| Ceci
n'est pas une utopie, puisque le lieu est nommé. C'est une affaire
de géographie, de toponymie, un peu d'onomastique aussi. C'est
une façon de se déplacer dans le monde. C'est une carte
aveugle, un jeu de pistes, un parchemin trouvé. |
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Par
Thierry Kübler. |
| Paris,
rue Montmartre 146, au café du Croissant. mise en ligne dans la revue le 1er avril 2003 |
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| Ce vendredi
31 juillet 1914, à la tombée de la nuit, la chaleur n'en
finit pas d'occuper Paris. La poussière retombe sur l'angle de
la rue du Croissant et de la rue Montmartre, fermée à la
circulation pour changement de pavage. Melons et panama des dîneurs
remplacent les casquettes d'ouvrier. Quartier des journaux, l'Intransigeant,
Le Bonnet rouge, L'Humanité… poussées de bile, matière
grise et pattes tâchées d'encre. Lorsqu'il arrive au café
du croissant pour dîner avec ses collaborateurs, on lui dégage
trois tables, le long des cinq fenêtres ouvertes qui donnent sur
la rue Montmartre. Son entrevue de l'après-midi au Ministère
des Affaires étrangères l'a confirmé : la guerre
semble inéluctable. Mais si les ouvriers de tous les pays se lançaient
dans une grève générale ? Démobilisation internationale,
agitation. Il réfléchit à l'article du lendemain
-bombe de papier contre shrapnel. Un collègue lui montre la photographie
en couleurs de sa petite fille, il sourit en entamant sa tarte aux fraises.
"Horreur ! le rideau, mon rideau derrière sa tête vient
de se plier, de se soulever légèrement ; un revolver s'est
glissé, tenu par une main ; et cette main, seule, apparaît
à 20 centimètres derrière le cerveau. Pan !"
(1). Raoul Villain vient d'assassiner Jaurès. Dans trois jours,
la première guerre mondiale. |
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Par Thierry Kübler.. |
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Paris, rue Monsieur-le-Prince, en face du théâtre Marigny. mise en ligne dans la revue le 7 avril 2003 |
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Ça sent
l'été et la tempête dans la ville lumière,
en ce début de juin 1938. Hitler a pris le pouvoir en Allemagne
depuis cinq ans et l'Europe bouillonne. Petit souffle de fraîcheur
dans la lourdeur ambiante, Blanche Neige triomphe sur les écrans
des Champs-Élysées. Fin de l'après-midi, un homme
de 37 ans sort du cinéma. Ödön von Horvath, écrivain
: "Je suis un mélange typique de cette vieille Autriche-Hongrie
: hongrois, croate, tchèque, allemand - il n'y a que la composante
sémite qui me fasse, hélas, défaut". |
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Par Thierry Kübler.. |
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Paris, la colonne Vendôme. mise en ligne dans la revue le 14 avril 2003 |
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"La Commune
de Paris considérant que la colonne impériale de la place
Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et
de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation
du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus,
un attentat perpétuel à l'un des trois principes de la République
française -la fraternité - décrète : Article
unique. La colonne de la place Vendôme sera démolie.".
Chouette ! À 17h30 s'écroulent les 44 mètres de bronze
coulé avec le gros millier de canons pris aux Autrichiens et aux
Russes par ce "jean-foutre de Bonaparte 1er"". Et sa statue
avec : sur un lit de fumier épandu au sol pour accueillir le monument.
Ce bon bougre de Père Duchêne est crânement content,
il s'en va faire une sacrée ribote avec ses amis (tous de bons
bougres, eux aussi) pour fêter l'évènement. Et, en
premier chef, avec le citoyen Courbet : un joyeux bon peintre qui, le
premier, eut l'idée de dessouder la colonne du gredin. |
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Par Thierry Kübler.. |
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Paris, le boulevard Richard Lenoir. mise en ligne dans la revue le 22 avril 2003 |
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Aujourd'hui,
au 6 boulevard Richard Lenoir, la croix verte est bleue, illuminée
par le néon cavalant jour et nuit dans ses branches. Immeuble cossu,
balcons de pierre, plafonds à caisson. À l'intérieur
de la pharmacie, des panneaux de bois sculptés comme dans les églises
enchâssent des processions de petites boîtes cartonnées.
C'est ici que, le 19 décembre 1969, deux pharmaciennes périrent
d'une surdose de plomb. Braquage, pas saturnisme. En avril 1970, on attrape
vite un suspect type; en 1974, un sacré procès le transforme
illico en coupable idéal: condamnation à la perpétuité.
Il s'appelle Pierre Goldman, né en France, durant l'occupation,
d'un homme et d'une femme engagés parmi les FTP-MOI : juifs, polonais
et résistants jusqu'à désirer un môme dans
cette période barbare. |
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Par Thierry Kübler.. |
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Paris, l'hôpital Cochin. mise en ligne dans la revue le 28 avril 2003 |
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Comme tous
les jours, ça hurle et ça gueule au pavillon des admissions
de l'hôpital Cochin. Ça gémit aussi dans un coin :
douleur, fatigue et colère ruissèlent rouge sur sa chemise
d'Évariste. Un duel, pour une mauvaise raison ; quelques grammes
de plomb pour une bonne femme : "Je meurs victime d'une infâme
coquette. C'est dans un misérable cancan que s'éteint ma
vie.". Puis, à son frère Albert accouru : "Ne
pleure pas, j'ai besoin de tout mon courage pour mourir à 20 ans.".
Quand même, ce 31 mai 1832, le printemps a une sale gueule à
l'Hôpital Cochin. |
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Par Thierry Kübler.. |
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Paris, la rue Nicolet. mise en ligne dans la revue le 5 mai 2003 |
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Gare de Charleroi
(Belgique), gare du Nord (Paris), direction prison de Mazas (près
de la gare de Lyon) : 31 août 1870, itinéraire d'un jeune
fugueur. Taille : 1,62m; âge : seize ans, indique le registre d'écrou.
Écrit du fond du trou : "Ce que vous me conseilliez de ne
pas faire, je l'ai fait : je suis allé à Paris, quittant
la maison maternelle". D'un trou l'autre, retour à la case
Charleville, "supérieurement idiote entre les petites villes
de province". |
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Par Thierry Kübler.. |
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Paris, la rue de Belleville. mise en ligne dans la revue le 12 mai 2003 |
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Au 72, rue
de Belleville, ça dévale et c'est rien, c'est trois marches.
C'est rien qu'une préposition, "Sur les marches de cette maison
naquit le 19 décembre 1915 dans le plus grand dénuement
Édith Piaf dont la voix plus tard devait bouleverser le monde.".
Une préposition qui change tout. Trois marches, sa première
scène. Abandonnée par sa mère, la môme Gassion
est envoyée par son père, contorsionniste de cirque, à
la campagne chez sa grand-mère. Dans l'Eure, dans un bordel. Ben
dame, toutes les mamies normandes ne sont pas paysannes. |
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Par Thierry Kübler.. |
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Paris, la rue du Baigneur. mise en ligne dans la revue le 22 mai 2003 |
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Celui-là,
le monde c'était son terrain de jeu. "Écrivain tout
court, écrivain public, écrivain en grève, en exil,
en rupture de ban, ainsi va la vie de l'écrivain errant : Alger
- Paris - Milan - Tunis - Bruxelles (…)" : Kateb Yacine, né
à Constantine, emprisonné à Sétif, à
l'âge de 15 ans pour avoir participé au soulèvement
algérien du 8 mai 1945 et qui, jusque sa mort, en 1989, fit de
formidables enfants dans le dos de Madame la France. Poésie, littérature,
théâtre: Kateb s'empare de la langue de l'oppresseur et la
féconde, jusqu'à devenir l'un des plus grands écrivains
"de langue française", comme l'on dit. |
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Par Thierry Kübler.. |
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Paris, la rue Ordener. mise en ligne dans la revue le 26 mai 2003 |
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Nous voulons
(oui, oui, oui) "la suppression du nombril sur toutes les peintures
et sculptures représentant Adam et Ève, pour la bonne raison
que le premier homme et la première femme n'avaient pas de mère".
Avril 1898, les palissades de la butte Montmartre et de Pigalle accueillent
d'étranges affiches à l'occasion des élections législatives.
Et même si le souci piscicole transparaît dans les déclarations
placardées en revendiquant gaillardement "l'agrandissement
du bassin de la place Pigalle, trop étroit pour l'élevage
de la morue", ce n'est pas un poisson d'avril mais bel et bien le
programme électoral de Georges Braindibourg. Échotier au
"Courrier français", l'un des canards les plus déchaînés
de la Belle époque, Braindibourg vit dans un atelier délabré
du haut de la rue Ordener, un taudis de bric et de broc, d'où il
reconstruit le monde tel qu'il devrait être. |
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Par Thierry Kübler.. |
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Paris, la rue Oberkampf. mise en ligne dans la revue le 2 juin 2003 |
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La tête
à ses pensées (c'est la faute à Voltaire), il s'en
revenait d'une ballade sur la colline de Ménilmontant. Une doulce
promenade à herboriser à travers vignes et prairies et —
fameux coup de chance — la découverte de deux plantes bien
rares dans ce canton : une Picris fausse épervière et un
Buplèvre en faux. "Cette découverte me réjouit
et m'amusa très longtemps", confie le rêveur. Hop-là,
pas belle la vie ? Bon, reste ce vieillard hargneux de Voltaire et ses
attaques incessantes… La tête à ses pensées,
et paf le chien : un molosse, un danois féroce. Il est tombé
par terre, c'est la faute à Voltaire (et un peu au chien, soyons
justes). Le nez dans le ruisseau, Rousseau : ce 24 octobre 1776, il est
renversé par un énorme clebs (tout de même un chien
de race) qui précédait le carrosse de Le Peletier de Saint-Fargeau
(un marquis, pas moins de race). Illustration: "Le petit buveur", toile de Jouy (en Josace),
Christophe Philippe Oberkampf y fonda la fabrique royale de toiles imprimées.
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Par Thierry Kübler.. |
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Paris, la Salpêtrière. mise en ligne dans la revue le 11 juin 2003 |
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La vendeuse
du Bon Marché le dévisage. Temps d'arrêt, puis lui
offre le plan de Paris qu'il veut acheter. Boulevard Saint-Marcel, l'ouvreuse
du cinéma refuse son argent. Juin 1945, Stanislas Tomkiewicz, 18
ans et survivant du ghetto de Varsovie, libéré depuis le
mois d'avril du camp de Bergen Belsen, fugue régulièrement
de l'Hôpital de la Salpêtrière pour découvrir
Paris. Les docteurs qui l'examinent se fichent de sa tuberculose, bien
visible sur les radios : pour la plupart anciens pétainistes, ils
assurent un service très minimum auprès de la racaille juive
ou communiste échouée à l'hôpital. "Tout
bas, assis en tailleur au pied de mon lit, je me disais "un jour,
j'y reviendrai, autrement…". |
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Par Thierry Kübler.. |
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Paris, la rue Saint-Nicaise. mise en ligne dans la revue le 16 juin 2003 |
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Était-elle
blonde, brune ou rousse ? Tous l'ignorent : de cette jeune fille, on ne
retint que le nom (Pensol), la profession (marchande de quatre saisons)
et l'âge (14 ans). Et de sa vie, l'on ne connaît que les circonstances
de sa mort : déchiquetée par une bombe, un soir de Noël
1800. (1) La rue Saint-Nicaise a disparu dans les travaux de prolongement de la rue de Rivoli. Elle reliait le Carrousel à la rue Saint-Honoré et l'Opéra. L'opéra était alors rue Richelieu et couvrait le terrain de la place Louvois. Aujourd'hui, la rue St-Nicaise commencerait à la pyramide de verre et se poursuivrait dans la galerie Richelieu.
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Par Thierry Kübler.. |
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Paris, la rue de Grenelle. mise en ligne dans la revue le 24 juin 2003 |
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Quelque part
vers le début du boulevard de la Tour-Maubourg, une satanée
usine de moteurs perturbe la qualité des transmissions. Scrogneugneu,
il va falloir faire les essais la nuit ! Et les fonctionnaires du jury
devront déroger à leurs horaires sacro-saints : le ministre
des PTT, Henri Queuille a organisé des épreuves pour désigner
le meilleur système de transmission d'images. Fin novembre 1932,
la barbiche de René Barthélemy tremblote d'émotion.
Le sourire accentue encore les angles du visage, adouci par les lunettes
rondes : il a battu ses deux concurrents, l'Anglais John Baird ("appareils
pas au point, réglage incertain") et Henri de France ("n'a
pu faire aucun essai devant le représentant du Laboratoire National
de Radioélectricité"). Allons, c'est décidé
: "images à trente lignes, système Barthélemy".
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