Il s'appelle Boï, il est tzigane et bouddhiste.

Il dirige un cirque équestre, installé près de Manosque.

Dans pas longtemps, il sera expulsé du terrain qu'il occupe.

Ça tombe bien mal : il compte se lancer, avec enfants, femmes, hommes et chevaux,
dans un voyage qui devrait les (r)amener au
Tibet.

Un carnet au jour le jour.


J -20

jeudi, 17 janvier 2002



J -20 pour l'homme au grand manteau noir. Boï, on l'appelle Boï, et ils lui ont donné l'ordre de décamper avec ses chevaux. Comment, pourquoi, c'est ça l'histoire.

 

Le grand rocher triangulaire de Volx frappé de soleil en hiver. En contrebas, un espace de terre battue entouré d'arbres. Des chevaux, des roulottes, une yourte. Elle dit qu'elle ne peut pas passer près des roulottes sans aller voir, que je la connais, qu'elle est restée sensible à tout ça. Elle sautille déjà trois mètres en avant. Nous contournons la butte par le chemin de terre. Un gros chien noir silencieux trottine droit sur nous. Je lance un cordial "ça va mon gros, t'es beau tu sais" et j'attends la sentence, il remue la queue, nous livre le passage... OK, la vie est belle…

 

Quelques pas plus loin, un homme assis à une table nous fait signe:

- Venez boire un café.

On s'approche de la nappe en papier blanc, du thermos bleu.

 

- Je ne dis pas ça à tout le monde, j'ai vu comment vous arriviez, vous êtes les bienvenus, prenez un café. Stéph, donne leur un café.

 

Là j'ai senti que ça commençait à glisser tout seul du bon côté.

 


J -19

vendredi, 18 janvier 2002



Pas facile de trouver un numérique. Hier soir, je me tape Valensole pour arranger le coup avec Gérard. En mangeant un spaghetti bolognaise, il m'offre ses services pour l'envoi via internet. La femme en visite s'emballe : "Je sais, il n'y a qu'une seule personne capable de faire bouger les choses, c'est Brigitte Bardot". Ça me la coupe une seconde et puis je me dis qu'au fond pourquoi pas. À voir !!! Enfin bon, le numérique c'est pour dimanche. Mais après, il faudra passer chez elle charger les images pour une nébuleuse histoire de connexion qu'il n'a pas, lui.

 

Aiii, non mais!!!!!!! attends, je n'ai pas rendez-vous pour résumer la vie d'un homme en quelques images d'un après-midi où je ne sais même pas s'il sera là! C'est de la vie dont il s'agit, pas d'un tournage, ni d'une fiction.

 

Et la seule façon de rester sur le fil de ce rasoir, c'est d'avoir un pied de chaque côté et d'être prêt à bondir dès que ça coupe.

 


J -16

lundi, 21 janvier 2002



C'est l'embrouille. Forcément, tu ouvres les yeux et les événements affluent : Fuego montre ce qu'il sait faire, Gypsy chante pour sa maîtresse, Boï me donne son accord pour Internet et aussitôt me chante un air de flamenco et joue de la guitare exactement comme j'ai toujours voulu en jouer. J'ai pas de micro, pas de caméra, et d'ailleurs pourquoi faire, hein? Pour bousiller cet instant? Je sens bien que cet enjeu me talonne, mais la nouveauté est que j'y vais léger : seulement deux jours de grippe.

 

Samedi, il n'était pas là, je fais quelques images au "miu" 24/36 I600 ASA, un vieux film périmé que j'avais chargé il y a longtemps pour je ne sais plus quelle intention. Il faut deux jours chez Auchan pour avoir les images ou la disquette.

 

À l'évidence je suis un promeneur nul en informatique, tabulation, clavier et tutti quanti. Mais il y a urgence. Alors cartes sur table : Boï est un gitan bouddhiste qui de père en fils poursuit la tradition du spectacle chevaux et flamenco. Il possède un terrain sur la commune de Volx dans le O4, France.

 

En bordure de route, un panneau de bois peint annonce: Romano Graï. Il y a construit des boxes en planche pour douze magnifiques chevaux. À côté des boxes, une yourte en planche, et quelques roulottes colorées. Un manège circulaire de rondins pour faire évoluer les chevaux termine le tableau.

 

Bien que cela rencontre plutôt la sympathie des habitants, les autorités (j'ignore lesquelles) veulent rayer le tableau de la carte. Motif : pas d'autorisation pour la construction des boxes. Donc tribunal etc. et six mois pour détruire les boxes.

 

Je trouve l'application des lois triste et injuste dans ce cas et j'envoie cette bouteille à la mer d'Internet. Évidemment ce n'est pas un appel aux armes mais à la fraternité. Je suis persuadé que la DDE, direction départementale de l'environnement, a des cartes pleines de compréhension dans son jeu.

 


J -15

mardi, 22 janvier 2002



Cet après-midi, j'y suis allé avec des p'tits gâteaux aux fruits confits pour les grippés. Boï est auprès de sa mère souffrante à Marseille.

 

Je fais les images possibles du jour avec le numérique à rendre ce soir. Ce soir où je vais chez Gérard avec l'espoir d'envoyer tout ce qui précède comme je pourrai. Je me sens dans une valse à 36 temps qui s'entremêlent, s'embrouillent dans le tapis et soulèvent la poussière. Un genre de fusion passé futur d'où pourrait naître une nouvelle danse du sens. Qui sait ?

 


 

J -9

dimanche, 27 janvier 2002



Je n’arrive pas à reprendre la suite de ma rencontre avec Boï, celle d’avant l’écriture de ce carnet. Le temps toujours va et jamais ne reflue. À moins qu’un jour de marée basse, ma mémoire ne se pose sur la page : quand je l’ai emmené voir le terrain où je rêve, que mes deux vieux camions endormis sont repartis sans broncher à l’aventure. Et quand on a joué aux échecs dans sa famille à Manosque en regardant le cirque à la télé.

 

Mais aujourd’hui la lune grossit. Hier soir, je passe au camp gitan dans la grande pièce conviviale où se tient la famille. J’entre. Boï est parti faire démarrer l’estafette. Je dis que l’on a dû se croiser. Une voix d’homme m’invite : " Assieds toi ". Et cet assieds toi, je le trouve beau comme un accès au monde.

 


J -7

mardi 29 janvier 2002



Pleine lune. Effervescence. Pendant cette soirée assieds toi, je nage en plein surréalisme. J’étais venu avertir Boï que le carnet de bord était en ligne, quand Simon et Catherine font leur entrée dans la ronde. Simon, qui roule ses " r " comme les Flamands le font si bien amène une bouteille de rouge et un clip de trois minutes sur Boï et ses chevaux. Ça fait cinq mois qu’il filme à propos de la philosophie de vie de Romano Graï, il compte pas loin de 40 heures d’images, et ARTE est très très intéressé … On est sur la même piste en quelque sorte, à ceci près qu’ARTE ne me connaît même pas.

 

Sullivan, un des fils au regard clair, tente de brancher la vidéo mais, à la place du bouton, il n’y a plus qu’un trou que l’on titille vainement de la fourchette et du couteau. Boï parle en gitan, je n’y comprends rien, mais une autre télé entre dans le bal, sur une chaise, cette fois ça tourne. Le clip est bon, prometteur. On le passe deux fois, puis les yeux de Boï semblent dire : " et maintenant, Simon, que puis - je attendre de cela ? ", et les yeux de Simon de répondre : " je m’investis à fond, Boï, j’ai bon espoir d’obtenir un contrat ". Dans chaque cerveau passe l’urgence des étoiles.

 

Elle me tend un tchai. Le feu de palettes ronronne dans la yourte. J'apprends qu'elle fait une danse du feu avec les chevaux.

Son mari voyage quelque part dans les montagnes du Cachemire avec des chameaux blancs, une race en voie d'extinction qu'il tente de préserver. Il sait qu'en Chine existe une réserve d'environ trois cents chameaux blanc. Il voudrait provoquer une rencontre avec les siens. Il faudrait quelques autorisations, passer par l'Inde...

<<< cliquez sur les photos >>>

J -3

vendredi, 1° février 2002



Attiré par les premiers pas du carnet, Pierre débarque de Bruxelles, une caméra en poche et des envies, surtout une : ne pas chercher, trouver. On ne s'était jamais vu, pourtant on se reconnaît. Un bout de route s'ouvre.

Emporté par mon élan, je me suis fendu d'un putain de vrai numérique, l'équivalent de mon camion vendu. Pierre me l'apporte via Eric, via Marc, mama mia le réseau ! On va chez Gérard pour se connecter. Avec l'accès à la machine de la voisine Caro, on devrait y arriver. Mais il prennent quelques jours de vacances, partie remise.

On frappe à la porte. Entre un homme coiffé d'un chapeau moitié cow-boy, moitié cavalerie. Il passait il a vu de la lumière... Gérard me lance : " Tu connais pas Lucky, un vrai bouquin ce mec." Et Lucky me raconte autour d'un pastis comment un jour de chagrin d'amour, il a rendu son tablier au patron en décrétant : "J'arrête, je prends mon cheval et je me tire à Moscou. C'était ça ou je flinguais ma dulcinée. Quand je suis arrivé là-bas ils m'ont accueilli avec tapis rouge, grande distinction du cavalier et tout ".

- Et ce surnom, Lucky, d'où vient-il?

- J'avais un cheval qui bombardait, j'arrivais toujours avant les autres. Un jour le patron m'a appelé comme ça, c'est resté.

Je ne suis pas loin de croire que cette boutade a peut-être changé toute sa vie. "Affirmez et le géant sort de la forêt", disait l'homme avisé.

Aujourd'hui, il fait la cuisine dans un resto de Reillanne a 20 km de chez moi. Pierre et moi avons voulu goûter son saumon au beurre, sa mousse au chocolat : une joie. C'est de là que je vous envoie cette page.


J 0

mardi, 4 février 2002



C'est le jour ou Boï doit décider: soit il brûle tout, vend une partie des chevaux et retourne tant bien que mal dans le camp de Gitans de Manosque où les chevaux auront du mal a trouver une place (l'endroit est saturé de caravanes) soit ces allées et venues depuis 20 jours ont déclenché des solutions.

Dans la yourte hier, on fait le point.

- Boï a trouvé des tracteurs diesel, il négocie.

- Il y aura donc neuf roulottes, elles sont presque terminées. Il manque deux hommes sachant conduire dans le convoi.

Pierre et moi en restons pensifs.

- Demain mercredi, nous avons rendez-vous avec le maire de Manosque.

- Boï projette un spectacle à Manosque, installation dans 10 jours.

- En mai, la saison aux Saintes Marie de la Mer.

- En 2005, après trois ans de tournée dans la région, départ pour le Tibet.

- S'il doit vraiment quitter le terrain, il rêve d'utiliser les planches des boxes pour construire en 15 jours une énorme yourte qui deviendrait un lieu de méditation.

Donc, donc, donc, tout n'est pas perdu, des petites lumières brillent devant, on y va.

05 / 02 / 2002 Autour de Lucky...
Au comptoir du resto où Lucky nous offre l'apéro, il prend un baby pur "l'eau, c'est pour les phoques". Il nous raconte comment un pote à lui, grand cuisinier, avait invité douze personnalités. "Il a ouvert le frigo, il y avait UN œuf... et il leur a fait à bouffer, ils se sont régalés". Il déplore les écoles de cuisine : "Une fois j'ai proposé une assiette préparée par l'école à mon chien, il n'en a pas voulu."

Le monde le surprend: "J'étais dans la forêt autour de Paris avec mon cheval, je croise des promeneurs. Voilà ti pas que le promeneur m'engueule, m'enjoint de ramasser les crottes de mon cheval, qu'il y a des enfants qui se promènent, que je n'ai aucun sens de l'hygiène... en pleine forêt ! ".

Ainsi va la vie autour d'un baby pur.


J +3

jeudi, 7 février 2002



Hier après -midi, Pierre et moi faisons le point :

- Au rendez-vous avec le maire, Boï nous emmène dans une voiture sortie tout droit d'un film du genre Drum bun. Elle est grosse, elle fut luxueuse, les freins arrière frottent et bloquent. Ça n'a aucune importance, c'est une machine, pas un cheval.

Boî maîtrise mal une colère intérieure :

- C'est la dernière fois tu m'entends...

Devant le maire, il balance avec une vraie émotion les albums, les dossiers de presse, les photos à toute allure et conclut :

- Un terrain, je paie, trouvez-moi un terrain où je puisse me poser et vivre avec mes gens et mes chevaux. Un hectare, pas plus.

Le maire semble comprendre, ne promet pas la lune, mais une réaction rapide. Ok, on ne brûle pas tout tout de suite.

Un comparse du camp a fait des miracles à la disqueuse dans le moteur du tracteur. Et de deux... Il en faut cinq. Plus que trois roulottes à finir.

Les premiers crocus fleurissent, bientôt les longues journées chaudes. L'impatience de partir en convoi, de mettre les roulottes en cercle, de faire le spectacle devient très tangible. "Dans la tempête, penser aux îles". Rien n'est prêt, rien n'est sûr, c'est la version life des Sept Mercenaires à la gitane.

Fin de journée dans la yourte, la conversation roule librement. Pierre comprend clairement que dans ce convoi, il y a déja un cinéaste: Simon. Et moi je vois bien que nous sommes invités à vivre avec eux plutôt qu'à parler d'eux. Le reste c'est "Tchi".

À une heure du matin, malgré un flot de paroles, nous nous endormirons perplexes.

Ce matin, Pierre s'éveille en fureur:

- Je fais un tour dans les bois, j'ai rien à foutre ici, je vais me tirer.

- Et Gérard qui m'attend pour envoyer les photos?

- Bon ben allons-y.

Il est top ce mec.


J +14

lundi, 18 février 2002



Depuis onze jours, beaucoup de choses sont arrivées comme pêle-mele dans un sac difficile à trier.

Une semaine de pluie dans laquelle flottent :

- l'attente d'une réponse pour le terrain, faut-il abattre les boxes, patienter ?

- qui participera réellement au spectacle?

- l'argent impose sa loi, il faut vendre une roulotte, un cheval.

En bref, toute une série de questions restent actuellement sans réponse et chacun tente de trouver le calme. Ne sommes-nous pas dans la voie lactée, pourquoi s'inquiéter ? a dit quelqu'un sur les ondes.

Mais l'important est aussi ailleurs: hier nous nous sommes retrouvés, le temps d'une éclaircie, autour du feu. Boï, Pierre et moi. Stéph, souriante, propose un jus de fruit.

Boï vient de vendre un cheval, il en recevra un poulain. Tout est plus calme subitement. Arrivera ce qui doit arriver, on est bien là dans les volutes âcres du bois humide qui nous enfume tour à tour, allez savoir pourquoi.

Boï, avec une simplicité apaisante nous demande ce que nous faisons au juste. Pierre parle d'un travail sur l'identité, d'une grille contre laquelle sa propre ouverture se heurte parfois.

Et moi je dis que j'en ai un peu assez de la soi-disant réalité, que j'aimerais entrer dans le conte. Avoir les mots plus libres pour donner à reconnaître que l'inattendu est parfois plus limpide que la structure.

En un mot, Boï, Pierre, Paul, Eric, vous m'avez conduit devant ma porte. À moi de jouer.


J +15

mardi, 19 février 2002


 

Lente dérive, langue des rives. Minuit. Je vais bientôt fermer les yeux sur cette journée et pourtant comme elle était belle !

Pain grillé du matin, le soleil est là, nous aussi. Départ dans quarante minutes. Se raser, se laver, se changer, caresser l'arbre et partir.

Je m'attends toujours à traverser le décor quand j'ai rendez-vous avec l'homme blanc aux yeux toltèques. Ça ne rate pas. Elle est là devant chez lui. Elle veut savoir.

Pierre croise le regard à deux yeux du chaman, dit son nom et file vers radio Zinzine élargir le réseau qui pourrait aider Romano Graï.

    - Peux-tu marcher sur ce fil entre dire et faire sans choisir un côté, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de fil? me demande en substance le chaman.

    - À vrai dire je n'ai pas le choix.

Voilà, Elle sait.

J'invite le chaman à entrer dans le conte, à interagir dans les mailles d'écriture de ce carnet. Il me traverse tranquillement et dit oui.

Je ferme cette boucle autour d'un café terrasse. Je touche du doigt ce bleu dans ma main que m'a donné l'arbre en échange d'une tape amicale. Petite bosse bleue sous le destin, sur la ligne de cœur, à l'intersection d'une autre qui file droit sur la lune. Pierre arrive.


J +16

mercredi, 20 février 2002


 

Pierre me lit sa nuit a peine levé. Il shoote dans un mot que je lance, je le rattrape au vol et nous jouons à le faire rebondir dans nos phrases, ce ballon qui s'appelle tricher.

Cette anecdote matinale confirme mon idée que pour bien parler de n'importe quoi, il est utile de libérer le langage lui-même de ses propres camps, de ses propres territoires. Que, sans doute, c'est bien dans ce libre inconnu que trouvent à danser nos mots limites, nos "moulinettes". Du café terrasse, Pierre et moi remontons vers radio Zinzine où Pierre a envoyé Boï. On le croise qui en descend. Pierre passe dans sa voiture. Boï a rendez-vous jeudi pour un quart d'heure d'émission, il nous emmène a la yourte : une spirale de pyrèthre brûle doucement contre le mat central. Pat est un peu pâle. Il revient de Sisteron où il a accompagné le départ de Sonya.

Boï ranime le feu, s'assied, se détend et demande à Steph de lui relire certains contes des neufs roulottes qu'il lui a dictés et qu'elle met au propre ces jours-ci.

Et Steph la silencieuse se met à lire a haute voix. Et nous, nous entendons la fée qu'on avait devinée quand elle faisait chanter son âne. La lumière de l'homme au grand manteau noir brille dans cette voix féminine qui colorie pour des enfants de partout qui s'assemblent dans l'invisible autour d'elle.

Boï, timide, regarde Pierre:

    - Tu aimes ?

Pierre ne dit rien, il en oublié ses jambes qui sont toutes raides. Je souris bêtement aux anges, à la buée sur mes lunettes. Quelques instants plus tard, Pierre dira : "C'est très beau, merci Stéphanie" et moi à Boï : "Mon cœur est ici, Boï".

Un homme entre pour la fin du conte suivant et s'exclame: "Mais, mais, tu devrais absolument éditer cela Boï, faut pas laisser ça comme ça ".

Tout le monde éclate de rire. La tour de Babel aussi.

 

J +17

jeudi, 21 février 2002


 

Grand vent d'ouest. Pierre revient de chez Boï avec des nouvelles mi-figue mi-raisin :

    - le rendez-vous pour un quart d'heure d'émission est reporté, ou alors il le fait à Aix, sinon ils rappelleront.

    - la pompe à eau ne veut pas démarrer.

    - il négocie un terrain éventuellement possible à Limans.

 

On dégaine le téléphone :

    - appel au maire de Manosque: retour lundi.

    - appel au maire de Volx: il rappellera.

    - appel à radio Zinzine: sans résultat.

 

Il y a des jours comme ça, tout baigne dans l'huile !!!

Le 15 mars, la DDE risque bien de venir vérifier si les boxes sont demontés, si la yourte est abattue. Par défaut, les amendes quotidiennes pourraient tomber.

Bonjour, monde cruel.

On trace chez Gérard pour sonner l'alarme. Le plateau de Valensole brille comme un rasoir au soleil. Les montagnes jouent une fois encore les beautés éternelles. Le mistral troue les oreilles.


J +23

vendredi, 1° mars 2002


 

Hier soir 18h30, on dépose Steph à la laverie au rond-point de Forcalquier. On est à la bourre pour l'émission de Radio Zinzine. Une malencontreuse marche arrière manque écraser la manne de linge. Steph, les bras au ciel, nous regarde partir tout en haut de la colline. Sophie nous accueille, Alex va arriver. Le journal démarre et Radio Zinzine offre à Boï une demi-heure pour parler de son problème d'expulsion. Alex fait rebondir les mots avec humour et aisance. Tout se passe au mieux avec beaucoup de simplicité. Une manif est décidée autour du 7 mars. Sullivan me donne ma première leçon de guitare. La nuit est tombée. Les bougies, le café nous éclairent. C'était quoi déjà le problème ?

Boï nous a invité dans la roulotte de méditation. Nous sommes six à partager ce moment où chacun accueille l'esprit de l'autre dans un décor où Tibet et Tziganes se mélangent dans le chatoiement des tissus colorés tendus sur les cloisons.

   

J +24

samedi, 2 mars 2002


À peine debout, Boï appelle. Il met la pression.

   -Viens, je veux te montrer quelque chose.

   -OK, je bois mon café, j'arrive.

Et nous partons voir des terrains que Boï nous montre comme lieux possibles pour Romano Graï. Voilà, semble dire Boï, ils sont là, devant nos yeux, et ça fait des mois que je n'ai aucune réponse des mairies. La seule chose qu'on m'ait dite, c'est d'être parti de mon propre terrain pour le 15 mars. Et je vais où ? Même sur la route, ça devient impossible. Sur la lune?!

De retour à la yourte, c'est le pied de guerre. Radio Zinzine nous offre son soutien, le collectif Longo Mai aussi. Ils pensent à une fête comme eux seuls savent en faire. Boï parle d'un départ immédiat, il en a marre d'attendre.

Finalement la date est fixée au dimanche 10 mars.

     

J +25

dimanche, 3 mars 2002


Boï dit : "J'ai vu le maire de Manosque à la foire aux chevaux. On a bien parlé".

C'est la semaine où tout se précipite.


J +31

samedi, 9 mars 2002


 

On bouge !!. Un jour, un soir , nouvelle méditation dans l'ashram roulotte bariolée. Le temps ralentit, les choses semblent luirent, vibrer. Dans le même moment, il paraît que des nonnes se suicident au Tibet, se jetant du haut des monastères et des temples que va détruire la
Chine. Le mal d'amour, ses chaînes, sa mégalopole.....
Un jour, je croise Boï arrété sur la route, je fais marche arrière, je descends : " C'est bizarre que l'on se croise toujours sur cette route... me dit-il... et si on s'installait ici plutôt qu'à Manosque ?". Les nouvelles sont mauvaises, ça bloque partout. Je ne sais plus quoi
faire"constate Boï. "Aujourd'hui, je crois qu'il vaut mieux rire de tout, Boï . On verra plus clair demain".
L'après-midi je vais à Roumoules, je parle avec Christophe, le potier, d'un éventuel voisinage avec Romano Graï. Lui ça lui plairait, mais la mairie.... ça ne ferait que déplacer le problème. Je vais pour voir le maire quand même, il n'est pas là, il taille des oliviers quelque part.
Un jour Sullivan me tend une méthode de flamenco, le CD qui va avec et le lecteur CD.
- Tiens, prends le, ici on n'a pas le courant. Tu me le rendras quand j'aurai le courant.
Je n'ose pas lui dire que c'est lui qui a raison. C'est aussi vrai que faux, alors merci Sullivan pour ce partage entre les gouttes.
Un jour, une moto rapide s'approche du camp. Un jeune mec enlève son casque, demande à voir Boï. J''explique qu'il bouge beaucoup en ce moment, que dimanche est prévue une manifestation surprise.
- Ah! bon, c'est ce que je voulais savoir.J'y serai. Je reviens d'Andalousie. Moi aussi, j'ai été expulsé du lieu où j'avais ma caravane pas loin d'ici.
Un jour, Anne arrive de Marseille avec le texte du conte des 9 roulottes pour signature et envoi à la société des droits d'auteurs. Boï tourne et retourne 36 fois les pages reliées dans une enveloppe. Ses yeux d'enfants lui reviennent, il est tout content et s'amuse bien à signer,
à parapher chaque page, me demande de lire à haute voix l'histoire de celui qui ne savait pas rêver.

   

J +32

dimanche, 10 mars 2002


 

Le défilé surprise. Grand beau temps prévu. Coup de fil de FR3 me réveille:" On vient !! C'est où??". À la yourte, les gens se rassemblent autour de saucisses grillées, de pain, de cornichons, de rillettes made in Longo Maï. Un air de guitare, des mains qui claquent le rythme, c'est bon, tout est prêt, on attèle, le convoi démarre.
Le chaman est passé, discret, amical. En surface, Boï s'occupe de FR3. En silence, de bonnes énergies prennent naissance.
Et ce que les sédentaires font en un mois, les Gitans le font en un jour. Ils savent partir comme ils savent respirer, c'est beau à voir.
Sur la route de Manosque, ce convoi musical rencontre de la sympathie. Même la police trouve ça chouette et semble y prendre un certain plaisir. Ya pas à dire, ça le fait!!!!

Au rond-point de la gare, un monsieur dans sa voiture, bloqué quelques instants, s'exclame en colère " On est en démocratie OUI ou NON ".
Aux abords du terrain choisi par Boï, un commissaire, surgi de nulle part, attend et précise aimablement que tout ceci est sous la responsabilité de Boï. Ben voui!!
En écrivant ce soir, j'entends Gérard qui trouve une allumette brûlée dans la boîte:
- C'est un mec qui allume une allumette : " Ah! celle là elle marche,....je la garde ". Et il la remet dans la boîte....
Donc, tout le monde se retrouve sur ce terrain vague de Manosque. Le maire arrive, aussitôt entouré de questions. Il comprend Boï, il s'occupe activement de trouver une solution, mais malheureusement il ne peut pas rester là. Il faudrait qu'il retourne à Volx ... Disons mardi.
Boï insiste à la fois sur le caractère pacifique de sa démarche, sur l'impasse dans laquelle il est, sur la culture gitane qu'il représente et perpétue.
Petit à petit, on s'aperçoit qu'il n'y a personne pour dire le contraire... Il y a donc une solution quelque part non !?!?



J +33

lundi, 11 mars 2002



Négociations. Le soir, les vigiles passent au terrain tout souriants. Ils montrent où il est possible de trouver de l'eau pour les chevaux. Le petit bâtiment voisin du terrain que l'on avait pris pour des sanitaires s'avère être un bâtiment bien gardé de la police. Des rumeurs circulent sur l'éventuelle pollution du terrain.
Le commissaire revient, propose un rendez-vous avec le sous-préfet, tombe d'accord avec Boï pour reporter son départ après le rendez-vous.
Le soir, repas à la belle étoile autour du feu. Le jeune motard est venu avec des grillades du petit Arabe qui reste toujours ouvert. Pépito passe en fin de soirée. On sort les guitares. Accompagné de Robin, Pépito joue et chante des chansons gitanes belles et libres comme le feu. Il dit c'est la dernière et il en chante encore dix. On est scotchés. Il finit avec un sourire :
- On n'est pas bien là, tous les huit autour du feu ?

Les éboueurs nettoient le terrain, s'approchent, s'asseyent, regardent Boï faire évoluer son cheval. Steph distribue les cafés.
- Combien de temps pour arriver à ça ?
- Connaître les chevaux, c'est tout.


J +37

vendredi, 15 mars 2002



Une intuition me fait passer à Volx en fin de journée. Les roulottes sont revenues !!! La yourte est vide. Seule, Steph accroche un bouquet sec à un des piliers. Au lieu du bonjour habituel, elle vient m'embrasser, elle ne sait pas si Boï va repasser, peut-être. Je l'emmène au container, on revient, Boï arrive:
- On a gagné, t'as vu !
Et il me raconte son entrevue avec le sous-préfet. Tout semble s'arranger : il peut rester, et il va avoir l'eau, l'électricité pour les spectacles, le permis de construire.
- Je vais faire un truc merveilleux, tu vas voir. Une yourte vraiment spéciale, magnifique.
On réinstalle le poêle à bois en deux minutes, Steph met les bougies.
On reste un moment comme ça, debout à côté du poêle qui fume au début, heureux de sentir comme les mots sont petits à côté de ce qui s'est vraiment passé.
Pour cette fois, les différences n'ont pas produit des armes, mais de la vie.



J +39

dimanche, 17 mars 2002


 

Les Gitans nous offrent la fiesta. J'arrive vers 18 heures. Les roulottes sont en cercle, Boï me fait un grand signe de loin. La fête peut commencer. On a beau accuser la fatigue, le salut final compte autant. Avec les étoiles, le monde arrive.
Nanou veille à la distribution de sangria et des assiettes aux fruits de mer. Environ deux cents
personnes se réjouissent du résultat de la manifestation.
Et voici le spectacle chevaux flamenco! Le groupe électrogène en sur-régime nous plonge parfois dans le noir, on comprend à quoi sert l'electricité.
Steph fait un malheur avec son âne et son nez rouge. Tous les musiciens prolongent la fête, Négrita chante avec tant de cœur. Un Gitan imprévu propose de chanter. Boï l'accompagne. Haute voltige.
Et voilà, il est minuit, on a brûlé pas mal de palettes, on n'arrive pas à partir, on reste tant qu'il y a de braises.


J +60

dimanche, 7 avril 2002


Dimanche à la Tubette, les oiseaux pépient, il a cessé de pleuvoir, fenêtre ouverte sur les lilas en fleurs, le ciel dans la flaque sur la terrasse. Sortie de l'hiver, compte à rebours terminé. Après quinze jours en Belgique, les jambes pliées dans mon fauteuil favori, j'en déroule le film entortillé :

 


Tandis que le flamenco allume le sud, l'accordéon tzigane emballe le nord pour l'inauguration de lautresite. Des gens des quatre coins se parlent, on dirait le site en vrai. Chacun cherche ses mots, ses gestes pour le dire. Comme souvent, l'argent reste tapis dans l'ombre, ne trouve pas de paroles.

 

Tard dans la nuit, Paul et moi parlons charabia au dernier bistro:
- Toi fermer carnet ?
- Moi rien fermer, moi ici, carnet fermer tout seul.
- Décompte expulsion Boï fini, toi continuer à écrire, pas carnet de Guy, carte blanche.
- Moi pas savoir écrire dans le vide de Guy, besoin du tempo de la vie.

 

Dans cette mini palabre bruxelloise s'est peut-être dit l'essentiel.
Des étincelles sympathiques m'arrivent à propos du carnet, me fredonnent " Toi ma p'tite folie, mon p'tit grain de fantaisie ". Hé, les mecs, soyons sérieux, on est tous cinglés non ?

 

Parfois j'ai l'impression de vous laisser la mauvaise place dans le cirque.
Mais bon, tant que vous me tapez sur l'épaule, j'y vais.


Roulez, roulez dans la fiesta, à gauche, à droite et revoir ceux qui ramènent sur terre, ceux qui décollent, ceux qui donnent la vibration à ces images dites sans paroles:


Vous toutes qui donnez envie d'accompagner l'histoire, sans savoir le moins du monde où elle va, cette folle.

 

Fin ?