Ceux du terrain.

Par Marc Pataut.

Au moment où l’on ferme, à Paris, en septembre 2003, les portes des Mondiaux d’athlétisme, nous vous proposons ceci. On voudra bien ne donner aucune vertu à ce décalage, mais tout de même : ceux du terrain habitaient là avant que le Grand Stade ne naisse, on ne le sait plus, on ne l’a jamais bien su. Ces images datent donc du siècle dernier : Marc Pataut a passé deux ans sur le terrain vague du Cornillon à Saint-Denis, avant qu’on y ait vu des matches de football. Jean-François Chevrier le rappelle dans son texte : on ne trouvera pas d’exotisme, pas d’illustration, pas d’esthétisme, dans ces images. Nous aimons justement Pataut pour cela : parce qu’il est un accompagnateur subjectif, le contraire d’un reporter.
Nous vous donnons à voir ces photos— elles furent publiées auparavant dans la revue « Ne Pas Plier ». On voudra bien tenir en compte également la date d’écriture du texte de JF Chevrier, avant donc que le stade ne soit construit…

Marc Pataut,1952, est photographe et vidéaste. Vit à Paris. Enseigne à l’École nationale des Beaux-Arts. Son travail fut notamment présenté à la Documenta de Kassel en 1997.







L’INTIMITÉ TERRITORIALE.
Par Jean-François Chevrier


Le terrain vague du Cornillon était habité par une poignée de sans-logis, il sera occupé par l’énorme bâtiment édifié pour accueillir la masse des spectateurs de la prochaine Coupe du monde de football. Les images photographiques de Marc Pataut auront la diffusion artisanale d’un ouvrage imprimé à l’initiative d’une association; le Grand Stade, conçu comme un centre de production-diffusion d’images électroniques, participe de l’industrie mondialisée des médias. Le Cornillon était un lieu-dit situé dans une géographie symbolique de la banlieue parisienne; le stade est une machine de télécommunication, dans un réseau de transmissions par satellites. Le terrain vague était une friche à peu près invisible de l’ère industrielle; la monumentalité du stade devrait signaler une transition vers l’ère postindustrielle en rendant visible l’efficacité d’un objet technique. De ces contrastes, on pourrait conclure à la distinction de deux “échelles”, locale et globale, articulées dans l’espace intermédiaire du territoire métropolitain. Pour rénover sans violence, les techniciens de l’aménagement urbain ont appris à penser et à résoudre en ces termes les phénomènes de discontinuité et de rupture. La notion d’échelle suppose en effet un ordre de relations fondé sur l’homogénéité du calcul. Elle permet de formaliser des rapports de perception entre un objet et son environnement, d’établir une gradation régulière du proche au lointain sur un plan idéal. Mais Marc Pataut explore d’autres relations et procède à une autre idéalisation.

Ce qui se présente d’emblée, en générique - on peut penser à Ordet de Dreyer - est un paysage sans construction, sans indications d’échelle, ouvert sur la seule immensité du ciel ( marqué toutefois d’une trace d’avion ). Tout s’enchaîne ensuite dans cette “dimension” d’un territoire situé entre terre et ciel, qui soutient l’insistance mobile du regard en s’y constituant. Le territoire a une étendue et des limites — qui finissent par se défaire au contact de sa périphérie urbanisée — ; mais il n’est pas circonscrit, ni mesuré, ni même décrit. Il est spécifique, ses habitants ont un corps, un visage, ils l’expriment, mais il a aussi valeur de métaphore: il vaut pour d’autres espaces similaires. C’est le lieu-dit du Cornillon et sa mémoire en images: les portraits et les vues de baraques ont la précision d’un compte-rendu sans effet pittoresque; et l’on peut difficilement ignorer les indices du dénuement. Mais c’est aussi le lieu commun du terrain vague, une figuration lyrique d’un idéal, à contre-courant de cette rhétorique de la compassion qui légitime le voyeurisme.

Dans le langage du développement et de l’aménagement urbains, un terrain vague est un vide “résiduel”, une “réserve foncière”, un site plus ou moins “constructible”, la situation du terrain, ses dimensions, sa morphologie définissent un potentiel “d’intervention”. Toute description photographique qui se conforme à cette interprétation fonctionnelle constitue un travail de “repérage” et participe des “études préliminaires” du site. De toutes évidences, il s’agit ici d’autre chose.

Depuis Eugène Atget, Robert Doisneau, ou le néoréalisme italien, pour s’en tenir à l’environnement des villes européennes, une histoire du terrain vague s’est formée, proche de la “psychogéographie” ( Guy Debord ) plus que de l’étude savante des formes urbaines. Il existe un exotisme et une tradition pittoresque du terrain vague. Il en existe également une légende, qui vaut particulièrement pour les métropoles, c’est-à-dire pour les agglomérations qui ont rompu définitivement avec leur environnement rural ( ou l’ont absorbé très fragmentairement, sous forme de vestiges, assimilés aux parcs et aux jardins ); comme si un vide gagné par une végétation sauvage constituait automatiquement une rémanence de la campagne et, par extension, un anachronisme fixant des représentations archaïques. La parenthèse ouverte dans Berlin par la chute du Mur, comme la “Zone” parisienne des anciennes fortifications photographiées par Atget, sont des ruptures chronologiques autant que des interruptions d’une continuité spatiale. Accident de l’histoire, le terrain vague est à la fois un reste d’une espèce d’espace disparu de la ville au cours de son évolution et un territoire interdit de cité, refuge naturel des exclus et des jeux interdits. C’est pourquoi il doit être effacé, comme une tache, ou résorbé, comme une tumeur. Car s’il est généralement isolé, étroitement localisé, ou périphérique, il peut se diffuser par contagion et gagner toute la ville en absorbant l’espace public, comme on a pu le constater dans les downtowns américain et parfois même en Europe (à Milan par exemple). À l’exception de quelques îlots protégés, qui entretiennent une image d’ordre et de prospérité, la ville tout entière est gagnée par le vague: ville vague, constituée de fragments vaguement assemblés.

Conjuguant anormalité et anomie, le terrain vague est donc l’anti-espace public. C’est une manifestation parmi d’autres d’une crise de la ville industrielle, qui est aussi une crise de la ville bourgeoise. L’espace public devrait être le corrélat de l’espace privé et de la matérialisation de l’idéal politique de la “cité” moderne. Cet idéal est constamment invoqué pour masquer les structures conflictuelles inscrites dans le développement urbain, mais il résiste mal aux faits. Le terrain vague est l’un de ces faits. Il est même devenu, sur fond de légende métropolitaine, une figure exemplaire des dysfonctionnements de la normalisation et du contrôle qui s’exercent sur l’espace urbain. Cette figure correspond aux valeurs et aux conventions anarchisantes de la contre-culture des années soixante aujourd’hui largement institutionnalisée.

Marc Pataut a hérité de cette contre-culture, mais son travail ne se limite pas à des variations sur un imaginaire constitué qui procède de l’esthétisation des marges de la culture bourgeoise. Il n’illustre pas l’idée du terrain vague, aussi séduisante soit elle, ni ne cherche à en donner une image caractéristique. Il montre un site particulier, tel qu’il est investi, occupé et, plus encore, habité. Les photographes contemporains travaillent trop rarement dans ce sens, car ils n’évitent les mauvaises habitudes du reportage que pour retomber dans celles de l’illustration. Le site du Cornillon acquiert une valeur de généralité mais, précisément par ce qui lui est propre, par ce qui en fait un lieu particulier, irréductible à une collection de traits typologiques ou pittoresques qui viendrait enrichir le tableau contrasté de la ville contemporaine. Le terrain est montré de l’intérieur, à partir de l’expérience quotidienne de ses habitants ou, plutôt, selon la perception empathique que le photographe a pu en avoir dans sa propre expérience. Plus qu’une description, la séquence d’images forme un parcours en écho à l’appropriation du terrain par ses occupants. Elle rejoue la transformation du terrain en territoire: transformation puissante, qui engage des vies, des corps vivants, mais fragile, éphémère, puisqu’elle se termine par une évacuation et par la table rase préliminaire aux travaux de construction du stade ). Ce qui est intéressant, du début à la fin, c’est de voir précisément comment un terrain vague se transforme en un territoire vivant, pour ceux qui y vivent et pour celui qui est venu les rencontrer; comment ce territoire se fabrique dans le montage des images; et comment il se défait, avec le départ de ses habitants, auquel correspond le jeu cassé du montage.

Interprété de cette manière, le Cornillon n’est pas seulement l’inertie, l’impasse, le dénuement, ce n’est pas seulement la survie et la résistance. Tout cela est présent, mais il y a autre chose; des visages des corps, des morceaux de nature, une mobilité des sensations, une ouverture de la perception, une abondance dans la complexité. Ce sont ces éléments-là qui participent du lyrisme et de l’idéalisation. Sans eux il y aurait un reportage, la description d’une situation, peut-être un témoignage, mais il n’y aurait pas l’image complexe d’un territoire.

On sait que les grands médias entretiennent une conception spectaculaire et dramatique de l’actualité, qu’ils favorisent l’élément sensationnel et l'instantanéité, qu’ils favorisent l'événement sensationnel et l’instantanéité du choc sur la durée de l’interprétation, qu’ils croient devoir franchir le barrage de l’indifférence en faisant appel massivement à la compassion et à l’indignation. Mais il ne suffit pas de changer de vitesse, d’enquêter en profondeur, d’admettre la banalité anonyme du quotidien, bref, de passer en-deçà de l'événement, pour retrouver le vrai visage de l’actualité. Celle-ci reste insaisissable et on ne la regarde pas en face, à moins de la subir comme une fascination. Il n’y a pas d’accès à l’actualité mais des processus d’actualisation. Il y a des outils d’interprétation, des modèles ( les idées de fait et d’événement, le compte-rendu, le reportage, etc… ), qui peuvent correspondre à des procédures techniques ( l’enregistrement, le montage, mais l’actualité n’a pas d’existence substantielle, et elle ne tient pas dans le temps comme une figure dans l’espace. C’est pourquoi il est important de montrer le travail d’information, la formation des images et du récit, que le travail photographique a actualisé. Les habitants du terrain vague n’existaient pas dans "l’actualité"; ils n’y sont apparus que tardivement. Mais le récit de Marc Pataut a interprété et actualisé leur expérience en inventant un territoire. C’est cela la “fabrique” d’un site, comme l’a montré Francis Ponge dans La fabrique du pré. C’est le travail d’une forme expressive qui rassemble, condense et organise des représentations, des figures symboliques, mais aussi des sensations. Celle-ci constituent le tissu de relations dans lequel s’actualise un imaginaire. Sans elles, l’imaginaire n’est qu’un développement
abstrait, ouvert à toutes les manipulations.

Territoire, imaginaire: ces deux mots se rejoignent dans l’intimité du récit, malgré la distance qui sépare un lieu d’une représentation. Aujourd’hui, le terrain vague du Cornillon n’existe plus que dans quelques mémoires dispersées: chroniques journalistiques, histoires du site industriel de la Plaine Saint-Denis, souvenir de ceux qui l’ont habité. Ce qu’a fixé Marc Pataut est d’une autre nature, puisque c’était une “invention”. Ce qui subsiste dans son récit en image n’est pas de l’ordre du souvenir documentaire; ce sont des traces d’expérience. Et il ne suffit pas de dire que l’expérience se démarque de l’événement, il faut encore dire ce qu’elle transmet, si l’on veut pas abandonner le domaine de l’information aux grands médias. Le risque est d’instaurer un nouveau partage entre une sphère publique manipulée et une sphère privée conçue comme un refuge de l’authenticité. Dans le cas présent, il y aurait d’un côté l’Histoire, qui progresse sur une voie monumentale, à laquelle correspondraient la dimension métropolitaine et la monumentalité du Grand Stade; et il y aurait, de l’autre côté, les petites histoires de vies momentanément rassemblées sur un terrain vague. D’un côté, le spectacle de masse; de l’autre, l’intimité des “exclus” ( que l’on désigne aussi parfois comme “les oubliés de l’Histoire” ). Dans ce schéma, le photographe s’est placé du côté des exclus, et il devient leur mémorialiste en partageant leur intimité. Outre qu’elle est trop belle pour être honnête, cette image a l’inconvénient de reconstruire le partage qu’elle prétend mettre en cause. Tout l’intérêt du travail de Marc Pataut est au contraire de déplacer les termes de l’opposition. L’intimité n’est pas limitée à la relation qu’il a pu entretenir par moments avec ses modèles ; elle s’étend au territoire tout entier, par un processus d’appropriation ; elle est d’abord dans la nature des sensations qui modulent l’image globale et l’imaginaire du
territoire.

Dès lors, l’intimité n’est plus ce repli choisi ou forcé sur un espace protégé —en l’occurrence très précaire—auquel elle est généralement identifiée et, à ce titre, parfois dénoncée comme une négation du rapport privé-public aboutissant à une mutation de la vie privée. Cette définition «privative» de l’intimité, que Hannah Arendt critiquait chez les nantis du progrès moderne, se retrouve dans l’organisation de survie des habitants du Cornillon, sans qu’on puisse le leur reprocher puisqu’elle résulte dans leur cas d’une impossibilité d’accéder à la sphère légale de la vie privée (et non d’une fermeture de la sphère constituée à l’espace public). Mais il existe une autre intimité, constituée de relations plus ouvertes, et qui excède le rapport privé-public, ou le déplace dans une autre dimension. C’est l’intimité qu’un individu, une famille ou une communauté entretient avec son environnement, au-delà de l’abri domestique ou, plutôt, quand celui-ci est lui-même un vecteur —et non une coupure— de l’environnement. Les habitants du Cornillon, dans leur grande majorité, ont été contraints à cette relation par défaut de domicile légal, par exclusion de l’espace urbain. Mais Marc Pataut refuse à juste titre de réduire leur expérience à une contrainte d’adaptation, ne serait-ce que parce que la figure de l’exclu masque trop souvent une diversité de parcours, parmi lesquels on peut encore distinguer des choix d’existence, des refus d’intégration.

L’intimité territoriale peut résulter d’une obligation de repli mais elle participe d’une ouverture. Elle instaure une autre «dimension» —dans tous les sens du terme— de la subjectivité : irréductible au partage privé-public qui fonde la définition légale et normative de l’autonomie du sujet depuis la mise en place de la sphère publique bourgeoise. Ce qui apparaît dans cette ouverture n’est pas l’horizon d’un sujet collectif ni même l’imaginaire d’une communauté alternative édifiée sur les ruines du contrat politique. L’opposition binaire privé-public est suspendue par la soustraction de l’intimité et son déplacement dans la dimension territoriale. L’expérience du Cornillon peut toutefois difficilement servir de modèle de vie communautaire, et son interprétation photographique reste entièrement le fait d’un individu poursuivant son histoire. Sauf que cette histoire ne cesse de dévier, de se démultiplier dans l’invention d’autres relations et d’autres territoires.