| Gembloux
A la recherche de l'armée oubliée.
Scène 1
Lumière, la scène est vide. Deux comédiens entrent
et saluent le public
Sam :
Qui commence ?
Ben :
A toi l’honneur.
Sam :
D’accord. (au public) Alors il faut savoir que Hamidou et moi, nous
sommes deux artistes « d’origine obscure ». Et dans
la communauté des bronzés, on nous fait souvent des reproches.
On vous voit jamais dans le quartier. Vous ne vous impliquez pas assez
dans la culture de votre communauté. Même au marché
de Molenbeek, on ne vous voit jamais. On s’est dit, mais qu’est-ce
qu’il y a dans ce putain de marché ? J’ai dit : Ben,
allons au marché.
Ben :
Bon, on a mis les réveils tôt (dix heures-dix heures et demie)
et puis on débarqué vers midi-midi et demi. Waah ya le marché
! (il se met à imiter les marchands)
Sam :
Et même s’il pleut souvent, le jeudi matin, le marché
de Molenbeek, c’est une grande marmite bouillonnante dans laquelle
tu te jettes ! Une espèce de cocotte minute sous pression, où
tu retrouves toutes les épices du monde.
Ben :
C’est une immersion directe et profonde ya sahbi… Tu retrouves
tout le monde, même les gens que tu n’as pas envie de voir,
tu les retrouves. Ils viennent se frotter contre toi.. On se regarde,
on se frôle, on retrouve même l’odeur de son pire ennemi.
Et, et, et,…heureusement y a aussi les amis. SAMI !
Sam :
BEN!
Sam et Ben :
El haaaaamdoullah !! Et la famille labess ? El-walida ça va, etc…
(bisous , etc)
Ben :
Sam, un petit verre?
Sam :
Un petit thé pour la route et nous voilà chez Hamid. Faut
savoir que d’habitude, chez Hamid, c’est une véritable
cacophonie : on discute politique, les cartes claquent sur les tables,
les commandes se font à qui criera le plus fort, les verres de
thé se bousculent sur les plateaux d’aluminium,… Même
la fumée de cigarettes semble être en pleine discussion !
Ben :
Mais ce jeudi-là Hamid, comme tous ses clients d’ailleurs,
ne nous entendait pas. Silence radio. Tout le monde était comme
sourd. Scotché, connecté, hypnotisé, parabolisé
à quoi ? A AL DJAZIIIIIRA !.
Sam :
Tous, tous, tous ! Scotchés à l’écran ! Exactement
comme des Américains devant CNN. Sauf le vieux Bouchaïd
Ben Vieux Bouchaïd :
Can schnut les Américains ! Je dis les Américains par-ci
les Américains par-là. Wakla les Américains en haut,
les Américains en bas. C’est pas juste ! Ils parlent toujours
des Américains alors que nous on était ici avant eux , avant
qu’ils arrivent ! On était là avant eux ! En quarante,
on est arrivé pour casser la gueule aux Allemands à Gembloux.
On avait GAGI dans l’armée française ! C’est
ça, Dgemblouxe. Sur les deux mille trois cents soldats et tirailleurs
marocains, deux mille deux cent cinquante walcamhoum !Que Dieu ait pitié
de leur âme… C’est la seule victoire tactique contre
les Allemands en quarante.
Sam :
Vous vous rendez compte. Tout ça grâce à des Bougnoules!
Et on nous aurait caché une chose pareille depuis soixante ans.
C’est de l’histoire cen-su-rée…et mystérieusement
interdite… et si c’est interdit…Ca nous intéresse
d’écrire sur ces types pour qu’ils ne tombent pas dans
les oubliettes de l’histoire… parce que c’est important
pour la mémoire.
Ben :
Alors, on s’est dit, procédons par ordre : il nous faut des
livres d’histoire, de la documentation, des interviews d’anciens
combattants et une salle pour travailler. Ouais, le jour du marché,
je connais une salle. Le propriétaire c’est un Flamand ya
sahbi.. Il a accepté car je lui ai dis …” kroniek van
een vergeten leger. » Et il a dit « Ik ben accoord »(
pause). C’est au premier étage avec des grandes vitres. C’est
chouette, de la salle on voit les échoppes du marché de
Molenbeek, de toutes les couleurs.
Sam :
On a décidé de se voir chaque semaine. Tous les jeudis et
écrire, écrire, écrire ! Pour une fois, on n’écrit
pas l’histoire d’un jeune Marocain qui vole le sac d’une
petite vielle à Molenbeek en 2003, mais où des Marocains
cassent une bonne fois la gueule à des nazis en 1940 à Gembloux.
Et c’est ainsi que le jeudi suivant, parce qu’on se voyait
tous les jeudis, nous nous sommes vus pour vérifier que tout cela
était bien vrai. Et c’était la vérité
Ce n’était pas une blague belge: depuis la première
guerre mondiale, la France a enrôlé des Marocains, des Algériens,
des Sénégalais pour aller faire ses différentes guéguerres.
Certains d’entre eux resteront en France pour descendre, en temps
de paix, dans les mines de charbon.
Ben :
Alors, écrire c’est bien… Mais comment apprendre à
structurer notre discours ? On s’est dit : quelle est la quête
de notre héros ? Cette histoire qu’on veut raconter, on voulait
que ce soit un réquisitoire contre les guerres. Il nous faut un
protagoniste : celui qui porte l’histoire et qui nous emmène
dans un long voyage jusqu’en Belgique, jusqu’à Gembloux.
Dgemblouxe!
J’ai regardé le marché de Molenbeek par la grande
vitre de la salle et j’ai déclaré : tu vois Sam, ces
couleurs, ces fruits, ces gens, cette opulence, cette abondance ? Et bien,
au début de notre histoire, il n’y a ni foule, ni cri, ni
couleur autour de votre héros. Au début : le vent, ya sahbi
!
Sam :
(fait le bruit du vent.)
Ben :
Non Sami, pas comme ça ! Pas un vent chargé de pluie.
Sam :
(modifie le bruit de vent)
Ben :
Voilà ! Un vent de faim et de misère. Un vent de mort qui
passe sur les cadavres de chiens, sur les ânes étendus pour
toujours, dont la gueule grande ouverte sera bientôt recouverte
par la poussière et le sable. Un vent qui, la nuit, vient cracher
son venin glacial. Un vent qui te pique, qui te mord, qui te coupe !
Sam :
(imitant le Mouedzin) Allaaaaaah walbaaaaaaaar…
Ben :
(L’interrompant) DIEU ? Dieu était loin bien loin de ce triste
paysage où plus rien ne poussait. Cela faisait des années
que la sécheresse maudissait ce petit village. Tazn’tem !
Sam :
Un aéroport, Jo?
Ben :
Mais non pas Zaventem! Tazn’tem dans le Rif, le « Texas »
Marocain.
Sam :
Mais quel bled !
Ben :
Oublié de Dieu, de l’univers…
Sam :
Et des Français...
Ben :
Exact ! Il faut savoir que le Maroc, depuis 1844, était sous occupation
française. Cela signifiait qu’ils nous protégeaient
en gérant nos biens et nos ressources. Et vous aurez compris que
pour ne pas être oublié de Dieu, il fallait être l’esclave
des Français.
Sam :
Mais les Français eux-mêmes ne savaient pas que Tazn’tem
existait quelque part dans la montagne et qu’il n’y pleuvait
plus depuis des années. On naissait à Tazn’tem, on
mourait sans même avoir été répertorié
quelque part, dans un registre officiel ou quoi que ce soit.
Ben :
Les gens n’avaient pas d’âge parce que leur naissance
n’intéressait pas grand monde.
Sam :
Et déjà à l’époque, ceux qui n’avait
rien à vendre, ceux qui n’étaient pas associés
à une production de marchandises n’intéressaient personne
! Le dieu de l’argent et ses prophètes en petites coupures
régnaient sur la région et dominaient déjà
le monde.
Ben :
Le vent , le vent. Le voici notre protagoniste
Sam :
Où ça ya sahbi ?
Ben :
Là ! (il indique Sam qui se met à marcher sur place). Il
erre dans la poussière, seul dans un monde hostile et lâche.
Il marche seul. Qu’est-ce qu’il est maiiiiigre ! Il n’a
que la peau sur les os !
Sam :
N’exagère pas, Ben !
Ben :
Et comment s’appelle-t-il ?
Sam Moktar:
(chuchotant) Mokhtaaar…
Ben:
Comment ?
Sam Moktar :
Moktar
Ben :
EL MOKTAR ! Ce qui signifie l’élu. L’élu de
la tempête et de la guerre ! Comment tiens-tu encore debout mon
pauvre Moktar ? Où vas-tu dans ce vent et cette poussière
?
Sam Moktar:
Mes parents ont des dettes, plus rien ne pousse dans le champ. Je vais
à la ville.
Ben :
Et voilà ce qui arrive quand on achète à crédit.
Sam Moktar:
De la farine, depuis un an. Et les grains n’ont toujours pas percé
la terre.
Ben :
Et comment auraient-ils fait pour germer ? Avec les larmes des pauvres
paysans peut-être ?
Il marche comme seuls les bergers berbères savent le faire. Pendant
des jours sans manger, presque sans boire et sans jamais se plaindre.
Moktar que vas-tu chercher dans cette ville ?
Sam Moktar :
Je vais chez mon oncle, le Caïd. Mon père le considère
comme un traître parce qu’il travaille pour les Français.
Mais lui, il mange à sa faim. Il a une maison. La plus belle du
quartier. Doit nous aider ! (pause) Mon père ne sait pas que je
vais le voir…lui demander de l’aide. Serait enragé
s’il l’apprenait.
Ben :
L e soleil est déjà en haut du ciel. Mokhtar passe maintenant
les portes de Nador et se dirige vers le quartier d’El Bassad.
Sam Moktar :
Là, ce sont les regards moqueurs des citadins qui m’accueillent.
La poussière que je transporte me trahit. Je ne suis qu’un
FELLAH !
Ben :
Oui, mais tu as l’œil de l’aigle ! Que vois-tu maintenant
?
Sam Moktar :
Je ne vois plus, j’entends ! De la musique. Une fanfare. Les tirailleurs.
Ben :
C’est la Nouba ! Ce sont les Marocains engagés dans l’armée
française ! Il n’existe pas d’hommes plus fiers que
les Tirailleurs marocains. Voyez comment vivent ces uniformes somptueux,
ce rouge qui coule dans leurs veines et ce vert qui sort tout droit du
jardin d’Eden.
Sam Moktar :
Hé, mon Oncle !
Ben :
Où ça ?
Sam Moktar :
Là : le Caïd, c’est mon oncle !
Ben Caïd:
Lissi passi la fanfare ! Alli digagi ! Salam alecum ! Lissi passer les
tirailleurs. L’Allemagne, i veut faire la guerre à la France.
Fou s’engagi dans l’armée pour la défendre la
pauvre ! Faut gagi !Gagi ! Salaire garanti ! J’ai les contrats iciiii
!
Sam Moktar :
Mon oncle ! Tu me reconnais pas ? C’est moi Moktar.
Ben Caïd :
Moktar ! Quelle surprise! Comme tu as grandi mon neveu.
Sam Moktar:
Je suis venu à pied.
Ben Caïd :
Ça, je l’ai remarqué à ta couleur et à
ton odeur ! Va chez moi, demande des vêtements à ta tante
et lave-toi. Vas-y, j’arrive dans une demi-heure.
Sam Moktar :
J’ai un paquet pour toi. Quelqu’un est venu me l’apporter
la veille de mon départ, mais je connais pas. Regarde, il y a ton
nom écrit dessus.
Ben Caïd :
(ouvrant l’enveloppe) Ya Salam… Qui t’as donné
ce paquet ?
Sam Moktar :
Je ne sais pas, je ne l’ai pas vu.
Ben :
Il te l’a donné et tu n’as pas vu ? Vous autres là-bas,
continuez je prends de l’avance. On se retrouve chez moi. (à
Moktar) Tout ça c’est de ta faute, viens ! Passons par la
Kasba. Nous aurons de l’avance sur la Fanfare. (pause)
Entre Ferme la porte ! Qui ta donné cette lettre ?
Sam :
Je sais pas. Il faisait nuit, il s’est approché et m’a
dit : « Tu vas à Nador ? Remets ça au Caïd. Il
saura quoi en faire".
Ben Caïd :
Comment il iti ? I boiti ? Il avi in barbe ?
Sam Moktar:
Peut-être…
Ben Caïd :
AAAaaaaaaah (il va vérifier qu’ils sont bien seuls et revient)
Je leur ai pourtant dit mille fois que je ne mange de ce pain-là
Sam Moktar :
A qui ?
Ben Caïd :
Quand comprendront-ils que la destinée de notre pays est liée
à celle de la France ? Par exemple, la route qui a été
construite pour faire passer les camions qui amènent vos olives
jusqu’ ici ? Qui l’a construite ? Les Français ! Est-ce
ma faute si Dieu m’a donni le don di didrrouillardise. Ce sont des
envieux, des jaloux, des fellahs !
Sam Moktar :
Les Fellahs sont des hommes qui travaillent la terre avec leurs mains.
Ben Caïd :
Hé bien toi, travaille avec ta tête, parce que sur leurs
terres, il ne pleut plus. Et c’est Dieu qui les a abandonnés,
ces terroristes. (On entend la Nouba) La fanfare ! Le colonel vite ! Ouvre
la bouche. T’as transporté des tracts politiques, et bien
maintenant, tu les manges. L’homme en blanc, tu l’as vu ?
Sam Moktar :
Où ça ?
Ben Caïd :
Derrière la fanfare et les tirailleurs ? C’est le colonel
Chabert ! C’est lui qui fait la pluie ou la sécheresse !
S’il venait à savoir, je serais à Cayenne, avec les
bagnards ! La fanfare, les tirailleurs, le colonel, tout le monde il arrive
en même temps. (on frappe à la porte) Reprenons nos esprits…
Le discours, l’appel du Ro.i Ah majesté ! (il embrasse une
feuille de papier qu’il a sortie de sa poche) Quant à toi,
pas un mot, pas une phrase. Le colonel va entrer. Il va encore m’enfumer
avec son cigare. Aaaaaaah Moktar, tu ne parles pas un mot de français.
Tu es muet comme une…
Sam Moktar :
Comme une tombe…
Ben Caïd :
Non, comme une babouche ! Et surtout, ne le contredis pas. (Il va au fond
de la scène) Il y va de ma carrière. Ahaaaa Mon coloneeel
Quel plaisir… (il sort en toussant)
Ben Colonel:
(entrant ; s’exprime avec un accent français) Tu es venu
de loin, à pied. Combien de kilomètres ?
Sam Moktar :
…
Ben Colonel:
Cent, cent-cinquante ? C’est bien ça ! Ton oncle vient de
m’en toucher un mot. (pause) Tu verras les tirailleurs, c’est
la Baraka , la chance, El Barroud , c’est le combat jusqu’à
la mort, oua el Harb, el Khital, El chrââ. (pause) T’es
timide ou tu parles pas français ? De toute façon, c’est
pas avec la parole qu’on devient un homme. Tu apprendras comme les
autres. Tiens, voilà une avance sur ta solde. Et puis signe là.
C’est un contrat. Ton contrat pour quatre ans de bonheur, de dépaysement.
Ca va te faire du bien. Félicitations heu… Moktar Ben Zitoun.
Allez, je vais annoncer la bonne nouvelle. Tu seras le premier du quartier.
Sam :
(au public) Durant la seconde guerre mondiale, ils furent quatre vingt
cinq mille Marocains à signer, comme Moktar. Et c’est sans
compter les quatre cent mille Algériens, Tunisiens et Sénégalais
qui viendront rejoindre les premières lignes du front.
Ben Caïd :
(réapparaissant) Au revoir, Mon colonel, vive la France ! (se tournant
vers Moktar) Moktar ! Qu’est-ce que tu as fait ? Pourquoi tu as
signé le contrat .Tu vas passer quatre ans en enfer ! Mais j’aurais
pu vous aider moi-même. Moktar, Moktar, Moktaaaar…
Noir – On entend la voix de l’histoire (off – appel
du roi Mohammed V) : « C’est aujourd’hui, alors que
la France prend les armes pour défendre son sol, son honneur, sa
dignité, son avenir et les nôtres, que nous devons être
nous-mêmes, fidèles aux principes de l’honneur de notre
race, de notre histoire et de notre religion. Il est de notre devoir le
plus absolu de manifester au gouvernement de la France, notre reconnaissance
pour tout ce qu’elle a fait pour nous. Et le premier qui faillirait
au devoir élémentaire de cette reconnaissance, serait indigne
de nos ancêtres et enfreindrait les ordres du Créateur qui
nous a imposé le devoir de la reconnaissance et celui de nous éloigner
des ingrats. A partir de ce jour et jusqu’à ce que l’étendard
de la France et de ses alliés soit couronné de gloire, nous
lui devons un concours sans réserve, ne lui marchander aucune de
nos ressources et ne reculer devant aucun sacrifice. Nous étions
liés à elle dans les temps de tranquilité et d’opulence
et il est juste que nous soyons à ses côtés dans l’épreuve
qu’elle traverse et d’où elle sortira, nous en sommes
convaincus, glorieuse et grande. »
Scène 2
Ben Hanna :
Ouah Oulidi ouhkidi…………La Mokhtar ne fais pas
cette bêtise. Ecoute ta grand-mère. Ne lie ni aux Français,
ni aux Espagnols, ah oulidi. Ce sont nos ennemis de toujours. Ils nous
ont déjà tout pris nos terres, nos enfants, nos maris, ton
grand-père les a combattus dans les montagnes jusqu’a la
mort Allah yarahmo… Il nous reste que notre dignité …
Ne pars pas oulidi, ne pars pas oulidi femti oulala. On s’habitue
à tout sauf à la douleur mon fils! Et toi tu vas aller souffrir
?
Sam Moktar :
Regarde, Hanna, j’ai de l’argent. Je vais rembourser les dettes.
L’huile, la farine. A partir de maintenant Hanna c’est moi
qui m’occuperai de toi. Chaque fois que le postier il apportera
les lettres au Caïd, il te donnera aussi de l’argent. Et c’est
moi qui te l’aurai envoyé.
Ben Hanna :
Ah Ouhlidi moi je ne veux pas de ce flouze-là. Je préfère
encore n’saha, comme les mendiants. Na na na …(Elle le regarde
dans les yeux pour voir quelle est sa décision) Aaah oulidi…
(se dirige vers le fond de la scène et disparaît en musant)
Sam Moktar
(Hanna continue à muser) Elle a continué pendant des heures
et des heures ses suppliques comme seules les grand-mères peuvent
le faire. Moi, je n’osais même plus la regarder. Je suis parti
comme on revient, en un coup sans me retourner. (pause) Dans la rue avec
mon sac de toile sur le dos et mon contrat en poche, j’ai regardé
les vielles bicoques comme si je les voyais pour la première fois.
Je les trouvais presque belles avec leur toits de ….tôle ondulée.
Dommage que je doive partir alors que pour la première fois, j’ai
de l’argent en poche. Bon, c’est le Mektoub. Nous les méditerranéens,
on accepte toujours notre destin, surtout quand il est écrit. C’est
normal les paroles volent les écrits restent. Soit, je continue
mon chemin et devant moi se dresse la seule grande maison, pardon, demeure,
que dis-je, la plus grande villa, du bled. C’est la maison du père
de Laila. Et Laila : chhhhhhhhhh….
Ben Laila :
(apparaissant) Moktar Tu viens voir mon père ? Non, il n’est
pas là…. Entre.
Sam Moktar :
Je viens pour les dettes. J’ai amené l’argent ….ça
suffira je pense… Et de toute façon, s’il y en a trop,
ça paiera toute la farine que ma grand-mère pourra demander
en plus…Hé, Laila, ne lui refuse rien et s’il faut
encore, je payerai quand je reviendrai.
Ben Laila :
Tu t’en vas ?
Sam Moktar :
Fais pas semblant Laila. Te sens pas obligée. T’es pas liée
à moi, ni à personne d’autre. Fais ce que tu veux,
je le dirai à personne ce que toi et moi…on a fait. Et de
toute façon, je suis pas assez riche pour toi.
Ben Laila :
Ne dis pas ça.
Sam Moktar :
J’ai signé … Je suis gagi ! « Tirailleur marocain
» dans l’armée française et je pars la semaine
prochaine… On va libérer la France inch Allah.
Ben Laila:
La France ? C’est magnifique ! Tu as raison. Quitte ce village.
Tu n’es qu’un simple paysan. Mon père n’acceptera
pas…. Et moi non plus je ne supporterai pas d’être mariée
à un homme qui doit en permanence de l’argent…
Par contre, si tu fais la guerre et que tu reviens décoré
…Tu auras un titre…Tu seras quelqu’un de reconnu dans
le village… Tu pourras faire vivre nos enfants dans la dignité…
Sam Moktar :
Et si je ne revenais pas ? (il s’approche d’elle comme pour
l’embrasser)
Ben Laila :
Je crois que …Je …Tu….L’armée française
est une grande armée…. parce que la France est un grand pays.
Et je… Je prierai pour toi tous les jours. Pour qu’Allah …veille
sur toi et te protège des fusils et des canons…
Sam Moktar :
Et si je meurs…Hum… Laila ? (approche ses lèvres de
la bouche de Ben)
Ben :
( fâché) Mais dégage Sami tu Ayak !
Sam :
Ben, c’est toi qui a voulu qu’on s’embrasse… Je
t’ai dit qui avait pas de fille dans le spectacle… T’a
déjà vu une Marocaine qui accepte de se faire embrasser
sur scène … On a cherché mais on n’a pas trouvé…
Ben :
C’est normal ya sahbi, y’a embrasser et embrasser… En
plus quelle bête scène ! (pause) Hé Sami, t’allais
zarmaak vraiment m’embrasser….
Sam :
« Théâtre » ya sahbi ! Théâtre…
Noir.
Scène 3
Dans le noir, Ben et Sam marchent au pas en criant des « Un
, deux, un, deux,… » !
Sam :
Attentioooon : c’est l’heure de l’instruction.
Ben :
Nous sommes à Taza, dans la garnison du Cinquième Régiment
des Tirailleurs marocains. Au menu aujourd’hui : la marche au pas.
Sam :
Le maniement des armes légères.
Ben :
Le canon de vingt millimètres.
Sam :
Idéal pour stopper un char dans sa course.
Ben :
Ouais ça c’est ce qu’on leur avait dit à l’instruction.
(pause) A la tête de chaque file, il y a Mourad, Abdelramane, AbdelKarim,
Stitou, Bouharfa, Abdellatif, Hassan, Mohammed, Iussef, et Khalid. Et
il faut savoir que derrière chacun de ces hommes droits comme des
i, il y en cinquante autres, alignés au laser !
Sam :
Tout ça sous la houlette du commandant Blanchard, secondé
par deux sbires : le premier du genre « tête de Kadafi et
poigne de Sadam Hussein » et l’autre la même chose en
pire !
Ben Azus le traducteur assermenté :
Ouuaaaaahh ! ya chabeb e soukout mine fadlikoum min fadlikoum, silence
s’il vous plaît ! Moi je vais traduire et le commandant, il
va parler…
Sam Commandant Blanchard :
Très chers Tirailleurs marocains, très chers lions du désert.
Arabes, Berbères, Rifins, dignes héritiers des puissants
chefs de tribus : soyez les bienvenus.
Ben Azus le traducteur assermenté :
Salam ou haleikoum .
Sam Commandant Blanchard :
Vous êtes jeunes et forts vous voilà, tel l’oiseau,
libres de vos mouvements et bientôt, vous volerez de vos propres
ailes en toute quiétude.
Ben Azus le traducteur assermenté :
Ya chabeb touma syahin ou bientöt in cha Allah touma yaani te voler
en toute quiétude.
Sam Commandant Blanchard :
Mais attention : cette liberté a un prix !
Ben Azus le traducteur assermenté :
Ankoum la li al ça coûte cher !!
Sam Commandant Blanchard :
La droiture et le sens de l’honneur sont l’essence même
de notre armée. N’oubliez surtout pas ceux qui avant vous
se sont défendus en tout honneur contre l’occupant avant
de se soumettre et de déposer les armes. Sachez que votre engagement
auprès de la république française n’est ni
une force requise, ni collaborationniste, mais c’est un force alliée,
alliée. N’oubliez pas… Ensemble avec les soldats français,
nous participerons au baroud.
Ben Azus le traducteur assermenté :
Ankoum y da rarchtou dla loi alors arlawoi !
Sam Commandant Blanchard :
C’est seulement au prix de votre bravoure et de l’instruction
que vous recevez ici, en ce moment, dans cette magnifique caserne, que
vous échapperez peut-être à la mort.
Ben Azus le traducteur assermenté :
I l part dans une logorrhée interminable, un texte long ! Un délire
sur la beauté de la caserne.
Sam Commandant Blanchard :
Car la violence sur le champ de bataille est inouïe. Mais surtout
ne réconfortez pas ceux qui pensent que la violence est inhérente
à l’homme. Allez, grâce à Dieu, vous serez bientôt
des hommes bons, loyaux, courageux. Rompez !
Ben Azus le traducteur assermenté :
Allez digage !!!
Ben et Sam :
entonnent le Chant Africain, les voix d’un chœur de soldat
(off) les accompagnent.
C’est nous les Marocains
Qui arrivons de loin
Venant de nos pays
Pour sauver la Patrie
Nous avons tout quitté,
Parents, gourbis, foyers,
Et nous gardons au cœur
Une invincible ardeur
Un, deux, un, deux, awid, tnin, awid, tnin…
En marchant au pas, ils se dirigent vers le fond de la scène
et disparaissent.
Beni et Sam entrent réapparaissent, très lentement, en se
regardant presque de façon chirurgicale.
Ben Fkih :
Tu n’es pas du village de Tazn’tem ?
Sam Moktar :
Sidi Fkih ? Vous… ici ?
Ben Fkih :
Aiwa, mon fils hélas, le guerre, elle est très démocratique,
elle concerne tout le monde, enfin presque tout le monde. Et surtout si
t’es pauvre et pas instruit, t’as beaucoup de chance de la
faire, la guerre.
Sam Moktar :
Mais vous, Sidi, vous êtes instruit.
Ben Fkih :
Oui, mais je suis pauvre. Et pire, je ne suis pas français.
Sam Moktar :
Mais vous avez aidé, soigné et instruit tout les gens du
village Sidi Fkih.
Ben Fkih :
Non, pas tout le monde. Sinon il n’y aurait pas besoin de faire
la guerre à des inconnus pour vivre.. Mais tu as raison, en trente-cinq
ans, j’ai appris à lire et à écrire à
beaucoup d’enfants comme je l’ai fait avec toi. J’ai
soigné tout le village, même ton père souviens-toi.
C’est à ce moment-là qu’il m’a dit : Sidi
Fkih, mon fils il faut pas qu’il devienne un âne (ariour)
comme moi. Pourvu qu’il soit instruit. Tu es le seul dans le village,
il n’a pas d’école ici. Je te donnerai de la farine,
des œufs, et peut-être même une cuisse de mouton. Mais
il a dit qu’il faut attendre la fête. Aïa j’ai
attendu vingt-cinq Aïd el kabir sans voir la moindre cuisse de mouton
ouhanna ne mouton…
Sam Moktar :
Je te payerai, Sidi !
Ben Fkih :
Si tous les enfants de Tazn’tem avaient étudié comme
toi, je serais riche et fier,.. mais à l’intérieur.
Allez, demain mon fils, on quitte la garnison on va prendre la bateau
pour partir à la guerre en France. Femt ? T’as déjà
voyagé ?
Sam Moktar :
…
Ben Fkih :
Le livre que je t’ai donné. Ibn’ Batouta, le Marco
Polo marocain. Tu l’as pas fini, hein ?
Sam Moktar :
Si si, Sidi Fkih, Petra, le Taj Mahal, la grande muraille de Chine. Je
le connaissais même par cœur, le passage où la femme,
la veuve indienne, elle se jette dans le fleuve pour rejoindre son mari
parce qu’il est mort. (Il regarde discrètement s’ils
sont observés). « Je traverse les stations. En songe, je
les traverses jusqu’à ce que je parvienne à la station
du parfait abandon à la volonté divine. » Je m’en
rappelle comme si c’était hier.
Ben Fkih :
Alors tu vois, tu as voyagé.
Sam Moktar :
On était trois avec votre fille.
Ben Fkih :
Ah Fatima. Je dois lui manquer déjà. Elle vaut cent fois
tous les fils que Dieu ne m’a pas accordé. (Pause. On entend
les pas des autres soldats) Allez Moktar, le devoir nous appelle.
Sam Moktar :
Quoi, c’est l’heure de la prière ?
Ben Fkih :
Non, mon fils, c’est l’appel de la guerre.
Noir – on entend le bruit de mer et la sirène d’un
bateau.
Scène 4
Sur le bateau qui les emmène en France
Ben Fkih :
Moktar, sors ton mouchoir et réponds à ces gens qui te font
signe.
Sam Moktar :
Mais je ne les connais pas Sidi Fkih.
Ben Fkih :
Nous sommes tous frères. El nassou bi nassou wa nassou bi Allah.
Sam Moktar :
C’est étrange Sidi Fkih… Je ressens de la tristesse
parce que je quitte mon pays et en même temps, a l’intérieur,
c’est comme si j’étais heureux.
Ben Fkih :
C’est normal mon fils : partir, c’est un peu trahir . Et trahir,
c’est grandir un peu. (Pause)
Sam Moktar :
Franchement Sidi Fkih, je comprends pas.
Ben Fkih :
Continue, agite…., agite ton mouchoir.
Ils disparaissent dans l’obscurité et reviennent, par les
côtés, à l’avant-scène.
Sam :
Ils étaient trois ou quatre mille par bateau, je ne sais pas. Des
dizaines de paquebots tout blancs laissant l’Afrique à sa
beauté, à son immensité et à sa chaleur, pour
découvrir une Europe grande, blonde et fertile.
Ben :
Après une étape à Marseille, c’est la verdeur
à perte de vue qu’ils découvrent en silence, entassés
dans des wagons à bestiaux, dont on avait soigneusement fermé
les portes avec des chaînes cadenassées... Histoire qu’ils
ne s’échappent pas…
Sam :
Ces trains à bestiaux transportent, pour la première fois,
des hommes, dans de longs convois qui n’en finissent plus. Simultanément,
des dizaines de milliers d’yeux écarquillés découvrent,
à travers les minuscules fissures des parois, l’immensité
des champs verdoyants tels qu’ils sont décrits dans le paradis
d’Allah. Tous ensemble, ils se demandent : mais pourquoi cette putain
de guerre ?
Ben :
Mais parce que chez eux, Sam, en Afrique, s’ils avaient la chance
d’avoir, ne fut-ce que deux ou trois mois par an, cette couleur
verte, partout, partout ces terres fertiles, eh bien tu crois vraiment
qu’ils auraient fait la guerre pour ces Européens ?
Sam :
Franchement, est-ce que tu crois qu’ils se posaient vraiment la
question ?
Ben :
Ils étaient colonisés par les Français, les Espagnols,
Jo. Et donc quand ils faisaient la guerre, on la faisait aussi, et aux
premières lignes. La loge d’honneur ! Quand ils faisaient,
on faisait !
Sam :
On avait qu’à la boucler quoi…
Ben :
Exactement, sinon….
Sam :
Ben Ouais.
Ben :
Ouais … Ouais
Sam :
Bon, passons directement à Maubeuge…
Ben :
Monbeuge ?
Sam :
Maubeuge ! Le nord de la France. Terminus ! Tout le monde descend ! Ils
n’ont qu’à traverser la rue pour entrer en Belgique.
Ben :
Qu’est-ce qu’ils attendent ?
Sam :
Ils attendent que sa Majesté le Roi des Belges sorte de sa neutralité
et ACCEPTE que les forces françaises entrent sur notre territoire
pour stopper l’avancée des troupes allemandes.
On entend la voix de l’histoire (off) :
« Après une marche ininterrompue de vingt-quatre heures pour
parcourir nonante kilomètres. Les Quatrième et Septième
Régiment de Tirailleurs Marocains, fatigués, exténués,
affamés, arrivent enfin à Gembloux. C’est presque
la fleur au fusil qu’ils foulent le pavé de la commune wallonne
où des cars civils réquisitionnés les attendent.
»
Sam Mokhtar :
C’est avec le sentiment d’être arrivés en terre
promise que nous arrivons dans une bourgade à deux kilomètres
de Gembloux. Car c’est le village tout entier et son bourgmestre
qui nous accueillent avec des bravos et vivats. Bravo, vivat, bravo, vivat…Vive
les Tirailleurs marocains ! Bravo, vous êtes les meilleurs…Bravo…
Ben Fkih : (Allumant sa pipe et saluant tel un Sganarelle)
Misieu Li Burmistre. Nous attendons avec impatience votre discours…
Sam Bourgmestre :
(Il parle avec un accent wallon très prononcé)
Chers courageux et valeureux Tirailleurs marocains.
C’est avec honneur, bonheur et joie qu’au nom de toutes les
Gembloutoises et tous les Gembloutois, que nous vous souhaitons la bienvenue
et comme on dit chez vous Salam alekoum. Mais le chemin de la paix est
encore loin, très loin, aussi loin que la distance qui vous sépare
de votre pays d’origine, où, par ailleurs , vous avez laissé
vos femmes, vos femmes, vos familles, vos amis et même votre patrie.
Pour venir ici en Belgique, courageusement chasser la bête immonde
qu’est le nazisme. Jamais, très chers Tirailleurs marocains,
non jamais la Belgique et la France ne l’oublieront.
Bon, parlons peu, parlons bien.
A la demande de votre commandant en chef nous avons réquisitionné
toutes les pelles et les pioches du village, afin que vous puissiez creuser
vos tranchées, et vous préparer, comme il se doit, à
vos activités militaires. Toutefois nous vous avons prévu,
après ce dur labeur, des granges aménagées pour la
circonstance, c’est-à-dire avec une épaisseur de paille
décente, et des boissons chaudes. Vive la Belgique, vive la France
et vive les Sénégalais. Merçééé
!
Ben Sbire :
(lui chuchotant à l’oreille) Les Marocains…
Sam Bourgmestre :
Vive les Marocains ! Allè musique…
Ben et Sam :
chantent la Marseillaise en marchant sur place (musique version orientale)
Chant marseillaise ( normale)
Aux armes citoyens
Formez les bataillons
Kanechine Kanechine Irifiine
Ah sahbi atched yimach
Sam Moktar :
Après le folklore, ils nous ont donné à boire et
à manger et il y avait même quelques filles pour nous tenir
compagnie. D’ailleurs, c’est à ce moment que je n’ai
plus vu Sidi Fkih.
Ben Fkhi :
(en arrière plan)
Ah, la Belgique (d’un ton presque jouissif).Kel i mignonne, zuina
akak, toute pitite, toute mignonne. Mokhtar ! Je crois qu’après
la guerre je vi l’épousi !
Sam Moktar :
Qui ça, Sidi Fkih ?
Ben Fkih :
Qui çaaa ! La Belgique awlidi! Comme ça me fera trois maîtresses
: la Belgique, la France, le Maroc. Moktar, après la guerre, si
Dieu le veut, je m’installe à Bruxelles c’est la capitale
. C’est pas loin d’ici : deux jours à pied.
Sam Moktar :
A le Fkhi, on nous envoie comme de la chair à canon et toi tu penses
déjà à l’après-guerre. T’as bu
la bière ?
Ben Fkih :
Ecoute mon fils c’est Allah qui décide du destin, c’est
ni toi ni moi. Mais je vais te dire mon fils, aujourd’hui…ce
soir…j’ai…j’ai un peu peur et moi quand j’ai
un peu peur, je fume beaucoup.
Sam Moktar :
Moi aussi j’ai peur. J’essaye de pas y penser
Ben Fkih :
Toi, tu es encore jeune, donc inconscient. Ah Allah ; Allah le clément
et le miséricordieux… J’ai déjà fait
un contrat avec lui.
Sam Moktar :
(en blaguant) Un contrat de mariage ?
Ben Fkih :
Kon te chem ! On ne rigole pas avec ce qui est sacré. Tu oublies
qui je suis ou quoi ?
Sam Moktar :
Excuse-moi le Fkih, mais la guerre me fait tout oublier et je n’ai
pas une vision à long terme comme toi.
Ben Fkih :
Hé bien, moi j’en ai une pour toi , de vision Mokhtar, iak
je te considère comme mon fils. Jusqu’ici tu m’as toujours
suivi, tu m’as fait confiance. Grâce à Allah nous on
est les lions du désert. Tu es un lion, non?
Sam Moktar:
(dubitatif) Ben ouais !
Ben Fkih :
Donc il te faut une lionne. Mais avant ça il faut un nid d’amour.
Allez prends la pelle le Caporal a dit qu’il fallait creuser les
tranchées. Allez creuse ! Je vais t’expliquer la technique.
Tu creuses, tu creuses, tu creuses le trou dans la terre, là, au
milieu du champ. Mais attention, tu creuses juste la place pour ton corps,
que tu te recouvres bien de branches et de terre. Bien caché, que
personne il sait que tu te caches dedans. Personne sauf toi et...Allah
(il regarde le ciel) Et ensuite, lorsque tu sens la terre trembler, c’est
que le chars allemands, les Panzers, ils passent au-dessus de ta tête.
A cet instant précis, avec ton fusil tu CALES la baïonnette
dans la chenille du blindé. A ce moment là, Miloud qui se
trouve dans le trou juste à côté, enfin si il dort
pas, il sort comme un diable de sa boîte et toketouketou : il tire
sur les Allemands qui suivent le char par derrière pendant que
toi, tu places la grenade sous le char et chtrak isdoukaz … Explosion
et toi tu te retrouves comme un prince et t’as gagné ! Aiwa
!, Aiwa !, aiwa !
NOIR. Voix de l’histoire (off) : Il est cinq heures du
matin. En ce quatorze mai 1940, la ville et les villages des alentours
de Gembloux sont animés, rythmés par le flux des colonnes
de réfugiés qui fuient l’envahisseur. Et pourtant,
la fatigue donne aux valeureux tirailleurs, fraîchement installés
dans les tranchées qu’ils ont eux-mêmes creusées,
l’illusion d’une atmosphère presque paisible.
Scène 5
Sam Mokhtar :
Le soleil se lève avec un éclat rouge comme pour nous dire
que la journée sera sanglante. Tous ces gens qui fuient vers d’autres
horizons, un peu plus fébriles à chaque pas. Regarde Sidi
fkhi ces enfants au corps de vieux, ces vieux sans nom. Ces charrettes
tirées par des chevaux et des ânes qui les amènent
vers un autre destin.
Ben Fkhi :
Quant à nous, nous sommes chacun blottis dans notre trou, cette
terre nourricière creusée dans les entrailles de l’enfer,
à attendre l’ennemi... dans la pénombre. Après
deux heures d’attente, l’air se fait de plus en plus rare.
Mes jambes trop vieilles, trop usées pour supporter l’effort,
mes bras cramponnés au fusil sont des fourmilières, mais
l’angoisse et la peur m’empêchent de bouger. Malgré
moi, tous les membres de mon corps se mettent à vibrer au rythme
des chars allemands, qui s’approchent de plus en plus vite !
Sam Moktar :
A présent l’armée allemande arrive vers nous. En quelques
secondes tout le village de Tazn’tem défile dans ma tête.
Une manière peut-être de lui dire adieu. Des centaines de
blindés avancent sur nous et nous bombardent, nous mitraillent
et nous, vissés dans nos trous à rats, nous attendons les
ordres pour la contre-attaque à découvert.
Ben Fkhi :
L’ordre arrive et déjà un mortier allemand surgit
de nulle part, règle son tir mortel. Un degré à gauche,
un degré à droite, trente de nos compatriotes tombent, puis
ciquante, cent, deux cents peut-être ! Karim a les deux jambes arrachées.
Je lui crie chehad, chehad. Dresse ton index droit vers le ciel, mon frère,
avant l’ultime prosternation et le grand sacrifice.
Sam Moktar :
Partout des corps mutilés, des lambeaux de chairs, des gémissement,
des appels à l’aide,… La mort frappe sans compter :
une véritable boucherie ! Le capitaine nous disait vaincre, vaincre
ou mourir. Le bras arraché, vidé de son sang, il tombe à
son tour.Wilfried, le sergent belge, nous rejoint et nous annonce qu’à
l’arrière, quelques troupes françaises ont disparu
du front. Ils ont tous abandonné leur poste de commandement laissant
derrière eux les canons et les mitrailleuses.
Ben Fkih :
J’entame une course non pas pour fuir, mais pour rejoindre les quelques
compagnons de combat qui s’engagent dans un corps à corps.
Car les Allemands surgissent encore plus nombreux et attaquent à
la baïonnette ; Mokhtar à ma gauche crie :
Sam Moktar :
Allah au akbar!!!
Ben Fkih :
Transperçant de sa baïonnette le cœur d’un Allemand
aussi jeune que lui, Wilfried, à ma droite est surpris par un autre
soldat allemand, qui se jette sur lui pour lui planter la lame. Machinalement
sans réfléchir je barre la route à l’ennemi
recevant en plein ventre la lame. Mais ce ne sont que quelques secondes
qui séparent ma mort de celle de mon meurtrier, car c’est
grâce à Moktar que je fus vengé et que Wilfried eut
la vie sauve.
Sam Moktar :
En voyant Sidi Fkih mourir, j’ai compris qu’ils nous ont sacrifiés
et comme disait le capitaine, il fallait vaincre ou mourir. Nous n’étions
rien, rien du tout. Qu’une chair à canon, des bêtes
prêtes à être immolées sur l’autel de
la guerre. Après cinq heures de combat sans relâche, le feu
d’artifice de l’horreur avait fait exploser sa terreur, laissant
derrière lui des montagnes de corps déchiquetés.
La boue des champs dans laquelle nous combattons s’est transformée
en une marre de sang coagulé. C’est sur les corps de mes
compagnons d’armes qu’à présent je marche, presque
accroupi, évitant les éclats d’obus. Je cherche dans
l’étendue du carnage un souffle, un regard, un cri. Je comprends
que les pertes sont lourdes, c’est le chaos. Je me rabats vers un
bosquet où l’air est moins macabre et plus respirable….
Accompagné de Miloud, nous avions le sentiment d’être
les seuls survivants de cette bataille sanglante. Soudain, à notre
droite une patrouille, quatre, sept, neuf Allemands. Ils s’arrêtent.
Ne pas faire de bruit, surtout ne pas bouger, ne plus respirer. Je peux
tout entendre. Le moindre craquement. Le doigt de Miloud sur la gachette.
Ben Miloud :
Chek rouh da. ( indiquant une direction à Sam) Nech adahar da.
( indiquant une autre direction)
Sam Moktar :
Ils s’éloignent. Ils parlent, ils rient. Comme si de rien
n’était. Je sens la mort autour de moi.
Ben Miloud :
Moktar, adnrar yamessen !
Sam Moktar :
Il en reste un ! Mais qu’est-ce qu' il attend ?
Ben Milhoud :
Il baisse son pantalon. On ne peut pas tirer. A cause du Bruit. Moktar
sort ton couteau. Fais comme à l’entraînement. Les
autres n’entendront rien.
Sam Moktar :
Laisse le partir. C’est un vieux…
Ben Miloud :
On peut pas. On a des ordres. Je vais me montrer avec mon fusil. Il va
lever les bras. Et toi tu vas faire comme à l’entraînement.
Sam Moktar :
Laisse, il remonte son pantalon.
Ben Miloud :
Tu vas le faire, ce que je t’ai dit, tu vas le faire. Et je l’encule
tant qu’il est chaud ce sale Boche.
Sam Moktar :
Laisse tomber. Tu es complément maboule !
Ben Miloud :
Je fais juste mon travail !
Sam Moktar :
Et les accords de Genève, il y a des règles Miloud.
Ben Miloud :
Ici c’est la jungle et Genève, je sais même pas où
c’est. Et j’en ai rien à… L’Allemand !
L’Allemand il a disparu…Mon Allemand. (Insultes en arabe)
Cours maintenant. Ou je raconte à tout le monde et ce sera le conseil
de guerre. Plus vite Moktar, il faut le rattraper. Salopard. Il est vieux,
mais il court vite….
Sam Moktar :
Le paysage défile à toute vitesse, je sais plus où
on est. Où sont les nôtres. Miloud trébuche, je le
rattrape. Mais c’est moi qui perds l’équilibre. Je
termine ma chute sur un énorme cailloux. Mon genoux explose .
Ben Miloud :
C’est pas le moment. Je vais l’abattre comme un lapin, le
Boche.
Sam Moktar :
Non Miloud, tire pas… Les Allemands… ne nous ont pas descendu
tout de suite. Miloud en était pourtant sûr. On en avait
tué un. Et cela avait rameuté les autres. Et maintenant
nous marchions, attachés l’un à l’autre…
Etre prisonnier à quelques avantages avant d’arriver au camp
de travail, comme des oies que l’on gave pour mieux extirper leur
foie, ils nous gardent précieusement en vie.
Voix de l’histoire (Sam et Ben errent sur la scène
comme des prisonniers dans une cour) : Gembloux, Gembloux morne victoire.
Malgré la perte de nombreuses vies, la bataille de Gembloux vient
de se conclure par un incontestable succès tactique. En effet,
menés par des chefs dont le mérite et les compétences
resteront à jamais gravés dans notre histoire, les Tirailleurs
marocains ont su se battre jusqu’à la mort pour arrêter
une division blindée d’environ sept cents chars allemands.
Cette bataille héroïque est néanmoins suivie par un
ordre de repli stratégique qui laisse malheureusement notre royaume
à la merci de l’occupant nazi. Peuple de Belgique, résistez
par tous les moyens, la victoire finale sera nôtre.
Les quai des gares de Liège Guillemins, Charleroi, Namur, Anvers,
et peut-être d’autres à propos desquelles nous n’avons
encore reçu aucune information, sont bondés de jeunes gens,
de soldats français et de tirailleurs venus d’Afrique, forcés
d’embarquer dans des trains en partance pour les camps de travail
en Allemagne nazie. Cela devrait malheureusement permettre à l’ennemi
de produire encore davantage d’armement, et ainsi, d’accroître
sa supériorité sur les plans matériel, logistique
et militaire.
Scène 6
Sam :
(I solé dans la lumière d’un projecteur en douche)
Janvier 41, un camp de travail quelque part en Allemagne. Moktar rencontre
Wilfried, le sergent belge.
Noir, ambiance sonore du camp de travail en Allemagne, puis lumière,
et entrée de Sam Moktar (de jardin) et de Ben Wielfried(de cour).
Ben Wielfried :
Quand la sirène retentit, t’en as exactement pour cinq minutes,
fieu.
Sam Mokar :
...
Ben Wielfried :
Oui, ils disent dix minutes, ça c’est ce qu’ils disent.
On a quand même pas de montre pour vérifier. Mais t’as
vite une horloge dans la tête ici. En réalité c’est
cinq minutes et même parfois moins. J’ai compté. D’ailleurs
il ne nous reste plus que trois minutes. Approximativement, bien sûr.(
Pause) Armée française ? Tirailleur ? T’es sûr
que tu me comprends ?
Sam Moktar :
…
Ben Wielfried :
Pas avoir peur , hein jongen. Ca se voit quand même que je suis
qu’un prisonnier comme toi. Tu te méfies, t’as raison.
A ta place je parlerais à personne ici, même pas à
moi. La preuve tu me parles pas… pause Plus que deux minutes. Cortil
Noirmont ? Hernage ? Peut-être Chastres ? Tu te souviens où
qu’ils t’on attrapé ?
Sam Moktar :
Dgemblouxe… pause…
Ben Wielfried :
Moi aussi, “Dgemblouxe”. On est du même village alors.
J’étais presque mort là-bas (il montre sa blessure)
La baïonnette entrée ici et sortir par-là. (Pause)
Sauvé par un marocain, un tirailleur. M’a porté sur
son dos pendant des minutes et des minutes. J’étais secoué,
je pissais le sang et toute ma vie défilait. (Pause)
Sam Moktar :
Il doit rester une minute.
Ben Wielfried:
Aaaamai tu parles bien… mais tu préfères pas parler.
Bien joué je comprends… . Je vais enfin avoir quelqu’un
à qui parler. Parce que les boulons toute journée, tu tournes
maboul. Ça fait combien de temps que tu t’es fait avoir à
Gembloux ?
Une sirène retentit-ambiance usine:ils sortent chacun de leur
côté
Noir
Lumière : ils entrent
Ben Wielfried :
J’ai bien réfléchi à notre conversation d’hier,
Moktar. Soldat, militaire, pour toi, c’est un métier…
Tu aurais pu être engagé par les Allemands que t’aurais
aussi bien gagné ta vie qu’avec les Français somme
toute. Tu serais devenu un bon aryen. Excuses, hein.. C’est pour
rire.
Sam Moktar :
Wilfried, c’est quoi la race aryenne ?
Ben Wielfried :
Elle existait pas, mais ils sont en train de l’inventer. (Pause)
Tu vois cet imbécile de Helmut dans sa cabine. Dans sa cabine,
il passe sa journée à surveiller des « non aryens
» comme toi, moi, et tous ces milliers de pauvres gens qui travaillent
jusqu’à l’épuisement à fabriquer leurs
armes. Et grâce à ces armes, ils font la guerre, conquièrent
le monde. Et tout ce monde, ça fait encore plus de prisonniers
« non aryens » qu’ils ramènent, ici pour accélérer
la cadence des camps de travail. Et dans le camp de travail tu deviens
fou, tu deviens bête parce que tu n’est plus qu’un numéro.
Et moi je ne suis pas un numéro, je m’appelle Wilfried Vandeput
et je suis le patron d’une usine de chaussures à Anderlecht,
rue de l’abattoir n°12 et les Anderlechtois emmerdent Helmut.
Helmut, je t’emmerde et toi, Hitler tiens, prends ça dans
ton pet.
On entend des sirènes, des chiens, des soldats Allemands,
Noir
Lumière, Wilfried entre seul en boitant, les lèvres gonflées.
Ben Wielfried :
J’ai eu tort. J’aurais du me taire et réfléchir,
comme Moktar. Je serais peut-être loin d’ici maintenant. Moktar,
lui c’est un aigle, d’ailleurs dans le camp de travail, tout
le monde l’appelait « l’Aigle berbère ».
Il a disparu dans la lumière du soleil. Envolé ! Pchuit
! Comme à Gembloux, quand il m’a sauvé la vie : fffuiiit
! Je n’ai jamais compris comment il a fait. Oh, c’est pas
le genre d’homme à se laisser enfermer ici, comme moi. J’aurais
dû essayer de partir avec lui, gagner la zone libre et organiser
la résistance, mais je ne cours pas assez vite pour ça.
Il se lève et sort par le fond en boitant.
Noir doucement sur sa sortie
Voix de l’histoire (off) : Après une mémorable
évasion, Moktar notre héros, armé de son courage,
rejoint la France libre. Avant de réintégrer les forces
alliées, qui préparent d’ores et déjà
leur débarquement en Italie, il obtient une permission bien méritée
pour rejoindre son Maroc natal
Scène 7
Sam Moktar :
Le matin-même de ma permission, je mets mon plus bel uniforme. Je
grimpe sur le rebord de la fenêtre et me jette dans le vide. Sans
plus tarder : le sud. Direction…le Maroc. Après tant de boue,
de fumée et de sang, je reprends enfin de l’altitude…à
la recherche de l’air, l’air frais des cimes de l’Atlas.
A la vitesse de l’éclair, j’évite, à
ma gauche, les coups de canons de Mussolini , à ma droite,l’Espagne
franquiste, encore des fascistes. J’accélère le mouvement
droit devant le port de Tanger, Nador, Melillia,Tazn’tem, le village,
le marché, la place, ma grand-mère.
Ben Grand-mère :
(chantant)Ah mon fils il est revenu, il va se marier
Ah ah ah les francis il l’on pas tué,
Ahh il a échappé aux zallemands
Il va recevoir la médaille devant tout le monde
Ah mon fils Fatima elle attend elle est là ahhhahhh
Sam Moktar :
La place est bondée, la famille et les amis d’un côté,
les militaires et le responsable des affaires indigènes de l’autre,
et au milieu sur une petite estrade Fatima la belle, Fatima la douce.
Ben Caïd :
Laissez passer la fanfare ! Laissez passer ! Plus vite ! (il dirige la
musique et ouvre les bras) Moktar Oulidi, mon neveu préféré,
tu es comme mon fils C’est un jour béni des dieux, un jour
de fête.
Sam Mokhtar :
Hypocrite !
Ben Caïd :
(à part) Scout ! Oh Merci… Tout le monde est là pour
t’accueillir. Toutes les femmes, les enfants … Même
tes chèvres, tes brebis que tu avais laissées. Regarde ton
père, avec qui je me suis réconcilié grâce
à toi ! Pour un simple malentendu…. Une simple divergence
de point de vue. Mais qu’importe aujourd’hui, tu es sain et
… Que tu es brillant ! Et ta fiancée. Approche Fatima. Si
ton père était là son cœur serait rempli de
joie (à part à Mokthar) Ca fait trois jours qu’elle
ne mange pas, elle est comme ça. Fatima, fille de notre regretté
Sidi Fikih, Moktar, mon neveu mon fils, approchez-vous l’un de l’autre,
que tout le village vous voie, mes tourtereaux . Mais avant de célébrer
ce mariage, sachez que le Ministère des affaires indigènes
m’a personnellement chargé de remettre à notre héros
de la bataille de gem…dgemblouxe, la médaille du mérite.
(il met la médaille à Moktar) Je suis ému quand je
pense que c’est moi qui lui ai appris à tenir ses chèvres
quand il était petit, et maintenant, il chante la Marseillaise
en berbère !
Sam Moktar :
Pendant ce temps, Fatima n’a d’yeux que pour moi et moi que
pour elle. Je ne pense qu’àààààààà…
Ah Fatima…. Je veux me blottir dans ses bras, me laisser guider
par son intelligence, je suis près à l’aimer loin
de la folie des hommes et de la guerre. Qu’elle m’emmène
loin d’ici, dans des pays lointains et fertiles, où il ne
faut pas, pour gagner son pain, nier son humanité et faire ce que
j’ai du faire à Gembloux… Dans son regard, je l’entends
me murmurer : Moktar, je me moque bien des honneurs et des médailles.
Je serai ton épouse car tu es mon élu.
Noir
Fin
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