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L’INTIMITÉ TERRITORIALE.
Par Jean-François Chevrier
Le terrain vague du Cornillon était habité par une poignée
de sans-logis, il sera occupé par l’énorme bâtiment
édifié pour accueillir la masse des spectateurs de la prochaine
Coupe du monde de football. Les images photographiques de Marc Pataut
auront la diffusion artisanale d’un ouvrage imprimé à
l’initiative d’une association; le Grand Stade, conçu
comme un centre de production-diffusion d’images électroniques,
participe de l’industrie mondialisée des médias. Le
Cornillon était un lieu-dit situé dans une géographie
symbolique de la banlieue parisienne; le stade est une machine de télécommunication,
dans un réseau de transmissions par satellites. Le terrain vague
était une friche à peu près invisible de l’ère
industrielle; la monumentalité du stade devrait signaler une transition
vers l’ère postindustrielle en rendant visible l’efficacité
d’un objet technique. De ces contrastes, on pourrait conclure à
la distinction de deux “échelles”, locale et globale,
articulées dans l’espace intermédiaire du territoire
métropolitain. Pour rénover sans violence, les techniciens
de l’aménagement urbain ont appris à penser et à
résoudre en ces termes les phénomènes de discontinuité
et de rupture. La notion d’échelle suppose en effet un ordre
de relations fondé sur l’homogénéité
du calcul. Elle permet de formaliser des rapports de perception entre
un objet et son environnement, d’établir une gradation régulière
du proche au lointain sur un plan idéal. Mais Marc Pataut explore
d’autres relations et procède à une autre idéalisation.
Ce qui se présente d’emblée, en générique
- on peut penser à Ordet de Dreyer - est un paysage sans construction,
sans indications d’échelle, ouvert sur la seule immensité
du ciel ( marqué toutefois d’une trace d’avion ). Tout
s’enchaîne ensuite dans cette “dimension” d’un
territoire situé entre terre et ciel, qui soutient l’insistance
mobile du regard en s’y constituant. Le territoire a une étendue
et des limites — qui finissent par se défaire au contact
de sa périphérie urbanisée — ; mais il n’est
pas circonscrit, ni mesuré, ni même décrit. Il est
spécifique, ses habitants ont un corps, un visage, ils l’expriment,
mais il a aussi valeur de métaphore: il vaut pour d’autres
espaces similaires. C’est le lieu-dit du Cornillon et sa mémoire
en images: les portraits et les vues de baraques ont la précision
d’un compte-rendu sans effet pittoresque; et l’on peut difficilement
ignorer les indices du dénuement. Mais c’est aussi le lieu
commun du terrain vague, une figuration lyrique d’un idéal,
à contre-courant de cette rhétorique de la compassion qui
légitime le voyeurisme.
Dans le langage du développement et de l’aménagement
urbains, un terrain vague est un vide “résiduel”, une
“réserve foncière”, un site plus ou moins “constructible”,
la situation du terrain, ses dimensions, sa morphologie définissent
un potentiel “d’intervention”. Toute description photographique
qui se conforme à cette interprétation fonctionnelle constitue
un travail de “repérage” et participe des “études
préliminaires” du site. De toutes évidences, il s’agit
ici d’autre chose.
Depuis Eugène Atget, Robert Doisneau, ou le néoréalisme
italien, pour s’en tenir à l’environnement des villes
européennes, une histoire du terrain vague s’est formée,
proche de la “psychogéographie” ( Guy Debord ) plus
que de l’étude savante des formes urbaines. Il existe un
exotisme et une tradition pittoresque du terrain vague. Il en existe également
une légende, qui vaut particulièrement pour les métropoles,
c’est-à-dire pour les agglomérations qui ont rompu
définitivement avec leur environnement rural ( ou l’ont absorbé
très fragmentairement, sous forme de vestiges, assimilés
aux parcs et aux jardins ); comme si un vide gagné par une végétation
sauvage constituait automatiquement une rémanence de la campagne
et, par extension, un anachronisme fixant des représentations archaïques.
La parenthèse ouverte dans Berlin par la chute du Mur, comme la
“Zone” parisienne des anciennes fortifications photographiées
par Atget, sont des ruptures chronologiques autant que des interruptions
d’une continuité spatiale. Accident de l’histoire,
le terrain vague est à la fois un reste d’une espèce
d’espace disparu de la ville au cours de son évolution et
un territoire interdit de cité, refuge naturel des exclus et des
jeux interdits. C’est pourquoi il doit être effacé,
comme une tache, ou résorbé, comme une tumeur. Car s’il
est généralement isolé, étroitement localisé,
ou périphérique, il peut se diffuser par contagion et gagner
toute la ville en absorbant l’espace public, comme on a pu le constater
dans les downtowns américain et parfois même en Europe (à
Milan par exemple). À l’exception de quelques îlots
protégés, qui entretiennent une image d’ordre et de
prospérité, la ville tout entière est gagnée
par le vague: ville vague, constituée de fragments vaguement assemblés.
Conjuguant anormalité et anomie, le terrain vague est donc l’anti-espace
public. C’est une manifestation parmi d’autres d’une
crise de la ville industrielle, qui est aussi une crise de la ville bourgeoise.
L’espace public devrait être le corrélat de l’espace
privé et de la matérialisation de l’idéal politique
de la “cité” moderne. Cet idéal est constamment
invoqué pour masquer les structures conflictuelles inscrites dans
le développement urbain, mais il résiste mal aux faits.
Le terrain vague est l’un de ces faits. Il est même devenu,
sur fond de légende métropolitaine, une figure exemplaire
des dysfonctionnements de la normalisation et du contrôle qui s’exercent
sur l’espace urbain. Cette figure correspond aux valeurs et aux
conventions anarchisantes de la contre-culture des années soixante
aujourd’hui largement institutionnalisée.
Marc Pataut a hérité de cette contre-culture, mais son travail
ne se limite pas à des variations sur un imaginaire constitué
qui procède de l’esthétisation des marges de la culture
bourgeoise. Il n’illustre pas l’idée du terrain vague,
aussi séduisante soit elle, ni ne cherche à en donner une
image caractéristique. Il montre un site particulier, tel qu’il
est investi, occupé et, plus encore, habité. Les photographes
contemporains travaillent trop rarement dans ce sens, car ils n’évitent
les mauvaises habitudes du reportage que pour retomber dans celles de
l’illustration. Le site du Cornillon acquiert une valeur de généralité
mais, précisément par ce qui lui est propre, par ce qui
en fait un lieu particulier, irréductible à une collection
de traits typologiques ou pittoresques qui viendrait enrichir le tableau
contrasté de la ville contemporaine. Le terrain est montré
de l’intérieur, à partir de l’expérience
quotidienne de ses habitants ou, plutôt, selon la perception empathique
que le photographe a pu en avoir dans sa propre expérience. Plus
qu’une description, la séquence d’images forme un parcours
en écho à l’appropriation du terrain par ses occupants.
Elle rejoue la transformation du terrain en territoire: transformation
puissante, qui engage des vies, des corps vivants, mais fragile, éphémère,
puisqu’elle se termine par une évacuation et par la table
rase préliminaire aux travaux de construction du stade ). Ce qui
est intéressant, du début à la fin, c’est de
voir précisément comment un terrain vague se transforme
en un territoire vivant, pour ceux qui y vivent et pour celui qui est
venu les rencontrer; comment ce territoire se fabrique dans le montage
des images; et comment il se défait, avec le départ de ses
habitants, auquel correspond le jeu cassé du montage.
Interprété de cette manière, le Cornillon n’est
pas seulement l’inertie, l’impasse, le dénuement, ce
n’est pas seulement la survie et la résistance. Tout cela
est présent, mais il y a autre chose; des visages des corps, des
morceaux de nature, une mobilité des sensations, une ouverture
de la perception, une abondance dans la complexité. Ce sont ces
éléments-là qui participent du lyrisme et de l’idéalisation.
Sans eux il y aurait un reportage, la description d’une situation,
peut-être un témoignage, mais il n’y aurait pas l’image
complexe d’un territoire.
On sait que les grands médias entretiennent une conception spectaculaire
et dramatique de l’actualité, qu’ils favorisent l’élément
sensationnel et l'instantanéité, qu’ils favorisent
l'événement sensationnel et l’instantanéité
du choc sur la durée de l’interprétation, qu’ils
croient devoir franchir le barrage de l’indifférence en faisant
appel massivement à la compassion et à l’indignation.
Mais il ne suffit pas de changer de vitesse, d’enquêter en
profondeur, d’admettre la banalité anonyme du quotidien,
bref, de passer en-deçà de l'événement, pour
retrouver le vrai visage de l’actualité. Celle-ci reste insaisissable
et on ne la regarde pas en face, à moins de la subir comme une
fascination. Il n’y a pas d’accès à l’actualité
mais des processus d’actualisation. Il y a des outils d’interprétation,
des modèles ( les idées de fait et d’événement,
le compte-rendu, le reportage, etc… ), qui peuvent correspondre
à des procédures techniques ( l’enregistrement, le
montage, mais l’actualité n’a pas d’existence
substantielle, et elle ne tient pas dans le temps comme une figure dans
l’espace. C’est pourquoi il est important de montrer le travail
d’information, la formation des images et du récit, que le
travail photographique a actualisé. Les habitants du terrain vague
n’existaient pas dans "l’actualité"; ils
n’y sont apparus que tardivement. Mais le récit de Marc Pataut
a interprété et actualisé leur expérience
en inventant un territoire. C’est cela la “fabrique”
d’un site, comme l’a montré Francis Ponge dans La fabrique
du pré. C’est le travail d’une forme expressive qui
rassemble, condense et organise des représentations, des figures
symboliques, mais aussi des sensations. Celle-ci constituent le tissu
de relations dans lequel s’actualise un imaginaire. Sans elles,
l’imaginaire n’est qu’un développement
abstrait, ouvert à toutes les manipulations.
Territoire, imaginaire: ces deux mots se rejoignent dans l’intimité
du récit, malgré la distance qui sépare un lieu d’une
représentation. Aujourd’hui, le terrain vague du Cornillon
n’existe plus que dans quelques mémoires dispersées:
chroniques journalistiques, histoires du site industriel de la Plaine
Saint-Denis, souvenir de ceux qui l’ont habité. Ce qu’a
fixé Marc Pataut est d’une autre nature, puisque c’était
une “invention”. Ce qui subsiste dans son récit en
image n’est pas de l’ordre du souvenir documentaire; ce sont
des traces d’expérience. Et il ne suffit pas de dire que
l’expérience se démarque de l’événement,
il faut encore dire ce qu’elle transmet, si l’on veut pas
abandonner le domaine de l’information aux grands médias.
Le risque est d’instaurer un nouveau partage entre une sphère
publique manipulée et une sphère privée conçue
comme un refuge de l’authenticité. Dans le cas présent,
il y aurait d’un côté l’Histoire, qui progresse
sur une voie monumentale, à laquelle correspondraient la dimension
métropolitaine et la monumentalité du Grand Stade; et il
y aurait, de l’autre côté, les petites histoires de
vies momentanément rassemblées sur un terrain vague. D’un
côté, le spectacle de masse; de l’autre, l’intimité
des “exclus” ( que l’on désigne aussi parfois
comme “les oubliés de l’Histoire” ). Dans ce
schéma, le photographe s’est placé du côté
des exclus, et il devient leur mémorialiste en partageant leur
intimité. Outre qu’elle est trop belle pour être honnête,
cette image a l’inconvénient de reconstruire le partage qu’elle
prétend mettre en cause. Tout l’intérêt du travail
de Marc Pataut est au contraire de déplacer les termes de l’opposition.
L’intimité n’est pas limitée à la relation
qu’il a pu entretenir par moments avec ses modèles ; elle
s’étend au territoire tout entier, par un processus d’appropriation
; elle est d’abord dans la nature des sensations qui modulent l’image
globale et l’imaginaire du
territoire.
Dès lors, l’intimité n’est plus ce repli choisi
ou forcé sur un espace protégé —en l’occurrence
très précaire—auquel elle est généralement
identifiée et, à ce titre, parfois dénoncée
comme une négation du rapport privé-public aboutissant à
une mutation de la vie privée. Cette définition «privative»
de l’intimité, que Hannah Arendt critiquait chez les nantis
du progrès moderne, se retrouve dans l’organisation de survie
des habitants du Cornillon, sans qu’on puisse le leur reprocher
puisqu’elle résulte dans leur cas d’une impossibilité
d’accéder à la sphère légale de la vie
privée (et non d’une fermeture de la sphère constituée
à l’espace public). Mais il existe une autre intimité,
constituée de relations plus ouvertes, et qui excède le
rapport privé-public, ou le déplace dans une autre dimension.
C’est l’intimité qu’un individu, une famille
ou une communauté entretient avec son environnement, au-delà
de l’abri domestique ou, plutôt, quand celui-ci est lui-même
un vecteur —et non une coupure— de l’environnement.
Les habitants du Cornillon, dans leur grande majorité, ont été
contraints à cette relation par défaut de domicile légal,
par exclusion de l’espace urbain. Mais Marc Pataut refuse à
juste titre de réduire leur expérience à une contrainte
d’adaptation, ne serait-ce que parce que la figure de l’exclu
masque trop souvent une diversité de parcours, parmi lesquels on
peut encore distinguer des choix d’existence, des refus d’intégration.
L’intimité territoriale peut résulter d’une
obligation de repli mais elle participe d’une ouverture. Elle instaure
une autre «dimension» —dans tous les sens du terme—
de la subjectivité : irréductible au partage privé-public
qui fonde la définition légale et normative de l’autonomie
du sujet depuis la mise en place de la sphère publique bourgeoise.
Ce qui apparaît dans cette ouverture n’est pas l’horizon
d’un sujet collectif ni même l’imaginaire d’une
communauté alternative édifiée sur les ruines du
contrat politique. L’opposition binaire privé-public est
suspendue par la soustraction de l’intimité et son déplacement
dans la dimension territoriale. L’expérience du Cornillon
peut toutefois difficilement servir de modèle de vie communautaire,
et son interprétation photographique reste entièrement le
fait d’un individu poursuivant son histoire. Sauf que cette histoire
ne cesse de dévier, de se démultiplier dans l’invention
d’autres relations et d’autres territoires.
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