Certains se souviennent de cet entrefilet relatant la découverte, dans un champ du Nord, du squelette d'un soldat mort durant la "Grande Guerre" et, sur ce squelette, un stylo en parfait état de marche. L'entrefilet, après quelques jours, était devenu un événement national et ce stylo avait, à l'époque — nous étions en 1996 — défrayé la chronique.

"Le stylo d'Alexandre Villedieu, correspondance de guerre en temps de paix", de Michel Gheude, reste largement inédit. Nous avons voulu le publier ici. Ce texte de Michel Gheude n'évite aucun détour ni décours et invite à réinventer les accidents de nos travaux et de nos jours.





Le stylo d'Alexandre Villedieu
correspondance de guerre en temps de paix

En chemin vers Etretat et les goélands nichés sur ses falaises d'aval et d’amont, j'avais traversé la baie de Somme. Je voulais revoir ses infinités d'eaux mêlées de sables et d'oiseaux, entre la pointe du Hourdel et la petite cité du Crotoy où Jules Verne écrivit 20.000 lieues sous les mers. De l'autoroute du nord, j’avais mis le cap sur Amiens, Venise de Picardie, via Cambrai, Bapaume et Albert.

Au café-relais de Pozières, tous les murs étaient décorés d'insignes et de reliques de la grande guerre. Sur les appuis de fenêtres, des douilles de cuivre, des éclats de shrapnels. Au fond de la salle, un mannequin en costume d'officier anglais. Le café était plein. La patronne avait fristouillé de l'omelette aux frites à la demande d'une vingtaine d'Anglais. Elle préparait du rôti de porc pour les Australiens qui arrivaient le lendemain.

En début de semaine, les Irlandais lui avaient commandé des sandwiches. Toute l'année, ils viennent, jeunes et vieux, rendre hommage à leurs morts et visiter les champs de bataille de la Somme. Je n'avais jamais entendu parler de Pozières, mais les Australiens le connaissent. Un village du Queensland porte aujourd'hui son nom. C'est à Pozières qu'apparurent pour la première fois, en septembre 1916, les chars de combat. Devant son pastis, le patron du Café Relais ne parlait que de la guerre. Comme si l’armistice n’avait été signé que pour la forme et que la guerre continuait déguisée en paix, omniprésente dans les âmes et le paysage blessés. En cinq mois de bataille ininterrompue, les Alliés n'avancèrent ici que de dix kilomètres et les pertes des deux camps s’élevèrent à un million d'hommes. Partout des cimetières, partout des monuments aux morts. Français, Anglais, Sénégalais, Marocains, Indiens, Irlandais, Néo-zélandais, Africains du Sud, Ecossais, Américains, Australiens, Canadiens: leurs drapeaux sont accrochés dans une chapelle de la Cathédrale d'Amiens. La plus haute de France. Celle dont Ruskin écrivait qu’elle était une Bible de pierre. Mais peu des généraux de 14 devaient avoir lu Ruskin dont Proust avait traduit La Bible d’Amiens en 1904 et Sésame et les lys l’année suivante. Et ceux qui par amour de l’art, l’avaient lu, ne devaient guère partager son pacifisme, lui qui appelait les états à former “des armées de penseurs au lieu d’armées de meurtriers”. Ils se firent au contraire les meurtriers de leurs ennemis et ceux de leurs propres soldats jusqu’à ce que les croix devinssent plus nombreuses que les survivants. Un million d’hommes hantent la vallée. Beaumont-Hamel, Courcelette, Albert, Rancourt, Longueval. Des cimetières, des monuments, des nécropoles. À la sortie du village de Pozières, un cimetière. À trois kilomètres, le mémorial de Thiepval. Parmi les noms gravés sur les seize piliers monumentaux, un Purcell, un Joyce, un Faulkner. 73.000 disparus. Le monument est dédié aux soldats privés de sépulture par infortunes de la guerre. L'anglais dit curieusement fortune pour infortune mais plus exactement que le français missing people pour disparus. Les morts qui manquent. Les morts qui manquent davantage encore que les autres.

Les morts sans sépulture, - six cent mille sur les quatre millions de victimes des tranchées du front franco-allemand - font parfois d’inattendus retours: “En labourant son champ, un agriculteur de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais) a découvert la dépouille d'un soldat de la Première Guerre mondiale et quelques-uns de ses effets personnels: un ceinturon, un couteau, une pipe, un portefeuille et un stylo-plume. Appelé sur les lieux, Alfred Duparcq, président de l'association d'histoire locale, s'est rendu compte à sa grande stupeur que le stylo portant la marque "Waterman's Fountain Pen Ny.USA. Augu. 4 1908" était toujours utilisable plus de 80 ans après. Le stylo avec une plume en or rétractable, était encore rempli d'encre. Alfred Duparcq a contacté le ministère des Anciens Combattants pour retrouver les descendants du soldat, tué probablement en mai 1915 au cours de la bataille d'Artois, et leur restituer le fameux stylo “.

À la lecture de l’article, dans un journal daté du 23 avril 1996, quelque chose me mit mal à l’aise. Cet enthousiasme pour la qualité de l'encre et le caractère rétractable de la plume en or, me gênait.

Pour le paysan qui labourait son champ, pour les habitants de Loos-en-Gohelle qui voyaient resurgir les fantômes des batailles qui avaient ravagé leur région, pour la famille qui allait donner une sépulture à un grand père disparu depuis quatre-vingts ans et conserver de lui quelques souvenirs, comme pour chacun de nous, je doutais que la marque et la date de fabrication du stylo fussent de quelqu'importance. Dans ces quelques lignes, le soldat semblait compter moins que son stylo, l’homme moins que l’objet. Sa mort était comme oubliée tandis que l’on s’émerveillait de la survie de sa plume. J’aurais aimé que ce ne fût pas de l'indifférence, seulement un geste de dénégation, un recul inconscient devant cette macabre nique qu'au détour d'un sillon nous faisait soudain l'Histoire. Je n’en étais pas sûr. Le soir même les télévisions se disputaient l’interview d’Alfred Duparcq.

Enfant, je n'aimais pas le 11 novembre. Je n'entendais à cette cérémonie rien d'autre qu'un chant patriotique. Ce qu’elle était. La paix y était moins célébrée que la victoire. Quand les chefs d’Etats européens rendaient hommage aux millions de morts tombés pendant la première guerre mondiale en se recueillant sur la tombe du soldat inconnu, les pays ne fêtaient pas le temps de leur miraculeuse réconciliation mais réveillaient les fantômes d’une désunion éternelle. Les voix étaient ternes et les discours compassés mais à la flamme qui brûlait, humide des brouillards d’automne, les peuples ressourçaient leur croyance aux nations, croyance qui était si évidemment l’une des causes de la guerre.

Le 11 novembre revenait - c’est le propre des rituels que de revenir - et il m’était impossible de n’y pas penser quelques instants quand, à l'heure dite, la flamme se ranimait sur les écrans de télévision. Mais au fil des années, imperceptiblement, sa signification changeait ou était-ce seulement dans mon esprit que la figure du héros patriotique s’effaçait peu à peu derrière les camarades de tranchée de Barbusse et les soldats allemands de Malraux portant, “sous l’assaut de la pitié”, les premiers gazés russes vers les ambulances? Dans le retour du 11 novembre, j’entendais désormais non une simple profession de foi pacifiste car il est des moments où la guerre seule est raisonnable, mais une protestation contre cette guerre où le sacrifice, la noblesse, le chevaleresque, le patriotique n’avaient été que les masques dérisoires et sanglants du crime, de la bêtise et de l’entêtement. Du peu de cas qu’avaient fait les généraux des deux camps de ces millions de paysans qui leur étaient si étrangers, qu’ils méprisaient sans doute, qu’ils haïssaient peut-être et qu’ils ne célébraient que morts, comme si leur sacrifice eût été la condition du passage de l’archaïque au moderne. Comme s’ils avaient voulu enfouir les paysans dans la terre et en faire l’engrais du monde nouveau, à la fois technique et viril, que chantait Marinetti.

Et qu’on tentât de faire de ce jour une journée des femmes ou une collecte de fonds pour actions humanitaires dans le tiers monde, me paraissait à présent de futiles tentatives de donner à cette journée un autre sens que celui qu’elle pouvait acquérir à n’être simplement que l’expression de notre recueillement et de notre pensée, puis-je dire de notre intelligence, en tout cas de notre volonté de comprendre et de résister.

Péronne n’est pas que le nom d'un échangeur sur l'autoroute qui relie Paris à Lille et à Bruxelles. Les autoroutes sont des piédestaux dont il faut savoir descendre. À Péronne, le château a plus de mille ans. Mais tours, portes, remparts et fortifications, mots-clés du vocabulaire des villes, font aujourd’hui partie d’une langue morte. La guerre moderne a périmé jusqu’à l’idée même de défenses et comme le fort de Gravelines, construit par Vauban, est devenu un centre culturel, le château de Péronne, où Charles le Téméraire séquestra Louis XI, abrite un musée, l'Historial de la Grande Guerre.

Tout peut y paraître anecdotique. Un poster allemand montre la Belgique comme un couloir permettant l'invasion anglaise de l'Allemagne. Le tunnel sous la Manche y est préfiguré à sa place actuelle, aussi redoutable que la place forte d'Anvers. Un télégramme annonce la mort d'un soldat et son enterrement à Oostduinkerke, peut-être dans le petit cimetière où repose mon père. Une gravure d'Otto Dix représente les soldats allemands chez les putains à Bruxelles. Echo de cette photo publiée par Ernst Friedrich dans Krieg dem Krieg et exposée dans le Musée international contre la guerre qu’il avait ouvert en 1924 dans la Parochialstrasse à Berlin et que les S.A. fermèrent en 1933. Bien qu’accusatrice, la photo — soldats et filles aux seins nus — donnait au livre sa seule note d’humanité. Les hommes allaient aux femmes fuir la béance des gueules cassées qui hantent aujourd’hui encore les pages du livre de Friedrich comme elles hantaient leurs cauchemars.

L'Historial de la Grande Guerre donne une vision terrible de 14-18. Elle est d'un autre siècle. D'un autre âge. Tandis qu'elle invente le char et l'avion de combat, elle s'enlise. Ses millions de fantassins labourent sans fin le même sillon. Ils s'y enterrent vivants, parmi les fleurs de barbelés, les fruits de cuivre et d'acier aux langues de feu, ou les gaz moutarde qui nappent les riches campagnes d'une mort défigurée. Ces hommes du vingtième siècle combattent à l'arme blanche. Les officiers sortent des tranchées le sabre à la main. Les soldats baïonnette au canon du fusil. Ils n'avancent et ne reculent que pour mourir en d'immenses vagues pétrifiées.

À Sarajevo aussi, un musée est installé au pied du pont de pierres Prinzipu Most. C'est ici que tout a commencé, le 28 juin 1914, quand Gavrilo Prinzip, sniper avant la lettre, dont le coup de feu réussi plongea l'Europe dans le conflit le moins nécessaire de son histoire, a tiré sur l'archiduc François Ferdinand. Même si le mouvement anarchiste dont il était militant s’appelait La Jeune Bosnie, Prinzip était serbe. Le brave soldat Chveïk pensait que l'attentat était un coup des Turcs, mais, comme l’écrivait Hasek, Chveïk n'avait pas de formation diplomatique. Si Prinzip n'était pas turc, c'est qu'il était serbe, et s'il ne l'était pas, il l'est devenu. Le petit musée est fermé et détruit. En Bosnie musulmane, un Serbe ne peut plus faire partie des héros nationaux. Le pont auquel Prinzip a donné son nom sera peut-être rebaptisé comme le sont aujourd'hui la plupart des rues de la ville, à l'exception notoire et paradoxale de l'avenue du Maréchal Tito.
Quand il n'y a pas de vent, il fait chaud l'été à Sarajevo et la pluie qui tombe soudain n'est pas malvenue qui rafraîchit la ville, même si elle rend plus tristes encore les façades lépreuses et les maisons détruites.

En ce premier été de la paix revenue, la piscine est noire de monde et beaucoup d'enfants nagent dans la rivière. Sur tous les murs de la ville, des affiches pour un concert des bérets verts. L'ambassadeur d'Allemagne trouve la terrasse du Bazen agréable. Ses gardes du corps mangent à une table voisine. Ils observent les clients qui arrivent, en sirotant des bières. Un mouton tourne sur une broche. Les frigos du restaurant ont été remplacés par ceux d'un camion hollandais dont le moteur tourne en permanence quelques pas plus loin sur la route qui va vers Pale. Personne ne va à Pale.
Il y a quelques bus jaunes et bleus offerts par la Région bruxelloise, et des trams rouges semblables à ceux de Prague. À l'arrière s'accrochent des jeunes gens. Sur les côtés, une publicité Yves Rocher, réalisée avant-guerre pour promotionner une boutique du centre ville. Le réalisateur du spot télé, célèbre journaliste de la télévision réfugié en France, a été hébergé par Yves Rocher dans une luxueuse maison de campagne. Il est aujourd'hui bosno-breton et mêle quelques injures celtiques à ses commentaires érudits sur la cuisine turque de Sarajevo. Il ne lit jamais les menus des restaurants mais après de longs conciliabules avec les maîtres d'hôtels, savoure malicieusement des plats inconnus à la carte.

Tout le monde a en mémoire les images atroces des morts et des blessés déchiquetés par un obus de mortier sur le marché de Markale. Aujourd’hui Markale, plus petit qu'un marché de village, déborde de bananes, de noix, de mûres, de bettes et de paprika. De l'autre côté de la rue, dans le marché couvert, à côté des étals de bouchers, les femmes vendent des oeufs et de grands fromages blancs.
Le promeneur ne peut éviter les destructions. Il lui suffit de lever les yeux, elles surgissent dans leur brutalité retenue. Mais la vie des gens est toujours plus vivante que la blessure des pierres.

Je n'oublie pas la lampe à huile allumée par Jean-Paul II à Saint-Pierre de Rome pour brûler jusqu'au retour de la paix en Bosnie et dont la flamme brille toujours, longtemps après les accords de Dayton, au pied de l'image de Notre-Dame du Secours. Je n’oublie pas le regard des réfugiés qui viennent prier là pour une paix qui soit davantage que le silence des armes. Mais ici les enfants jouent dans la carcasse désarmée d'un half-track tandis que des voisins construisent ensemble le muret qui protégera de la route les petits potagers que leurs épouses jardinent en bordure des maisons qui s'étagent lentement dans la colline. Les ruines ont beau faire, elle sont trop jeunes pour faire le poids. La vie qui revit empêche de les admirer. Même les tours Unis, surnommées Momo et Uzeir, ne sont remarquables qu'à l'heure où s'allument les quelques étages encore occupés. Ce qu'elles symbolisent, ce n'est pas la mort mais l'extraordinaire force de la vie qui survit à la mort, qui se niche dans chaque espace libre et s'active sans se soucier au dessus et au dessous d'elle des vitres brisées et des poutres noircies et tordues par la guerre.

La gare d'où ne part aucun train est illuminée chaque nuit car elle fonctionnera. Sur un mur de la Poste totalement détruite, une main a écrit: « Ici, c'est la Serbie ! » Une autre a répondu : « Mais non, idiot, c'est la poste! » La bibliothèque seule est une ruine véritable qui pourrait comme les temples grecs ou les pyramides, témoigner pour les siècles des siècles de la volonté de détruire d'abord d'un peuple tout ce qui touche à sa filiation: ses écoles, ses églises, ses cimetières, ses bibliothèques, son histoire. Dans cette guerre, des milliers de mosquées, d'églises et de monastères ont été détruits. Le Musée national et l'Institut d'Orient étaient des objectifs stratégiques.

Mais même dans la bibliothèque en ruine, dont l'image a fait le tour du monde, un garçon entreprenant photographie, comme dans un lieu depuis longtemps touristique, des demoiselles de l'Ifor, très belles à vrai dire dans leurs treillis cintrés quand elles prennent volontiers la pose au milieu des gravats, au pied des colonnes de marbre brisées ou fondues. Partout des amoureux se tiennent par la main et le soir, sur les promenades, les filles ont des regards accordés à leur élégance. Le photographe amateur invite ses deux belles soldates suédoises à la terrasse de l’hôtel Beograd, rebaptisé Bosnia, où elles reconnaîtront des confrères parmi les soldats ghanéens et les guerriers samburus qui rient à gorge déployée, prennent des photos à gogo, les bérets et les talkie-walkie négligemment posés sur les tables parmi les viandes grillées et les fromages panés. Ils logent à l'Holiday Inn, chef-d’œuvre jaune canari de cette architecture socialiste qui prévalait encore aux temps des Jeux Olympiques d'Hiver quand personne à Sarajevo ne pensait à la guerre. L'ascenseur y est en panne et, comme une multitude de fonctionnaires internationaux et de journalistes, ils monteront à pied huit ou dix étages, ce qui ne les empêchera pas de payer leur chambre au prix des grandes capitales. Comme si de rien n'était.

Loin de Sarajevo — mais l’Histoire nous apprend que Sarajevo n’est jamais loin —, Loos-en-Gohelle a le visage coron de toutes les villes minières du Nord, piqué d'une jolie place Mairie & Monument aux morts, et bordé de terrils. Les plus hauts d'Europe. Les mineurs en sont fiers. Sous occupation nazie, ils ont mené une grève générale qui a valu la prison à des centaines d'entre eux. Ils n'en parlent pas volontiers. Cinquante ans c'est peu pour cicatriser les grandes blessures. Cette année au printemps, c'est au pied d'un terril, qu'un laboureur a trouvé les restes d'un soldat de 14-18. Il avait sur lui son portefeuille, mais plus aucun papier n'y était lisible. Tout était noir et moisi. À côté de lui, ce stylo Waterman, noir et orange.

Alfred Duparcq a toujours travaillé dans le bâtiment. Conducteur de travaux, les ouvriers l'appelaient la Taupe. Il savait que les maisons ne sont pas construites sur le vide mais sur des terres pétries d'histoire. Pas un lieu ici où ne soit enfoui un vestige de la guerre. Pas de fondations sans que ne resurgissent ce que la guerre et le temps ont pris malin plaisir à dérober. Et ce que les bâtisseurs ne retrouvent pas, les agriculteurs le découvrent au hasard des labours. Un jour c'est un fusil. Le lendemain, l'outil cogne contre la pointe d'un casque. Douze Allemands sont retrouvés côte à côte, enfouis debout comme s'ils venaient de quitter la tranchée. Celle de l'ennemi était rarement à plus de trente cinq mètres. Quelques milliers d'hommes pouvaient tomber pour la prendre.

C’est ainsi que Duparcq est devenu l’un des animateurs de la société d’histoire locale. Duparcq n'est pas un nostalgique. Sa grande guerre n'est pas une fuite dans un passé dont le tragique ne serait que prétexte à oublier les difficultés du présent. Duparcq est un retraité d’aujourd’hui. Il travaille pour demain. Adjoint au maire, actif dans le milieu associatif, il s'occupe des jeunes en difficultés. C'est avec eux qu'il explore et restaure les souterrains creusés à quelques centaines de mètres de chez lui. Sur les parois, les soldats canadiens ont écrit au crayon bleu leurs nom et numéro matricule. Ils ont dessiné leurs parents, leur femme, parfois leurs armes. Ils savaient qu'ils ne reviendraient pas de ce curieux retour en préhistoire. Douze mille tombèrent en quelques jours à la mi-août 1917 pour reprendre la cote 70. Jamais la guerre n'avait autant manqué d'intelligence et de sens du sacré que sur ce front d'Artois embourbé et désert, où plus rien n'existait que cette colline qui contrôlait la plaine vers Lens. Lens où plus un habitant n'habitait, où plus une maison n'abritait.

Ils avaient le besoin d'écrire. Beaucoup en étaient incapables. Leurs textes étaient préimprimés sur des cartes postales qu’il suffisait de signer. À leur belle, ils envoyaient des poèmes rassurants parce que mensongers: « Aujourd'hui rien à dire/ Tout s'est bien passé/ Nous avons progressé/ Aux abords du sourire/ A peine un seul blessé/ Mon cœur dans le délire ». Les femmes ne mentaient sans doute pas moins: « Je pense à toi et me rappelle/ Tout le passé qui nous est cher / Qu'un temps plus clément renouvelle / Pour demain ce que fut hier ». Mais pourquoi ne pas mentir : quand la réponse arrivait, l'homme était mort.

Le soldat surgi des labours de Loos, avait au poignet une plaque d'identification en argent. Il s'appelait Alexandre Villedieu. Né à Lyon en 1886 dans une famille aisée, d'un père bourgeois et d'une mère aristocrate, il faisait commerce de fleurs. Il avait les yeux bleus, portait la moustache, mesurait un mètre soixante-trois, souffrait de tachycardie. Son nom est gravé sur le monument aux morts d'Ecully, le quartier où il vivait, au nord-ouest de la ville. Bien que réformé en 1909, il partit pour le front et ne revint jamais. Incorporé dans le premier régiment d'infanterie coloniale, il était à peine arrivé à Loos quand les Allemands lancèrent une contre-offensive. Le 8 octobre 1915, ils bombardèrent les dépôts de munitions. Le zouave Villedieu sauta avec celui qu'il gardait. Porté disparu, il fut déclaré mort en 1921.

Les enfants et petits enfants des soldats disparus à Loos finissent par y venir un jour. Duparcq les accueille, leur raconte la bataille, les rues et les maisons prises et reprises une à une, les tranchées, les soldats empoisonnés par leurs propres gaz quand le vent avait tourné. Le soir, il leur offre un des innombrables fusils retrouvés dans la terre et ils repartent, heureux de garder cette relique à défaut d’une tombe où honorer leur père. Mais il n’y avait pas de petits-enfants pour recevoir le stylo d’Alexandre Villedieu, mort célibataire et sans descendance. Tout semblait dit.

Ce 11 novembre, autour du monument aux morts de Loos, flottaient les drapeaux français, anglais, canadien, mais aussi allemand et européen. Les pompiers et les gardiens de la paix étaient au garde-à-vous sous la pluie glacée tandis que la fanfare jouait successivement les sonneries aux morts française, anglaise et allemande. Il y eut les gerbes de fleurs et la minute de silence, puis deux cents colombes s’élancèrent contre le vent, ivres de retrouver le ciel et la liberté, tournant sans cesse au-dessus des cerisiers de la place, pendant que les cornemuses écossaises accueillaient le cortège dans la mairie. Détruite pendant la guerre, comme presque toutes les maisons de Loos, elle ne fut reconstruite qu’en 1928, une plaque en témoigne dans la salle du Conseil. Après les discours, les musiciens jouèrent l’hymne européen. Dans cette mairie française, Beethoven symbolisait la réconciliation.

Au premier étage de la salle des fêtes, s’inaugurait ce jour-là le Musée de la guerre à Loos. Ici des grenades, là une balle traversée par une balle ennemie. Ici des casques de toutes nationalités, là des fusils. La troisième balle n’est pas encore complètement engagée dans le canon d’un Lebel : le soldat est mort avant. Les baïonnettes sont belles mais les soldats ne les aimaient pas, elles restaient coincées entre les côtes de l’adversaire. Un coup de pelle était plus efficace. Des hommes réduits à se tuer à coup de pelle dans des réduits de boue, voilà l’infanterie, qui, son nom le dit, réunit ceux qui vont comme les enfants, sans équipement. Les photos de la bataille du 15 août 1917 sont extraordinaires de netteté. Quatre cents mètres à découvert avant les barbelés, sous le feu des mitrailleuses qui fauchaient les hommes par centaines. Les soldats allemands y avaient été enchaînés par leurs officiers. La cote est tombée. Ceux qui montaient à l’assaut recevaient des flasques de gin ou de whisky. Le papier à cigarettes était offert par l’Etat aux “armées de la République”. Dans une vitrine, le stylo Waterman orange et noir. Le musée porte le nom d’Alexandre Villedieu.

Le stylo de Villedieu était-il si extraordinaire que les télévisions fissent le détour d'une de ces petites villes du nord dont personne ne parlait plus jamais, faute de catastrophe minière ? S'il n'avait plus écrit, si la plume avait été brisée, cette histoire eût-elle été différente ? Cassé ou en bon état, qu’était-il d’autre qu’un souvenir, au même titre que la pipe ou le ceinturon ?

Grâce à lui pourtant, Alexandre Villedieu, oublié de tous, avait trouvé une famille. Dont nous étions et dont seraient désormais tous ceux qui verraient en lui l’objet le plus fascinant du petit musée de Loos. Qui seraient sensibles à son énigme. Qui tenteraient de déchiffrer à leur tour le cryptogramme qu’il était. Brisé ou rouillé, incapable d’écrire, il n’aurait pas eu ce pouvoir. Vestige parmi les vestiges, il aurait figuré entre un jeu de cartes dépareillé et une blague à tabac. C’est parce qu’il écrivait encore qu’il était davantage que le témoin d’un passé révolu. Mais il n’était pas pour autant semblable aux autres objets retrouvés intacts ici ou là. Un fusil qui pouvait encore tirer, une gourde à laquelle il était encore possible de boire n’étaient pas un stylo qui pouvait encore écrire.

Comme les montres qui se transmettaient autrefois de père en fils, inscrivant la suite des générations dans un même comput, il était le lien du temps, la même encre se déliant sur le papier d'existences séparées par le siècle. Il y avait quelque chose d'émouvant à voir Alfred Duparcq calligraphier le nom d'Alexandre Villedieu puis tendre cérémonieusement le stylo à la femme qui m'accompagnait et qui de cette encre noire écrivit au bas de cette page mon nom. Oui, cet homme qui ne nous avait pas laissé comme tant d'autres un fusil faussé ou une baïonnette rouillée, qui nous transmettait seulement l'outil de la transmission, tel quel, sans rien nous dire de lui, sans nous renvoyer vers ceux qui auraient pu lui survivre, nous avait fait un cadeau remarquable. Nous ne savions rien de ce qu’il avait écrit. Des lettres d’amour, des poèmes, un petit traité sur le langage des fleurs ? Peu importait. Le stylo ne nous conduisait pas à Villedieu. Il ne nous parlait pas de lui. C’était Villedieu au contraire qui nous l’offrait, qui nous suggérait non de reprendre le fil de son écriture interrompue, mais de prendre la plume et d’écrire à notre tour. Et les reportages télévisés qui n'étaient dus qu'à la perte de ce que nous devons aux morts et à la fascination que suscite la survie d'un objet qui, comme tout objet de consommation, est d'abord destiné à ne pas durer, ces reportages nous transmettaient malgré tout son message. Ce message ne tenait pas à l'objet qui avait survécu, ni à la possibilité de s'en servir. Il était dans cette invite silencieuse. Un homme mort à la guerre semblait nous dire qu’il n’avait qu’une chose à nous transmettre, la plus importante, la seule qui fût d’importance, ce stylo avec lequel, regardez, il était encore possible d’écrire. Certes l'encre coulait sur les doigts, mais les mots pouvaient revenir et c’était l’essentiel.

La direction de Waterman le comprit peut-être qui refusa d'utiliser la découverte de Loos comme publicité pour ses stylos — on ne fait pas de publicité sur la tombe des morts — mais offrit une plume de grande valeur qui fait partie désormais des attributs du Maire. Les maires devraient se transmettre non seulement l'écharpe mais la plume. En 1919, alors que les premiers habitants revenaient dans Loos totalement détruite, l’une des publicités de Waterman vantait “le stylo de la paix”. Une République dessinée par Ogé tenait à la main le traité fraîchement signé. Comme les tampons, les cachets, les timbres, la plume peut donner un caractère solennel aux mots qu'elle trace. Non plus ces formules rituelles aujourd'hui conservées dans la mémoire des traitements de texte, mais ce qui s'écrit à la main, dans la radicale individualité du lien entre la main et la pensée. Car le pouvoir n'est pas que dans l'administration mais dans la transmission du passé et dans l'invention du futur, tâches hasardeuses qui nécessitent la plume. Et le stylo de Villedieu nous rappelait que ces tâches n’incombent pas qu’au pouvoir. C’est chacun d’entre nous qu’il invitait à transmettre le passé et à inventer l’avenir.

La flamme du soldat inconnu nous disait « N’oubliez jamais ». Et, sans doute, nombre de lettres, de photos, de souvenirs laissés par les morts, ne disaient pas autre chose. Ils nous prescrivaient un devoir de mémoire. Or le devoir ne suffisait pas. Il n’était pas sûr qu’il s’opposât à la guerre et quand il s’y opposait c’était dans une logique qui ne lui était pas étrangère. La guerre en effet ne connaissait que cela, le devoir. Et ce que racontaient les reliques laissées par les morts, ce dont elles témoignaient, ce contre quoi elles semblaient protester, c’était comment des hommes avaient dû renoncer à leur liberté pour mourir de cette mort que le devoir seul leur avait imposé de vivre. N’était-ce pas plutôt de cela, des conséquences tragiques de cette perte de liberté, de cette privation, de cette confiscation de la liberté, qu’il fallait encore aujourd’hui se souvenir ?

Villedieu n'avait pas, comme ses camarades canadiens, graphité les parois des cavernes qui les protégeaient quelques heures encore de la mort à venir. Il n’avait laissé ni lettre, ni journal. Rien de ce qui aurait pu nous faire savoir à qui il pensait, quel passé il aurait voulu transmettre, de quel futur il rêvait. Le stylo n’était pas un appel à conserver ce qu’il avait dit ou écrit par la mémoire de l’écriture. Villedieu nous enjoignait d’écrire, mais ne nous disait pas quoi écrire. D’écrire il nous faisait un devoir, mais ce devoir s’ouvrait sur un au-delà du devoir. Il s’ouvrait sur notre liberté. Et c’était cela qui différenciait le stylo de Villedieu des milliers d’autres vestiges trouvés dans la terre auprès de milliers d’autres morts sans sépulture : ce devoir qui ne pouvait s’accomplir que par et dans la liberté.

Ultime protestation, et si radicale par sa simplicité. Le silence presqu’excessif de cet homme nous offrant son stylo dans l’instant même de sa mort résonnait d’une confiance immémoriale : Bombardez, détruisez, assassinez. Violez, mutilez. Incendiez, évidemment, la Bibliothèque de Sarajevo, autodafé d'un million de livres, immense flamme de sauvagerie dans la nuit du 25 août 1992. Dans les décombres, il restera une plume d'or pour que des hommes témoignent à nouveau de leur humanité. Ils raconteront. Ils inventeront. Ils signeront de leur nom. D'une manière qui n'appartiendra qu'à chacun, comme être irremplaçable, unique et donc sacré.


Fin.

Bruxelles, 1996