Ceci n'est pas une utopie, puisque le lieu est nommé. C'est une affaire de géographie, de toponymie, un peu d'onomastique aussi. C'est une façon de se déplacer dans le monde. C'est une carte aveugle, un jeu de pistes, un parchemin trouvé.


Par Thierry Kübler.

Paris, rue Montmartre 146,

au café du Croissant.


mise en ligne dans la revue le 1er avril 2003

Ce vendredi 31 juillet 1914, à la tombée de la nuit, la chaleur n'en finit pas d'occuper Paris. La poussière retombe sur l'angle de la rue du Croissant et de la rue Montmartre, fermée à la circulation pour changement de pavage. Melons et panama des dîneurs remplacent les casquettes d'ouvrier. Quartier des journaux, l'Intransigeant, Le Bonnet rouge, L'Humanité… poussées de bile, matière grise et pattes tâchées d'encre. Lorsqu'il arrive au café du croissant pour dîner avec ses collaborateurs, on lui dégage trois tables, le long des cinq fenêtres ouvertes qui donnent sur la rue Montmartre. Son entrevue de l'après-midi au Ministère des Affaires étrangères l'a confirmé : la guerre semble inéluctable. Mais si les ouvriers de tous les pays se lançaient dans une grève générale ? Démobilisation internationale, agitation. Il réfléchit à l'article du lendemain -bombe de papier contre shrapnel. Un collègue lui montre la photographie en couleurs de sa petite fille, il sourit en entamant sa tarte aux fraises. "Horreur ! le rideau, mon rideau derrière sa tête vient de se plier, de se soulever légèrement ; un revolver s'est glissé, tenu par une main ; et cette main, seule, apparaît à 20 centimètres derrière le cerveau. Pan !" (1). Raoul Villain vient d'assassiner Jaurès. Dans trois jours, la première guerre mondiale.

Au 146, rue Montmartre, une vitrine a remplacé les cinq fenêtres mais la vieille façade de bois du café du croissant tient le coup, éclairée d' une plaque de marbre blanc. À l'intérieur, un buste posé devant deux photos et la Une de l'Humanité du 1er août 1914 observe la salle coquettement banale. Au repas du midi, cadres sup' et banquiers; il n'y a plus que des journaux économiques dans le quartier et la thrombose automobile a flingué les balades populaires. Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? Quand même, une fois par mois "Les amis de l'Humanité" organisent des conférences au café du croissant. Le 6 novembre dernier, Nicolas Philibert parlait de son beau film "Etre ou avoir". Et Denise Ernult, la patronne du restaurant, garde vivante l'une des tables où l'on allongea le député du Tarn : on peut y boire un rouge sans supplément, le cœur à l'utopie. Goût de fraise et innocent sourire de fillette. Tatouée dans le bois, une tache de sang rappelle le chemin à parcourir.

(1) Témoignage du journaliste Ernest Poisson.


Par Thierry Kübler..

Paris, rue Monsieur-le-Prince,

en face du théâtre Marigny.


mise en ligne dans la revue le 7 avril 2003

Ça sent l'été et la tempête dans la ville lumière, en ce début de juin 1938. Hitler a pris le pouvoir en Allemagne depuis cinq ans et l'Europe bouillonne. Petit souffle de fraîcheur dans la lourdeur ambiante, Blanche Neige triomphe sur les écrans des Champs-Élysées. Fin de l'après-midi, un homme de 37 ans sort du cinéma. Ödön von Horvath, écrivain : "Je suis un mélange typique de cette vieille Autriche-Hongrie : hongrois, croate, tchèque, allemand - il n'y a que la composante sémite qui me fasse, hélas, défaut".

Enfant de diplomate, Ödön est ballotté d'ambassade en consulat et passe la marelle de son enfance par toutes les cases d'Europe Centrale. Cancre magnifique, adolescent révolté et enfin poète. La droite, la gauche, mais aussi "l'éternel petit-bourgeois" : dans ses écrits, von Horvath tire juste et tape fort. Et aussi l'exploration des faits divers (les tous simples, pas médiatiques pour deux ronds) la traite des blanches, l'émigration : décrire "le gigantesque combat entre individu et société", montrer "le monde tel que, malheureusement, il est". Et hop, en 1931, le prix Kleist, la plus haute récompense de l'époque, pour le début de son œuvre. Deux ans plus tard, les nazis brûlent ses livres en place publique. Bien sûr, aujourd'hui, on pense à Bertolt Brecht puisque l'on a presque oublié von Horvath. Pourtant l'œuvre de celui-là n'a rien à envier à celle de celui-ci.

L'Autriche, la Hongrie, l'Italie, la Suisse : les vagues fascistes condamnent von Horvath à l'errance. Interdit de publier, puis interdit de séjour et bientôt la misère. "Je n'ai rien, sauf ce que j'ai sur le dos, et la valise avec une vieille machine à écrire portative. Je suis écrivain. J'étais jadis un bel espoir, et je ne suis pas encore vieux. Mais, entre-temps, beaucoup de choses ont changé. Nous vivons des temps rapides…". Allons, tout va changer : ce premier juin 1938, von Horvath a rencontré à Paris le réalisateur américain Robert Siodmak qui veut adapter à Hollywood l'une de ses pièces. Dans quelques jours, le dramaturge va s'exiler aux États-Unis. En attendant, après avoir vu Blanche Neige, il regagne à pied son hôtel de la rue Monsieur-le-Prince. Fondu au noir dans le ciel, tempête, quelques branches volent. Une dizaine de blessés et un mort. Un seul : Horvath, crâne fracassé face au théâtre Marigny. Fin de la guerre, années 50 : l'absurde s'invite sur les planches du théâtre. Un hommage ?


Par Thierry Kübler..

Paris, la colonne Vendôme.

mise en ligne dans la revue le 14 avril 2003

"La Commune de Paris considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l'un des trois principes de la République française -la fraternité - décrète : Article unique. La colonne de la place Vendôme sera démolie.". Chouette ! À 17h30 s'écroulent les 44 mètres de bronze coulé avec le gros millier de canons pris aux Autrichiens et aux Russes par ce "jean-foutre de Bonaparte 1er"". Et sa statue avec : sur un lit de fumier épandu au sol pour accueillir le monument. Ce bon bougre de Père Duchêne est crânement content, il s'en va faire une sacrée ribote avec ses amis (tous de bons bougres, eux aussi) pour fêter l'évènement. Et, en premier chef, avec le citoyen Courbet : un joyeux bon peintre qui, le premier, eut l'idée de dessouder la colonne du gredin.

Sacrée vigueur le Père Duchêne, en 1793 son journal allumait déjà les passions : un "enragé", Hébert, lui prêtait sa plume. Soixante-huit ans plus tard, le Père Duchêne reprend du service pour la Commune de Paris; Vermersch, un poète, lui offre sa verve. Foutre, foutre ! Dans un numéro spécial, le bon Père Duchêne jubile sur la chute de la colonne, on va pouvoir fondre le monument à la gloire de l'empereur qui nous a mis dans la moutarde et en faire des sous pour les vrais patriotes. De quoi, des bourgeois regimbent ? Pas étonnants, ils n'ont qu'une patrie : l'argent. Au tas, les profiteurs ! Et que ces bougresses de cagotes dans leurs boîtes à messes cessent de piailler. Au bloc les calotins ! Et de deux ! Foutre, foutre, nous voulons une grande fédération universelle. Égalité entre tous les hommes ! Plus de tyrannie, à cul les exploiteurs !

Simpliste, le Père Duchêne ? Diable, non. Derrière l'invective drolatique, de fines analyses sur le code Napoléon; sous la faconde, un vrai projet politique. Et, tout comme Courbet peint chatte une chatte, le Père Duchêne appelle un chat un chat. Droit au but ! De la gaillardise ! De la générosité ! Et que cela exulte, nom de Dieu ! Qu'en prennent de la graine tous les petits crevés noircissant des lignes en direct de leurs nombrils branchouillés ! Et les pisse vinaigre tiède, pisse copies glacée à ergoter sur la taille de leur crête ! Reviens Père Duchêne…


Par Thierry Kübler..

Paris, le boulevard Richard Lenoir.

mise en ligne dans la revue le 22 avril 2003

Aujourd'hui, au 6 boulevard Richard Lenoir, la croix verte est bleue, illuminée par le néon cavalant jour et nuit dans ses branches. Immeuble cossu, balcons de pierre, plafonds à caisson. À l'intérieur de la pharmacie, des panneaux de bois sculptés comme dans les églises enchâssent des processions de petites boîtes cartonnées. C'est ici que, le 19 décembre 1969, deux pharmaciennes périrent d'une surdose de plomb. Braquage, pas saturnisme. En avril 1970, on attrape vite un suspect type; en 1974, un sacré procès le transforme illico en coupable idéal: condamnation à la perpétuité. Il s'appelle Pierre Goldman, né en France, durant l'occupation, d'un homme et d'une femme engagés parmi les FTP-MOI : juifs, polonais et résistants jusqu'à désirer un môme dans cette période barbare.

Né sous l'étoile de la révolte, Pierre Goldman sera réfractaire aux étables scolaires et insoumis au service militaire. Par deux fois, il s'embarque pour les maquis révolutionnaires sud-américains. En mai 1968, présent en France, il raille cette révolte bourgeoise qui n'ose se donner les moyens des armes. Puis un petit casse en 1969, mais pas celui dont on l'accuse. Lors du réquisitoire de 1974, une société DS et pot au feu règle ses comptes avec les enfants perdus qui l'ont fait trembler.
Lui réclame justice pour tous les opprimés, on lui demande des comptes pour le meurtre de deux pharmaciennes qu'il n'a pas tuées. Rejugé en 1976, il est acquitté. Quand même, c'est un cancer de la moelle que cette engeance, un grain de sable pour la mauvaise direction : en 1979, il est abattu par un groupuscule d'extrême droite baptisé « honneur de la police ».

Au 132, une bâtisse tout simple tient l'autre bout du Boulevard Richard Lenoir : façade blanche pré-lépreuse, fenêtres humbles et austères, pas grand-chose à en dire si ce n'est qu'au troisième étage logea le couple Maigret. Parquet ciré, patins et blanquette de veau. Le commissaire Maigret, faussement balourd, à s'imprégner du milieu de vie où s'agitent ses suspects pour mieux les alpaguer. Parangon d'une psychologie intuitive qui ne comprend si bien son monde que pour le coller au trou. Un puritain bien tranquille qui calme ses pulsions dans l'apologie de l'apéro, du bistro et des cocottes en fonte. Maigret et son parrain, Georges Simenon, boulimique d'écriture, presque dandy, teinté d'antisémitisme bon teint. Pierre Goldman, Jules Maigret : au-delà de la coïncidence boulevardière, il n'y avait vraiment aucune chance que ces deux-là se croisent.


Par Thierry Kübler..

Paris, l'hôpital Cochin.

mise en ligne dans la revue le 28 avril 2003

Comme tous les jours, ça hurle et ça gueule au pavillon des admissions de l'hôpital Cochin. Ça gémit aussi dans un coin : douleur, fatigue et colère ruissèlent rouge sur sa chemise d'Évariste. Un duel, pour une mauvaise raison ; quelques grammes de plomb pour une bonne femme : "Je meurs victime d'une infâme coquette. C'est dans un misérable cancan que s'éteint ma vie.". Puis, à son frère Albert accouru : "Ne pleure pas, j'ai besoin de tout mon courage pour mourir à 20 ans.". Quand même, ce 31 mai 1832, le printemps a une sale gueule à l'Hôpital Cochin.

Trop d'urgence à vivre, Évariste Galois, et cette intraitable fierté qui crée la révolte. Après un premier prix au Concours général, il envoie une communication à l'Académie des Sciences. Manuscrit égaré, pas de réponse. Tentant une seconde fois l'entrée à l'école Polytechnique, il jette le chiffon de craie à la face d'un examinateur : ses questions lui sont par trop évidentes, jusque l'exaspération. Recalé. Ce sera donc l'École préparatoire, la future Normale Sup qu'abrite alors le Lycée Louis-le-Grand. Des professeurs le poussent à présenter ses recherches au Grand Prix de mathématiques de l' Académie des Sciences, mais le hasard joue un drôle de jeu avec le jeune homme : Fourrier, le secrétaire perpétuel (!) de l'Académie meurt avant d'examiner son travail. Re-belote, ce nouveau manuscrit d'Évariste Galois est perdu…

En 1830, Louis-Philippe, plus libéral, démet Charles X, mais qu'importent ces petits arrangements entre cousins : Galois veut la stricte égalité entre tous les êtres. En attendant, il sera renvoyé de Louis-le-Grand pour ses idées noblement républicaines. Ensuite, ce sera la prison à deux reprises. Le jeune Évariste est décidément incapable de mettre une sourdine à ses convictions. Jusque ce duel —question d'honneur — on ne transige pas. L'étudiant sait qu'il sera tué; son adversaire, un noble, sait tirer; lui pas. La nuit précédant le combat, il noircit à la hâte une dizaine de feuillets — ses théories mathématiques — et termine le testament en composant son épitaphe : "Adieu, j'avais bien de la vie pour le bien public! Pardon pour ceux qui m'ont tué, ils sont de bonne foi.". Trente mai 1882, près de l'étang de la Glacière, un coup de feu, il s'écroule, on le porte mourant à l'hôpital Cochin. Et, bien sûr, les intuitions de ce Rimbaud des maths s'avèrent géniales. Morale de l'histoire : aucune. L'absurde qui grimace sa logique; la vie, quoi…


Par Thierry Kübler..

Paris, la rue Nicolet.

mise en ligne dans la revue le 5 mai 2003

Gare de Charleroi (Belgique), gare du Nord (Paris), direction prison de Mazas (près de la gare de Lyon) : 31 août 1870, itinéraire d'un jeune fugueur. Taille : 1,62m; âge : seize ans, indique le registre d'écrou. Écrit du fond du trou : "Ce que vous me conseilliez de ne pas faire, je l'ai fait : je suis allé à Paris, quittant la maison maternelle". D'un trou l'autre, retour à la case Charleville, "supérieurement idiote entre les petites villes de province".
À la revoyure, Arthur…

Ce sera un an plus tard, fin septembre. Dans cette gare de l'Est, bâtie avec la pompe austère des villes du Nord; dans cette gare de l'Est où les rails parallèlisent la mélancolie; dans cette gare de l'Est, enfin, Charles Cros et Paul Verlaine attendent Rimbaud. En a-t-il rêvé de Paris ! Cela fait des mois que de ses lettres, il chauffe la tête des poètes de la capitale. À Demeny, il adresse la "lettre du voyant" ("Voici de la prose sur l'avenir de la poésie…"), d'autres à Banville, le boss des parnassiens; et à Verlaine encore… Celui-là a répondu : "Venez, chère grande âme, on vous appelle, on vous attend". Bien sûr, sur le quai, quelque méprise : ils se loupent. Ils feront connaissance rue Nicolet, chez Verlaine. De dix ans son cadet, Rimbaud a maintenant 17 ans et des yeux d'un bleu très étrange. 1,80m : il est vite monté en graine et apporte dans ses bagages le manuscrit du Bateau ivre.

"Rimbe" va rester six mois à Paris. Il reviendra de mai à juillet 1872 et c'est tout. Peut-être un autre passage éclair, mais bon... Rimbaud n'aime pas Paris, son âme à lui va à la Commune et ses yeux contemplent l'ordre revenu, gros de bouffissures bourgeoises. Paris ne vit que par le rêve qu'on en fait, mais voilà : Rimbaud rêve de vie. Et la vraie vie est ailleurs. Paris peut bien aller se rhabiller de complets hausmanniens… Bientôt, ce sera Londres, Bruxelles, Milan. Puis Suez, Java, Harrar… En attendant, Verlaine aime Rimbaud, il l'entraîne dans les musées, dans les salons des poètes rebelles et dans les tavernes. Rimbaud n'aime pas les peintures; il dégonfle les fauteuils des révoltés en robe de chambre et retourne beugler dans les tavernes avec Verlaine. Entre ces deux-là, le malentendu de l'amour.


Par Thierry Kübler..

Paris, la rue de Belleville.

mise en ligne dans la revue le 12 mai 2003

Au 72, rue de Belleville, ça dévale et c'est rien, c'est trois marches. C'est rien qu'une préposition, "Sur les marches de cette maison naquit le 19 décembre 1915 dans le plus grand dénuement Édith Piaf dont la voix plus tard devait bouleverser le monde.". Une préposition qui change tout. Trois marches, sa première scène. Abandonnée par sa mère, la môme Gassion est envoyée par son père, contorsionniste de cirque, à la campagne chez sa grand-mère. Dans l'Eure, dans un bordel. Ben dame, toutes les mamies normandes ne sont pas paysannes.

Aujourd'hui, en face du 72 rue de Belleville, deux boutiques maraîchères tenues par des Asiatiques proposent d'excellentes primeurs. Le soir, plus bas, au carrefour, de petites Chinoises proposent à câliner le client potentiel dans la nuit de France. Revenue à Paname après avoir fait la route, Édith pousse ses goualantes dans les rues. Affranchie de son père, à 15 ans, elle prend l'amour comme les marins prennent la mer. Y aura des vagues et de fameux grains. Entre la ribambelle de moussaillons, quelques îles et de sacrés capitaines.

Un peu plus haut que le 72, la rue de Belleville croise celle des Pyrénées et l'on aperçoit très bien cette grande bringue de Tour Eiffel. Edith mettra 47 ans à franchir la distance : le 25 septembre 1962, elle chante du haut du monument pour la première mondiale du film "Le jour le plus long". Entre-temps, elle a conquis les Amériques et amoncelé les succès populaires, passant sans encombre du phonographe à manivelle aux tourne-disques des yéyés.

La silhouette se confond en sombre au rideau de scène, seuls frappent le visage et les mains, taches de lunes. Images en noir et blanc, voix en couleur et en relief. La voix tient le corps, le corps tape sa déglingue. Plaies à l'âme et sales pansements pour le corps. Héroïne, alcool. Voitures trop vite à l'heure et cascades d'accidents. Sortie finale de route, backstage éternel le 11 octobre 1963. James Dean, Janis Joplin et Morrison seront rien que des copieurs.
Pour les esprits chagrins et quelques biographes à tête roide, le 72 rue de Belleville n'aurait jamais existé : Édith serait née à l'hôpital Thenon et aurait fabulé ce détail parmi quelques autres. Ils loupent simplement l'entrée du manège qui nous fait tourner la tête.


Par Thierry Kübler..

Paris, la rue du Baigneur.

mise en ligne dans la revue le 22 mai 2003

Celui-là, le monde c'était son terrain de jeu. "Écrivain tout court, écrivain public, écrivain en grève, en exil, en rupture de ban, ainsi va la vie de l'écrivain errant : Alger - Paris - Milan - Tunis - Bruxelles (…)" : Kateb Yacine, né à Constantine, emprisonné à Sétif, à l'âge de 15 ans pour avoir participé au soulèvement algérien du 8 mai 1945 et qui, jusque sa mort, en 1989, fit de formidables enfants dans le dos de Madame la France. Poésie, littérature, théâtre: Kateb s'empare de la langue de l'oppresseur et la féconde, jusqu'à devenir l'un des plus grands écrivains "de langue française", comme l'on dit.

C'est grand comme terrain de jeu, le monde. Et vertigineux, le théâtre des opérations : l'opposition, la résistance à la connerie… Alors, il faut des ports, des refuges discrets et sûrs. À Paris, les dernières années de sa vie, l'un de ceux de Kateb Yacine s'appelait le Bab-Ilo. Un bar de nuit planqué rue du Baigneur, derrière Barbès. Un bar de poche où se paumer ou se retrouver. Chaleur du long comptoir en bois, chaleur de la vie qui tourne et s'affole parfois, réfugiée elle aussi dans ce rade d'exception : à peine débarqué d'Alger, Kateb filait souvent au Bab-Ilo.

Là, il buvait, écoutait, parlait avec ses amis. Mourrait de rire en chantant avec Hamid, le maître des lieux et M'Hamed Issiakhem, l'un des plus grands peintres algériens, en chimiothérapie à Paris. Quelques ramasse-miettes de la gloire des autres avaient fini par le savoir et débarquaient aussi au Bab-Ilo expliquer à Kateb combien il était grand. "Pour ne pas les voir, il mettait sa tête entre ses mains et faisait semblant de dormir en attendant qu'ils partent" se marre Hamid. Il était d'un autre monde, assurément : celui des ouvriers algériens immigrés, des damnés de la terre vietnamienne, des orphelins palestiniens et il habillait de ses mots la révolte pour offrir à toute sa grande famille l'espoir en beauté. Chantre de l'amazérité, la culture berbère, il plantait aussi sa tente chez Faulkner ou Hölderlin et revenait conter des histoires lumineuses d'existence dans la petite salle du Bab-Ilo, l'un de ces lieux discrets où la culture est entrée en résistance. Loin du Procope, de la Closerie des lilas et autres marchands de gloire empaillée, Paris ne cesse de renaître.


Par Thierry Kübler..

Paris, la rue Ordener.

mise en ligne dans la revue le 26 mai 2003

Nous voulons (oui, oui, oui) "la suppression du nombril sur toutes les peintures et sculptures représentant Adam et Ève, pour la bonne raison que le premier homme et la première femme n'avaient pas de mère". Avril 1898, les palissades de la butte Montmartre et de Pigalle accueillent d'étranges affiches à l'occasion des élections législatives. Et même si le souci piscicole transparaît dans les déclarations placardées en revendiquant gaillardement "l'agrandissement du bassin de la place Pigalle, trop étroit pour l'élevage de la morue", ce n'est pas un poisson d'avril mais bel et bien le programme électoral de Georges Braindibourg. Échotier au "Courrier français", l'un des canards les plus déchaînés de la Belle époque, Braindibourg vit dans un atelier délabré du haut de la rue Ordener, un taudis de bric et de broc, d'où il reconstruit le monde tel qu'il devrait être.
Hormis un livre épatant (1), l'histoire n'a pas retenu le nom de ce fier représentant de tous les hurluberlus qui peuplent Montmartre. Pourtant, Braindibourg préconise dans son programme des mesures de salubrité publique dont "la libération des ballons captifs et un impôt sur la bêtise humaine". De quoi devenir riche, assurément. En attendant, l'un de ses amis, le peintre Vlamink, raconte dans ses souvenirs qu'un dîner chez Braindebourg relève plus du devoir d'amitié que de la communion gastronomique : "Il versa les lardons dans une casserole remplie de lentille et remua le tout avec son sexe qu'il avait sorti de sa culotte (..). Servez-vous, dit-il en s'asseyant sur une chaise. Sa cuisine ne nous disait plus grand-chose. [Ce que vous pouvez être bourgeois], dit Braindebourg d'un air méprisant"

Dans ses affiches, Braindibourg exige également (et n'a-t-il pas raison, cet homme ?) "la suppression des trous dans le gruyère". Vertigineux concept que celui du trou, Braindibourg l'a longuement exploré, jusqu'à élaborer une "philosophie du trou" : "on vient au monde par un trou, on respire par un trou, on se nourrit par un trou, on disparaît dans un trou". L'original ne sera pas élu; passé le petit monde des allumés de Montmartre, une sale affaire agite la France, lors de ces élections : un certain capitaine Dreyfus est au trou.

(1) : "La vie quotidienne à Montmartre au temps de Picasso", Jean-Paul Crespelle, Hachette éditeur.


Par Thierry Kübler..

Paris, la rue Oberkampf.

mise en ligne dans la revue le 2 juin 2003

La tête à ses pensées (c'est la faute à Voltaire), il s'en revenait d'une ballade sur la colline de Ménilmontant. Une doulce promenade à herboriser à travers vignes et prairies et — fameux coup de chance — la découverte de deux plantes bien rares dans ce canton : une Picris fausse épervière et un Buplèvre en faux. "Cette découverte me réjouit et m'amusa très longtemps", confie le rêveur. Hop-là, pas belle la vie ? Bon, reste ce vieillard hargneux de Voltaire et ses attaques incessantes… La tête à ses pensées, et paf le chien : un molosse, un danois féroce. Il est tombé par terre, c'est la faute à Voltaire (et un peu au chien, soyons justes). Le nez dans le ruisseau, Rousseau : ce 24 octobre 1776, il est renversé par un énorme clebs (tout de même un chien de race) qui précédait le carrosse de Le Peletier de Saint-Fargeau (un marquis, pas moins de race).

"Je jugeai que le seul moyen que j'avais d'éviter d'être jeté par terre était de faire un grand saut si juste que le chien passât sous moi tandis que je serais en l'air." Saleté de réalité, un tas de principes physiques malmènent rapidement le fantasme de ninja : "Cette idée plus prompte que l'éclair et que je n'eus le temps ni de raisonner ni d'exécuter fut la dernière avant mon accident". Il est tombé par terre, le nez sur le pavé : "Je voyais couler mon sang comme j'aurais vu couler un ruisseau, sans songer seulement que ce sang m'appartînt en aucune sorte". Rue Oberkampf, ce chemin qui redescend de la colline vers Paris, Rousseau va longtemps rester évanoui et reprenant ses esprits, il lui faut quelques minutes pour se souvenir où il est et où il habite.

Pas d'ITT (incapacité temporaire de travail), le philosophe se remettra à la rédaction de ses "Rêveries d'un promeneur solitaire" où il relate l'accident. Pas de constat, non plus, le carrosse ne s'est pas arrêté et c'est dommage : ils auraient eu à s'en raconter ces deux-là. Entre Louis-Michel le Peletier de Saint-Fargeau, 16 ans (un sacré bon bougre qui proposera, sous la Révolution française, l'abolition de la peine de mort et un système d'éducation pour tous, financé par des taxes sur les plus riches), et Jean-Jacques Rousseau, 64 ans, impitoyable pourfendeur des perversions sociales, le dialogue eût été riche. Et, sans sombrer dans la nostalgie, les faits divers d'antan avaient tout de même une autre allure que les nôtres…

Illustration: "Le petit buveur", toile de Jouy (en Josace), Christophe Philippe Oberkampf y fonda la fabrique royale de toiles imprimées.

 


Par Thierry Kübler..

Paris, la Salpêtrière.

mise en ligne dans la revue le 11 juin 2003

La vendeuse du Bon Marché le dévisage. Temps d'arrêt, puis lui offre le plan de Paris qu'il veut acheter. Boulevard Saint-Marcel, l'ouvreuse du cinéma refuse son argent. Juin 1945, Stanislas Tomkiewicz, 18 ans et survivant du ghetto de Varsovie, libéré depuis le mois d'avril du camp de Bergen Belsen, fugue régulièrement de l'Hôpital de la Salpêtrière pour découvrir Paris. Les docteurs qui l'examinent se fichent de sa tuberculose, bien visible sur les radios : pour la plupart anciens pétainistes, ils assurent un service très minimum auprès de la racaille juive ou communiste échouée à l'hôpital. "Tout bas, assis en tailleur au pied de mon lit, je me disais "un jour, j'y reviendrai, autrement…".

Oh oui, il va revenir ! Après son bac, bûché dans les sanatoriums, il retourne en 1950 à la Salpêtrière : externe de médecine en première année. Pédiatrie ou psychiatrie ? Vive la vie, Tomkiewicz suivra un double cursus. Contre l'antisémitisme et la xénophobie ordinaire de nombreux professeurs qui finit par lui faire claquer la porte de l'hôpital lorsque son patron refuse de le présenter à l'agrégation : "On a pas le droit d'être à la fois juif, étranger et vendu aux chinois". Vendu aux chinois ? Tomkiewicz ne cache pas ses opinions : à gauche toutes.

Pas grave, il va revenir. Sur tout ce qu'il a vu à l'hôpital et qui l'a révolté. Contre les brutalités inouïes que subissent, jusqu'en 1968, les malades à la Salpêtrière, le Temple mondial de la psychiatrie. Contre l'indifférence qui frappe les enfants polyhandicapés. Contre toutes les violences des institutions : hôpitaux, services sociaux, école… Oh oui, il ne cesse de revenir ! Sur tous les fronts : précurseur de l'antipsychiatrie, initiateur de la pédopsychiatrie, défenseur inlassable des Droits de l'enfant. Et sur tous les terrains, du centre de jeunes délinquants de Vitry aux amphis de l'Université. Sans jamais renier son engagement politique aux côtés des plus faibles : des "roms" aux portes de l'Europe aux palestiniens opprimés par l'État d'Israël…"Tom" est mort ce début d'année; à 77 ans, l'âge avait simplement plissé sa tronche de gosse malicieux. Les idées qu'il défendait n'ont évidemment pas pris un pli : toujours à défendre.


Par Thierry Kübler..

Paris, la rue Saint-Nicaise.

mise en ligne dans la revue le 16 juin 2003

Était-elle blonde, brune ou rousse ? Tous l'ignorent : de cette jeune fille, on ne retint que le nom (Pensol), la profession (marchande de quatre saisons) et l'âge (14 ans). Et de sa vie, l'on ne connaît que les circonstances de sa mort : déchiquetée par une bombe, un soir de Noël 1800.

Il est 20 heures, ce 3 nivôse, an IX (24 décembre 1800) au Palais des Tuileries. Le premier consul Napoléon Bonaparte appareille en trombe pour l’Opéra. À l’affiche : la Création du monde, de Joseph Haydn. Belle métaphore pour le petit Corse qui enterre l’ancien Régime et rêve d’une nouvelle France, il se doit donc d'apparaître à la première. Vapeur aux naseaux des chevaux et Joséphine qui n'est pas prête ; tant pis, elle prendra le suivant. Le carrosse démarre à bride abattue.

Rue Saint-Nicaise, chargée jusqu'à la gueule de paille, une charrette bloque la voie (1). La gamine Pensol tire le cheval par le licol et range l’attelage sur la droite. Le bonhomme qui s'éloigne lui a promis une pièce pour garder la carriole. Houspillé par son maître impatient, le cocher de Bonaparte, fouette vigoureusement ses chevaux pour passer l'obstacle. Deux secondes plus tard, une gigantesque explosion. Deux cent quarente kilos de poudre dissimulés sous la paille volatilisent la carriole et la jeune fille. Sept autres victimes trépassent, 60 sont blessées. Plusieurs maisons s'écroulent et toutes les vitres des Tuileries dégringolent. Pourtant, dans son carrosse, Napoléon est indemne.

Pour Bonaparte, aucun doute, les jacobins ont fomenté l'attentat. Dans les jours qui suivent, la répression s’abat sur la gauche et décapite le mouvement républicain en déportant 130 activistes (hâtivement baptisés « anarchistes ») aux Seychelles, à Cayenne et en Afrique. Parallèlement aux représailles, la police reconstitue laborieusement le cheval du chariot piégé grâce aux morceaux de chairs éparpillés. À l’issue de ce puzzle sanglant, on diffuse un « portrait robot » : « jument de trait, sous poil bai, la crinière usée, la queue en balai, nez de renard, flancs et fesses lavées». Un marchand se souvient du bourrin et décrit son acheteur : c'est un nommé Carbon, un chouan. "Mes bonnes gens, c'est pour le Roi !" gueule encore Carbon à son dernier parterre, avant d’être guillotiné, affublé de la chemise rouge des parricides. Aucun doute, l'attentat était commandité par les royalistes. Bonaparte se fait un devoir de sanctionner. Un coup à gauche contre les républicains, un coup à droite contre l'ancien régime. Joyeux Noël et Vive l’Empire, mademoiselle Pensol. Quel était ton prénom, la môme ? Marianne ?

(1) La rue Saint-Nicaise a disparu dans les travaux de prolongement de la rue de Rivoli. Elle reliait le Carrousel à la rue Saint-Honoré et l'Opéra. L'opéra était alors rue Richelieu et couvrait le terrain de la place Louvois. Aujourd'hui, la rue St-Nicaise commencerait à la pyramide de verre et se poursuivrait dans la galerie Richelieu.

 


Par Thierry Kübler..

Paris, la rue de Grenelle.

mise en ligne dans la revue le 24 juin 2003

Quelque part vers le début du boulevard de la Tour-Maubourg, une satanée usine de moteurs perturbe la qualité des transmissions. Scrogneugneu, il va falloir faire les essais la nuit ! Et les fonctionnaires du jury devront déroger à leurs horaires sacro-saints : le ministre des PTT, Henri Queuille a organisé des épreuves pour désigner le meilleur système de transmission d'images. Fin novembre 1932, la barbiche de René Barthélemy tremblote d'émotion. Le sourire accentue encore les angles du visage, adouci par les lunettes rondes : il a battu ses deux concurrents, l'Anglais John Baird ("appareils pas au point, réglage incertain") et Henri de France ("n'a pu faire aucun essai devant le représentant du Laboratoire National de Radioélectricité"). Allons, c'est décidé : "images à trente lignes, système Barthélemy".

L'ingénieur va pouvoir se partager entre son laboratoire de la Compagnie des Compteurs, à Montrouge, et un local technique mis à disposition par le ministère, au 93 rue de Grenelle. À 43 ans, René Barthélemy a déjà participé à l'aventure de la TSF, déposé de nombreux brevets et organisé, un an auparavant, une épatante démonstration de "radio-vision".

Tous les jeudis, de 15 à 16h, les essais font chauffer le parc français des six postes de télévision. La chaleur accable également techniciens et artistes du studio de Grenelle : mécanique jusqu'en 1936, la capture d'images est terriblement gloutonne en éclairages. Sous les projecteurs, la température s'élève jusqu'à 50°, les cordes des violons claquent, les animaux savants se rebellent et les chanteuses dégoulinent. Il va falloir installer des manches à air, comme sur les ponts des paquebots. Mais qu'est-ce que c'est que cette folie de transmettre des images tremblantes, à un format de carte postale, alors que les films de Renoir et Duvivier triomphent au cinématographe ? Déformé par une maladie des os, le corps de René Barthélemy se raidit un peu plus. C'est pourtant une aventure technique extraordinaire ! Et puis, contrairement au cinéma, les images sont en direct et arriveront directement chez les gens… L'œil du ministre s'est-il allumé ? Soixante-dix ans après, il ne s'est pas éteint, les sourcils se froncent encore devant les télés libres.