"Fatras, fragments d'une poésie politique"

De 1988 à 2003, une autobiographie à plusieurs entrées. Elle n'est pas celle de ce que l'on croit. Elle procède par hybridations et travaille par strates. Elle se donne comme un puzzle, sans souci de linéarité et de chronologie. Elle se promène entre Opérations Villages Roumains et Causes Communes, vient aussi visiter lautresite.



Quelques pistes pour entrer :

Verbatim. Ce qui a été noté, ce qui est dit ici.
Viatique. Le nécessaire pour le voyage, parfois le voyage lui-même.
Reprises. Ce qui a été publié, prononcé, déjà livré.
Correspondances. Des envois quotidiens avec Nicolas Levrat, quelques semaines de l'année 1996
Fable. Extraits tirés d'une nouvelle de tiroir, "Drôle de corps : la pointure 42".
Histoire. Des choses vues, ce qui s'est passé.


 


Verbatim, 1.
Un soir, j'ai convoqué chez nous un crime du siècle. Ce crime était hideux, il assassinait autour de lui choses et gens, hommes et pierres, maisons et jeunes filles. Ce crime était odieux, Il retournait même les morts. Chez nous, nous avons pris du vin autour d'une table et la nuit n'était pas noire que nous étions déjà plus forts. Au matin, des mains nombreuses (la mort va toute seule, les mains sont par deux) ont pris ce crime et l'ont étranglé. Tuer un crime, voilà ce qu'on fait de sa vie. Je suis comme toi, je pense que cela n'a pas eu lieu. Le crime est mort, bien sûr, le temps est toujours aux assassins.
La prochaine fois que je convoque quelque chose chez nous, je préfère que ce soit le bonheur ou alors l'amour. La différence que cela ferait pour le vin épanché et le verre brisé.

Reprise, 1.
Là où Il y a fleuve, il y a mer : l'important n'est pas de la voir mais de la savoir. La conviction qu'on n'a pas besoin d'être là pour être présent procure l'ivresse du global : il existe du chaos sous ces présomptions-là. Il peut y exister aussi du politique. Ces fleuves qui vont à la mer nous rappellent ces exodes en Trabant ou sac à dos de l'été 1989 qui rendirent d'un seul coup obsolètes ces exils calibrés et soupesés des années froides où un 747 entier dégorgeait son fragile dissident. Nous célébrions alors nos victoires. Nous déférions aux règles de l'hospitalité et aux lois de l'accueil. Nous faisions d'acceptables amphitryons et peu se sont plaints tout de suite de la propension que nous avions à choisir parmi le malheur. Et seuls quelques-uns ont compris à temps —fleuves descendus pour mers à naviguer— qu'il nous faudrait changer d'embarcation et donner de la voilure sauf à caboter et nous échouer. Nous n'avions pas aperçu la mer sous le fleuve. Mais le fleuve a fait gonfler la mer.

Viatique, 1.
J'ai déjà dormi à Bad Feilnbach, Bari, Bath, Belgrade, Besançon, Boscatle, Bourges, Bruxelles. Bucarest, Budapest, Calais, Cardiff, Chateaubriant, Chouvigny, Clifden, Cluj, Corfou, Cornimont, Couillet, Cuesmes, Daruvar, Dublin, Eu, Floreffe, Galway, Genève, Gennevilliers, Gilly, Grand-Castang, Haute-Isle, Heidelberg, Kecskemet, La Docherie, Lausanne, Le Mans, Limoges, Lindau, Ljubljana, Log Pod Mangartom, Londres, Luxembourg, Managua, Marcinelle, Maribor, Mayerling, Meaux, Medzugorje, Meggenhoffen, Miami, Montigny-le-Tilleul, Montluçon, Montréal, Namur, Nieuport, Nyon, Orléans, Osijek, Pachins, Paris, Petitvoir, Pirou, Puy-Aillau, Québec, Quévy, Rijeka, Rochester, Rouen, Roundstone, Saint-Gérard, Saint-Lyphard, Sarajevo, Sarreguemines, Shaftesbury, Sibiu, Spa, Split, Strasbourg, Subotica, Timisoara, Trieste, Tuzla, Vaucelles, Versoix, Waterford, Wégimont, Wells, Werfenweng, Wissant, Yvré-l'Evêque et Zagreb.

Verbatim, 2.
D'où vient que l'on ne convoque pas mes rêves quand ce monde se satisfait simplement d'être ; où va que l'on sollicite mon émotion dès lors que le malheur y naît.

Reprise, 2
Le Parti Communiste Roumain tient ces jours-ci, à Bucarest, son 14ème Congrès dans une Roumanie cadenassée, affamée, maltraitée. Bucarest est sous état de siège, les plus célèbres dissidents poursuivent des grèves de la faim, les frontières sont filtrées. N'y a-t-il rien de nouveau à l'est de l'Est ? Ces derniers jours, cinq partis clandestins ont fait leur apparition. Ils ne pèsent pas tous du même poids. Mais l'arrivée d'un Front réformiste du Parti Communiste Roumain ou d'un Front du Salut National appelant de leurs vœux la non-réélection de Nicolae Ceausescu évoque quelque espoir. Quelque chose bougerait à l'intérieur même du Parti. Hélas, rien de comparable avec les Forums, les syndicats libres, les mouvements d'opposition qui ont ébranlé les pays voisins.
Le 14ème Congrès ouvre grand le champ des supputations. De la démission du président à sa réélection jusqu'au-boutiste, de la constitution d'un axe dur "Roumanie-Chine-Corée du Nord" à la sortie de la Roumanie de son alliance militaire, de la jacquerie aux grèves en cascade, on peut tout imaginer. La Roumanie sera-t-elle le seul des pays européens où le changement paiera le prix du sang ? Nous pouvons le craindre. Car, à la fin, la question est bien celle-ci : comment fait-on pour tuer un cadavre ? Ceausescu et son stalinisme sont morts et seul le Génie des Carpates l'ignore. Mais les Roumains savent qu'ils vivent désormais à l'heure folle des morts vivants. Le recours à l'adjectif fou — parlant de Ceausescu — n'est d'ailleurs pas raisonnable. Il n'y a pas de meilleure justification politique à une non-intervention que de décréter "folle" telle ou telle situation. Ce qui se passe au Liban est devenu fou : nous n'avons donc plus à nous en soucier.
Celui qui tient le pouvoir en Roumanie est fou : nous n'avons donc aucune prise. Par contre, ce qui vient de se passer en RDA, en Pologne ou en Bulgarie n'a pas été décrété fou mais simplement inimaginable. La sémantique annonce une difficulté politique. Elle la souligne. Mais si l'institution préfère arpenter des chemins balisés, la société civile, elle, n'en n'a cure. Elle n'aime rien tant que le bras de fer avec l'impossible. Etait-il raisonnable de penser, il y a neuf mois à peine, que 2200 communes d'une dizaine de pays européens — soit environ 30 millions d'individus — se mobiliseraient pour faire pièce au "plan de systématisation" rural qui menace la moitié des villages roumains ? Et pourtant, cela s'est passé, cela se passe, cela se passera encore tant que les autorités roumaines n'auront pas renoncé explicitement à leurs projets. Aujourd'hui, la Norvège a rejoint l'Opération, demain la Pologne (oui) et l'Italie feront de même. Ce que pense la société civile c'est que Rome n'est plus dans Rome et qu'il est nécessaire que le devoir d'ingérence devienne un réflexe démocratique.
Précisément, pour ce qui concerne l'action humanitaire entamée avec l'Opération Villages Roumains, nous pouvons avoir certains apaisements. Ce mouvement de pression international conjugué à d'évidentes difficultés économiques réussit à freiner considérablement le processus de systématisation. Un très récent rapport de mission de l'Unesco soulignait tout ce qu'il y a encore d'alarmant dans la situation du patrimoine roumain. Mais nous pouvions y lire aussi que ce n'est "nullement s'ingérer dans les décisions d'un Etat souverain que des particuliers et des institutions puissent se soucier du sort d'un patrimoine culturel partie intégrante du patrimoine universel". La société civile avait donc doublé l'institutionnel. Mais après tout, n'est-ce pas son rôle de promouvoir toutes les notions neuves qui, comme le devoir d'ingérence, alimenteront le débat politique ? Elle sera aussi le lieu, sans doute, où l'on discutera, dans des "Forums nouveau genre", de tous ces changements qui affectent le cours de l'histoire et nous amènent à repenser chez nous aussi le fonctionnement de nos démocraties. Elle se doit, toutes affaires cessantes, de devancer les frileux d'une démocratie à créer, les effrayés du changement, qui voudraient donner un répit à la barbarie en Roumanie prétextant que déjà "tout va trop vite" partout ailleurs et que les questions posées par la situation à l'Est sont déjà trop nombreuses. Et il est temps, pour permettre à la Roumanie de prendre sa place dans l'espace démocratique, que les actions politique et humanitaire se conjuguent. C'est même une question d'urgence. La clémence accordée à la tyrannie, disait Saint-Just, est une forme de barbarie". Carte blanche au Soir, le 21 novembre 1989, avec Yves-Luc Conreur, Jean-Pierre Jacqmin, Vincent Magos.

Correspondances, 1. Nicolas à Paul.
Lundi premier avril 1996, soir, entre Madrid et Bruxelles. Aujourd'hui Madrid. Sous la pluie et dans le froid, mais quelle importance, la salle de réunion n'avait pas de fenêtre. Une de ces associations européennes, parlant d'Europe en plusieurs langues — mais chacun n'écoute que la sienne dans son petit casque transpirant la peur et le désarroi de quelques fonctionnaires, confrontés à la complexité du monde que le projet Europe oblige à accepter. Cette Europe sentait le renfermé.
Hier, d'un battement d'ailes, saut au cœur du Continent Espagne, ce soir retour à Bruxelles. Hier les nuages, maintenant la nuit ; l'Europe échappe à mon regard, à mon désir. Je dois me contenter, tout comme tous ceux assis dans ce cigare de métal, d'être un parmi le troupeau des européens transhumants. Si ce n'est que l'on ne hume pas grand-chose dans l'air pressurisé d'un avion. Quelle odeur peut bien avoir l'Europe ?
Bien sûr, près de la Plaza Mayor, le goût de ce gazpacho, l'odeur de cette mortilla, de ces jambons suspendus. Je reviens avec plus de quatre kilos de charcuterie entre mes dossiers et mes cravates. À l'heure de l'Europe de la vache folle, je me demande si, comme antidote, il ne faudrait pas s'intéresser à une Europe des jambons. Une des causes de cette psychose de la vache folle est que le consommateur européen —quésaco? — ne sait pas, lorsqu'il plante sa fourchette dans un steak, s'il mange du bœuf écossais, de la vache espagnole ou de la génisse française. Bien ignorant par contre celui qui ne sait faire la différence entre un jambon espagnol — et un connaisseur saura même dire s'il vient de Séville, de Valence ou de Burgos — italien, allemand, français, la Forêt-Noire, Bayonne, Parme, épaisseurs d'une Europe du goût, des terroirs, riche de ses diversités qui en sont les traits d'Union. Il n'y a guère de culture du jambon en Asie, en Afrique ou au Moyen-Orient.
Il y a cette culture européenne, mais il n'y a pas un unique jambon européen. Bien sûr, il existe ce jambon pâle d'aspect, présenté en tranches rondes ou carrées, dont le goût n'a plus grand chose à voir avec le cochon qui l'a donné, et que l'on ne sait distinguer la plupart du temps que par l'étiquette que lui accole son producteur. Le but n'est pas de renier cette Europe — de temps en temps cette envie d'un simple jambon-beurre — mais de ne pas réduire les jambons à ce seul représentant rosâtre.
Distinguer un Belge d'un Irlandais, un Catalan d'un Hongrois, un Bavarois d'un Sicilien, un Luxembourgeois d'un Grec autrement que par l'étiquette qu'ils arborent sur leur veston dans une réunion. Les distinguer par les sensibilités différentes qu'ils expriment, des attitudes caractéristiques, des manières de s'habiller —n'en déplaise à Messieurs Benetton, Heinz ou Morris. Pour combien de temps encore ? Ce qui fait la saveur des jambons ne pourrait-il pas être bon pour les Européens ? Et moi, toujours parmi le troupeau des transhumeurs. Humeurs d'Europes.


Correspondances, 2, Paul à Nicolas.
Mardi deux avril 1996. A cette époque d'équarissage pour tous, je crains qu'il convienne d'ajouter le nom de Hans Koschnick, victime d'un épuration ethnique qu'il n'a pas su juguler et d'un découpage électoral qu'il n'a pas pu imposer. Bien peu l'auront appris, sauf à porter attention aux insignifiances : Koschnick, l'administrateur européen, a quitté Mostar aujourd'hui. Je vais dire, très vite, que son départ incarne une défaite nouvelle de l'Europe. Je n'en dirai guère plus à propos de l'homme — il fut maire de Brême qui a été, on l'oublie, une Ville-État et qui compta, on le sait plus, au nombre des villes détruites de la deuxième guerre — et rien de très engageant à propos de la fonction. Que dire, en effet, du Mostar européen ? Que dire d'une ville où seule la laideur tient debout ? Cela aura sans doute été notre principal échec, de n'avoir pas su restaurer la beauté. À propos de Mostar justement, je lisais tout à l'heure Predrag Matvejevitch — ce grand écrivain en est originaire — , il précise que Mostar ne veut pas simplement dire "Vieux Pont", je le savais, mais aussi "Gardien du Pont ", je l'ignorais. Marina me signale par ailleurs que le prénom Predrag se traduit par "Très cher, très précieux à mon cœur". Que peut bien vouloir dire Koschnick en allemand ? Une sorte de nom improbable construit à partir du verbe "Nicken" dont le sens est "faire signe de la tête" ? Ce serait trop beau. Toutes ces choses qui se passeraient dans notre dos. What's in a name ? Chacun aujourd'hui se demande ce qui est dans quoi. Mais bon, l'important ici, malgré tout , est moins, je viens de le noter, dans le signifiant que dans l'insignifié. Koschnick part. On n'en dit rien. Silence radio dans les radios, silence télé dans les télés. Au Ministère des Affaires Etrangères, à Bruxelles, ce matin, on portait pourtant déjà le deuil de la Bosnie. Dira-t-on que même gagner une paix nous est devenu impossible ? C'est bien l'Europe, cela, d'inachever ses idées. On ne peut donc revenir de Mostar que la tête basse, on ne soulève même plus son chapeau pour saluer les gens.
Au fait, je m'avise seulement aujourd'hui que le nouveau Président de l'Union Européenne porte, pour les francophones, un nom lacanien. Santer. S'enterre. Sans terres. Je m'amuse de ce que cette idée survienne au moment où, à Turin, l'avenir de l'Europe se décrit en termes "d' approfondissement" ou "d'élargissement".
Hans Koschnick sera remplacé par l'ancien maire de Valence, ce qui nous ramène à l'Espagne d'hier. Je promets de trouver bientôt son nom.

Histoire, 1.
Se souvenir de ce jour à Medjugorje où l'on commanda sans souci un Bloody Mary. On ne fut pas servi.

Fable, 1.
L'aube ne parle jamais à personne avant de m'adresser la parole. C'est pourquoi J'adore me lever tôt. Ce matin, le réveil a sonné à six heures. Je suis le premier à avoir imprimé mes pas dans la neige de la nuit. La pointure 42 laisse de belles empreintes. Je me fais l'effet d'être un coq. Mais je dois à la vérité de dire que quelques cheminées fumaient déjà. Ou fumaient encore, je ne sais pas.
Qui dira le travail de la neige dans la nuit ?

Reprise, 3
Il faudrait connaître assez bien les grands événements et intimement les petits. C'est sur cette conviction — qui est d'abord une acceptation de la hiérarchie des niveaux auxquels et sur lesquels nous agissons — que nous avons entrepris de bâtir ces transhumances citoyennes auxquelles les événements de décembre 1989 ont donné une première et exemplaire illustration (trois mille citoyens belges recensés en Roumanie durant le seul mois de janvier 1990, combien d'européens ... ). Chacun, dans sa vie, aurait donc un traité à signer, un accord à parafer, une paix à conclure. Si nous n'avions pas eu cette assurance, aurions-nous pu nous rendre comptable de toutes ces vies qui pouvaient se perdre sur les routes enneigées, inconnues et toujours politiquement périlleuses de la Roumanie de cette époque ? Que nous n'ayons eu aucune mémoire à commémorer n'est sans doute pas un signe du destin mais plus vraisemblablement celui d'un alésage réussi et d'un nivelage accepté.

Verbatim, 3.
Comme on achemine de l'aide humanitaire massive, l'on peut uniment produire de la grosse pensée ou de la politique pondéreuse.

Correspondances, 3, Nicolas à Paul.
Mercredi 3 avril 1996, Belle-île en Mer. Accostage vers 17 heures, qui met un terme provisoire à une journée de voyage. À pied, en train, bus, bateau, voiture. La jetée blessée par une récente fureur marine, bée sur des flots qui ont l'air aujourd'hui bien innocents. Ici à Belle-île, je suis beaucoup plus loin de Bruxelles ou de Paris que je ne l'étais à Madrid. Sur notre actuelle planète, l'éloignement entre deux lieux est surtout fonction du temps qu'il faut pour les rejoindre. Les aéroports de toutes les grandes villes européennes ne sont que les carrefours d'une même banlieue, d'un espace plus ou moins homogène, peuplé de Mac Donalds, de critères de convergences, de marques françaises de produits cosmétiques, d'obscurs indices boursiers, de pulls Benetton, de toutes sortes de denrées - plus ou moins folles - comestibles sous cellophane, et du tic-tac de Swatchs.
Loin de tout ça je suis, à peine atterri, allé nourrir quelques troupes de vaches grasses, à qui l'on offre en plus des pâtures, des betteraves qui sont pour elles de véritables sucreries. Arrive le boucher du village — que dis-je ?, du Palais, la capitale de l'île avec près de 2000 habitants — à la recherche d'un veau de lait pour la semaine prochaine. Tout juste si les animaux ne viennent pas discuter autour d'un apéro de la transaction de leur viande.
Que les articles lus dans le train semblent loin.
Hans Koschnick et Mostar — Le Monde lui consacrait une pleine page, respectueuse de l'homme, sans concession pour l'échec de son action — les psychoses, les intrigues gouvernementales ... Ici les hommes non plus n'ont pas l'air fous.

Correspondances, 4, Paul à Nicolas.
Jeudi quatre avril 1996. Attention à la rencontre d'une vache folle anglaise et d'une mine anti-personnel bosniaque sur la table d'un Conseil des Ministres européen. Quitte à sacrifier, broutons utile.
Tant qu'à rester dans le domaine de l'expiatoire, la proximité de la fête de Pâques me fait penser que l'époque a décidément besoin d'exercices sacrificiels. Ainsi du procès Inusop, dont nous connaissons aujourd'hui même le verdict. Je n'espère pas cependant qu'il augure d'une quelconque résurrection.
Même jour à Bruxelles, la loi Vande Lanotte est votée. Elle fait partie de ces mâchicoulis et de ces barbacanes dont se munit la forteresse Europe contre les étrangers du dehors. Le droit d'asile, déjà parcimonieux, se réduira désormais à un droit de regard sur des pistes d'aéroports ou des campagnes grillagées dans des centres qu'on appelle fermés pour mieux signaler que leurs murs ne sont pas près de tomber. Par un concours de circonstance, je me trouve au cabinet du ministre au moment où il part défendre sa loi au Parlement. Avec sa manière d'arpenter les couloirs et d'y faire les cent pas, il présente une comparaison raisonnable avec les candidats réfugiés qui, n'en doutons pas, pérégrineront encore longtemps dans les arcanes d'une détention désormais illimitée.
Le nom du remplaçant de Hans Koschnick à Mostar est Ricardo Perez Casado. Jeune marié donc avec une ville divorcée.

Fable, 2
Avoir un morceau de l'hiver derrière moi. Compter les flocons. Plumer pour la trente-deuxième fois, la dinde. Filer les heures. En tricoter des pulls. J'ouvre les fenêtres sur nos moins dix degrés.

Viatique, 2.
Eric Masquelier, Jean-Pierre Jacqmin, Anne Bontems, Claire Daliers, Serge Verheylewegen, Malgorzata Dzierzawska, Christine Maniet, Daniel Staelens, Yves-Luc Conreur, Vincent Magos, Daniel de Beer de Laer, Françoise Wallemacq, Anne Degavre, de cette manière. Pas d'une autre.

Histoire, 2.
On ne sait jamais, la dernière fois que l'on voit quelqu'un.
Avec toi, Wilfried, c'était la manif des Renault de Vilvorde. Nous avions remonté le cortège, tu cherchais Karel Gacoms. Ne t'inquiète plus, je l'ai trouvé pour toi, il était derrière moi dans la file, pour ton enterrement.

Reprise, 4.
Relativement à la situation politique d'un certain nombre de ces pays dits hier encore de l'Est, une des choses qui n'est pas assez comprise — et quand elle l'est, peu tenue en compte tant on ne sait quoi faire de ce gênant paradoxe — est que nous avons affaire à des pays où les peuples sont nationalistes et les populations ultralibérales. Des pays dont les habitants nous disent tout à la fois qu'ils souhaitent devenir enfin nos pareils mais qu'ils veulent rester d'abord leurs semblables. Devenir nos pareils dans l'idée qu'ils se font de la consommation, du bien-être et de la croissance. Rester d'abord leurs semblables dans ce quoi ils estiment pouvoir se reconnaître : une image idéalisée d'eux-mêmes sur laquelle le totalitarisme ne serait pas passé et qui serait naturellement conductrice de liberté et d'identité. En Roumanie, tout le mouvement autour de Romania Mare ou de Vatra Romaneasca se nourrit de cette culture de la différence, toute pétrie de nostalgie, de regret et de passéisme qui sent son Pétain et se comporte avec l'étranger comme la reine de Blanche Neige avec son miroir : pour se convaincre d'être meilleure et plus belle.

Correspondances, 5, Nicolas à Paul.
Vendredi 5 avril, Bornoch, Belle-île en Mer. Au bois. Tout au bois. Sur une île, cela peut paraître paradoxal, d'autant qu'il ne s'agit pas de cocotiers langoureusement inclinés sur une plage de sable fin. Non que les plages fassent défaut sur cette belle-île, mais parce qu'il s'agit de bois pour se chauffer, pour cuire quelques mets. Mais le plus extraordinaire est le coucher, dans la fragile chaleur de la pièce. Le froid qui mord pousse par moments à se demander si ce que le grand feu dans la cheminée produit le mieux n'est pas cette odeur de fumée, qui colle si obstinément aux cheveux, aux vêtements. La réponse vient alors d'elle-même, ce n'est ni la tiédeur, ni la fumée, mais cette lumière dont la richesse naît de l'inconstance. Elle anime les poutres du plafond et chaque pierre des murs, prodiguant une chaleur qui, pour ne pas être physique, n'en n'est pas moins agréable.
Cela fonctionne ainsi dans l'ensemble aussi bien qu'un autre procédé. À tel point qu'hier soir en discutant, nous nous demandions si, bien utilisé, un kilo de bois n'équivaut pas un kilowattheure. Probablement que la logique marchande dans laquelle nous baignons rend cette comparaison absurde, intenable, dans la mesure où le kilodebois deviendrait autant que le kilowattheure objet de commerce. Leurs prix pourraient alors être équivalents, ou différents, sans relation avec leurs pouvoirs énergétiques réels. Il faudrait alors définir de quelle égalité nous parlons ce qui, somme toute, nous est bien égal, car il ne s'agit là que de l'arbre qui cache une forêt de questions, sur lesquelles ce séjour greffe de nouveaux bourgeonnements. Mais l'esprit aussi doit mûrir et pour ce soir, le champ des questions restera en friche pendant que, comme dans la chanson et pour alimenter le feu, nous allons tous au bois.

Correspondance, 6, Paul à Nicolas.
Samedi 6 avril 1996. Alors, il paraît que l'on s'impatiente à Sarajevo ? Que la reconstruction de la Bosnie reste lettre morte ? Les premiers articles paraissent — on prévoit la conférence internationale des pays donateurs des 12 et 13 avril prochains à Bruxelles — qui s'offusquent du fait qu'une fois encore, les promesses n'aient pas été tenues. Pourquoi le seraient-elles, d'ailleurs ?
À quelque égard, notre rapport à la démocratisation des pays de l'Est ressemble peu ou prou aux grandes entreprises de façadisme dans lesquelles une ville que je connais assez bien, Bruxelles, est passée maître. Les programmes, pourtant, ont été nombreux, l'argent dégagé important, les acquis incontestables. Mais, comment dire, ceci a été fait par devoir ou intérêt plus que par désir et volonté. On ne voit toujours pas aujourd'hui en quoi les citoyens des rives du Mures, de la Drava ou de la Vistule auraient quoi que ce soit en commun avec ceux de la Sure, du Rhône ou du Devon. Cela reste inquiétant. Aussi sommes-nous un certain nombre à chercher aujourd'hui nos chemins de Compostelle, nos cathédrales, nos universités. Bref, sous la carte, nous cherchons l'Europe. Et dans l'Europe ses bâtisseurs.
Se pourrait-il, ainsi que le suppose l'architecte Daniel Staelens, que nous soyons traditionnellement rétifs à la gestion du monde et que nous ne sachions, en définitive, ne faire qu'une chose : le reconstruire après l'avoir détruit ? Ces siècles derniers nous ont fourni assez d'occasions, il est vrai, pour ce qui est de relever des gravats et de raser les ruines. Aucun d'entre eux ne nous aura cependant, à voir ce qui ne se passe pas, appris à apprendre. Au bout d'un moment, la machine deviendrait en quelque sorte folle de ne plus pouvoir ni savoir créer sur des décombres. Corruption, élitisme et prébendes — en tant que perversions des systèmes où l'administratif tient lieu de législatif — seraient alors les corollaires de cette lassitude rénovatrice. Ce serait là nos limites. Si cela est exact — nous sommes quelques-uns à l'imaginer —, il se pourrait alors que nous n'ayons pas pris la juste mesure des changements à l'Est et que, sur une révolution, nous ayons plaqué notre administration. Si cela aussi est exact, cela signifierait une autre chose : que nous n'aurons pas plus d'espoir de reconstruire l'ex-Yougoslavie. Le traumatisme, en quelque sorte, ne serait pas assez grand. Cinquante ans de paix nous auraient à ce point amollis que nous serions incapables aujourd'hui de lire l'histoire. Pire, de la faire.
Alors, vois-tu, la Bosnie serait bien cette île où tu es allé hier, avec son bois pour se chauffer, son eau pour boire et ses yeux pour pleurer.

Viatique, 3
Mon grand-oncle Jules, ma grand-tante Emilie, ma tante Jeanine, ma marraine Elisa, ma cousine Françoise, ma cousine Marianne, mon cousin Claude, mon cousin Philippe, mon cousin René, ma cousine Francine, mon petit-cousin Jean-François, ma petite cousine Delphine, ma petite cousine Anita, mon petit-cousin Jean-Marc, ma sœur Agnès, mon frère Luc, ma belle-sœur Anne Thérèse, ma nièce Sophie, ma filleule Julie, mon neveu Bertrand, ma nièce Marion, mon neveu Cyrille, mon neveu François, mon père Jean, Anne, ma fille Marie, ma fille Louise. Pierrot, Clémentine, Lydie, Jean, Marcel, Cyrille, Denise, Marianne, Isidore, Alphonse, Ernest, ma mère Célina, in memoriam, qui êtes tombés de l'arbre.

Histoire, 3.
15 juillet 1995. Le Cotentin, parce que la distance est courte et les enfants petits. Les journaux, sur la route, parlent de l'impuissance occidentale. Nous en disions un mot, juste avant mon départ, avec Michel Gheude : un changement de sémantique s'impose. Il n'y a pas d'impuissance là où il n'y a que manque de volonté. Le français a créé à partir du grec un terme qui décrit exactement notre situation, c'est le mot aboulie. C'est bien d'une fatigue mentale et d'une faiblesse du sens dont nous sommes atteints. Nous ne le lirons cependant pas à la une des quotidiens parce qu'il s'agit d'un vocabulaire trop compliqué. On se retrouvera donc interminablement impuissants là où nous faisons pourtant tous les jours des enfants dans le dos aux Bosniaques. Les réfugiés de Srebrenica sont, eux, arrivés à Tuzla. Il y a là encore un mensonge du vocabulaire : nous disons "réfugiés", ils se vivent "personnes déplacées". Bien entendu, ils ont raison. Réfugié est un mot statique, personne déplacée une terminologie mobile. Faut-il leur laisser l'espoir de n'être, finalement, que des "personnes en mouvement " dont l'arrivée à Tuzla ne serait que l'aller d'un voyage qui suppose un retour ? Hélas, nous avons tellement conventionné ce terme de réfugiés qu'en employer un autre ferait désormais courir un risque majeur à ses usagers : celui de n'être rien de plus que moins qu'un homme. On n'est pas, aujourd'hui, une personne en mouvement en Europe. On circule d'autant moins que les frontières sont ouvertes. Cet oubli vertueux de ces pérégrinations qui ont fondé nos civilisations fait date. Et me fait peur. Si j'ai plaisir à habiter ma maison, je ne me résous pas aux barricades et aux cadenas. Je suis donc, pour accueillir l'autre, contraint à l'accepter comme réfugié. Je ne peux plus simplement l'inviter, je ne suis plus un hôte, moins encore un amphitryon. Je suis un homme du vingtième siècle qui réserve sa cave aux malheurs du monde.

Histoire, 1.
Se souvenir de ce jour à Medjugorje où l'on commanda sans souci un Bloody Mary . On ne fut pas servi.

Fable, 1.
L'aube ne parle jamais à personne avant de m'adresser la parole. C'est pourquoi J'adore me lever tôt. Ce matin, le réveil a sonné à six heures. Je suis le premier à avoir imprimé mes pas dans la neige de la nuit. La pointure 42 laisse de belles empreintes. Je me fais l'effet d'être un coq. Mais je dois à la vérité de dire que quelques cheminées fumaient déjà. Ou fumaient encore, je ne sais pas.
Qui dira le travail de la neige dans la nuit ?

Reprise, 3
Il faudrait connaître assez bien les grands événements et intimement les petits. C'est sur cette conviction — qui est d'abord une acceptation de la hiérarchie des niveaux auxquels et sur lesquels nous agissons — que nous avons entrepris de bâtir ces transhumances citoyennes auxquelles les événements de décembre 1989 ont donné une première et exemplaire illustration (trois mille citoyens belges recensés en Roumanie durant le seul mois de janvier 1990, combien d'européens ... ). Chacun, dans sa vie, aurait donc un traité à signer, un accord à parafer, une paix à conclure. Si nous n'avions pas eu cette assurance, aurions-nous pu nous rendre comptable de toutes ces vies qui pouvaient se perdre sur les routes enneigées, inconnues et toujours politiquement périlleuses de la Roumanie de cette époque ? Que nous n'ayons eu aucune mémoire à commémorer n'est sans doute pas un signe du destin mais plus vraisemblablement celui d'un alésage réussi et d'un nivelage accepté.

Verbatim, 3.
Comme on achemine de l'aide humanitaire massive, l'on peut uniment produire de la grosse pensée ou de la politique pondéreuse.

Correspondances, 3, Nicolas à Paul.
Mercredi 3 avril 1996, Belle-île en Mer. Accostage vers 17 heures, qui met un terme provisoire à une journée de voyage. À pied, en train, bus, bateau, voiture. La jetée blessée par une récente fureur marine, bée sur des flots qui ont l'air aujourd'hui bien innocents. Ici à Belle-île, je suis beaucoup plus loin de Bruxelles ou de Paris que je ne l'étais à Madrid. Sur notre actuelle planète, l'éloignement entre deux lieux est surtout fonction du temps qu'il faut pour les rejoindre. Les aéroports de toutes les grandes villes européennes ne sont que les carrefours d'une même banlieue, d'un espace plus ou moins homogène, peuplé de Mac Donalds, de critères de convergences, de marques françaises de produits cosmétiques, d'obscurs indices boursiers, de pulls Benetton, de toutes sortes de denrées - plus ou moins folles - comestibles sous cellophane, et du tic-tac de Swatchs.
Loin de tout ça je suis, à peine atterri, allé nourrir quelques troupes de vaches grasses, à qui l'on offre en plus des pâtures, des betteraves qui sont pour elles de véritables sucreries. Arrive le boucher du village — que dis-je ?, du Palais, la capitale de l'île avec près de 2000 habitants — à la recherche d'un veau de lait pour la semaine prochaine. Tout juste si les animaux ne viennent pas discuter autour d'un apéro de la transaction de leur viande.
Que les articles lus dans le train semblent loin.
Hans Koschnick et Mostar — Le Monde lui consacrait une pleine page, respectueuse de l'homme, sans concession pour l'échec de son action — les psychoses, les intrigues gouvernementales ... Ici les hommes non plus n'ont pas l'air fous.

Correspondances, 4, Paul à Nicolas.
Jeudi quatre avril 1996. Attention à la rencontre d'une vache folle anglaise et d'une mine anti-personnel bosniaque sur la table d'un Conseil des Ministres européen. Quitte à sacrifier, broutons utile.
Tant qu'à rester dans le domaine de l'expiatoire, la proximité de la fête de Pâques me fait penser que l'époque a décidément besoin d'exercices sacrificiels. Ainsi du procès Inusop, dont nous connaissons aujourd'hui même le verdict. Je n'espère pas cependant qu'il augure d'une quelconque résurrection.
Même jour à Bruxelles, la loi Vande Lanotte est votée. Elle fait partie de ces mâchicoulis et de ces barbacanes dont se munit la forteresse Europe contre les étrangers du dehors. Le droit d'asile, déjà parcimonieux, se réduira désormais à un droit de regard sur des pistes d'aéroports ou des campagnes grillagées dans des centres qu'on appelle fermés pour mieux signaler que leurs murs ne sont pas près de tomber. Par un concours de circonstance, je me trouve au cabinet du ministre au moment où il part défendre sa loi au Parlement. Avec sa manière d'arpenter les couloirs et d'y faire les cent pas, il présente une comparaison raisonnable avec les candidats réfugiés qui, n'en doutons pas, pérégrineront encore longtemps dans les arcanes d'une détention désormais illimitée.
Le nom du remplaçant de Hans Koschnick à Mostar est Ricardo Perez Casado. Jeune marié donc avec une ville divorcée.

Fable, 2
Avoir un morceau de l'hiver derrière moi. Compter les flocons. Plumer pour la trente-deuxième fois, la dinde. Filer les heures. En tricoter des pulls. J'ouvre les fenêtres sur nos moins dix degrés.

Viatique, 2.
Eric Masquelier, Jean-Pierre Jacqmin, Anne Bontems, Claire Daliers, Serge Verheylewegen, Malgorzata Dzierzawska, Christine Maniet, Daniel Staelens, Yves-Luc Conreur, Vincent Magos, Daniel de Beer de Laer, Françoise Wallemacq, Anne Degavre, de cette manière. Pas d'une autre.

Histoire, 2.
On ne sait jamais, la dernière fois que l'on voit quelqu'un.
Avec toi, Wilfried, c'était la manif des Renault de Vilvorde. Nous avions remonté le cortège, tu cherchais Karel Gacoms. Ne t'inquiète plus, je l'ai trouvé pour toi, il était derrière moi dans la file, pour ton enterrement.

Reprise, 4.
Relativement à la situation politique d'un certain nombre de ces pays dits hier encore de l'Est, une des choses qui n'est pas assez comprise — et quand elle l'est, peu tenue en compte tant on ne sait quoi faire de ce gênant paradoxe — est que nous avons affaire à des pays où les peuples sont nationalistes et les populations ultralibérales. Des pays dont les habitants nous disent tout à la fois qu'ils souhaitent devenir enfin nos pareils mais qu'ils veulent rester d'abord leurs semblables. Devenir nos pareils dans l'idée qu'ils se font de la consommation, du bien-être et de la croissance. Rester d'abord leurs semblables dans ce quoi ils estiment pouvoir se reconnaître : une image idéalisée d'eux-mêmes sur laquelle le totalitarisme ne serait pas passé et qui serait naturellement conductrice de liberté et d'identité. En Roumanie, tout le mouvement autour de Romania Mare ou de Vatra Romaneasca se nourrit de cette culture de la différence, toute pétrie de nostalgie, de regret et de passéisme qui sent son Pétain et se comporte avec l'étranger comme la reine de Blanche Neige avec son miroir : pour se convaincre d'être meilleure et plus belle.

Correspondances, 5, Nicolas à Paul.
Vendredi 5 avril, Bornoch, Belle-île en Mer. Au bois. Tout au bois. Sur une île, cela peut paraître paradoxal, d'autant qu'il ne s'agit pas de cocotiers langoureusement inclinés sur une plage de sable fin. Non que les plages fassent défaut sur cette belle-île, mais parce qu'il s'agit de bois pour se chauffer, pour cuire quelques mets. Mais le plus extraordinaire est le coucher, dans la fragile chaleur de la pièce. Le froid qui mord pousse par moments à se demander si ce que le grand feu dans la cheminée produit le mieux n'est pas cette odeur de fumée, qui colle si obstinément aux cheveux, aux vêtements. La réponse vient alors d'elle-même, ce n'est ni la tiédeur, ni la fumée, mais cette lumière dont la richesse naît de l'inconstance. Elle anime les poutres du plafond et chaque pierre des murs, prodiguant une chaleur qui, pour ne pas être physique, n'en n'est pas moins agréable.
Cela fonctionne ainsi dans l'ensemble aussi bien qu'un autre procédé. À tel point qu'hier soir en discutant, nous nous demandions si, bien utilisé, un kilo de bois n'équivaut pas un kilowattheure. Probablement que la logique marchande dans laquelle nous baignons rend cette comparaison absurde, intenable, dans la mesure où le kilodebois deviendrait autant que le kilowattheure objet de commerce. Leurs prix pourraient alors être équivalents, ou différents, sans relation avec leurs pouvoirs énergétiques réels. Il faudrait alors définir de quelle égalité nous parlons ce qui, somme toute, nous est bien égal, car il ne s'agit là que de l'arbre qui cache une forêt de questions, sur lesquelles ce séjour greffe de nouveaux bourgeonnements. Mais l'esprit aussi doit mûrir et pour ce soir, le champ des questions restera en friche pendant que, comme dans la chanson et pour alimenter le feu, nous allons tous au bois.

Correspondance, 6, Paul à Nicolas.
Samedi 6 avril 1996. Alors, il paraît que l'on s'impatiente à Sarajevo ? Que la reconstruction de la Bosnie reste lettre morte ? Les premiers articles paraissent — on prévoit la conférence internationale des pays donateurs des 12 et 13 avril prochains à Bruxelles — qui s'offusquent du fait qu'une fois encore, les promesses n'aient pas été tenues. Pourquoi le seraient-elles, d'ailleurs ?
À quelque égard, notre rapport à la démocratisation des pays de l'Est ressemble peu ou prou aux grandes entreprises de façadisme dans lesquelles une ville que je connais assez bien, Bruxelles, est passée maître. Les programmes, pourtant, ont été nombreux, l'argent dégagé important, les acquis incontestables. Mais, comment dire, ceci a été fait par devoir ou intérêt plus que par désir et volonté. On ne voit toujours pas aujourd'hui en quoi les citoyens des rives du Mures, de la Drava ou de la Vistule auraient quoi que ce soit en commun avec ceux de la Sure, du Rhône ou du Devon. Cela reste inquiétant. Aussi sommes-nous un certain nombre à chercher aujourd'hui nos chemins de Compostelle, nos cathédrales, nos universités. Bref, sous la carte, nous cherchons l'Europe. Et dans l'Europe ses bâtisseurs.
Se pourrait-il, ainsi que le suppose l'architecte Daniel Staelens, que nous soyons traditionnellement rétifs à la gestion du monde et que nous ne sachions, en définitive, ne faire qu'une chose : le reconstruire après l'avoir détruit ? Ces siècles derniers nous ont fourni assez d'occasions, il est vrai, pour ce qui est de relever des gravats et de raser les ruines. Aucun d'entre eux ne nous aura cependant, à voir ce qui ne se passe pas, appris à apprendre. Au bout d'un moment, la machine deviendrait en quelque sorte folle de ne plus pouvoir ni savoir créer sur des décombres. Corruption, élitisme et prébendes — en tant que perversions des systèmes où l'administratif tient lieu de législatif — seraient alors les corollaires de cette lassitude rénovatrice. Ce serait là nos limites. Si cela est exact — nous sommes quelques-uns à l'imaginer —, il se pourrait alors que nous n'ayons pas pris la juste mesure des changements à l'Est et que, sur une révolution, nous ayons plaqué notre administration. Si cela aussi est exact, cela signifierait une autre chose : que nous n'aurons pas plus d'espoir de reconstruire l'ex-Yougoslavie. Le traumatisme, en quelque sorte, ne serait pas assez grand. Cinquante ans de paix nous auraient à ce point amollis que nous serions incapables aujourd'hui de lire l'histoire. Pire, de la faire.
Alors, vois-tu, la Bosnie serait bien cette île où tu es allé hier, avec son bois pour se chauffer, son eau pour boire et ses yeux pour pleurer.

Viatique, 3
Mon grand-oncle Jules, ma grand-tante Emilie, ma tante Jeanine, ma marraine Elisa, ma cousine Françoise, ma cousine Marianne, mon cousin Claude, mon cousin Philippe, mon cousin René, ma cousine Francine, mon petit-cousin Jean-François, ma petite cousine Delphine, ma petite cousine Anita, mon petit-cousin Jean-Marc, ma sœur Agnès, mon frère Luc, ma belle-sœur Anne Thérèse, ma nièce Sophie, ma filleule Julie, mon neveu Bertrand, ma nièce Marion, mon neveu Cyrille, mon neveu François, mon père Jean, Anne, ma fille Marie, ma fille Louise. Pierrot, Clémentine, Lydie, Jean, Marcel, Cyrille, Denise, Marianne, Isidore, Alphonse, Ernest, ma mère Célina, in memoriam, qui êtes tombés de l'arbre.

Histoire, 3.
15 juillet 1995. Le Cotentin, parce que la distance est courte et les enfants petits. Les journaux, sur la route, parlent de l'impuissance occidentale. Nous en disions un mot, juste avant mon départ, avec Michel Gheude : un changement de sémantique s'impose. Il n'y a pas d'impuissance là où il n'y a que manque de volonté. Le français a créé à partir du grec un terme qui décrit exactement notre situation, c'est le mot aboulie. C'est bien d'une fatigue mentale et d'une faiblesse du sens dont nous sommes atteints. Nous ne le lirons cependant pas à la une des quotidiens parce qu'il s'agit d'un vocabulaire trop compliqué. On se retrouvera donc interminablement impuissants là où nous faisons pourtant tous les jours des enfants dans le dos aux Bosniaques. Les réfugiés de Srebrenica sont, eux, arrivés à Tuzla. Il y a là encore un mensonge du vocabulaire : nous disons "réfugiés", ils se vivent "personnes déplacées". Bien entendu, ils ont raison. Réfugié est un mot statique, personne déplacée une terminologie mobile. Faut-il leur laisser l'espoir de n'être, finalement, que des "personnes en mouvement " dont l'arrivée à Tuzla ne serait que l'aller d'un voyage qui suppose un retour ? Hélas, nous avons tellement conventionné ce terme de réfugiés qu'en employer un autre ferait désormais courir un risque majeur à ses usagers : celui de n'être rien de plus que moins qu'un homme. On n'est pas, aujourd'hui, une personne en mouvement en Europe. On circule d'autant moins que les frontières sont ouvertes. Cet oubli vertueux de ces pérégrinations qui ont fondé nos civilisations fait date. Et me fait peur. Si j'ai plaisir à habiter ma maison, je ne me résous pas aux barricades et aux cadenas. Je suis donc, pour accueillir l'autre, contraint à l'accepter comme réfugié. Je ne peux plus simplement l'inviter, je ne suis plus un hôte, moins encore un amphitryon. Je suis un homme du vingtième siècle qui réserve sa cave aux malheurs du monde.

Verbatim, 4.
Les génocides, désormais, passent à la télévision, de sorte qu'on ne pourrait plus dire aujourd'hui qu'on ne savait pas, tout au plus qu'on n'avait pas vu.

Fable, 3.
Naître en chou rouge, voilà qui aurait accompli ma destinée. Les êtres humains que nous sommes, nous dormons dans nos draps et nous réveillons dans une tasse de café : c'est notre vie qui est comme ça et avez-vous déjà pensé comment faisaient les gens avant qu'on invente le coton et le café en grain ? Aujourd'hui matin, le 31 décembre, pense le romancier à écrire quelques lignes là-dessus du point de vue du petit morceau de sucre ou de la taie d'oreiller. Pour lui donner de l'exercice, faire ce qu'il a à faire puisque chou il n'est pas né et qu'écrire il a appris. Plus tard, peut-être, car pour l'instant, que fait-il ? Il rédige ses cartes de vœux. Il est très appliqué. Ce n'est pas une mince affaire de prouver son originalité dans un exercice aussi répandu que l'expédition de ses meilleurs vœux pour l'année qui vient. N'importe qui sait ça mais un écrivain plus que les autres. C'est une question de réputation, une histoire d'être à la hauteur.

Viatique, 4.
Selon les observations prises à 7 heures par l’Observatoire d'Uccle, la pression atmosphérique réduite au niveau de la mer était de 768,5 mm, soit 1.024,6 mb. La tendance barométrique était en baisse. La température de 8,3 maximum et de 7,4 minimum. La direction du vent : sud-ouest, sa vitesse : 5 m/s. Le ciel était couvert et l’humidité de 90 %, l’eau recueillie ne dépassait pas 1mm. Les températures relevées à 13 heures étaient les suivantes : Açores 18, Athènes 20, Barcelone 14, Belgrade 0, Berlin, 8, Berne 3, Bordeaux 8, Brest 11, Bruxelles 9, Bucarest 1, Budapest 3, Chypre 17, Copenhague 8, Dublin 9, Genève 2, Gibraltar 16, Glasgow 6, Helsinki –7, Istanbul 16, Lisbonne 11, Londres 12, Luxembourg 6, Madère 19, Madrid 7, Malaga 15, Milan 4, Moscou –9, Nice 13, Oslo 3, Palerme 12, Palma 15, Paris 8, Prague 4, Rome 10, Salzbourg 6, Sofia 0, Stockholm 4, Tel-Aviv 17, Ténériffe 20, Tunis 14, Varsovie, 4, Venise 4, Vienne 9. La différence de température entre Bruxelles et Bucarest était donc de 8 degrés. Le 22 décembre 1988 était un jour jupitérien, de tonnerre, de foudre et de lumière. C’était un jeudi. La rue était en pente douce.

Correspondances, 7, Nicolas à Paul.
Dimanche 7 avril, Borfloch, Belle-île en Mer. Aménager le territoire. À cette fin, les paysans, à qui l'on trouve de moins en moins de fonctions économiques selon les critères classiques de la productivité, seraient pour une grande part d'entre eux affectés à l'aménagement du territoire, à la préservation des paysages.
Que l'on observe pourtant un tant soit peu le comportement de paysans et l'on constatera que malgré la racine commune du nom de leur profession avec le paysage, ceux-ci n'ont rien de paysagistes. Leur préoccupation est de rendre leur terrain aussi apte que possible à l'exercice de leur difficile profession, les contraignant à multiplier les surfaces de champs recouvertes de plastiques sombres, de fils à vaches — électriques ou barbelés —, d'engins polluants et fumants, là pour pomper l'eau en direction de serres, ici pour plus vite retourner la terre.
Lorsque deux paysans discutent, il y a toujours un — si ce n'est deux — moteur(s) de tracteur(s) qui gazole(nt) tranquillement, enfumant en proportion. Autour, un impressionnant bric-à-brac jonche les remises, hangars - souvent de peu esthétiques assemblages de tôles — voire les alentours d'un point d'eau — une vieille baignoire parfois, un quelconque contenant métallique rouillé le plus souvent — ou des habitations. C'est que la nature est dure et imprévisible, et on ne sait pas ce qu'il va falloir mobiliser comme énergie et outils demain pour lui faire entendre la raison de l'homme. Alors on conserve, on accumule, on adapte aux besoins ; ici un moteur de vieux camions devenu le cœur d'un système d'irrigation, là une carcasse de voiture métamorphosée en poulailler. Certes, vue d'avion, une campagne agricole présente une harmonie plaisante, de champs aux formes géométriques plus ou moins claires, jaunes, brunes, vertes, entrecoupées de bosquets d'arbres et de quelques habitations clairsemées. Mais il faut descendre les pieds sur terre pour apercevoir que ce qui de haut paraît comme un bel agencement, n'est qu'un fatras de solutions bricolées et non un aménagement.
Mais ce que l'on rate vraiment ce n'est pas cette anarchie, somme toute revigorante, du territoire, ce sont ces femmes et ces hommes qui se parlent, pour prendre des nouvelles, pour arranger ensemble une opération compliquée, pour négocier le prêt d'un outil ou de son temps, pour échanger. Ce que l'on sait encore aménager dans les campagnes et que l'on a perdu dans les autres modes d'occupation du territoire, c'est le temps. Le temps de la discussion, les temps de travail. C'est là que notre société devrait plutôt demander au monde rural un service, non pas en se tournant vers lui pour aménager son territoire, mais en y cherchant des recettes ailleurs perdues pour aménager son temps.
Et si dans l'Europe on se préoccupait également un peu moins d'aménager le territoire, géographique, institutionnel, normatif ou virtuel, pour un peu plus s'intéresser au temps, humain, vécu, culturel, libre ou perdu.

Correspondances, 8, Paul à Nicolas.
Lundi 8 avril 1996. Bien entendu les œufs sont arrivés dans les jardins. Les enfants courent. Impossible désormais de ne pas se demander ce qu'il y a dans un œuf. La salmonellose a l'air d'être passée de mode. Incidemment, j'apprends qu'on nourrit aussi les poules avec de la viande de poule. Quelle importance si les poissons s'alimentent bien de chairs naufragées.
Autrement, l'on commémore. Sarajevo, quatre ans, commémoration. Tchernobyl, dix ans, commémoration. Rwanda, deux ans, commémoration. Plus un jour qui soit un non-anniversaire. Comme s'il s'agissait de retarder indéfiniment une maladie d'Alzeimher qui guetterait les citoyens surinformés. Alors les journalistes journalisent, contextent, expliquent, historisent. Toujours cette fonction expiatoire, cette façon d'inaugurer les chrysanthèmes en fermant la bouche des morts. J'ai déjà dit, ailleurs, l'hypocrisie qu'il y avait dans ces mots : "Plus jamais ça" que chacun devrait remplacer, toutes affaires cessantes, par "Plus jamais moi". Non, plus jamais je ne m'habituerai, je n'admettrai, je ne serai complice d'un "ça". Cette responsabilité n'est pas de saison au moment où chacun guette l'importance d'un soleil renaissant qui fait sortir des maisons les gens, leurs enfants, leurs soucis.
Commémorons donc le Rwanda. Il ne faudra jamais oublier que le choléra nous a désengourdis là où la machette y avait échoué. Là encore — et nous l'avons fait avec une belle constance depuis vingt ans — nous avons choisi la maladie plutôt que la politique. Le nationalisme, le fanatisme, l'épuration ethnique sont des créations politiques. Elles ne nous importent donc pas. Seuls les mourants de morts violemment naturelles nous intéressent. Car ce qui nous est intolérable, en dernière analyse, ce sont les gens qui souffrent. Nous nous habituons de plus en plus à vivre dans un temps où la Justice a été remplacée par l'Hôpital. C'est désormais le service des urgences qui régule la planète. Nous n'apprenons rien, nous retenons peu, mais nous commémorons beaucoup. La commémoration, c'est finalement ce que nous pouvons faire de mieux. Nous avons besoin de la mémoire des catastrophes pour exister. J'ai cru longtemps que la réparation était, avec le souvenir, une seconde nature occidentale. Je me déprends de cette idée. Tout indique que nous ne ferons rien sinon commémorer que nous n'aurons rien fait.

Verbatim, 5.
Nous considérons victimes aujourd'hui les gens que nous ne caractérisons plus par le respect dû à leurs droits et devoirs mais par l'urgence du comblement de leur besoin. Nous considérons victimes les gens que nous dépouillons, à l'occasion de la survenance du malheur, de leur être social et dont nous n'agréons que la diminution, l'incomplétude et la carence.

Reprise, 5.
On prétend qu'il n'y a pas d'humanitaire sans image. L'acte fondateur de la spectacularisation de l'humanitaire, c'est Stanley rencontrant Livingstone. Il y a du Livingstone dans chaque médecin sans frontières, il y a du Stanley dans chaque cameraman de télévision. J'entends — nous sommes le 5 octobre 1993 — qu'un avion humanitaire s'envole vers l'Inde où l'on dénombre sans doute trente mille morts tandis qu'un autre décolle pour Moscou où l'on en compte peut-être cent. Dans un cas des éléments naturels, dans l'autre des événements politiques : comme si l'on ne pouvait désormais plus souffrir à l'abri de l'humanitaire. Mourir sans soin et sans caméra est désormais le comble d'une nouvelle sorte de prolétarisation mondialisée. D'où vient cette obsession du soulagement, cette monomanie du traitement, cette hantise du sauvetage ? Depuis vingt ans, la manière que certains ont de s'asseoir au chevet des autres nous est devenue coutumière : l'on crée à partir d'elle une culture de l'initiative où, comme en médecine, l'obligation de l'action oblitère désormais celle du résultat. "Au moins aura-t-on tenté quelque chose" : il est désormais indifférent de questionner cet automatisme et de délibérer sur ses conséquences. Le scalpel et la caméra aujourd'hui régulent le malheur : celui qui leur échappe n'est peut-être pas simplement mort, plus vraisemblablement même n'a-t-il même jamais existé. C'est ainsi que disparaissent des personnes et que s'effacent des noms. Je voudrais donc plaider pour la scansion, la récitation et la psalmodie. Car ceux que nous nommons existent, même dans leur oraison. En 1989, nous avions préservé des villages de la systématisation en citant leurs noms à la radio : la litanie des toponymes répétés et martelés par les radios émettant vers la Roumanie avait suffi à faire taire le silence. Cette résistance que je nous connais envers cet humanitaire spécialiste de l'état d'urgence — et cette incompréhension que nous cultivons avec lui—, je me demande même si elle ne vient pas de là : du choix que nous avons fait, dès les débuts d'OVR, de nous installer dans la civilisation de l'écrit. On nous a reproché cent fois de ne pas montrer —je signale, sans que cela représente à mes yeux un paradoxe, que l'exacte moitié d'entre nous pratiquaient alors des métiers de l'image : photographes, graphistes ou designers — et cent fois nous avons écrit, édité et publié choisissant, on nous l'a dit, une possible mise en péril de nos objectifs. En réalité, nous avons mobilisé partout, beaucoup et très vite par l'effet seul du discours — en décembre 1989, on comptait près de trois mille communes européennes dans le réseau OVR —, comptables que nous étions d'une mémoire dont nous savions bien qu'elle avait fait les frais déjà de falsifications, de trucages et de photomontages. Nous avions, en revanche, une confiance forcenée en nos mots. Nous restons, je le pense, des gens d'imprimerie qui aimons quand le monde sent l'encre et le papier.

Viatique, 5.
Psalmodions alors les noms de ces communes sans reprendre de souffle : Aalter, Aarschot, Abbots-Bromley, Acigne, Affligem, Agno, Agos Vidalos, Aigueblanche, Algues-Vives, Aiguilles, Aimargues, Aix-en-Provence, AI. Albefeuille-Lagarde, Albertville, Albi, Alblasserdam, Albon, Ales, Allaman, Alligny Cosne, Almayrac, Alvignac, Amagney, Amance, Amareins, Amay, Amboise, Amel, Amiens, Ammerschwihr, Ancenis, Anche, Ancinnes, Ancona, Andancette, Andenne, Anderlecht, Anderlues, Andoins, Andrezieux-Boutheon, AngeacCharente, Angers, Anglars-Juillac, Angoulins-sur-Mer, Aniane, Anieres, Annecy, Annecy-le-Vieux, Annepont, Anneyron, Anost, Ans, Anston, Anthisnes, Antignac, Antraigues, Anzy-le-Duc, Apples, Appletreewick, Arbedo-Castione, Arbois, Arboldswil, Arboussols, Archamps, Archanes, Arçonnay, Ardenay-sur-Merize, Arendonk, Argentre-du-Plessis, Arlesheim, Arlon, Arnage, Arne, Arpaillargues & Aureilhac, Arradon, Arrest, Arromanches, Ars-sur-Moselle, Arvieux, Ashleworth, Askim, Askvoll, Asse, Asserac, Assesse, Asson, Astaffort, Athee, Athis-Mons, Attert, Aubais, Aubange, Aubel, Auberives-en-Royan, Aubiac, Aubigny-la-Ronce, Aubigny-sur-Nere, Aubonne, Aubres, Auby, Aucaleuc, Auderghem, Audincourt, Auragne, Auray, Aussillon, Austevoll, Auterive, Auxon-Dessus, Auzeville-Tolosane, Auzielle, Auzon, Auzouville-sur-Ry, AvaillesThouarsais, Avallon, Averdon, Averoy, Avignon, Aviscont, Avranches, Avrille, Avully, Awans, Ay-Champagne, Aytre, Aywaille, Azelot, Baelen, Bagnols-en-Forêt, Baguer-Morvan, Baillargues, Bailleul, Bains-sur-Oust, Bajamont, Balaze, Balazue, Balerna, Baleyssagues, Ballaigues, Balleray, Ballon, Ban-de-Sapt, Bandol, Baneins, Bantouzelle, Baraqueville, Barby, Bard -les-Epoisses, Bardonnex, Barinque, Barnstaple, Barton, Bassecourt, Bassenge, Bastogne, Baubigny, Baud, Baume-les-Dames, Bavent, Bavilliers, Baye, Bazouges-la-Perouse , Bazouges-sur-le-Loir, Beard, Beau-Repaire, Beauce, Beauchastel, Beaucouze, Beaulieu-sur-Layon, Beaumesnil, Beaumont, Beauraing, Beausemblant, Beauvechain, Beauvoir-surNiort, Becon-les-Granits, Beernem, Beersel, Begles, Begnins, Beille, Belberaud, Belfort, Bellegarde-du-Razes, Belleneuve, Bellentre, Belleville, Bellevue, Belley, Belmont-sur-Lausanne , Belœil, Bengysur-Craon, Beon, Berat, Berchem-Sainte-Agathe, Bercloux, Berfay, Berlare, Bernay- Saint-Martin, Bernay-Vilbert, Bernex , Bernis, Bernissart , Berric, Bertem, Bertogne, Bertrix, Berus, Besancon, Bessière, Bessines, Bethonvilliers, Betschdorf, Bettembourg, Beuzeville, Bevaix, Bever, Beveren, Beyne-Heusay, Beynes, Biansles-Usiers, Biederthal, Bierbeek, Biesheim, Bièvre, Bignan, Bignoux, Bihorel, Bilhères-en-Osseau, Bille, Billom, Bilzen, Bining, Blacqueville, Blagny, Blain, Blainville-Crevon, Blaison-Gohier, Blamont, Blandin, Blaye, Blaye-les-Mines, Blegny, Blois, Blonay, Bodenham, Boecourt, Boege, Boesse-le-Sec, Bogis-Bossey, Boigneville, Bois-Guillaume, Boisredon, Boisset & Gaujac, Bolbec, Bole, Bollene, Bolquere, Bon-Encontre, Bonchamp -les -Laval, Boncourt, Bondeval, Bondues, Bonfol, Bonheiden, Bonne, Bonnesur-Menoge, Bonnelles, Bonnemain, Bonnetable, Bonneuil, Bonsen-Chablais, Bonvillars, Boortmeerbeek, Bordes, Borgloon, Borsbeek, Bosdarros, Bossey, Botmeur, Botz-en-Mauges, Bouafles, Bouaye, Bouchet, Boudry, Bouer, Bouguenais, Bouillon, Boulac, Bourbiac, Bourdainville, Bourdeaux, Bourg-Argental, Bourg-Blanc, Bourg-de-Visa, Bourg-des-Comptes, Bourg-en-Bresse, Bourg-SaintAndéol, Bourgneuf-en-Mauges, Bourgogne, Bourlens, Boutersem, Bouthier-Saint-Trojan, Bouvante, Bouzy, Bovingdon, Brain-surl'Authion, Brain-sur-Longuenée, Braine-l'Alleud, Braine-le-Château, Braine-le-Comte, Braives, Brakel, Bram, Bransles, Brasschaat, Braunton, Breal-sous-Monfort, Breau & Salagosse, Brecy, Bree, Breganzona, Breitenbach, Bren, Bressuire, Brest, Bretignolles-surMer, Briançon, Brignoles, Brinon-sur-Sauldre, Bron, Broughton & Bretton, Brous sey- Raulecourt, Bruch, Brugelette, Brunehaut, Brunoy, Bruxelles, Buckerell, Buellas, Buggenhout, Buhl, Bujaleuf, Bulle, Bullingen, Bully-les-Mines, Burdinne, Bures-sur-Yvette, Burg-Reuland, Burnoncle- Saint-Pierre, Bursinel, Bursins, Bussigny-près-Lausanne, Bussigny-sur-Oron, Butgenbach, Buttes, Buxerolles, Byfield, Cadalen, Cadenet, Caen, Cagmongles, Cahuzac, Cahuzac-sur-Vère, Camares, Cambourne, Camorino, Campeaux, Canton d'Audruicq, Canton de La Ferté, Canton de Sable, Canton de Sancerre, Canton de Satillieu, Canton de Villé, Cantons de NordArdèche, Capdenac, Caraman, Carbonne, Carentan, CarhaixPlouguer, Carigaline, Carmaux, Carnac, Carouge, Carquefou, Cartigny, Casefabre, Casseneuil, Cassignas, Cast, Castanet-Tolosan, Castelculier, Castelginest, Castelnau-d'Estretefonds, Castelnau-deMandilles, Castelnau-de-Montmiral, Catillon-sur-Sambre, Caumontsur-Durance, Causse-de-la-Selle, Cawthorne, Cazilhac, Ceauce, Ceilloux, Celigny, Celle-l'Evescault , Celles, Cellier, Cenans, Cenon, Cerfontaine, Cergy, Cernier, Ceroux, Cessales, Cesseins, Cesseysur-Tille, Cesson, Cesson-Sevigne, Ceyroux, Chabestan, Chabrillan, Chail, Chaleins, Chalezeule, Chalgrove, Chalmaison, Chalonnessur-Loire , Chambery, Chambon-sur-Lignon, Chambord, Chambretaud, Champ-sur-Layon, Champagnier, Champeueil, Champigny-les-Landes , Champniers, 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Montberon, Montblanc, Montceaux, Montclair-Lauragais, Monteaulieu, Montech, Montelier, Montendre, Monteux, Montfermeil, Montfort-en-Chalosse, Montgiscard, Montguillon, Monthey, Montigny-aux-Amognes, Montigny-le-Bretonneux, Montigny-le-Tilleul, Montigny-sur-l'Hallue, Montjoux, Montlouis-sur-Loire, Montmelian, Montmerle-sur-Saône, Montmorency, Montmorin, Montoison, Montoulieu, Montpellier, Montpezat-de-Quercy, Montpitol, Montpouillan, Montrabe, Montréal-d'Aude, Montreuil, Montreuil-Bellay, Montreux, Montrevel-en-Bresse, Montrigaud, Montrozier, Monts, Montsecret, Montselgues, Montsevelier, Montsurs, Montville, Moras-en-Valloire, Mordelles, Moree, Moreilles, Morges, Morlaix, Morlanwelz, Mormoiron, Mornans, Mornant, Moroda, Morrens, Mortagne-sur-Seure, Mortain, Morteau, Mortsel, Mosset, Motreff, Motte-en-Bauges, Mouen, Moules Et Baucels, Moulins-Engilbert, Moulins-le-Carbonnel, Moulismes, Mours-Saint-Eusèbe, Mouscron, Moussy, Mouthiers-sur-Boeme, Moutier, Moutiers-sous-Argenton, Moydans, 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Saint-Fort-sur-le-Ne. Saint-Foy-de-Montgommery, Saint-Front sur-Lemance, Saint-Ganton, Saint-Gaudens, Saint-Genies-de-Varensal, Saint-Genis-Laval, Saint-Georges, Saint-Georges-Buttavent, Saint-Georges-d'Esperanches, Saint-Georges-de-Poisieux, Saint- Georges -des-Gardes, Saint-Georges-des-Groseillers, Saint-Georges-du-Bois, Saint-Georges-le-Gaultier, Saint-Georges-sur-Eure, Saint-Georges-sur-Meuse, Saint-Georges-sur-Moulon, Saint-Germain-d'Arce, Saint-Germain-de-Lusignan, Saint-Germain-laBlanche-Herbe, Saint-Gervais-sur-Cèze, Saint-Gervazy, Saint-Gilles, Saint-Gingolph, Saint-Girons, Saint-Glen, Saint-Gondon, Saint-Gorgon, Saint-Herblain, Saint-Hernin, Saint-Hilaire -au -Temple, Saint-Hilaire-des-Loges, Saint-Hilaire-du-Touvet, Saint-Hilaire-la-Gravelle, Saint-Hilaire-le-Grand, Saint-Hilaire-sous-Charlieu, Saint-Hippolyte-du-Fort, Saint-Honoré-les-Bains, Saint-Imier, Saint-Ismier, Saint-Jacut-les-Pins, Saint-Jean, Saint-Jean-aux-Amognes, Saint-Jean-de-Beauregard, Saint-Jean-de-Belleville, 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Saint-Mars-de Coutais, Saint-Mars-la-Brière, Saint-Marssous-Ballon, Saint-Martin-Boulogne, Saint-Martin-d'Août, Saint-Martin-d'Arbois, Saint-Martin-d'Uriage, Saint-Martin-de-Belleville, Saint-Martin-de-Crau, Saint-Martin-de-Lansuscle, Saint-Martin-de-Londre, Saint-Martin-de-Ré, Saint-Martin-des-Champs, Saint-Martin-du-Fouilloux, Saint-Martin-du-Mont, Saint-Martin-la-Campagne, Saint-Martin-le-Vinoux, Saint-Martin-les-Melle, Saint-Martin-sur-Oust, Saint-Maurice, Saint-Maurice-des-Allier, Saint-Maurice-Saint-Germain, Saint-Maurice-sur-Eygues, Saint-Maximinla-Sainte-Baume, Saint-Méard, Saint-Mediers , Saint-Même-les-Carrières, Saint- Michel-de-Chabrillanoux, Saint-Michel-de-Chavaignes, Saint-Nauphary, Saint-Nazaire, Saint-Nicolas, Saint-Nicolas-de-Pelem, Saint-Nicolas-de-Redon, Saint-Nolff, Saint-Orensde-Gameville, Saint-Ouen-de-Mimbre, Saint-Ouen-en-Belin, Saint-Pabu, Saint-Pal-de-Mons, Saint-Palais, Saint-Pancrasse, SaintParize-le-Chatel, Saint-Paul-Cap-de-Joux, Saint-Paul-les-Dax, Saint-Paul-les-Fonts, Saint-Paul-les-Romans, Saint-Paul-Trois-Châteaux, Saint-Paulet-de-Caisson , Saint-Philbert-de-Bouaine, Saint-Philibert, Saint-Pierre-Bois, Saint-Pierre-d'Entremont, Saint-Pierre-d'Oléron, Saint-Pierre-de-Chandieu, Saint-Pierre-dels-Forcats, Saint-Pierre-sur-Dropt, Saint-Priest, Saint-Projet, Saint-Pryve, Saint-Mesmin, Saint-Quay-Perros, Saint-Quentin- de-Baron, Saint-Quentin-la-Poterte, Saint-Rambert-d'Albon, Saint-Rémy-de-Sille, Saint-Robert, Saint-Rome, Saint-Saturnin, Saint-Saturnin-sur-Loire, Saint-Savignien-sur-Charente, Saint-Sebastien, Saint-Sebastien-sur-Loire, Saint-Selve, Saint-Siffret, Saint-Simon, Saint-Sorlin, Saint-Sulpice, Saint-Sulpice-sur-Leze, Saint-Sylvain-d'Anjou, Saint-Symphorien, Saint-Thomas-en-Royans, Saint-Thonan, Saint-Thurial, Saint-Urbain, Saint-Uze, Saint-Vallier, Saint-Victor, Saint-Vincent, Saint-Vincent-de-Durfort, Saint-Vincent-des-Landes, Saint-Vincentla-Chatre, Saint-Vite-de-Dor, Saint-Weonards, Saint-Yvi, Sainte-Catherine, Sainte-Colombe, Sainte-Colombe-de-Villeneuve, Sainte-Colombe-des-Bois , Sainte-Colombe-en-Bruilhois, Sainte-Croix, Sainte-Foy-les-Lyon, Sainte-Foy-Tarentaise, Sainte-Jalle, Sainte-Léocadie, Sainte-Luce-sur-Loire, Sainte-Marthe, Sainte-Menehould, Sainte-Ode, Sainte-Olive, Sainte-Ruffine, Saintes, Saix, Salies, Sallanches, Salles, Salles-Courbatier, Salles-sur-Mer, Salon-deProvence, Saltburn, Salvan, Sambreville, Sammeron, Samoens, Sanary-sur-Mer, Sande, Sanilhac-Sagries, Sankt-Vith, Sannerville, Sannois, Saône, Saou, Saqueville, Sarcelles, Sarrance, Sarrians, Sarzeau, Sassenage, Sassetot-le-Mauconduit, Sathonay-Village, Satigny, Sauda, Saulcy, Saulge, Saulge-l'Hopital, Saulzais-le-Potier, Saumont, Saumur, Saux & Pomarede, Savagnier, Savenay, Savignyen-Terre-Plaine , Savigny-sur-Orge, Savournon, Saze, Scaer, Scaer, Sceaux-sur-Huisne, Schaerbeek, Scherpenheuvel-Zichem, Scherwiller, Schilde, Schiltigheim, Schoenenbourg, Schoten, Schwindratzheim, Sebazac-Concoures, Seclin, Seez, Segrie, Seillans, Sellières, Semalle, Sene, Seneffe, Senlisse, Senneçay, Senouillac, Sepvret, Seraing, Serignac-sur-Garonne, Sermages, Serraval, Serreles-Sapins, Serres, Servoz, Sete, Sevres, Sevrier, Seynod, Sezanne, Shere, Sierre, Silhac, Sillingy, Silly, Simacourbe, Sint-GenesiusRode/ Rhode-Saint-Genèse, Sint-Gillis-Waas, Sint-Laureins, SintMartens-Latem, Sint-Niklaas, Sion-les-Mines, Siro, Sisteron, Sivry-Rance, Skegness, Ski, Skibby, Sloten-Oud-Osdorp, Smethwick, Soignies, Soissons, Solesmes, Solignac -sur-Loire, Solniac, Sombreffe, Somme-Leuze, Sommières, Sompt, Sondernach, Sonnay, Soral, Sorneville, Soucelles, Soucieu-en-Jarrest, Sougeal, Soulainessur-Aubance, Soulitre, Soultzbach-les-Bains, Soultzeren, Soultzmatt, Soumagne, South Kirkby & Moorthorpe, Souvigne-sur-Sarthe, Spa, Spezet, Spiere-Helkijn, Sprimont, Stavelot, Stevenage, Stone, Stosswihr, Stoumont, Strand, Strasbourg, Stutzheim-Offenheim, Suaux, Suce-sur-Erdre, Sucy-en-Brie, Suilly-la-Tour, Suresnes, Surtauville, Sussac, 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Vieen-Bigorre, Vic-sur-Aisne, Vic-sur-Seille, Vicherey, Vielsalm, VieuxMarche, Vignoux-sur-Barangon, Vilhonneur, Villaines-La-Gonais, Villars-en-Pons, Villars-le-Pautel, Villars-les-Dombes, Villars-sur-Glane, Villaudrec, Ville-en-Tardenois, Ville-sous-Anjou, Ville-sous-Laferte, Villecresne, Villefontaine, Villefranche-de-Rouergue, Villefranche-sur-Saône, Villemer (Fleury-la-Vallée), Villeneuve-d'Ascq, Villeneuve-les-Avignon, Villeneuve-sur-Lot, Villeneuve-sur-Vere, Villeneuve-Tolosane, Viller, Villers-la-Ville, Villers-le-Bouillet, Villette, Villeurbanne, Villeveyrac, Villiers, Villiers, Villiers-sur-Loir, Villoudric, Vilvoorde, Vimines, Vinay, Vineuil, Vinezac, Vinsobres, Viols-en-Laval, Viols-le-Fort, Vion, Virazeil, Viriat, Viroinval, Virton, Viry, Viry, Vise, Vitre, Vitrolles, Viven, Viviers, Vogue, Voisins-le-Bretonneux, Volgelsheim, Volmunster, Voreppe, Voujeaucourt, Vouvant, Vouvray, Vouvray-sur-Huisne, Vouziers, Vowchurch, Vresse-sur-Semois, Vroncourt, Vulbens, Vullierens, 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Reprise, 6.
On s'en souvient mal aujourd'hui, mais on a longtemps cru Ceausescu immortel. Les mois d'avant décembre 1989 ont passé lents et blancs comme un long hiver. Comme les années qu'il gouverna, terrible et mauvais génie, papa d'orphelins sans nombre, casseur de culture, systématiseur de mémoire, rattrapé par une dernière folie, tueur de villages, retourneur de cimetières, enfouisseur de souvenirs. Il a fini par gagner une mort de chien, seul cadavre véritable d'un faux charnier depuis passé à la chaux vive. Certains croient dur comme fer (comme un rideau ? comme un garde ?) qu'il a ressuscité d'entre les morts. Que le théâtre a gagné, que la pièce n'est pas finie, que les trois coups sont à venir.
En Roumanie, rien n'est jamais sûr.
Un maire, aujourd'hui, sonde le sol de sa ville, déplace les statues, fouit la terre de sa place centrale à la recherche d'ossements daces. Cela se passe à Cluj, la Napoca roumaine, la Koloszvar hongroise, la Klausenburg saxonne. Ce maire a renversé un roi - Mathias Ier Corvin, souverain de Hongrie, né là en 1440, mort ailleurs, humaniste et lettré, guerrier et vainqueur, statufié sur son cheval - pour chercher dessous plus roumain que lui. Ce maire est l'extrême président d'un parti ultranationaliste qui vient d'envoyer au gouvernement quelques ministres.
En Roumanie, tout est toujours à refaire.
Les jours de décembre 1989 laissèrent pourtant présager un miracle. Cette révolution était notre enfant. Nous l'avions adoptée. Les hommes réunis au Studio Quinze de la télévision prise en otage par ses révolutionnaires mêmes nous rendaient fiers et libres. Mais la nostalgie ne sert pas l'histoire. Quelqu'un hors écran ravaudait patiemment le drapeau. On ne l'avait pas vu. Mais nous avons plus froid tout de suite. Aujourd'hui encore, nous nous sentons très peu réchauffés.
On peut avoir peur à nouveau pour la Roumanie.
Peur qu'elle ne s'enclave elle-même, qu'elle ne soit sa meilleure prison, qu'elle ne se refuse finalement à l'exercice laborieux de la liberté. Il est également possible de ne pas croire que l'Europe soit assez entêtée et persistante pour garantir les changements —décidés et timides— que ce pays, comme d'autres, affronte. On peut craindre, en effet, que notre vision de l'Est relève aujourd'hui encore d'une supposition et d'une présomption — la supposition d'un échec, le leur ; et la présomption d'un triomphe, le nôtre — fondées sur une inconséquence historique et une méconnaissance politique calamiteuses. La Roumanie n'a pas échappé à ce désastre orgueilleux. Pourquoi n'avons-nous pas réussi - nous, Européens riches, provenant de pays démocratiquement développés, aux institutions stables et aux traditions vénérables - à proposer une alternative crédible à la barbarie, au capitalisme sauvage et aux dérives mafieuses qui sont, semble-t-il, un baromètre fiable de l'évolution des pays d'Europe Centrale et Orientale ? Justifions-nous en effet de quelque vision politique, de quelque programme économique, de quelque projet culturel qui nous rendent absolument indispensables aux citoyens albanais, ukrainiens, russes ou roumains ? Il y a trop de questions auxquelles nous devons répondre non.
On peut pourtant espérer encore pour la Roumanie.
Les cinq années qui viennent de passer, finalement, c'est Ceausescu divisé par cinq, le communisme par neuf. Il est conseillé de brider ses impatiences. Car il se pourrait que notre manque d'allant repose sur une confusion. Habitués que nous sommes désormais aux emballements de l'histoire, nous prenons ses lenteurs pour des arrêts et ses modérations pour des regrets. Il n'est pourtant pas de démocratie qui s'établisse durablement sur des précipitations et des emportements.
Il n'est alors pas interdit d'être optimiste. En Roumanie, le pire est simplement un peu moins jamais sûr qu'ailleurs. C'est une terre où le malheur a su faire son nid. Le malheur est toujours plein de surprises. Les gens qui l'habitent sont déconcertants. On dirait qu'ils n'existent que pour nous rappeler qu'on leur ressemble.

Fable, 4.
Quant à moi je pense aussi que la seule façon intelligente d'écouter la radio, c'est de couper le son et d'imaginer les gestes.
Pour des jours comme ceux-ci, nous avons quand même des valses et des tangos tellement lents.
Alors ajoutons un i à valse, ça fait valise et partons en voyage.

Histoire, 4.
16 juillet 1995. En quelque sorte, prendre des vacances dans l'un des moments les plus cruciaux de l'histoire de personnes pour lesquelles vous venez de travailler trois ans durant s'apparenterait à un abandon de poste ou à une désertion devant l'ennemi. Les images captées ici et là rappellent pourtant Irrévocablement celles devant lesquelles nous avions décidé, en octobre 1992, de fonder Causes Communes. Celles-ci ne sont pas moins terribles. Pourquoi alors, suivre son propre agenda, ne pas renoncer à la location, engager cette partie de repos que l'on sait perdue d'avance ? Et pourquoi se dire, quoi qu'il se passe et quoi qu'il advienne, qu'on ne téléphonera pas au bureau? Qu'on ne prendra pas de nouvelles et qu'on n'en donnera pas ? Il faut dire qu'avant le départ, on avait bien pris garde à ne pas emporter son carnet d'adresses.

Reprise, 7
Matinée du 26 avril 2001, procès des quatre génocidaires de Butare. Au début, je ne comprends pas. Puis je comprends que je n'entends pas ce qui est dit parce que ce qui se dit est inouï. J'insiste sur ce mot "inouï", je ne veux pas dire "inaudible", je veux dire "qui n'a jamais été entendu". Après tout, il y a là des gens que l'on n'aurait pas dû voir : il est aussi assez raisonnable qu'on les entende mal.
Ainsi, le récit d'une demi-journée de procès s'organise-t-il entre ce qui serait entendu et ce qui serait inouï. Ce qui serait entendu, c'est la localisation du procès : au bout du Tracé royal voulu par Léopold II, le Palais de Justice présente une comparaison justifiable avec ce monument que certains, en Afrique, au début du 20ème siècle, imaginaient bâtir avec les millions de squelettes et de crânes que la conquête léopoldienne avait laissé sous elle. On avait calculé : avec les 15 millions de crânes et de squelettes, il était bien possible d'ériger l'équivalent de la pyramide de Chéops, d'une base de 52.600m2 et d'une hauteur de 136 mètres, d'où s'élanceraient 40 avenues longues de 56 km bordées tous les mètres et demi de squelettes sans tête. Le Palais de Justice dispose, quant à lui, de 26.000m2 de superficie, le sommet de son dôme se situe à 105 mètres et, comme on l'a dit, figure l'aboutissement d'une urbanisation routière rectiligne.
Ce qui serait entendu serait l'implicite d'un procès. Ecoutez. Déposition d'un enfant : " Ma mère, ma grand-mère, ma sœur et moi, nous avons fui dans la forêt. Les soldats avaient tué beaucoup de gens de notre clan… Plus tard, ils ont entraperçu la tête de ma mère à travers les branchages. Ils se sont précipités là où nous nous cachions, ils ont attrapé ma grand-mère, ma mère, ma sœur et un autre enfant encore plus jeune. Tous les soldats voulaient ma mère pour femme, ils se sont bagarrés et, finalement, ils ont décidé de la tuer. Ils lui ont tiré une balle dans l'estomac, elle est tombée. Quand j'ai vu cela, j'ai pleuré parce qu'ils avaient tué ma grand-mère et ma mère et parce que j'étais tout seul. J'ai vu tout ce qu'ils ont fait ! ". Cela figure dans le Rapport du consul britannique Casement sur le Congo, publié en 1904 ; nous étions en plein "scandale congolais", Mark Twain en a repris des extraits dans "le Soliloque du Roi Léopold" dont la première édition belge date de 1987. Ce qui serait entendu, ce serait cette histoire : nul doute que l'on soit fondé à se lever de cette place assise que l'on a obtenue pour fouiller sous les ors les os, dans les colonnes les crânes, sous les dalles les squelettes étêtés. Ce qui serait entendu serait en quelque sorte une gestion d'héritage : on n'arrêtera pas de sitôt, dans ce pays, de remuer les sols pour trouver des cadavres. Il y a les nôtres, il y a ceux des autres qui sont aussi les nôtres.
Ce qui serait inouï serait l'explicite d'un matin. Tout commence par un retard, un bus de témoins qui n'arrive pas, des jurés ralentis par un crash au carrefour Léonard. On comprend alors que les affaires du monde s'ingèrent et perfusent. Toutes les affaires : l'accident que vous verrez à la télé le soir, les visages que votre mémoire eût retenus si, en 1994, on vous avait averti que ces gens que les infos montraient, vous les auriez bel et bien devant vous en chair et os, à la barre, un jour, sept ans plus tard, et que vous auriez fait un effort. Ce qui serait inouï, ce serait la rumeur du monde.
Vous n'êtes jamais à l'abri d'être responsable de ce dont vous n'êtes pas coupable. Je parle du juré n°6, voilà un homme qui pose des questions. Lui non plus ne comprend pas tout. On lui dit qu'au Rwanda, quand la nuit tombe, il fait noir tout de suite, qu'on n'y voit plus rien, qu'il n'y a pas d'éclairage, donc qu'on ne peut pas dire. Le président aussi insiste, elle tombe comment la nuit ? On sent qu'il va le dire, il ne le dit pas : comme un couperet ? comme une machette ? elle tombe d'un coup comme on tombe d'un coup de feu ? Tombe. La nuit. Tout est dit. Tout est fermé, englouti, enterré. Au Rwanda, la nuit est une tombe, Monsieur le Président. Ce qui serait inouï, c'est comment les hommes règlent leurs affaires d'hommes. Un curé est là, est-ce parce qu'il sent qu'on sait et qu'on sait qu'il ment qu'il n'y aura pas de question supplémentaire ? Il n'apporte pas avec lui de tragédie mais le ton docte d'un homme qui tranche entre le blanc et le noir, c'est un observateur. J'ai vu de mes yeux un observateur de génocide. Lui aussi dit que quand la nuit tombe, on ne voit plus. C'est un observateur qui lorsqu'on ne voit plus rien ne voit plus rien. Ce qui serait inouï, c'est ce dialogue presque télégraphique : le Témoin : " Les soldats de la garde présidentielle sont arrivés pour commencer le travail ", le Président : "Le travail ?", le Témoin : "Tuer, éliminer", le Président : "Nettoyer ?", le Témoin : "Nettoyer". On mande de Butare qu'on nettoie, qu'on assainit, qu'on purifie. Sept anné