|
Le stylo d'Alexandre Villedieu
correspondance de guerre en temps de paix
En chemin vers Etretat et les goélands nichés
sur ses falaises d'aval et d’amont, j'avais traversé la baie
de Somme. Je voulais revoir ses infinités d'eaux mêlées
de sables et d'oiseaux, entre la pointe du Hourdel et la petite cité
du Crotoy où Jules Verne écrivit 20.000 lieues sous les
mers. De l'autoroute du nord, j’avais mis le cap sur Amiens, Venise
de Picardie, via Cambrai, Bapaume et Albert.
Au café-relais de Pozières, tous les murs étaient
décorés d'insignes et de reliques de la grande guerre. Sur
les appuis de fenêtres, des douilles de cuivre, des éclats
de shrapnels. Au fond de la salle, un mannequin en costume d'officier
anglais. Le café était plein. La patronne avait fristouillé
de l'omelette aux frites à la demande d'une vingtaine d'Anglais.
Elle préparait du rôti de porc pour les Australiens qui arrivaient
le lendemain.
En début de semaine, les Irlandais lui avaient commandé
des sandwiches. Toute l'année, ils viennent, jeunes et vieux, rendre
hommage à leurs morts et visiter les champs de bataille de la Somme.
Je n'avais jamais entendu parler de Pozières, mais les Australiens
le connaissent. Un village du Queensland porte aujourd'hui son nom. C'est
à Pozières qu'apparurent pour la première fois, en
septembre 1916, les chars de combat. Devant son pastis, le patron du Café
Relais ne parlait que de la guerre. Comme si l’armistice n’avait
été signé que pour la forme et que la guerre continuait
déguisée en paix, omniprésente dans les âmes
et le paysage blessés. En cinq mois de bataille ininterrompue,
les Alliés n'avancèrent ici que de dix kilomètres
et les pertes des deux camps s’élevèrent à
un million d'hommes. Partout des cimetières, partout des monuments
aux morts. Français, Anglais, Sénégalais, Marocains,
Indiens, Irlandais, Néo-zélandais, Africains du Sud, Ecossais,
Américains, Australiens, Canadiens: leurs drapeaux sont accrochés
dans une chapelle de la Cathédrale d'Amiens. La plus haute de France.
Celle dont Ruskin écrivait qu’elle était une Bible
de pierre. Mais peu des généraux de 14 devaient avoir lu
Ruskin dont Proust avait traduit La Bible d’Amiens en 1904 et Sésame
et les lys l’année suivante. Et ceux qui par amour de l’art,
l’avaient lu, ne devaient guère partager son pacifisme, lui
qui appelait les états à former “des armées
de penseurs au lieu d’armées de meurtriers”. Ils se
firent au contraire les meurtriers de leurs ennemis et ceux de leurs propres
soldats jusqu’à ce que les croix devinssent plus nombreuses
que les survivants. Un million d’hommes hantent la vallée.
Beaumont-Hamel, Courcelette, Albert, Rancourt, Longueval. Des cimetières,
des monuments, des nécropoles. À la sortie du village de
Pozières, un cimetière. À trois kilomètres,
le mémorial de Thiepval. Parmi les noms gravés sur les seize
piliers monumentaux, un Purcell, un Joyce, un Faulkner. 73.000 disparus.
Le monument est dédié aux soldats privés de sépulture
par infortunes de la guerre. L'anglais dit curieusement fortune pour infortune
mais plus exactement que le français missing people pour disparus.
Les morts qui manquent. Les morts qui manquent davantage encore que les
autres.
Les morts sans sépulture, - six cent mille sur les quatre millions
de victimes des tranchées du front franco-allemand - font parfois
d’inattendus retours: “En labourant son champ, un agriculteur
de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais) a découvert la dépouille
d'un soldat de la Première Guerre mondiale et quelques-uns de ses
effets personnels: un ceinturon, un couteau, une pipe, un portefeuille
et un stylo-plume. Appelé sur les lieux, Alfred Duparcq, président
de l'association d'histoire locale, s'est rendu compte à sa grande
stupeur que le stylo portant la marque "Waterman's Fountain Pen Ny.USA.
Augu. 4 1908" était toujours utilisable plus de 80 ans après.
Le stylo avec une plume en or rétractable, était encore
rempli d'encre. Alfred Duparcq a contacté le ministère des
Anciens Combattants pour retrouver les descendants du soldat, tué
probablement en mai 1915 au cours de la bataille d'Artois, et leur restituer
le fameux stylo “.
À la lecture de l’article, dans un journal daté du
23 avril 1996, quelque chose me mit mal à l’aise. Cet enthousiasme
pour la qualité de l'encre et le caractère rétractable
de la plume en or, me gênait.
Pour le paysan qui labourait son champ, pour les habitants de Loos-en-Gohelle
qui voyaient resurgir les fantômes des batailles qui avaient ravagé
leur région, pour la famille qui allait donner une sépulture
à un grand père disparu depuis quatre-vingts ans et conserver
de lui quelques souvenirs, comme pour chacun de nous, je doutais que la
marque et la date de fabrication du stylo fussent de quelqu'importance.
Dans ces quelques lignes, le soldat semblait compter moins que son stylo,
l’homme moins que l’objet. Sa mort était comme oubliée
tandis que l’on s’émerveillait de la survie de sa plume.
J’aurais aimé que ce ne fût pas de l'indifférence,
seulement un geste de dénégation, un recul inconscient devant
cette macabre nique qu'au détour d'un sillon nous faisait soudain
l'Histoire. Je n’en étais pas sûr. Le soir même
les télévisions se disputaient l’interview d’Alfred
Duparcq.
Enfant, je n'aimais pas le 11 novembre. Je n'entendais
à cette cérémonie rien d'autre qu'un chant patriotique.
Ce qu’elle était. La paix y était moins célébrée
que la victoire. Quand les chefs d’Etats européens rendaient
hommage aux millions de morts tombés pendant la première
guerre mondiale en se recueillant sur la tombe du soldat inconnu, les
pays ne fêtaient pas le temps de leur miraculeuse réconciliation
mais réveillaient les fantômes d’une désunion
éternelle. Les voix étaient ternes et les discours compassés
mais à la flamme qui brûlait, humide des brouillards d’automne,
les peuples ressourçaient leur croyance aux nations, croyance qui
était si évidemment l’une des causes de la guerre.
Le 11 novembre revenait - c’est le propre des rituels que de revenir
- et il m’était impossible de n’y pas penser quelques
instants quand, à l'heure dite, la flamme se ranimait sur les écrans
de télévision. Mais au fil des années, imperceptiblement,
sa signification changeait ou était-ce seulement dans mon esprit
que la figure du héros patriotique s’effaçait peu
à peu derrière les camarades de tranchée de Barbusse
et les soldats allemands de Malraux portant, “sous l’assaut
de la pitié”, les premiers gazés russes vers les ambulances?
Dans le retour du 11 novembre, j’entendais désormais non
une simple profession de foi pacifiste car il est des moments où
la guerre seule est raisonnable, mais une protestation contre cette guerre
où le sacrifice, la noblesse, le chevaleresque, le patriotique
n’avaient été que les masques dérisoires et
sanglants du crime, de la bêtise et de l’entêtement.
Du peu de cas qu’avaient fait les généraux des deux
camps de ces millions de paysans qui leur étaient si étrangers,
qu’ils méprisaient sans doute, qu’ils haïssaient
peut-être et qu’ils ne célébraient que morts,
comme si leur sacrifice eût été la condition du passage
de l’archaïque au moderne. Comme s’ils avaient voulu
enfouir les paysans dans la terre et en faire l’engrais du monde
nouveau, à la fois technique et viril, que chantait Marinetti.
Et qu’on tentât de faire de ce jour une journée des
femmes ou une collecte de fonds pour actions humanitaires dans le tiers
monde, me paraissait à présent de futiles tentatives de
donner à cette journée un autre sens que celui qu’elle
pouvait acquérir à n’être simplement que l’expression
de notre recueillement et de notre pensée, puis-je dire de notre
intelligence, en tout cas de notre volonté de comprendre et de
résister.
Péronne n’est pas que le nom d'un échangeur sur l'autoroute
qui relie Paris à Lille et à Bruxelles. Les autoroutes sont
des piédestaux dont il faut savoir descendre. À Péronne,
le château a plus de mille ans. Mais tours, portes, remparts et
fortifications, mots-clés du vocabulaire des villes, font aujourd’hui
partie d’une langue morte. La guerre moderne a périmé
jusqu’à l’idée même de défenses
et comme le fort de Gravelines, construit par Vauban, est devenu un centre
culturel, le château de Péronne, où Charles le Téméraire
séquestra Louis XI, abrite un musée, l'Historial de la Grande
Guerre.
Tout peut y paraître anecdotique. Un poster allemand montre la Belgique
comme un couloir permettant l'invasion anglaise de l'Allemagne. Le tunnel
sous la Manche y est préfiguré à sa place actuelle,
aussi redoutable que la place forte d'Anvers. Un télégramme
annonce la mort d'un soldat et son enterrement à Oostduinkerke,
peut-être dans le petit cimetière où repose mon père.
Une gravure d'Otto Dix représente les soldats allemands chez les
putains à Bruxelles. Echo de cette photo publiée par Ernst
Friedrich dans Krieg dem Krieg et exposée dans le Musée
international contre la guerre qu’il avait ouvert en 1924 dans la
Parochialstrasse à Berlin et que les S.A. fermèrent en 1933.
Bien qu’accusatrice, la photo — soldats et filles aux seins
nus — donnait au livre sa seule note d’humanité. Les
hommes allaient aux femmes fuir la béance des gueules cassées
qui hantent aujourd’hui encore les pages du livre de Friedrich comme
elles hantaient leurs cauchemars.
L'Historial de la Grande Guerre donne une vision terrible de 14-18. Elle
est d'un autre siècle. D'un autre âge. Tandis qu'elle invente
le char et l'avion de combat, elle s'enlise. Ses millions de fantassins
labourent sans fin le même sillon. Ils s'y enterrent vivants, parmi
les fleurs de barbelés, les fruits de cuivre et d'acier aux langues
de feu, ou les gaz moutarde qui nappent les riches campagnes d'une mort
défigurée. Ces hommes du vingtième siècle
combattent à l'arme blanche. Les officiers sortent des tranchées
le sabre à la main. Les soldats baïonnette au canon du fusil.
Ils n'avancent et ne reculent que pour mourir en d'immenses vagues pétrifiées.
À Sarajevo aussi, un musée est installé au pied du
pont de pierres Prinzipu Most. C'est ici que tout a commencé, le
28 juin 1914, quand Gavrilo Prinzip, sniper avant la lettre, dont le coup
de feu réussi plongea l'Europe dans le conflit le moins nécessaire
de son histoire, a tiré sur l'archiduc François Ferdinand.
Même si le mouvement anarchiste dont il était militant s’appelait
La Jeune Bosnie, Prinzip était serbe. Le brave soldat Chveïk
pensait que l'attentat était un coup des Turcs, mais, comme l’écrivait
Hasek, Chveïk n'avait pas de formation diplomatique. Si Prinzip n'était
pas turc, c'est qu'il était serbe, et s'il ne l'était pas,
il l'est devenu. Le petit musée est fermé et détruit.
En Bosnie musulmane, un Serbe ne peut plus faire partie des héros
nationaux. Le pont auquel Prinzip a donné son nom sera peut-être
rebaptisé comme le sont aujourd'hui la plupart des rues de la ville,
à l'exception notoire et paradoxale de l'avenue du Maréchal
Tito.
Quand il n'y a pas de vent, il fait chaud l'été à
Sarajevo et la pluie qui tombe soudain n'est pas malvenue qui rafraîchit
la ville, même si elle rend plus tristes encore les façades
lépreuses et les maisons détruites.
En ce premier été de la paix revenue, la piscine est noire
de monde et beaucoup d'enfants nagent dans la rivière. Sur tous
les murs de la ville, des affiches pour un concert des bérets verts.
L'ambassadeur d'Allemagne trouve la terrasse du Bazen agréable.
Ses gardes du corps mangent à une table voisine. Ils observent
les clients qui arrivent, en sirotant des bières. Un mouton tourne
sur une broche. Les frigos du restaurant ont été remplacés
par ceux d'un camion hollandais dont le moteur tourne en permanence quelques
pas plus loin sur la route qui va vers Pale. Personne ne va à Pale.
Il y a quelques bus jaunes et bleus offerts par la Région bruxelloise,
et des trams rouges semblables à ceux de Prague. À l'arrière
s'accrochent des jeunes gens. Sur les côtés, une publicité
Yves Rocher, réalisée avant-guerre pour promotionner une
boutique du centre ville. Le réalisateur du spot télé,
célèbre journaliste de la télévision réfugié
en France, a été hébergé par Yves Rocher dans
une luxueuse maison de campagne. Il est aujourd'hui bosno-breton et mêle
quelques injures celtiques à ses commentaires érudits sur
la cuisine turque de Sarajevo. Il ne lit jamais les menus des restaurants
mais après de longs conciliabules avec les maîtres d'hôtels,
savoure malicieusement des plats inconnus à la carte.
Tout le monde a en mémoire les images atroces des morts et des
blessés déchiquetés par un obus de mortier sur le
marché de Markale. Aujourd’hui Markale, plus petit qu'un
marché de village, déborde de bananes, de noix, de mûres,
de bettes et de paprika. De l'autre côté de la rue, dans
le marché couvert, à côté des étals
de bouchers, les femmes vendent des oeufs et de grands fromages blancs.
Le promeneur ne peut éviter les destructions. Il lui suffit de
lever les yeux, elles surgissent dans leur brutalité retenue. Mais
la vie des gens est toujours plus vivante que la blessure des pierres.
Je n'oublie pas la lampe à huile allumée par Jean-Paul II
à Saint-Pierre de Rome pour brûler jusqu'au retour de la
paix en Bosnie et dont la flamme brille toujours, longtemps après
les accords de Dayton, au pied de l'image de Notre-Dame du Secours. Je
n’oublie pas le regard des réfugiés qui viennent prier
là pour une paix qui soit davantage que le silence des armes. Mais
ici les enfants jouent dans la carcasse désarmée d'un half-track
tandis que des voisins construisent ensemble le muret qui protégera
de la route les petits potagers que leurs épouses jardinent en
bordure des maisons qui s'étagent lentement dans la colline. Les
ruines ont beau faire, elle sont trop jeunes pour faire le poids. La vie
qui revit empêche de les admirer. Même les tours Unis, surnommées
Momo et Uzeir, ne sont remarquables qu'à l'heure où s'allument
les quelques étages encore occupés. Ce qu'elles symbolisent,
ce n'est pas la mort mais l'extraordinaire force de la vie qui survit
à la mort, qui se niche dans chaque espace libre et s'active sans
se soucier au dessus et au dessous d'elle des vitres brisées et
des poutres noircies et tordues par la guerre.
La gare d'où ne part aucun train est illuminée chaque nuit
car elle fonctionnera. Sur un mur de la Poste totalement détruite,
une main a écrit: « Ici, c'est la Serbie ! » Une autre
a répondu : « Mais non, idiot, c'est la poste! » La
bibliothèque seule est une ruine véritable qui pourrait
comme les temples grecs ou les pyramides, témoigner pour les siècles
des siècles de la volonté de détruire d'abord d'un
peuple tout ce qui touche à sa filiation: ses écoles, ses
églises, ses cimetières, ses bibliothèques, son histoire.
Dans cette guerre, des milliers de mosquées, d'églises et
de monastères ont été détruits. Le Musée
national et l'Institut d'Orient étaient des objectifs stratégiques.
Mais même dans la bibliothèque en ruine, dont l'image a fait
le tour du monde, un garçon entreprenant photographie, comme dans
un lieu depuis longtemps touristique, des demoiselles de l'Ifor, très
belles à vrai dire dans leurs treillis cintrés quand elles
prennent volontiers la pose au milieu des gravats, au pied des colonnes
de marbre brisées ou fondues. Partout des amoureux se tiennent
par la main et le soir, sur les promenades, les filles ont des regards
accordés à leur élégance. Le photographe amateur
invite ses deux belles soldates suédoises à la terrasse
de l’hôtel Beograd, rebaptisé Bosnia, où elles
reconnaîtront des confrères parmi les soldats ghanéens
et les guerriers samburus qui rient à gorge déployée,
prennent des photos à gogo, les bérets et les talkie-walkie
négligemment posés sur les tables parmi les viandes grillées
et les fromages panés. Ils logent à l'Holiday Inn, chef-d’œuvre
jaune canari de cette architecture socialiste qui prévalait encore
aux temps des Jeux Olympiques d'Hiver quand personne à Sarajevo
ne pensait à la guerre. L'ascenseur y est en panne et, comme une
multitude de fonctionnaires internationaux et de journalistes, ils monteront
à pied huit ou dix étages, ce qui ne les empêchera
pas de payer leur chambre au prix des grandes capitales. Comme si de rien
n'était.
Loin de Sarajevo — mais l’Histoire nous apprend que Sarajevo
n’est jamais loin —, Loos-en-Gohelle a le visage coron de
toutes les villes minières du Nord, piqué d'une jolie place
Mairie & Monument aux morts, et bordé de terrils. Les plus
hauts d'Europe. Les mineurs en sont fiers. Sous occupation nazie, ils
ont mené une grève générale qui a valu la
prison à des centaines d'entre eux. Ils n'en parlent pas volontiers.
Cinquante ans c'est peu pour cicatriser les grandes blessures. Cette année
au printemps, c'est au pied d'un terril, qu'un laboureur a trouvé
les restes d'un soldat de 14-18. Il avait sur lui son portefeuille, mais
plus aucun papier n'y était lisible. Tout était noir et
moisi. À côté de lui, ce stylo Waterman, noir et orange.
Alfred Duparcq a toujours travaillé dans le bâtiment. Conducteur
de travaux, les ouvriers l'appelaient la Taupe. Il savait que les maisons
ne sont pas construites sur le vide mais sur des terres pétries
d'histoire. Pas un lieu ici où ne soit enfoui un vestige de la
guerre. Pas de fondations sans que ne resurgissent ce que la guerre et
le temps ont pris malin plaisir à dérober. Et ce que les
bâtisseurs ne retrouvent pas, les agriculteurs le découvrent
au hasard des labours. Un jour c'est un fusil. Le lendemain, l'outil cogne
contre la pointe d'un casque. Douze Allemands sont retrouvés côte
à côte, enfouis debout comme s'ils venaient de quitter la
tranchée. Celle de l'ennemi était rarement à plus
de trente cinq mètres. Quelques milliers d'hommes pouvaient tomber
pour la prendre.
C’est ainsi que Duparcq est devenu l’un des animateurs de
la société d’histoire locale. Duparcq n'est pas un
nostalgique. Sa grande guerre n'est pas une fuite dans un passé
dont le tragique ne serait que prétexte à oublier les difficultés
du présent. Duparcq est un retraité d’aujourd’hui.
Il travaille pour demain. Adjoint au maire, actif dans le milieu associatif,
il s'occupe des jeunes en difficultés. C'est avec eux qu'il explore
et restaure les souterrains creusés à quelques centaines
de mètres de chez lui. Sur les parois, les soldats canadiens ont
écrit au crayon bleu leurs nom et numéro matricule. Ils
ont dessiné leurs parents, leur femme, parfois leurs armes. Ils
savaient qu'ils ne reviendraient pas de ce curieux retour en préhistoire.
Douze mille tombèrent en quelques jours à la mi-août
1917 pour reprendre la cote 70. Jamais la guerre n'avait autant manqué
d'intelligence et de sens du sacré que sur ce front d'Artois embourbé
et désert, où plus rien n'existait que cette colline qui
contrôlait la plaine vers Lens. Lens où plus un habitant
n'habitait, où plus une maison n'abritait.
Ils avaient le besoin d'écrire. Beaucoup en étaient incapables.
Leurs textes étaient préimprimés sur des cartes postales
qu’il suffisait de signer. À leur belle, ils envoyaient des
poèmes rassurants parce que mensongers: « Aujourd'hui rien
à dire/ Tout s'est bien passé/ Nous avons progressé/
Aux abords du sourire/ A peine un seul blessé/ Mon cœur dans
le délire ». Les femmes ne mentaient sans doute pas moins:
« Je pense à toi et me rappelle/ Tout le passé qui
nous est cher / Qu'un temps plus clément renouvelle / Pour demain
ce que fut hier ». Mais pourquoi ne pas mentir : quand la réponse
arrivait, l'homme était mort.
Le soldat surgi des labours de Loos, avait au poignet une plaque d'identification
en argent. Il s'appelait Alexandre Villedieu. Né à Lyon
en 1886 dans une famille aisée, d'un père bourgeois et d'une
mère aristocrate, il faisait commerce de fleurs. Il avait les yeux
bleus, portait la moustache, mesurait un mètre soixante-trois,
souffrait de tachycardie. Son nom est gravé sur le monument aux
morts d'Ecully, le quartier où il vivait, au nord-ouest de la ville.
Bien que réformé en 1909, il partit pour le front et ne
revint jamais. Incorporé dans le premier régiment d'infanterie
coloniale, il était à peine arrivé à Loos
quand les Allemands lancèrent une contre-offensive. Le 8 octobre
1915, ils bombardèrent les dépôts de munitions. Le
zouave Villedieu sauta avec celui qu'il gardait. Porté disparu,
il fut déclaré mort en 1921.
Les enfants et petits enfants des soldats disparus à Loos finissent
par y venir un jour. Duparcq les accueille, leur raconte la bataille,
les rues et les maisons prises et reprises une à une, les tranchées,
les soldats empoisonnés par leurs propres gaz quand le vent avait
tourné. Le soir, il leur offre un des innombrables fusils retrouvés
dans la terre et ils repartent, heureux de garder cette relique à
défaut d’une tombe où honorer leur père. Mais
il n’y avait pas de petits-enfants pour recevoir le stylo d’Alexandre
Villedieu, mort célibataire et sans descendance. Tout semblait
dit.
Ce 11 novembre, autour du monument aux morts de Loos, flottaient les drapeaux
français, anglais, canadien, mais aussi allemand et européen.
Les pompiers et les gardiens de la paix étaient au garde-à-vous
sous la pluie glacée tandis que la fanfare jouait successivement
les sonneries aux morts française, anglaise et allemande. Il y
eut les gerbes de fleurs et la minute de silence, puis deux cents colombes
s’élancèrent contre le vent, ivres de retrouver le
ciel et la liberté, tournant sans cesse au-dessus des cerisiers
de la place, pendant que les cornemuses écossaises accueillaient
le cortège dans la mairie. Détruite pendant la guerre, comme
presque toutes les maisons de Loos, elle ne fut reconstruite qu’en
1928, une plaque en témoigne dans la salle du Conseil. Après
les discours, les musiciens jouèrent l’hymne européen.
Dans cette mairie française, Beethoven symbolisait la réconciliation.
Au premier étage de la salle des fêtes, s’inaugurait
ce jour-là le Musée de la guerre à Loos. Ici des
grenades, là une balle traversée par une balle ennemie.
Ici des casques de toutes nationalités, là des fusils. La
troisième balle n’est pas encore complètement engagée
dans le canon d’un Lebel : le soldat est mort avant. Les baïonnettes
sont belles mais les soldats ne les aimaient pas, elles restaient coincées
entre les côtes de l’adversaire. Un coup de pelle était
plus efficace. Des hommes réduits à se tuer à coup
de pelle dans des réduits de boue, voilà l’infanterie,
qui, son nom le dit, réunit ceux qui vont comme les enfants, sans
équipement. Les photos de la bataille du 15 août 1917 sont
extraordinaires de netteté. Quatre cents mètres à
découvert avant les barbelés, sous le feu des mitrailleuses
qui fauchaient les hommes par centaines. Les soldats allemands y avaient
été enchaînés par leurs officiers. La cote
est tombée. Ceux qui montaient à l’assaut recevaient
des flasques de gin ou de whisky. Le papier à cigarettes était
offert par l’Etat aux “armées de la République”.
Dans une vitrine, le stylo Waterman orange et noir. Le musée porte
le nom d’Alexandre Villedieu.
Le stylo de Villedieu était-il si extraordinaire que les télévisions
fissent le détour d'une de ces petites villes du nord dont personne
ne parlait plus jamais, faute de catastrophe minière ? S'il n'avait
plus écrit, si la plume avait été brisée,
cette histoire eût-elle été différente ? Cassé
ou en bon état, qu’était-il d’autre qu’un
souvenir, au même titre que la pipe ou le ceinturon ?
Grâce à lui pourtant, Alexandre Villedieu, oublié
de tous, avait trouvé une famille. Dont nous étions et dont
seraient désormais tous ceux qui verraient en lui l’objet
le plus fascinant du petit musée de Loos. Qui seraient sensibles
à son énigme. Qui tenteraient de déchiffrer à
leur tour le cryptogramme qu’il était. Brisé ou rouillé,
incapable d’écrire, il n’aurait pas eu ce pouvoir.
Vestige parmi les vestiges, il aurait figuré entre un jeu de cartes
dépareillé et une blague à tabac. C’est parce
qu’il écrivait encore qu’il était davantage
que le témoin d’un passé révolu. Mais il n’était
pas pour autant semblable aux autres objets retrouvés intacts ici
ou là. Un fusil qui pouvait encore tirer, une gourde à laquelle
il était encore possible de boire n’étaient pas un
stylo qui pouvait encore écrire.
Comme les montres qui se transmettaient autrefois de père en fils,
inscrivant la suite des générations dans un même comput,
il était le lien du temps, la même encre se déliant
sur le papier d'existences séparées par le siècle.
Il y avait quelque chose d'émouvant à voir Alfred Duparcq
calligraphier le nom d'Alexandre Villedieu puis tendre cérémonieusement
le stylo à la femme qui m'accompagnait et qui de cette encre noire
écrivit au bas de cette page mon nom. Oui, cet homme qui ne nous
avait pas laissé comme tant d'autres un fusil faussé ou
une baïonnette rouillée, qui nous transmettait seulement l'outil
de la transmission, tel quel, sans rien nous dire de lui, sans nous renvoyer
vers ceux qui auraient pu lui survivre, nous avait fait un cadeau remarquable.
Nous ne savions rien de ce qu’il avait écrit. Des lettres
d’amour, des poèmes, un petit traité sur le langage
des fleurs ? Peu importait. Le stylo ne nous conduisait pas à Villedieu.
Il ne nous parlait pas de lui. C’était Villedieu au contraire
qui nous l’offrait, qui nous suggérait non de reprendre le
fil de son écriture interrompue, mais de prendre la plume et d’écrire
à notre tour. Et les reportages télévisés
qui n'étaient dus qu'à la perte de ce que nous devons aux
morts et à la fascination que suscite la survie d'un objet qui,
comme tout objet de consommation, est d'abord destiné à
ne pas durer, ces reportages nous transmettaient malgré tout son
message. Ce message ne tenait pas à l'objet qui avait survécu,
ni à la possibilité de s'en servir. Il était dans
cette invite silencieuse. Un homme mort à la guerre semblait nous
dire qu’il n’avait qu’une chose à nous transmettre,
la plus importante, la seule qui fût d’importance, ce stylo
avec lequel, regardez, il était encore possible d’écrire.
Certes l'encre coulait sur les doigts, mais les mots pouvaient revenir
et c’était l’essentiel.
La direction de Waterman le comprit peut-être qui refusa d'utiliser
la découverte de Loos comme publicité pour ses stylos —
on ne fait pas de publicité sur la tombe des morts — mais
offrit une plume de grande valeur qui fait partie désormais des
attributs du Maire. Les maires devraient se transmettre non seulement
l'écharpe mais la plume. En 1919, alors que les premiers habitants
revenaient dans Loos totalement détruite, l’une des publicités
de Waterman vantait “le stylo de la paix”. Une République
dessinée par Ogé tenait à la main le traité
fraîchement signé. Comme les tampons, les cachets, les timbres,
la plume peut donner un caractère solennel aux mots qu'elle trace.
Non plus ces formules rituelles aujourd'hui conservées dans la
mémoire des traitements de texte, mais ce qui s'écrit à
la main, dans la radicale individualité du lien entre la main et
la pensée. Car le pouvoir n'est pas que dans l'administration mais
dans la transmission du passé et dans l'invention du futur, tâches
hasardeuses qui nécessitent la plume. Et le stylo de Villedieu
nous rappelait que ces tâches n’incombent pas qu’au
pouvoir. C’est chacun d’entre nous qu’il invitait à
transmettre le passé et à inventer l’avenir.
La flamme du soldat inconnu nous disait « N’oubliez jamais
». Et, sans doute, nombre de lettres, de photos, de souvenirs laissés
par les morts, ne disaient pas autre chose. Ils nous prescrivaient un
devoir de mémoire. Or le devoir ne suffisait pas. Il n’était
pas sûr qu’il s’opposât à la guerre et
quand il s’y opposait c’était dans une logique qui
ne lui était pas étrangère. La guerre en effet ne
connaissait que cela, le devoir. Et ce que racontaient les reliques laissées
par les morts, ce dont elles témoignaient, ce contre quoi elles
semblaient protester, c’était comment des hommes avaient
dû renoncer à leur liberté pour mourir de cette mort
que le devoir seul leur avait imposé de vivre. N’était-ce
pas plutôt de cela, des conséquences tragiques de cette perte
de liberté, de cette privation, de cette confiscation de la liberté,
qu’il fallait encore aujourd’hui se souvenir ?
Villedieu n'avait pas, comme ses camarades canadiens, graphité
les parois des cavernes qui les protégeaient quelques heures encore
de la mort à venir. Il n’avait laissé ni lettre, ni
journal. Rien de ce qui aurait pu nous faire savoir à qui il pensait,
quel passé il aurait voulu transmettre, de quel futur il rêvait.
Le stylo n’était pas un appel à conserver ce qu’il
avait dit ou écrit par la mémoire de l’écriture.
Villedieu nous enjoignait d’écrire, mais ne nous disait pas
quoi écrire. D’écrire il nous faisait un devoir, mais
ce devoir s’ouvrait sur un au-delà du devoir. Il s’ouvrait
sur notre liberté. Et c’était cela qui différenciait
le stylo de Villedieu des milliers d’autres vestiges trouvés
dans la terre auprès de milliers d’autres morts sans sépulture
: ce devoir qui ne pouvait s’accomplir que par et dans la liberté.
Ultime protestation, et si radicale par sa simplicité. Le silence
presqu’excessif de cet homme nous offrant son stylo dans l’instant
même de sa mort résonnait d’une confiance immémoriale
: Bombardez, détruisez, assassinez. Violez, mutilez. Incendiez,
évidemment, la Bibliothèque de Sarajevo, autodafé
d'un million de livres, immense flamme de sauvagerie dans la nuit du 25
août 1992. Dans les décombres, il restera une plume d'or
pour que des hommes témoignent à nouveau de leur humanité.
Ils raconteront. Ils inventeront. Ils signeront de leur nom. D'une manière
qui n'appartiendra qu'à chacun, comme être irremplaçable,
unique et donc sacré.
Fin.
Bruxelles, 1996
|