrière et sans souvenir précis de gestes à venger se transforme en vieille rumeur grondante, en bouses de cailloux mâchés.
Regardons autour de nous, tout autour, ils sont là, les mâcheurs de cailloux.


 

Patrick Quinet Saint-Gilles, dimanche 10 mars 2002
 
Il est chauve. Il s’habille comme un représentant de chez Esders. Il constate que son pays est “plein“. Il crée un parti. Il se présente aux élections, municipales d’abord, législatives en mai. Et il gagne des voix donc des représentations. La démocratie : mode d’emploi. Faut-il s’habiller différemment ?
Il plaque ses cheveux en arrière. Il contrôle son image et celles qu’il laisse voir. Il a créé un parti. Il a raflé des sièges. Il s’est coalisé avec plus torves que lui; quoique ! Il occupe plusieurs emplois. La renaissance : mode d’emploi. Faut-il se coiffer différemment ?
Elle est condamnée à mort. Elle a eu un enfant en dehors des liens du mariage. La sentence attend exécution. Toutes les boîtes à message de la Toile ont évoqué son nom. Ma boîte déborde de protestations. La dernière en date vient du Secrétariat général du Conseil de l’Europe. La solidarité : mode d’emploi. Faut-il se marier avant de faire un enfant ?
Il a dirigé la CIA. Il est resté marqué par cette occupation. Ses valeurs et ses nerfs sont à vifs depuis qu’une Europe timide, franco-allemande, se pose des questions sur l’axe du mal, le sourire des Afghanes et les lois de l’escalade. Il écrit dans le journal sous le titre "Le train sifflera trois fois" une histoire de sherif et d’étoile dans la poussière. Oui, oui ! Le western. Il nous dit comment élever nos enfants en Europe. L’éducation : mode d’emploi. Faut-il emmener nos enfants au cinéma ?

Si vous n’avez jamais dirigé la CIA, ne plaquez pas vos cheveux en arrière, n’êtes pas condamné à mort et vous habillant normalement, devenez "correspondant croisé" et cherchez mode d’emploi, démocratie, renaissance, solidarité et éducation. Faire offre au bureau virtuel.


 

Stéphanie Baron Genève, samedi 9 mars 2002
 
À tous ceux qui craignent la mondialisation, le déversement des références occidentales sur l’ensemble de la planète Terre, l’uniformisation des cultures par l’implantation dans tous les coins du globe de H &M, des Pizza Hut, du grand M jaune …

À tous ceux qui saluent la persévérance de cet agriculteur populaire, moustachu volontaire et pugnace, producteur de Roquefort de son état, voici une nouvelle dont le seul intérêt est sans aucun doute de renforcer vos convictions. Avant tout, n’oubliez pas que le pire n’est jamais décevant !

Qui ne se souvient pas de Barbie, cette poupée blonde aux formes parfaites tantôt femme-enfant, femme au foyer, femme active, bref, une femme intelligente qui s’adapte autant à son temps qu’à la situation. Le beau Ken brun ténébreux et travailleur installé moyennement dans la vie ne peut résister ; il l’embarque dans son 4x4 et, à la sueur de son front, lui offre tout. Tout cela dégouline de bons sentiments et remplit les chambres d’enfants de tout l’Occident. Le rêve !

Jusqu’ici au nom de je ne sais quelle injustice une partie du monde était préservée de ces objets raffinés. Alors réjouissons-nous de l’arrivée dans les vitrines de marchands de jouets de Téhéran des versions "islamiquement correctes" de Barbie et Ken. Elle s’appelle Sara et lui répond au doux nom de Dara, ils sont vêtus de costumes traditionnels iraniens et surtout, ils ne peuvent être déshabillés. C’est peut-être ça, la mondialisation à l’échelle humaine ?


 

Paul Hermant Bruxelles, vendredi 8 mars 2002
 
Donc au catalogue des mots qui fuient leur sens, il faudra ajouter le "populiste" néerlandais Pim Fortuyn. Être populiste aujourd'hui, c'est n'avoir pas peur d'avoir été traité hier de raciste. Ou de fasciste.

On pensait, un moment, à un arc transalpin avec l'Autriche, l'Italie, la Suisse et cette partie allemande munichoise, pardon bavaroise, qui enverra bientôt un candidat à la Chancellerie. Il faut bien avouer que le Nord européen est en train d'ajouter de la couleur (blonde?) au tableau.

Vous qui cherchiez hier un patronyme pour la monnaie unique européenne, ce serait à refaire, je proposerais le "populo", qui est une valeur en hausse. Dans deux jours, nous défilerons ici pour le droit de vote aux étrangers non-européens aux élections locales. Peut-on être à ce point rétro, je vous le demande ?


 

Léon Saur Soxhluse, jeudi 7 mars 2002
 
L’épidémie s’étend. Après la Flandre et l’Autriche, après l’Italie et le Danemark, c’est le tour des Pays-Bas. On ne dira rien ici de la France où le Front national a eu la bonne idée d’imploser et d’étaler les votes d’extrême droite qui ont ainsi perdu leur force de percussion sans que les problèmes qui les ont engendrés aient pour autant été résolus. Trente-quatre pour cent des voix dans la ville de Rotterdam pour un inconnu qui proclame que " le pays est plein ". Les observateurs sont d’accord : une confirmation de cette percée populiste lors des élections législatives du 15 mai déstabiliserait le ronron néerlandais, au point que certains envisagent déjà un véritable séisme dans le paysage politique batave.

Le problème est bien là : la classe politique ronronne sur fond de mécontentement croissant et de sentiment d’insécurisation générale, dans la vie socioprofessionnelle plus encore que dans la rue. Chacun le sait, mais nul n’en tire les conclusions qui s’imposent. Des libéraux dits sociaux aux socialistes gagnés aux vertus du marché en passant par les verts participationnistes, les électeurs n’ont plus le choix entre des projets de société clairement identifiés : la bataille électorale se joue au centre et tout en nuance, sur fond de néolibéralisme dans une société de libre marché du tous contre tous. La compétition et l’argent y sont érigés en valeurs suprêmes et il n’ya plus grand monde au sein des partis de l’arc démocratique pour contester véritablement cette société de violence protéiforme. Di Rupo se gausse de la droite honteuse, mais à quoi sert-il que la gauche soit au pouvoir si elle mène une politique de droite ? On ne le dira jamais assez. C’est l’absence d’une véritable alternative de gauche qui fait le succès du populisme et de l’antipolitisme emballés dans un hommage aux valeurs familiales et à l’ordre moral.

Je suis sur ce point en parfait accord avec Paul, nous avons plus que jamais besoin du politique.