Elle a quitté Alger en 1989. C'était le début des soulèvements. Objectivement, elle est partie continuer des études ; subjectivement, certainement pour beaucoup d'autres raisons. Depuis, elle a cherché des papiers.
Arrivée à Paris le 13 juillet 1989, la veille du bicentenaire de la Révolution française (elle a d'ailleurs pour le 14 juillet trouvé un job où, avec beaucoup d'autres, déguisés en révolutionnaires français, ils jouaient la prise de la Bastille en culottes et bonnets phrygiens pour des touristes essentiellement américains à l'hôtel Hilton; le comble était que tous ces révolutionnaires étaient arabes).
Un diplôme d'études approfondies en informatique puis une thèse en modélisation moléculaire (conception de médicaments par ordinateur). Pour financer ses études, professeur de mathématiques, puis chercheur et chargée de cours en informatique à l'université Denis Diderot, à Paris
Aujourd'hui, et depuis peu, elle a passé avec succès un concours de la Fonction publique et se charge de la mise en place et de la maintenance d'un gros logiciel national sur le campus de Jussieu.
Elle a eu sa carte de séjour de dix ans au bout de presque 15 ans, c'est-à-dire il y a deux semaines. Elle n'a rien ressenti. Ce fut mécanique. Elle habite Ménilmontant et a deux petites filles, Nour et Nejma. Par Fanny Bellahsene


Episode 1.

mise en ligne le 2 avril 2003
Si je fais un effort de mémoire, c'est immédiatement ce mur en pierre de taille de la préfecture de Versailles qui me revient en tête; un immense tag qui a duré peu de temps mais assez pour que quinze ans après je m'en souvienne encore : VIVE LE ROI !! Tout ceci n'avait pas beaucoup de sens pour moi. J'arrivais d'Alger. La vraie blédarde avec des convictions, des illusions et trop de soleil dans la tête. Et, pour finir, une espèce de fierté ancestrale qui avait du mal à se placer.

À ma première visite à la préfecture de Versailles, le dépaysement fut total: le château, les avenues, les galeries, les arbres, tous ces gens si étrangers à moi, la France, quoi!! Derrière les guichets, des fonctionnaires du ministère de l'Intérieur ; j'y avais repéré quelques étrangers, c'était bon signe. On se tenait bien : moquette, machine à café.

Je suis incapable d'y mettre des visages. Il ne reste en moi qu'une douleur dans le ventre quand je les revois qui, au stylo, cochent des informations qui les intéressent sur mes relevés de compte bancaires, sur les originaux. Je le vivais comme une violation.

Nous faisions un effort vestimentaire pour aller à la Préfecture. J'y ai passé 7 ans. Trois, quatre, cinq fois par an et pendant bien quatre années ; je n'en suis jamais ressortie indemne : les premières années, j'étais en larmes. En larmes dans ces belles avenues de Versailles. Je pleurais comme une enfant à m'en étouffer et j'étais alors dans une telle solitude…

Ensuite, les années d'après, je ressortais avec un sentiment de haine, de la HAINE pure et froide.
Je concoctais mille plans : faire sauter la Préfecture et ses pierres de taille, payer des mecs (j'en trouverai bien à Barbès) qui attendraient à l'angle d'une rue le mec ou la nana qui me renvoyait pour la troisième fois, ... je vous passe les plans concoctés. Je n'ai réussi qu'à faire appeler le service presse de la préfecture qui a répondu qu'on ne pouvait rien contre de tels agissements.

Dans le laboratoire pour lequel je travaillais nous étions sur le point de déposer un brevet pour une molécule à visée anti-diabétique. Je faisais partie de la poignée de chercheurs qui avait inventé cette molécule. Les réunions de travail étaient nombreuses, les calculs intensifs, les déplacements à l'étranger courants, pour moi ils étaient impossibles avec un rendez vous (RDV à la Préfecture).

Un jour, une collègue n'en pouvant plus de cette situation m'a proposé de m'accompagner pour mieux comprendre et pour leur parler, disait-elle : "il faudrait qu'ils comprennent que tu as autre chose à faire". Je redoutais sa venue. C'est toujours plus humiliant devant des témoins. Mais comme elle était blonde et plutôt jolie et surtout française je me disais que ça pouvait y faire. La mémoire est étonnante : je me souviens avoir été mettre des pièces dans l'horodateur pour sa voiture une quinzaine de fois : je me suis ruinée !!! J'ai appris plus tard que dans certaines communes à Versailles notamment, qui m'excusera de la qualifier de "commune", le stationnement coûtait plus cher qu'ailleurs.

J'entends encore Gaëlle qui, après trois heures d'attente, se met à souffler. Je lui propose de rentrer à Paris, j'attendrai seule, ce n'était pas un problème. Non, elle résistait.

Quand au bout de trois heures, on entendit dans un haut parleur grésillant mon nom , écorché, mais dans ce cas précis ça n'a pas beaucoup d'importance (faut dire qu'il est difficile), on s'est levées d'un bond: c'était un mec cette fois, enfin en apparence; et m'ordonnait de signer un imprimé en le tenant d'une main , je ne pouvais pas lire ce que je signais , alors je lui demandai de quoi il s'agissait.

"Je vous dis de signer", il hurlait.

J'ai essayé de tirer le document pour le lire, je n'y parvenais pas .

Non. Et si c'était une reconduite à la frontière, et si c'était pour le prochain train?

Non . Je ne signerai pas, si je ne lis pas.

Ah bon vous ne voulez pas signer ? eh bien allez vous asseoir. Dit-il en s'emparant de mon passeport. Plus que le ton employé, c'est la paralysie de Gaëlle qui me reste en tête, elle était anéantie ; non, vraiment elle ne mesurait pas, elle ne pouvait pas .

La valse de l'horodateur m'a occupée encore un moment et c'était tant mieux ; ça me permettait de prendre l'air.

J'enviais toutes ces personnes qui faisaient la queue devant la pancarte "permis de conduire", "carte grise". Ils étaient dans une aile opposée à la mienne. Un autre monde…

Quant au bout de deux heures, le même monsieur m'a appelée avec en main le même document et toujours la même démarche, j'ai compris. Vichy n'est pas si loin. J'ai réussi à me saisir du document, il s'agissait d'une demande de renouvellement de carte de séjours. Je l'ai donc signée puis a commencé la valse des papiers à fournir . Non, une quittance de loyer ne suffit pas, il faut le gaz et l'électricité et ..et…et.. les dernières en date. Ah, vous êtes hébergée ? carte d'identité de l'hébergeur, son avis d'imposition …Est ce que j'avais bien une attestation de "bon fonctionnement de compte" ? "Ça prétend faire une thèse et ça sait pas classer des papiers!!" dit il en s'adressant à sa collègue de guichet. On ne relève pas. Il faisait nuit quand nous sommes sorties de là. Des guirlandes de Noël dans les arbres de l'avenue de la Reine. J'avais réussi à avoir un récépissé, non il ne me permettait pas d'aller à Alger pour les vacances mais tout de même : des vacances !!

Nous avons roulé en silence pendant un long moment, Gaëlle est aujourd'hui encore une amie.Pour finir avec Versailles, je me revois, après de nombreuses heures d'attente, une fois ou c'était pire que les autres fois parce qu'il n'y avait plus de photocopieur dans la Préfecture et qu'il fallait aller au centre ville. Et que ces dames aux guichets avaient TOUJOURS besoin de la photocopie d'un document auquel vous n'aviez pas pensé. Juste celui-là. Bref, au bout de cinq heures et dix cafés, j'ai réussi à avoir une carte de séjours qui ne serait valable que 4 mois puisque c'est la date de la demande qui rentre en compte, faite huit mois avant. Au moment où ce monsieur au nez rougi, rasé de près, à lunettes et gilet de laine me tend mon passeport sur lequel depuis quelque temps ils collent le titre de séjour (un peu comme un visa, qu'on n'aille pas s'imaginer avoir une carte et s'installer) il me souffle depuis son hygiaphone: "Alors mademoiselle, c'était pas sans peine d'avoir ses papiers ? Hein ?. Je ne sais plus aujourd'hui ce que j'ai répondu, mais j'ai encore le sentiment d'avoir répondu à coté, d'avoir pas eu de répartie. En partant, je me souvins que je devais demander les pièces à fournir pour une carte de dix ans, j'hésitai un instant ; à la réception on me dit de m'adresser au bureaux des étrangers - connais : voyant que ce monsieur était occupé je m'adressai au guichet voisin. La femme n'entendait pas ce que je demandais ou ne comprenait pas, elle me faisait répéter, deux, trois, quatre fois de suite pour finir par me dire : "Il me semble que c'est avec le monsieur que vous avez eu affaire, c'est donc à lui que vous devez vous adresser". OK. Tenace, j'attends.

— Encore vous ? Il hurle à nouveau

— Juste une minute, je voudrais connaître les pièces à fournir pour une carte de dix ans.

— Dans votre cas, il faut écrire au Préfet et une minute c'est déjà trop, je voudrai vous voir disparaître dans la seconde.

Je ne sais plus rien, après la seule chose qui reste c'est l'ensemble des personnels derrière les guichets qui se gaussent, non vraiment je n'invente rien, ils rient. Ça les fait rire… aux éclats. Une fois de plus, je ne sais pas ce que j'ai répondu, ça n'a pas d'importance, je crois. Je fus anéantie quand voulant faire un courrier au chef de service, j'appris que c'était lui. Aujourd'hui, j'ai même oublié son nom.

A suivre...


Episode 2.

mise en ligne le 8 avril 2003

Un jour, je n'ai plus été domiciliée à Versailles. Je l'ai quittée sans regret.
La forêt de Marly, ses chevaux. Ce département des Yvelines, chic à souhait, ce sera dans une prochaine vie peut-être.

Aujourd'hui, il ne m'en reste pas grand-chose, de ces années-là, si ce n'est une révulsion pour la banlieue. Toute royale qu'elle est, Versailles restera pour moi une banlieue parisienne avec ses trains, ses gares, ses contrôleurs, ses bus dont le service finissait à 20h. Tous ces bourgeois en loden kaki qui parlent de faits divers dans des queues de parapharmacie. Je ne sais pas encore si c'est ma parano culturelle qui joue ou simplement mon statut d'étrangère sans famille, sans argent, des papiers provisoires qui ne donnaient droit à rien, je ne sais pas ce qui a joué là mais malgré tous mes efforts, j'étais une marginale.

Il est bien connu que la majorité l'emporte et je n'étais pas de ceux-là. J'ai donc fini par partir.

Paris, donc, "Pays des djinns et des fées " comme dirait Taha Hussein Chambre de bonne. 17ème arrondissement. Parc Monceau. Le changement n'était pas trop brutal. Étudiante en thèse de doctorat.. J'y ai rencontré des gens formidables. Souvent de droite, qui m' ont tendu la main, mais je m'égare…

Paris, donc, rue Miollis dans le 15ème arrondissement. Étudiants étrangers. Nous sommes là, tôt. Très tôt pour des étudiants. La rue Miollis est perpendiculaire au métro aérien qui longe les beaux quartiers du 15, 16ème arrondissement. Ça nous permet de voir la tour Eiffel. Je ne l'avais pas revue depuis quand déjà ? Fort longtemps.

Prenez un ticket. Oui, il faut d'abord faire la queue pour prendre un ticket. Mais surtout il faut d'abord expliquer à l'accueil ce que l'on veut. Nous sommes plus de 300 dans peu de mètres carrés. On s'en contente. On se serre les uns les autres. Ça nous rassure. On n'est pas tout seul. On refait la queue. Il faut ressortir.

Je revois cette file qui longe tout une rue. Il neige à gros flocons. C'est magique pour moi qui vient d'Alger. C'est magique un moment, mais au bout de deux heures, debout dans une queue qui n'avance pas, ça tourne au cauchemar.

On gigote, on fume, on s'impatiente, on gémit on se parle enfin, mais peu ; on a peur… Nous sommes sous le gouvernement Debré, Pasqua, … ça sent pas bon…

Au bout de 4 heures, on arrive à l'intérieur. C'est la pause. La pause déjeuner, plus que deux guichets sur quatre mais ce n'est plus très grave, il fait chaud ici. Ça me faisait plaisir de voir dans la queue, parmi tous ces basanés, des têtes blondes. Les ressortissants CEE avaient encore à l'époque, quelques formalités à faire.

En quinze années de préfecture de police, je n'ai JAMAIS fait de sans faute. On m'a toujours fait revenir au moins une fois : des photos mal tirées, un extrait de naissance de 3 mois et 2 jours, un des 20 relevés bancaires manquants…. Les plus anciens en avait l'habitude. Ils présentaient des mines soumises, des oui madame à chaque fin de phrase, oui vous avez raison, oui madame, oui.

Ils ne se plaignaient de rien ; ni du froid ni de la chaleur ni du manque de sièges, ni des photocopies à 2 francs l'unité, ni de la machine à photos qui ne fonctionnait pas, ni du temps qui passe, qui ne passe pas. Ils se dévisageaient entre eux, entre nous. Je pense aujourd'hui que cette attitude qui, du haut de mes prétentions de jeune étudiante en doctorat m'agaçait, est un procédé fort intelligent d'optimisation : on répond ainsi à l'image du colonisé demandeur d'asile, on répond à l'imaginaire du dominant; pas de vague. Ça va plus vite et de toute façon, on ne change pas ces choses-là, pas comme ça, pas ici. Nous sommes dans une machine infernale, chacun son tour…

J'ai longtemps voulu assister à des recrutements de ces personnels de Préfecture. Ils se ressemblent tous, il doit donc bien y avoir une école, je n'irai pas jusqu'à dire un "courant de pensée" mais quelque chose qui fait que même jeune, même avenant, même beau garçon, les réactions sont toujours les mêmes. Du clonage cérébral avant l'heure ..., je m'égare une fois de plus…

Il m'est arrivé de ressortir au bout de deux heures d'attente et voyant que les numéros ne défilaient pas, il m'est donc arrivé de sortir de cette pièce exiguë pour aller boire un café. Il m'est même arrivé de revenir alors que mon numéro venait d'être appelé.
J'ai dû reprendre un rendez-vous.

(à suivre)


 

Episode 3.

mise en ligne le 15 avril 2003

Il ne me reste plus beaucoup de temps.

Dans trois jours peut être, après quinze années en France, en situation régulière, en payant des impôts, ma demande de carte de dix ans, peut-être, va aboutir. Je dis peut-être car peut-être pas.
Je m'efforce donc de relater ce qui me revient de toutes ces années en Préfecture de police. Je veux l'écrire avant. C'est instinctif, il me semble qu'après je risque d'oublier.

Je suis convoquée cette fois à la préfecture de Paris. Île de la cité. Face au marché aux fleurs et au Palais de justice. Nous sommes au cœur du vieux Paris, dans le quartier latin.

J'arrive au bâtiment F, 2ème étage. Bureau 113. Ma convoc en main.

Je tape, entre, dérange, montre ma convoc, suis priée de ressortir et attendre. On m'appellera.
Un long couloir, très long. Des bancs de part et d'autre.

Le silence qui règne est entrecoupé par les pas traînants de quelques agents qui passent, repassent, des dossiers à la main. On repère immédiatement les chefs : ils ont la démarche plus alerte, le regard pointu et l'air très affairé.

Le devoir les anime, ça se sent. Je remarque qu'il y a de plus en plus de Chinois qui rejoignent nos rangs. Les personnels sont désemparés; ils n'ont pas l'habitude de cette catégorie de personnes : ils ne parlent pas français, pas du tout. Ils viennent donc en groupe, parlent fort et on n'y comprend rien.

Nous sommes loin des foules qui se bousculent de la rue Miollis. Nous avons été convoqués là, parce que dans des situations particulières. On regretterait presque le temps où nous étions confondus dans la masse. Je m'assois donc et réfléchis : je soutiens mon doctorat dans deux mois. La rue Miollis m'envoie là parce qu'à leur avis, je n'ai plus besoin d'un titre de séjour d'un an mais de deux mois. Que puis-je donc trouver comme argument pour demander quelques mois de plus ? Après dix ans en France, je pourrais éventuellement continuer, faire ce que l'on appelle un post doc? Je ne peux lâcher mes élèves en cours d'années ?

Pas recevable : l'argument de la priorité nationale revient comme un leitmotiv, je les entends encore : "Vous croyez que nos 3 millions de chômeurs, ça les arrangerait pas de travailler à votre place?" Ce que je me retiens de répondre, c'est qu'un professeur de mathématique avec un doctorat d'État, dix années de recherches et d'enseignement, payé à mi-temps comme maître auxiliaire, dans des banlieues classées zones prioritaires, c'est tout bénef. Et même le plus téméraire des Français, y ferait pas ça pour 3400FF.

Je me retiens. Je ne dis rien. J'ai appris.

Faut trouver autre chose : et si je leur disais simplement que je voudrais avoir le temps de ranger mes affaires, de préparer mon départ, mon retour au pays .. J'hésite, renonce, quand pour la nième fois, repasse un des agent du bureau 113 à la mine patibulaire…

Autre chose : ma vie privée. Un mec. Mon mec. Je fais les questions-réponses : ça prend nos boulots, ça va pas aussi piquer nos mecs… je renonce. Pendant ce temps, la Chinoise face à moi fait des areu areu à son bébé; elle a l'air sereine, elle rigole même avec un ami qui l'accompagne. Je me dis que le statut d'Algérien est loin de nous donner des avantages.

La colonisation est là, en toile de fond. Nos rapports sont ambigus, nos imaginaires infestés, nos attitudes programmées… à cet instant précis, je voudrai être Chinoise.

Toutes les demi-heures environ, un nom fuse. Et les uns après les autres, nous entrons dans ce bureau. On jette subrepticement un regard à celui qui entre. Comme pour lui souhaiter bonne chance et même après trois heures d'attente sur ces bancs d'époque, on regrette presque d'être enfin appelé. Lorsqu'une porte s'ouvre, une belle lumière arrive jusqu'à ce couloir obscur. La Préfecture, je le répète, est sur l'île de la Cité, en bord de Seine; la lumière est ici plus belle que partout ailleurs dans Paris. Tout à coup, quelqu'un m'aborde. Ça me dérange presque. Je préfère rester seule, je dois me concentrer comme avant un match.

Il s'agit d'un vieux copain de fac. Nous étions à Bab Ezzouar ensemble, la fac des Sciences à Alger, le temps de l'insouciance, quoi… Je l'avais revu une fois peut être en dix ans, à une manif. Je suis contente de le voir. Je l'aime bien.

Commence alors la valse des "Où en es tu?, Que deviens-tu?, la série de questions que nous redoutons, tant nos vies n'avancent pas, engluées dans ces problèmes de papiers et leurs conséquences.

Il me raconte son parcours : plus pragmatique. Il a décidé d'arrêter les études, il considère qu'avec son diplôme de droit et un DEA en commerce, il est suffisamment armé pour entrer sur le marché du travail. C'est ce qu'il fait depuis deux ans. Seulement, il n'a pas le droit, avec des papiers d'étudiant, de travailler à temps plein : logique !! Donc il a longuement hésité : continuer à s'inscrire (certaines écoles fort chères acceptent des étudiants qu'elles savent ne plus revoir après l'obtention de la carte d'étudiant) et être payé à mi-temps pour un plus que plein temps effectué. Mais la Préfecture a prévu le coup : il faut depuis peu ajouter à la longue liste des papiers à fournir, une attestation de réussite ou, à défaut, un certificat d'assiduité. NIET.

Autre alternative : faire signer par son employeur une promesse d'embauche. Ce dernier doit prouver avoir mis des annonces dans la presse nationale, et à l'ANPE pendant au moins six mois et n'avoir trouvé personne. On doit clairement être indispensable, irremplaçable. Tout le monde a du mal à le croire, surtout nous. Je connais bon nombre de personnes qui ont payé des employeurs pour une promesse d'embauche caduque. Le nombre de fois où l'on s'est posé la question : "Tu ne connaîtrais personne qui pourrait nous faire une promesse d'embauche ?"
Le nombre de rencontres, d'entretiens biaisés parce qu'il nous fallait ressortir de là avec cette promesse, coûte que coûte.

Nous avons parlé longtemps et, tout d'un coup, il me dit, en arabe cette fois, sur le ton de la confidence:
— Tu me vois là ? je suis un homme. En effet, les tempes grisonnent. Surprise, j'opine de la tête.
— Eh bien vois-tu, là, là, je chie dans mon froc ...

Bien entendu j'ai ri, mais je m'en souviens encore…

À ce moment, il perd tout contrôle : il se met à jurer par tous les saints que c'est la dernière fois qu'il se retrouve ici. Il en a eu des copines françaises même que certaines lui proposaient de se marier ; il ne voulait pas, il n'était pas amoureux m'expliquait-il, il n'a jamais voulu mais, à cet instant précis, il le regrette. Oui, il va se marier, c'est la seule solution qu'il voit…moi aussi, c'est la seule que je vois.

Un jour, bien des années plus tard, en me rendant à l'hôpital Tenon, pour une visite de routine, je croisai un ami à lui et lui demandai des nouvelles : dans le flot d'informations qu'il me donna, je n'ai retenu que son mariage, contente pour lui, mabrouk !!

Je n'ai plus de revenus depuis au moins trois mois. Mon employeur a transmis mes coordonnées à l'Agence Nationale Pour l'Emploi. Un texte de loi stipule que les étudiants étrangers ayant cotisé ont droit aux allocations de chômage. C'est un secret national, jamais divulgué. Je l'ai appris par hasard par une dame, femme du cousin d'une amie de ma tante (vous suivez?). Cette dame travaille elle même dans une ANPE. Je l'ai donc cherché ce texte, longtemps. Je l'ai trouvé.

Il est indécent d'être étranger dans un pays et d'y toucher des allocations, le temps de retrouver un emploi. L'on tombe immédiatement dans le cliché fort répandu, de l'étranger (j'ose pas écrire Arabe) qui vit des contributions des Français travailleurs. Ce passage fut court mais mal vécu. Pas assumé. Je m'égare…

Revenons à nos moutons. Préfecture donc... J'attends mon nom comme un couperet. J'ai droit ce jour-là à un régime spécial : je suis convoquée pour un rendez-vous personnel avec la chef de service. Devrais-je m'en réjouir?

Je ne pense plus qu'à ça. Je soutiens mon doctorat, non sans mal, mais il s'agit là d'une autre histoire…

Le jour du méga RDV avec madame la haute fonctionnaire, responsable des étrangers arrive : blonde, très chic, sèche, foulard en soie, tailleur beige ajusté. Pendant qu'elle me parle, je jette discrètement des regards sur la vue. Je n'ai jamais encore admiré la vue depuis un bâtiment sur l'île. Mes copains n'habitent pas par là. Il fait beau et Notre Dame est belle, que Dieu me protège!!!
Oui madame, oui je vous écoute. J'ai eu la chance de venir en France et la France m'a accueillie. Ce sont les attestations des ASSEDIC (chomdu) qui l'ont alertée sur mon cas. Elle va se renseigner plus amplement mais, à son avis, je suis en fraude. Il me faudra rembourser les trois mois de salaire que j'ai encaissés. Un texte de loi ? Ça l'étonnerait! Que je n'ai pas les sous pour rembourser ? Il faudra pourtant les trouver… J'écoute, oui madame, oui. Béni oui oui, merci pour le tuyau. Elle a fini ? Non elle voudrait ajouter qu'elle comprend bien que je redoute de rentrer en Algérie par les temps qui courent, nous sommes là au summum de la crise : attentats, assassinats, femmes brûlées au vitriol etc… oui elle comprend mais que voulez-vous il fallait faire des choix en temps et en heure. C'est mon pays, il faut y retourner. Je sens que des sanglots me montent à la gorge. Je les retiendrai quitte à m'en étouffer.

L'entrevue est interrompue par l'entrée d'une secrétaire qui annonce un appel urgent. Qui donc ? Ah !! Mine réjouie, c'est donc possible. Elle prend le téléphone et se lance dans des salamalecs ; il s'agit de M. X, un nom arabe. Il n'a pas de souci à se faire pour sa nièce, non en aucun cas, elle se charge personnellement de régler l'affaire, le bonjour à madame.

Je n'ai plus existé pendant un laps de temps. Plus existé, c'est-à-dire pas existé. Il n'a pas effleuré l'esprit de cette dame, haute fonctionnaire du ministère de l'Intérieur, que je pouvais être témoin de sa discussion. Et la voilà qui repart sur mon pays où les femmes se font assassiner, et que les bombes explosent tous les jours, d'ailleurs il y en a eu encore aujourd'hui, mais que mais que mais que… Je ne sais plus aujourd'hui à quel moment la faille s'est présentée, mais ce dont je me souviens c'est d'avoir touché une corde sensible en parlant de ses enfants… Ah !! Instinct, tu nous perdras ! Alors, cette femme, juste un instant, un court instant, s'est transformée. Elle m'a parlé de ses enfants, tous voués à des carrières prestigieuses dans des écoles non moins prestigieuses et bla bla bla…

Je ne sais pas aujourd'hui encore si c'est grâce à cet instant-là ou pour avoir le temps de vérifier mes histoires de chomdu, mais j'ai eu droit a un sursis de six mois. Il fallait, en six mois, avoir tout régler.

En sortant de la Préfecture, l'on tombe face à la prison de la Santé; ça permet de relativiser. Mais surtout face à la Seine. J'ai été boire un café chez Laure- Hélène ; elle s'était souvenue de ma date de rendez-vous et m'avait conviée. Une fois sortie de là, je n'en ai plus parlé, de mes rendez-vous à la Préfecture. Les remake de ce genre me pèsent.

A commencé la course contre la montre : j'allais d'un entretien à l'autre pour un emploi dans mon domaine. Nous sommes peu après la guerre du Golfe et toujours en récession. Tant que les employeurs ont le CV, les publications, le parcours ils sont enchantés et prêts éventuellement à vous prendre, mais dès que vous parlez d'un changement de statut — passer du statut d'étudiant à celui de salarié — là, pressentant les complications inhérentes à cette situation, là, ils sont désolés, mais ne jouent plus. Pas de temps et pas d'énergie à mettre dans ce genre de procédés. Alors, cahin-caha je me suis lancée dans la formation en informatique pour des boîtes privées, à mi-temps bien sûr.

J'ai aussi retiré un dossier de naturalisation. La constitution de ce dossier devrait suffire non pas à la délivrance du statut de "Français" mais au moins à l'obtention d'une médaille. Il y a là toute votre vie en coupures de 21-29.5. Acte de mariage de vos parents dans la mairie du mariage : ça remonte pour ma part aux années trente dans une commune loin de la capitale et sous domination française à l'époque. Loin de simplifier les choses, ça les complique. Je vous épargne la liste des pièces à fournir : fiches de paie, impôts, casier judiciaire, et un plus : des attestations de personnes autour de moi qui me recommanderaient.

J'ai dû une fois de plus mettre au placard ma fierté ancestrale qui avait du mal à se placer (vous vous en souvenez ?) et demander à des personnes vivant autour de moi si elles voulaient bien me rédiger ce type de documents. Certaines l'ont fait avec un grand plaisir et j'ai en ma possession des lettres très touchantes. J'y ai ajouté le parcours de mon grand-père, chevalier de la Légion, normalien en 1920 dans une Algérie colonisée, palmes académiques, conseiller municipal et tutti quanti. Et même quelques éléments du parcours de mon père, haut fonctionnaire du ministère des Finances au temps de la France, comme il dirait.

Me voilà à nouveau dans les locaux de la police. Île de la Cité, mais cette fois pour un dépôt de demande de naturalisation. Pendant que le dossier est à l'étude, je ne suis pas expulsable.
J'attends donc, mon tour. On se dévisage. On repère les bons et les mauvais interlocuteurs. On prie en silence pour tomber sur un bon, mais seul le hasard décide.

Je tombe sur une dame, antillaise, qui m'examine derrière son hygiaphone. Elle commence à énoncer les pièces à présenter. Je les glisse une à une dans la fente dédiée. J'y ajoute non sans une pointe de fierté les documents concernant mon grand-père, mon père et les lettres de recommandations.

Et voilà cette dame qui épluche mon dossier ; je la vois qui passe sur tous les documents qui faisaient ma fierté sans y prêter la moindre attention, il me semble qu'elle cherche quelque chose. Tout à coup, je la sens se raidir. Presbyte, elle éloigne le document pour s'assurer qu'elle a bien lu ce qu'elle lit. J'aperçois ma dernière fiche d'imposition. Et là, elle ne cache plus son étonnement, il est à son comble. Elle arrive quand même à articuler :

— C'est avec ça que vous comptez demander la nationalité française?

— Oui.

— Ce n'est quand même pas en payant 4700 f d'impôts que vous allez demander la nationalité française ? (Je rappelle à celui qui l'aurait oublié, que je travaille à mi-temps)

Je réponds, scotchée à mon tour :
— Mais, c'est là un critère déterminant ?

Et sans l'ombre d'un doute, sans aucune trace d'hésitation, elle ajoute :
— Absolument.

Les bras m'en tombent, le moral aussi.

Elle continue la prospection, impassible. Je sais déjà que c'est perdu. Je pense déjà à une autre alternative : le mariage, c'est tout ce qui reste.

Ah! Je la sens qui s'agite, un peu comme les chiens qui bougent la queue, les mômes qui sautillent. Vraisemblablement, elle a trouvé autre chose.

— L'acte de mariage de vos parents.

— Oui ?

— Il date !

En effet, il date de 4 mois. Le temps d'écrire à la mairie de Sétif, qui fait les recherches et me le renvoie. Je dois ensuite attendre mon rendez-vous.à la Préfecture.
Je parle dans le vide, elle n'écoute pas. Elle a trouvé, c'est tout ce qui compte.

— Il vous faut en redemander un nouveau et je vous donne rendez-vous dans six mois.

La suite m'a échappé. Je ne m'en souviens plus. La seule chose qui me revient est que six mois après, à la date du rendez-vous, j'avais le choix entre faire une escapade improvisée à la mer, au soleil, avec des amis chers, ou me rendre au rendez-vous.

Les copains, Algériens, en chœur m'ont dit : laisse tomber !! On y va !! C'était un séjour inoubliable.


à suivre.


Episode 4.

mise en ligne le 23 avril 2003

Quand je repense à Alger, c'est immédiatement la vue qui s'offrait à moi que je devine encore. Je revois la rade et des bateaux qui ont l'air de s'y être endormis. J'aimais à me poser contre la rampe et rester là de longs moments à me perdre dans le bruit de la ville. Des chiens aboient, des enfants jouent, des voitures passent et de temps en temps la sirène d'un bateau qui s'en va. Le soleil n'existe pas, il fait partie, comme l'air, de tous les éléments. Je repense à tous ces étrangers comme nous les appelions, des Français ou Belges, coopérants ou visiteurs, qui sans cesse nous rappelaient notre chance de vivre au soleil. Je ne pouvais pas les comprendre. Il me semblait qu'ils disaient cela par manque de sujets de conversation.

J'aime l'hiver à Alger. J'aime le marron des troncs d'arbre qui luit au soleil, j'aime le rouge de cet arbre de Noël qui éclaire le jardin. Le figuier aux branches noueuses qui ne peut en cette saison cacher ses formes disgracieuses. Il trônait là au milieu du jardin, emblème de nos origines. Mon père l'affectionnait particulièrement tout en n'en donnant pas l'air. À la saison des figues, Papa déposait très tôt le matin la ou les deux figues prêtes à être sacrifiées; et dans la chaleur déjà montante, encore endormi, le premier réveillé avait droit à ce présent. Comme un cérémonial. Il aimait à nous répéter que cet arbre donnait des fruits deux fois par an, la figue fraîche et la figue fleur, plus petite.

Les levers de soleil. Le ciel s'embrasait comme animé d'une passion chaque jour renouvelée. Au loin, là-bas, les montagnes immobiles, pétrifiées. Il faut saisir ces instants ; ils sont éphémères. Très vite, la lumière envahit le ciel et plus aucune nuance n'est possible. Tout baigne dans un éclat parfois violent. Il faut pourtant sortir sa literie au balcon, il faut aussi relever tous les meubles pour y passer la serpillière. Je relève ma robe, la coince dans ma culotte, et pieds nus me voilà à quatre pattes qui passe la serpillière, sous l'œil vigilant de ma mère qui vérifie que je lave aussi les coins de chambre. Tout y passe : le produit à mettre dans la salle de bains pour qu'il agisse pendant que je fais la poussière, secouer les draps, retourner les matelas et changer l'eau dès qu'elle est trouble.

Puis, enfin, l'on tire les rideaux et la maison baigne dans un clair-obscur apaisant. J'aimais la sensation d'être à l'ombre, parfois dans le noir, avec des raies de soleil qui se glissaient par toutes les fentes. Le chat me frôle puis s'étend sur le carrelage sans plus aucune pudeur ; il m'arrivait d'en faire autant, quand le ménage était fait, j'y avais droit. Papa arrivait invariablement à la même heure, en gabardine beige ou en manteau suivant la saison. Et là, nous nous mettions à table. Si c'était jour de marché, nous mangions du poisson, souvent des sardines, frites pour certains, grillées pour les autres. L'un de nous allait chercher au jardin un citron, il fallait le choisir bien jaune, surtout ne pas gâcher. Papa présidait en face de Maman.

J'ai toujours été assise prés de mon père et quand, à de rares exceptions, je n'ai pu être près de lui, je l'ai vécu comme une frustration. Lorsque tous les autres avaient la tête plongée dans leurs assiettes, il me lançait un morceau de viande ou de poisson : à la volée, rapidement, et je devais, en le recevant, n'émettre aucune surprise, ça éveillerait les soupçons. Poivron-galette dure, carottes au cumin, frites maison, merlans, soupe blanche, fenouil au poulet, et toujours pour finir une orange. Mon père nous prouvait qu'il s'agissait de belles Thomson en montrant l'appendice proéminent du fruit. Il faisait une longue torsade en l'épluchant.

J'aimais à le regarder. Il donnait une tranche à chacun pour goûter et pour surtout s'en autoriser une deuxième. Le rituel voulait que Papa fasse sa sieste, quoi qu'il arrivât. Et il la faisait. Gare à celui qui sonnait ou téléphonait à ce moment-là ; d'ailleurs je n'en n'ai pas le souvenir; il était notoire qu'il s'agissait là de "sacré" et nul ne venait le troubler. À part le chat qui aimait à jouer avec les orteils de papa, toujours en mouvement.

La pendule, une horloge métallique, pièce rapportée d'une quelconque administration, venait mêler son tic-tac au ronron du congélateur, objet de culte. Ma mère congelait tout. Jusqu'aux cerneaux de noix qui décoreraient le mhalbi du ramadhan. En été, nous étions plusieurs à faire la sieste. Dans l'arrière-chambre, on allait chercher ce qui ferait notre couche. Papa se levait le premier, il retournait à son travail. Ma mère a toujours eu quelque chose à faire, quelqu'un à voir, une histoire à raconter, une blague à dire. Je la revois qui, sa prière faite, se prépare. Combinaison, robe, elle se met de la crème en face de la glace près de la fenêtre. La ville s'est réveillée à nouveau, les voitures reprennent leur procession. Aujourd'hui c'est lundi, elle va chez tata Foufa, sa tante. Petite, je l'accompagnais. Elle mettait dans un sac le cake qu'elle avait fait et d'autres choses que je ne devais pas voir. Nous marchions jusqu'au bout du Telemly et descendions par le Parc de Galant, rare lieu où les amoureux donnaient libre cours à leurs effusions entre deux rondes du gardien. Je m'arrêtais pour regarder les perroquets. Il y en avait de beaux dans de grandes cages. À cinq heures, nous remontions vers le Telemly et à l'odeur qui se dégageait depuis la rue, nous savions que Papa était déjà là. Il arrosait le jardin. Il souriait en nous voyant et nous faisions une pause au jardin. Mes parents bavardaient tous deux dans une complicité profonde. Même enfant, j'ai le souvenir d'avoir bu ces moments, de m'être faite encore plus petite pour ne pas troubler cette harmonie.

À la belle saison, les hirondelles choisissent la tombée du jour pour entamer leur danse dans les airs. Elles accompagnent leurs danses de cris qui annoncent le printemps. Les jours rallongent, la glycine est en fleurs et embaume les airs. Je prends les ciseaux et vais couper de la menthe pour le thé. L'eau bout, il faut faire vite. La galette est chaude et le beurre fond à son contact. Nous devisons.

L'air est frais, nous rentrons. Nous dînons à 20 heures. Au moment des informations. Nous n'avons que la chaîne nationale et encore, sur une télé noir et blanc. Pendant que le commentateur commente, mon père ne s'en prive pas non plus : "Voilà l'autre abrrruti; toujourrrrs la même rrrengaine." En effet, depuis longtemps déjà et toujours les mêmes têtes et toujours les mêmes histoires sans cesse recommencées. Ma mère ne dit rien, elle nous sert, elle donne des nouvelles des personnes visitées, elle va à la cuisine, revient, s'assoit pour se relever, repart, revient. Papa s'est encore sacrifié ce soir : pour finir les restes. Mais demain il ne pourra plus rien pour elle, demain il est au régime. J'ai entendu ce refrain des dizaines de fois, des années durant, ce qui aurait pu un jour finir par nous agacer ; mais aux sourires de complicité qu'ils s'échangeaient, nous pressentions qu'il s'agissait là d'un jeu entre eux d'eux. C'est sûr, elle avait fait des efforts: cuisiner sans gras, sans trop d'épices, sans trop de sel, pour ménager son cholestérol ; et tous ses efforts étaient récompensés puisqu'il trouvait sa cuisine délicieuse et ne s'en privait donc pas.

Mon père aimait les matchs de foot. Il disait toujours qu'il avait été footballeur et que cela expliquait la forme de son nez qu'il s'y était cassé. Comme nous avons tous hérité dans la famille d'un appendice nasal proéminent, j'ai un doute quant à sa pratique footbalistique. N'empêche que c'était le seul programme qui le maintenait en face de la télé, même très tard. Il m'a transmis le goût de ce sport. Les autres soirs, il commençait par faire des commentaires sur le film en face duquel nous nous étions tous installés. "C'est encorrre un navet!!", "Rrregarde moi ça, ça se voit tout de suite que c'est lui, l'assassin." Et comme à son habitude il balançait son pied avant de finir par se lever d'un bond pour aller boire un verrrre d'eau frrraîche avant de monter. Là, débutait son rituel du soir. En hiver, il commençait par chauffer la chemise de nuit de maman près du feu pour qu'elle la trouve chaude en montant; en été, il installait sa chaise pliante au balcon, face au port d'Alger et y restait un long moment, parfois plus d'une heure, dans le silence. C'est le moment que je choisissais souvent pour le rejoindre. Une peau de mouton à terre, à côté de lui.

Il me parlait alors de son enfance, de ses parents que je n'ai pas connus; je lui demandais de m'apprendre à conjuguer les verbes en kabyle. Il aimait bien. Par manque de pratique, il ne me reste malheureusement plus beaucoup de connaissances linguistiques, mais la sensation cuisante d'un manque qui ne se comblera jamais. Je donnerais tout l'or du monde pour une soirée, une seule, à côté de papa au balcon, le soir. Il comptait les bateaux dans la rade et calculait le manque à gagner financier que cela faisait au pays. La route moutonnière était déserte. Un grondement sourd montait du port et Amira, la chienne, nous observait en contrebas, amusée, en balayant le sol de la terrasse de sa queue vieillie. Ça sent le musc et le jasmin.

Maman, elle, s'endort face à la télé. Elle dodeline de la tête et il lui arrive même de ronfler. Et malgré nos encouragements à aller se coucher, elle reste. Le lendemain, elle n'hésitera pas à dire qu'elle a vu tout le film et qu'elle peut même le raconter. Il n'y a qu'en face d'un western qu'elle ne dormira pas. Le soir où il y en a un, elle est prévenue dès midi par mon père. Et si elle venait à coudre pendant que le film passait, je la revois qui pose son œuf en bois lorsqu'une scène d'amour se profile.

Cela m'a longtemps gênée, car cela ne correspondait pas à l'image que j'avais d'elle. Puis, un jour, j'ai trouvé ça amusant. Aujourd'hui, cela m'émeut. Pour tout autre programme télévisé, c'est comme en voiture, à peine montée, elle dort déjà, avant même le premier kilomètre. C'était là les seuls moments où ne pouvant rien faire de ses mains, elle se reposait, enfin.

Mes frères et sœurs ont quitté la maison un à un; les unes pour se marier, les autres pour continuer des études à l'étranger; ce dernier évènement s'est fait dans de la douleur. Ma mère n'a eu qu'un fils et il est parti. Elle a alors beaucoup changé. Je l'ai vue se radoucir, je l'ai sentie renoncer.. elle qui ne renonçait jamais à rien. J'ai donc vécu longtemps avec eux deux dans cette grande maison. Je les avais enfin à moi toute seule et j'en ai profité pleinement. Je vivais à l'ombre de leur harmonie, doucement construite et sans cesse renouvelée. Je les revois encore qui épluchent des petits pois dans le même plat en se racontant des histoires en kabyle, je les entends qui rigolent pendant qu'il lui applique sa teinture noire dans une pièce ombragée. Dans ces cas-là, je marchais sur la pointe des pieds et retenais mon souffle.


à suivre...


Episode 5.

mise en ligne le 29 avril 2003

Sur la route sinueuse le long des gorges de Palestro, nous revenons de Bougie, la ville de ma mère, une voiture manque de s'écraser dans un ravin ; c'est une voiture noire, genre traction avant. Elle va trop vite pour une trajectoire si tortueuse. Dans la Simca 1500 de papa, où il sent bon la bruyère cueillie, nous ressentons comme une frénésie environnante. Quelque chose s'est passé. Nous apprenons en arrivant à Alger que Boumediene est mort. Est ce possible ? Il était apparu, il y a quelques jours, dans son burnous noir et avait salué d'un geste qui ressemblait à un Adieu. Il court le bruit de l'empoisonnement. Officiellement, il est mort de cette maladie dont je ne sais plus le nom, la même qui a emporté Pompidou, une maladie réservée aux grands hommes.

Nous avons eu droit à 40 jours de deuil : drapeaux en berne, chants religieux et patriotiques, coran et défilés d'hommes politiques dont certains que nous n'avions jamais vu comme d'ailleurs celui qui sera notre président successeur, Chadli Benjedid. Je ne sais si c'est sa chevelure blanche ou son air bonnard mais ces deux arguments annonçaient déjà la rupture avec l'ancien système. Puis tout a été très vite. On nous a d'abord parlé de réformes, sans parler de celles qui étaient déjà en marche comme l'arabisation, la création de nouvelles wilayates (départements), histoire de partager le gâteau. Depuis la fenêtre de ma chambre et toujours face à cette baie d'Alger, sur l'une des collines, se construit jour et nuit, par une entreprise canadienne, un monument imposant qui s'érige vers le haut. Au beau milieu d'un quartier populaire devenu pauvre. Il est appelé maqam echahid, (le monument du martyre), Nous l'appelons "houbel", du nom d'un totem ante-islamique de culte païen. Des boutiques de luxe, des cinémas, et une jeunesse dorée, les enfants de riches, de parvenus y passent des journées et même des soirées entières.

Le fossé se creuse. Le pays est en effervescence. On sent qu'il se passe des choses ; on ne sait pas bien quoi. Dans les souks el fellah (supermarchés étatiques (il n'y a que ça)), on vend du "fromage rouge" qui vient de France.

Après des queues interminables, je revois encore la tête des "chanceux", citoyens simples, leur boule rouge à la main. Nous avons eu l'illusion de "vivre enfin", nous avons surtout participé, à notre insu et d'une façon aussi minime, au dépouillement d'un pays en dérive. Notre président qui veut encore marquer la rupture avec l'ancien régime parle d'une allocation "devise", il est proche de la jeunesse et pour nous le prouver, un grand festival appelé "fête de la jeunesse", est organisé au maqam. Musique, plages, fromages, yaourts, freeshop, nous faisons enfin partie du monde moderne qui nous donne l'exemple via ces paraboles qui fleurissent sur les terrasses, balcons et même bidonvilles. Nous sommes en 1985 et, comme seuls ces pays-là savent le faire, le revirement est brutal. On entend brusquement parler "de crise économique", "azma iktissadia", c'est en clair la récession. Nous, qui il y a quelques années à peine, étions bercés par des slogans louant notre force, notre courage, nous qui avions mis à genoux une puissance comme la France, nous qui contrairement aux pays voisins produisions notre électricité, avions nos barrages, une industrie des plus florissantes en Afrique, nous qui avons été le grenier de la France, nous entendions parler pour la première fois de "crise économique".

Lorsque j'étais à la terrasse chez mes parents et que les muezzins des trois mosquées environnantes entamaient leurs prières en canon, je fermais les yeux pour mieux les écouter. Ces chants se sont transformés en plaidoiries véhémentes, je les entends encore qui hurlent dans ces hauts parleurs qui grésillent. Il fait chaud. L'air est électrique. Maman est moins joyeuse. Ça y va de ce qui est "haram" et ce qui est "hallal"; il ne faut pas aller au bain maure, il faut avant de rompre son jeûne réciter telle ou telle phrase, il ne faut pas laisser les bras ballants en faisant sa prière, il faut suivre la sunna, sur les traces du prophète. Des cassettes de coran s'échangent; veux-tu que je te prête celle qui parle de addab el kabr (le supplice de la tombe?). Les hommes portent des "kamis", ces robes en percale blanche, il y en a même qui se mettent du khol aux yeux et qui se teignent la barbe au henné, ils suivent la sunna. Le pain est cher, le lait aussi. Nous ne mangeons de la viande plus que deux fois par semaine, nous sommes des nantis. Les vieilles femmes troquent leur voile blanc traditionnel, qu'il faut tenir des deux mains, pour le hidjab avec lequel elles ont les mains dégagées; quelle libération !! Les jeunes filles s'empressent de le mettre, les unes prises dans l'engouement national, dans ce mouvement populaire qui fait face à ce pouvoir en place, bedonnant et méprisant; les autres trouvent en lui le moyen de pouvoir sortir de chez elles, étudier, marcher, continuer à vivre.

Avec Amina, mon amie, nous revenons de la fac. Depuis deux jours, il y a des grèves dans la zone industrielle de Rouiba. Les dockers sont en grève aussi. Sur le chemin du retour nous entendons parler de soulèvements à Bab el Oued, quartier populaire au pied de la casbah d'Alger. Nous y allons. Sur la route du front de mer, des camions sont retournés, en feu ; il ne reste qu'un étroit couloir où des bandes de jeunes aux yeux fiévreux laissent passer les voitures. Un couple nous fait signe, Amina s'arrête; ils montent et nous expliquent qu'ils viennent de Bainem, à une vingtaine de kilomètres pour un mariage à Alger, la femme est pieds nus; elle a ôté ses chaussures d'apparat et la boîte de pâtisseries qu'elle transporte encore est pleine de taches de gras. L'homme, confus, nous explique que face aux événements, le bus les a lâchés en route. Nous les déposons. Nous stationnons et descendons à Bab el oued. Je revois encore des rubans entiers de rouleaux de tickets de caisse qui s'enroulent sur nous, sur les arbres, les voitures, comme des cotillons, des hordes de jeunes garçons, adolescents qui huent ce pouvoir en place. Les abribus sont pris pour cible, les cabines téléphoniques, tout édifice se rapportant à l'état est saccagé. Amina se souvient qu'une fille qui fait du hand dans son équipe, habite là. Nous montons dans ce vieil immeuble décrépit qui a dû avoir de belles années. Par la fenêtre, nous assistons à une scène étonnante: des centaines de jeunes et moins jeunes, ont brisé la porte d'un hangar où sont stockées des chaussures de sport "Adidas".

C'est un local qui appartient aux galeries algériennes, un organisme étatique forcément, ils ressortent de là avec des cartons de ces chaussures et je vois ces hommes qui jettent leurs vielles chaussures, souvent des espadrilles, pour enfiler une paire d'Adidas et s'enfuir en poussant des cris de joie. En redescendant dans l'immeuble, nous ne respirons plus. Gaz lacrymogènes. Je suis surprise car, à chaque étage, on nous tend des mouchoirs baignés de vinaigre pour vaincre la douleur. Je surprends un vieil homme assis sur les marches qui enfile patiemment des "Adidas" à deux jeunes enfants.

Une autre scène qui me revient : des CRS debout, immobiles, une vieille femme voilée monte des escaliers, un panier chargé de légumes. L'un des CRS lance une bombe lacrymogène sur elle et je revois cette vieille femme qui panique, lâche son voile et son panier de légumes qui roulent dans l'escalier.

La ville est déserte. Aucune trace d'autorité. À part ces quatre CRS à Bab el oued, nous n'avons vu aucun policier, nulle part dans Alger. La ville est déserte. Nous sommes en octobre 88.
État de siège, couvre-feu, élections, multipartisme, liberté de la presse, FIS, élections avortées, RCD, RND, FFS, droits de la femme, FIS, GIA, Boudiaf, attentats.
Maman est partie tôt sur la route de Bougie, pour aller sur la tombe de son frère, tonton Fateh. Si l'on voyage en voiture, il faut partir tôt pour éviter les faux barrages. À l'angle de la rue de Prony et du Boulevard de Courcelles en face du parc Monceau se trouve la cabine téléphonique depuis laquelle je l'appelais.

Même quand il ne me restait que trois unités sur ma carte. J'entendais sa voix, elle me disait qu'elle priait pour moi. Et dans ce grand boulevard, beau et mort à souhait, me revenait un brin de courage. Elle me disait aussi d'aller récupérer un sac qu'elle m'envoyait par quelqu'un. J'y trouvais de la galette, des couronnes dures et des vêtements de laine. Et quand ce jeudi-là, dès le matin, une voiture m'a éclaboussée par mégarde, j'ai trouvé là que c'était un mauvais signe. Maman est morte un 26 novembre, sur la route de Bougie. Accident de voiture. C'est une chance par les temps qui courent.

Je suis donc en France depuis juillet 89. Depuis la mort de maman, je descends à Alger deux ou parfois trois fois par an. Papa continue. Le jour où j'arrive, il me fait du mesfouf, mon plat préféré. Et durant mon séjour, il répète comme une litanie qu'il ne comprend pas ce qui se passe. Me lit des heures entières dans la presse foisonnante les récits détaillés des massacres. De temps en temps, une détonation ; on joue à deviner d'où ça vient tout en buvant le thé.

Un 31 décembre, nous sommes montés à la terrasse pour voir les feux d'artifice et écouter les sirènes des bateaux. L'an 2000 était proche mais papa se doutait déjà qu'il ne le verrait pas. Il y a eu une bombe au Boulevard Amirouche en contrebas de la maison; Papa a cru que ça venait de la fac centrale, lieu où ma nièce qui depuis le départ de maman, habite avec lui, prenait des cours d'anglais. Il a eu peur.

Accident vasculaire, coma puis lente agonie qui a duré quatre ans. Pendant quatre ans, il a parlé de massacres, d'égorgements, d'attentats et du fond de son délire, il suppliait ma mère de partir avec lui, à Bougie. Je continue à arroser le jardin, à cueillir des nèfles et à caresser le chat.
Je suis donc en France depuis quinze ans. Je ne suis plus retournée à Alger depuis la mort de Papa. Je vais à Nice en pensant à Alger. Cet été, j'y retourne. Je parle déjà du jardin de Pépé à Nour et à Nejma, mes filles. Quand elles me demandent où il est, je réponds : à Alger.

J'ai fini mes études, non sans peine. J'ai eu des papiers non sans peine, il y a un mois à peine. Un logement non sans peine : Jacqueline a par le biais d'une connaissance réussi à avoir une HLM à Belleville. Elle nous l'a donnée; et quand je lui parlais de ses fils qui cherchaient un logement, elle m'a répondu qu'ils étaient dans "leur" pays et qu'ils avaient "leur" famille et donc qu'ils se débrouilleraient toujours. Et quand, dans l'ascenseur, ça sent trop fort la pisse de chien, et quand dans ce métro, je manque d'air, je ferme discrètement les yeux et je vois au loin un bateau qui s'éloigne, chargé d'espoir et d'inconnu.


Je me demande aussi si j'ai choisi.
Je n'en ai pas la sensation.


Fin ?


Episode 6.

mise en ligne le 7 février 2006

Il y a déjà près de 2 ans que, lasse de ces rendez vous récurrents à la préfecture, je me décidais à nouveau à demander cette nationalité française. Je devrais dire : LA Nationalité Française, qui fera de moi une « vraie » citoyenne, cousue de fil blanc et propre sur elle.

E’SSEFRA comme disent mes compatriotes, « la jaune » pour la traduction.

Deux ans déjà que tous les amis s’inquiètent de ne pas voir venir de réponse, tout le monde s’inquiète sauf moi …
Je les rassure, plus c’est long, plus c’est bon signe. En général lorsque la réponse est négative elle vient très vite.

Et puis, comme pour tout ce que l’on finit par ne plus attendre, voilà qu’une enveloppe en papier kraft avec le sigle « PP » pour Préfecture de Police arrive. Un complément de dossier. Tout aussi long que le dossier mais qu'à cela ne tienne : c’est toujours bon signe.
Me revoilà faisant le tour des administrations en quête d’imprimés aux codes barbares. Les préposés aux guichets me questionnent : c’est pour une demande de nationalité ? Je suis repérée. Et depuis lors, j’utilise à tout va ma carte de séjour d’Algérien, laquelle, jusque là, restait planquée au fond d’un tiroir. Je préférais user de mon permis français pour toutes justification d’identité, cela me semblait plus simple.

Mes papiers sont prêts en une semaine, c’est un record.

Je fais un effort vestimentaire : je troque mon jean pour un pantalon noir, je mets des boucles d’oreilles en perles de culture qui font bon chic bon genre et, surtout, je ne me lave pas les cheveux, ils risqueraient de friser.

Il fait gris le jour de mon rendez-vous, mais j’ai plaisir à traverser le Pont Neuf ; à l’affiche du théâtre du Châtelet, un danseur classique algérien, ça me fait plaisir : on sait faire aussi autre chose que du tam tam et de la danse du ventre.

La queue n’est pas longue, de nombreux Chinois se bousculent. Je trouve rapidement le bureau des nationalités. Ces longs couloirs me sont devenus familiers et ces fonctionnaires usés sont aujourd’hui mes collègues de chaque jour… La dame à l’accueil est souriante, elle porte une énorme croix en guise de bijou. Derrière moi un paravent : j’entends les questions que l’on pose à un couple : Quel type de musique écoutez vous ? Du zouk répond elle, normal, son mari est Antillais … Je me demande ce que je répondrais à ce type de question vu que je n’écoute plus de musique. Je sais, c’est grave, mais c’est là un autre débat. Si je réponds « classique » ça fait pompeux, si je dis que j’adore le jazz, ça m’enfonce, je me dis qu’au pire je répondrai Marc Lavoine et Johnny Halliday .

Assis à coté de moi, un homme en kippa. Je me demande ce qu’il fait là parmi tous ces basanés sans kippa. Nous sommes quelques-uns assis sur des bancs et comme à chaque fois, une sorte de communion nous relie. Pour un instant, pour un instant seulement. Dès que ton numéro est appelé, tu oublies instantanément ces visages et ces regards ; tu les oublies à jamais.

Mon tour arrive, c’est une dame. Jeune, petite, boulotte, lunettes, et paradoxalement elle porte dans ce décor gris et usé un cache-cœur en matière synthétique brillante avec bien en vue une jolie croix en émaux. Sa poitrine est avantageuse dans ce corsage trop serré mais grâce à ses lunettes, la croix et ses joues bien pommelées, elle évite la vulgarité. Au premier regard tout va bien. Vous êtes ingénieur d’études me demande t-elle de but en blanc ?
- Oui.
Rappelez vous que forte de ma longue expérience, je fais des réponses courtes.

Mon dossier, bien que vu et revu pendant une semaine est incomplet. Enfin, pour mon « bien » me dit-elle, il faudrait envoyer encore quelques pièces qui pèseront en « ma faveur ».

Et puis, sans détour, la voilà qui me parle d’Hippone, de but en blanc. Heureusement que j’ai eu un papa curieux et voyageur et qu’instantanément j’ai répondu par Bône, aujourd’hui Annaba. Et nous voilà partis à parler de Saint Augustin, que mon interlocutrice vénère, j’ai dit sans en être sûre, qu’il était enterré là. Ce n’est pas fini, je vois les joues de mon interlocutrice qui rougissent, s’enflamment, elle me parle de suaires, d’icônes, de reliques, de saints, de Compostelle, je suis larguée. J’eus peut être été plus à l’aise entre Johnny et Marc Lavoine. Là, je suis larguée. Je me raccroche aux branches en ouvrant des yeux émerveillés quand elle me raconte avec emphase les reliques qu’elle a pu voir sur l’île d’Hydra, je fais des Oh ! Magnifique! Extraordinaire! Incroyables! Fabuleux! Et je ne sais comment j’ai pu rebondir vers un sujet que je maîtrisais mieux : les surgelés! Je serais aujourd’hui incapable de retrouver le chemin emprunté mais j’avoue qu’au rayon haricots plats de chez Picard, j’avais repris quelque peu d’aplomb.

J’ai envoyé par courrier quelques-unes des pièces demandées, dans le meilleur des cas m’avait-elle dit vous serez convoquée dans 9 mois.

D’ici là je réfléchis au sens que tout cela peut bien avoir.

Fin ?