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Verbatim,
1.
Un soir, j'ai convoqué chez nous un crime du siècle. Ce
crime était hideux, il assassinait autour de lui choses et gens,
hommes et pierres, maisons et jeunes filles. Ce crime était odieux,
Il retournait même les morts. Chez nous, nous avons pris du vin
autour d'une table et la nuit n'était pas noire que nous étions
déjà plus forts. Au matin, des mains nombreuses (la mort
va toute seule, les mains sont par deux) ont pris ce crime et l'ont étranglé.
Tuer un crime, voilà ce qu'on fait de sa vie. Je suis comme toi,
je pense que cela n'a pas eu lieu. Le crime est mort, bien sûr,
le temps est toujours aux assassins.
La prochaine fois que je convoque quelque chose chez nous, je préfère
que ce soit le bonheur ou alors l'amour. La différence que cela
ferait pour le vin épanché et le verre brisé.
Reprise, 1.
Là où Il y a fleuve, il y a mer : l'important n'est pas
de la voir mais de la savoir. La conviction qu'on n'a pas besoin d'être
là pour être présent procure l'ivresse du global :
il existe du chaos sous ces présomptions-là. Il peut y exister
aussi du politique. Ces fleuves qui vont à la mer nous rappellent
ces exodes en Trabant ou sac à dos de l'été 1989
qui rendirent d'un seul coup obsolètes ces exils calibrés
et soupesés des années froides où un 747 entier dégorgeait
son fragile dissident. Nous célébrions alors nos victoires.
Nous déférions aux règles de l'hospitalité
et aux lois de l'accueil. Nous faisions d'acceptables amphitryons et peu
se sont plaints tout de suite de la propension que nous avions à
choisir parmi le malheur. Et seuls quelques-uns ont compris à temps
—fleuves descendus pour mers à naviguer— qu'il nous
faudrait changer d'embarcation et donner de la voilure sauf à caboter
et nous échouer. Nous n'avions pas aperçu la mer sous le
fleuve. Mais le fleuve a fait gonfler la mer.
Viatique, 1.
J'ai déjà dormi à Bad Feilnbach, Bari, Bath, Belgrade,
Besançon, Boscatle, Bourges, Bruxelles. Bucarest, Budapest, Calais,
Cardiff, Chateaubriant, Chouvigny, Clifden, Cluj, Corfou, Cornimont, Couillet,
Cuesmes, Daruvar, Dublin, Eu, Floreffe, Galway, Genève, Gennevilliers,
Gilly, Grand-Castang, Haute-Isle, Heidelberg, Kecskemet, La Docherie,
Lausanne, Le Mans, Limoges, Lindau, Ljubljana, Log Pod Mangartom, Londres,
Luxembourg, Managua, Marcinelle, Maribor, Mayerling, Meaux, Medzugorje,
Meggenhoffen, Miami, Montigny-le-Tilleul, Montluçon, Montréal,
Namur, Nieuport, Nyon, Orléans, Osijek, Pachins, Paris, Petitvoir,
Pirou, Puy-Aillau, Québec, Quévy, Rijeka, Rochester, Rouen,
Roundstone, Saint-Gérard, Saint-Lyphard, Sarajevo, Sarreguemines,
Shaftesbury, Sibiu, Spa, Split, Strasbourg, Subotica, Timisoara, Trieste,
Tuzla, Vaucelles, Versoix, Waterford, Wégimont, Wells, Werfenweng,
Wissant, Yvré-l'Evêque et Zagreb.
Verbatim, 2.
D'où vient que l'on ne convoque pas mes rêves quand ce monde
se satisfait simplement d'être ; où va que l'on sollicite
mon émotion dès lors que le malheur y naît.
Reprise, 2
Le Parti Communiste Roumain tient ces jours-ci, à Bucarest, son
14ème Congrès dans une Roumanie cadenassée, affamée,
maltraitée. Bucarest est sous état de siège, les
plus célèbres dissidents poursuivent des grèves de
la faim, les frontières sont filtrées. N'y a-t-il rien de
nouveau à l'est de l'Est ? Ces derniers jours, cinq partis clandestins
ont fait leur apparition. Ils ne pèsent pas tous du même
poids. Mais l'arrivée d'un Front réformiste du Parti Communiste
Roumain ou d'un Front du Salut National appelant de leurs vœux la
non-réélection de Nicolae Ceausescu évoque quelque
espoir. Quelque chose bougerait à l'intérieur même
du Parti. Hélas, rien de comparable avec les Forums, les syndicats
libres, les mouvements d'opposition qui ont ébranlé les
pays voisins.
Le 14ème Congrès ouvre grand le champ des supputations.
De la démission du président à sa réélection
jusqu'au-boutiste, de la constitution d'un axe dur "Roumanie-Chine-Corée
du Nord" à la sortie de la Roumanie de son alliance militaire,
de la jacquerie aux grèves en cascade, on peut tout imaginer. La
Roumanie sera-t-elle le seul des pays européens où le changement
paiera le prix du sang ? Nous pouvons le craindre. Car, à la fin,
la question est bien celle-ci : comment fait-on pour tuer un cadavre ?
Ceausescu et son stalinisme sont morts et seul le Génie des Carpates
l'ignore. Mais les Roumains savent qu'ils vivent désormais à
l'heure folle des morts vivants. Le recours à l'adjectif fou —
parlant de Ceausescu — n'est d'ailleurs pas raisonnable. Il n'y
a pas de meilleure justification politique à une non-intervention
que de décréter "folle" telle ou telle situation.
Ce qui se passe au Liban est devenu fou : nous n'avons donc plus à
nous en soucier.
Celui qui tient le pouvoir en Roumanie est fou : nous n'avons donc aucune
prise. Par contre, ce qui vient de se passer en RDA, en Pologne ou en
Bulgarie n'a pas été décrété fou mais
simplement inimaginable. La sémantique annonce une difficulté
politique. Elle la souligne. Mais si l'institution préfère
arpenter des chemins balisés, la société civile,
elle, n'en n'a cure. Elle n'aime rien tant que le bras de fer avec l'impossible.
Etait-il raisonnable de penser, il y a neuf mois à peine, que 2200
communes d'une dizaine de pays européens — soit environ 30
millions d'individus — se mobiliseraient pour faire pièce
au "plan de systématisation" rural qui menace la moitié
des villages roumains ? Et pourtant, cela s'est passé, cela se
passe, cela se passera encore tant que les autorités roumaines
n'auront pas renoncé explicitement à leurs projets. Aujourd'hui,
la Norvège a rejoint l'Opération, demain la Pologne (oui)
et l'Italie feront de même. Ce que pense la société
civile c'est que Rome n'est plus dans Rome et qu'il est nécessaire
que le devoir d'ingérence devienne un réflexe démocratique.
Précisément, pour ce qui concerne l'action humanitaire entamée
avec l'Opération Villages Roumains, nous pouvons avoir certains
apaisements. Ce mouvement de pression international conjugué à
d'évidentes difficultés économiques réussit
à freiner considérablement le processus de systématisation.
Un très récent rapport de mission de l'Unesco soulignait
tout ce qu'il y a encore d'alarmant dans la situation du patrimoine roumain.
Mais nous pouvions y lire aussi que ce n'est "nullement s'ingérer
dans les décisions d'un Etat souverain que des particuliers et
des institutions puissent se soucier du sort d'un patrimoine culturel
partie intégrante du patrimoine universel". La société
civile avait donc doublé l'institutionnel. Mais après tout,
n'est-ce pas son rôle de promouvoir toutes les notions neuves qui,
comme le devoir d'ingérence, alimenteront le débat politique
? Elle sera aussi le lieu, sans doute, où l'on discutera, dans
des "Forums nouveau genre", de tous ces changements qui affectent
le cours de l'histoire et nous amènent à repenser chez nous
aussi le fonctionnement de nos démocraties. Elle se doit, toutes
affaires cessantes, de devancer les frileux d'une démocratie à
créer, les effrayés du changement, qui voudraient donner
un répit à la barbarie en Roumanie prétextant que
déjà "tout va trop vite" partout ailleurs et que
les questions posées par la situation à l'Est sont déjà
trop nombreuses. Et il est temps, pour permettre à la Roumanie
de prendre sa place dans l'espace démocratique, que les actions
politique et humanitaire se conjuguent. C'est même une question
d'urgence. La clémence accordée à la tyrannie, disait
Saint-Just, est une forme de barbarie". Carte blanche au Soir, le
21 novembre 1989, avec Yves-Luc Conreur, Jean-Pierre Jacqmin, Vincent
Magos.
Correspondances, 1. Nicolas à Paul.
Lundi premier avril 1996, soir, entre Madrid et Bruxelles. Aujourd'hui
Madrid. Sous la pluie et dans le froid, mais quelle importance, la salle
de réunion n'avait pas de fenêtre. Une de ces associations
européennes, parlant d'Europe en plusieurs langues — mais
chacun n'écoute que la sienne dans son petit casque transpirant
la peur et le désarroi de quelques fonctionnaires, confrontés
à la complexité du monde que le projet Europe oblige à
accepter. Cette Europe sentait le renfermé.
Hier, d'un battement d'ailes, saut au cœur du Continent Espagne,
ce soir retour à Bruxelles. Hier les nuages, maintenant la nuit
; l'Europe échappe à mon regard, à mon désir.
Je dois me contenter, tout comme tous ceux assis dans ce cigare de métal,
d'être un parmi le troupeau des européens transhumants. Si
ce n'est que l'on ne hume pas grand-chose dans l'air pressurisé
d'un avion. Quelle odeur peut bien avoir l'Europe ?
Bien sûr, près de la Plaza Mayor, le goût de ce gazpacho,
l'odeur de cette mortilla, de ces jambons suspendus. Je reviens avec plus
de quatre kilos de charcuterie entre mes dossiers et mes cravates. À
l'heure de l'Europe de la vache folle, je me demande si, comme antidote,
il ne faudrait pas s'intéresser à une Europe des jambons.
Une des causes de cette psychose de la vache folle est que le consommateur
européen —quésaco? — ne sait pas, lorsqu'il
plante sa fourchette dans un steak, s'il mange du bœuf écossais,
de la vache espagnole ou de la génisse française. Bien ignorant
par contre celui qui ne sait faire la différence entre un jambon
espagnol — et un connaisseur saura même dire s'il vient de
Séville, de Valence ou de Burgos — italien, allemand, français,
la Forêt-Noire, Bayonne, Parme, épaisseurs d'une Europe du
goût, des terroirs, riche de ses diversités qui en sont les
traits d'Union. Il n'y a guère de culture du jambon en Asie, en
Afrique ou au Moyen-Orient.
Il y a cette culture européenne, mais il n'y a pas un unique jambon
européen. Bien sûr, il existe ce jambon pâle d'aspect,
présenté en tranches rondes ou carrées, dont le goût
n'a plus grand chose à voir avec le cochon qui l'a donné,
et que l'on ne sait distinguer la plupart du temps que par l'étiquette
que lui accole son producteur. Le but n'est pas de renier cette Europe
— de temps en temps cette envie d'un simple jambon-beurre —
mais de ne pas réduire les jambons à ce seul représentant
rosâtre.
Distinguer un Belge d'un Irlandais, un Catalan d'un Hongrois, un Bavarois
d'un Sicilien, un Luxembourgeois d'un Grec autrement que par l'étiquette
qu'ils arborent sur leur veston dans une réunion. Les distinguer
par les sensibilités différentes qu'ils expriment, des attitudes
caractéristiques, des manières de s'habiller —n'en
déplaise à Messieurs Benetton, Heinz ou Morris. Pour combien
de temps encore ? Ce qui fait la saveur des jambons ne pourrait-il pas
être bon pour les Européens ? Et moi, toujours parmi le troupeau
des transhumeurs. Humeurs d'Europes.
Correspondances, 2, Paul à Nicolas.
Mardi deux avril 1996. A cette époque d'équarissage pour
tous, je crains qu'il convienne d'ajouter le nom de Hans Koschnick, victime
d'un épuration ethnique qu'il n'a pas su juguler et d'un découpage
électoral qu'il n'a pas pu imposer. Bien peu l'auront appris, sauf
à porter attention aux insignifiances : Koschnick, l'administrateur
européen, a quitté Mostar aujourd'hui. Je vais dire, très
vite, que son départ incarne une défaite nouvelle de l'Europe.
Je n'en dirai guère plus à propos de l'homme — il
fut maire de Brême qui a été, on l'oublie, une Ville-État
et qui compta, on le sait plus, au nombre des villes détruites
de la deuxième guerre — et rien de très engageant
à propos de la fonction. Que dire, en effet, du Mostar européen
? Que dire d'une ville où seule la laideur tient debout ? Cela
aura sans doute été notre principal échec, de n'avoir
pas su restaurer la beauté. À propos de Mostar justement,
je lisais tout à l'heure Predrag Matvejevitch — ce grand
écrivain en est originaire — , il précise que Mostar
ne veut pas simplement dire "Vieux Pont", je le savais, mais
aussi "Gardien du Pont ", je l'ignorais. Marina me signale par
ailleurs que le prénom Predrag se traduit par "Très
cher, très précieux à mon cœur". Que peut
bien vouloir dire Koschnick en allemand ? Une sorte de nom improbable
construit à partir du verbe "Nicken" dont le sens est
"faire signe de la tête" ? Ce serait trop beau. Toutes
ces choses qui se passeraient dans notre dos. What's in a name ? Chacun
aujourd'hui se demande ce qui est dans quoi. Mais bon, l'important ici,
malgré tout , est moins, je viens de le noter, dans le signifiant
que dans l'insignifié. Koschnick part. On n'en dit rien. Silence
radio dans les radios, silence télé dans les télés.
Au Ministère des Affaires Etrangères, à Bruxelles,
ce matin, on portait pourtant déjà le deuil de la Bosnie.
Dira-t-on que même gagner une paix nous est devenu impossible ?
C'est bien l'Europe, cela, d'inachever ses idées. On ne peut donc
revenir de Mostar que la tête basse, on ne soulève même
plus son chapeau pour saluer les gens.
Au fait, je m'avise seulement aujourd'hui que le nouveau Président
de l'Union Européenne porte, pour les francophones, un nom lacanien.
Santer. S'enterre. Sans terres. Je m'amuse de ce que cette idée
survienne au moment où, à Turin, l'avenir de l'Europe se
décrit en termes "d' approfondissement" ou "d'élargissement".
Hans Koschnick sera remplacé par l'ancien maire de Valence, ce
qui nous ramène à l'Espagne d'hier. Je promets de trouver
bientôt son nom.
Histoire, 1.
Se souvenir de ce jour à Medjugorje où l'on commanda sans
souci un Bloody Mary. On ne fut pas servi.
Fable, 1.
L'aube ne parle jamais à personne avant de m'adresser la parole.
C'est pourquoi J'adore me lever tôt. Ce matin, le réveil
a sonné à six heures. Je suis le premier à avoir
imprimé mes pas dans la neige de la nuit. La pointure 42 laisse
de belles empreintes. Je me fais l'effet d'être un coq. Mais je
dois à la vérité de dire que quelques cheminées
fumaient déjà. Ou fumaient encore, je ne sais pas.
Qui dira le travail de la neige dans la nuit ?
Reprise, 3
Il faudrait connaître assez bien les grands événements
et intimement les petits. C'est sur cette conviction — qui est d'abord
une acceptation de la hiérarchie des niveaux auxquels et sur lesquels
nous agissons — que nous avons entrepris de bâtir ces transhumances
citoyennes auxquelles les événements de décembre
1989 ont donné une première et exemplaire illustration (trois
mille citoyens belges recensés en Roumanie durant le seul mois
de janvier 1990, combien d'européens ... ). Chacun, dans sa vie,
aurait donc un traité à signer, un accord à parafer,
une paix à conclure. Si nous n'avions pas eu cette assurance, aurions-nous
pu nous rendre comptable de toutes ces vies qui pouvaient se perdre sur
les routes enneigées, inconnues et toujours politiquement périlleuses
de la Roumanie de cette époque ? Que nous n'ayons eu aucune mémoire
à commémorer n'est sans doute pas un signe du destin mais
plus vraisemblablement celui d'un alésage réussi et d'un
nivelage accepté.
Verbatim, 3.
Comme on achemine de l'aide humanitaire massive, l'on peut uniment produire
de la grosse pensée ou de la politique pondéreuse.
Correspondances, 3, Nicolas à Paul.
Mercredi 3 avril 1996, Belle-île en Mer. Accostage vers 17 heures,
qui met un terme provisoire à une journée de voyage. À
pied, en train, bus, bateau, voiture. La jetée blessée par
une récente fureur marine, bée sur des flots qui ont l'air
aujourd'hui bien innocents. Ici à Belle-île, je suis beaucoup
plus loin de Bruxelles ou de Paris que je ne l'étais à Madrid.
Sur notre actuelle planète, l'éloignement entre deux lieux
est surtout fonction du temps qu'il faut pour les rejoindre. Les aéroports
de toutes les grandes villes européennes ne sont que les carrefours
d'une même banlieue, d'un espace plus ou moins homogène,
peuplé de Mac Donalds, de critères de convergences, de marques
françaises de produits cosmétiques, d'obscurs indices boursiers,
de pulls Benetton, de toutes sortes de denrées - plus ou moins
folles - comestibles sous cellophane, et du tic-tac de Swatchs.
Loin de tout ça je suis, à peine atterri, allé nourrir
quelques troupes de vaches grasses, à qui l'on offre en plus des
pâtures, des betteraves qui sont pour elles de véritables
sucreries. Arrive le boucher du village — que dis-je ?, du Palais,
la capitale de l'île avec près de 2000 habitants —
à la recherche d'un veau de lait pour la semaine prochaine. Tout
juste si les animaux ne viennent pas discuter autour d'un apéro
de la transaction de leur viande.
Que les articles lus dans le train semblent loin.
Hans Koschnick et Mostar — Le Monde lui consacrait une pleine page,
respectueuse de l'homme, sans concession pour l'échec de son action
— les psychoses, les intrigues gouvernementales ... Ici les hommes
non plus n'ont pas l'air fous.
Correspondances, 4, Paul à Nicolas.
Jeudi quatre avril 1996. Attention à la rencontre d'une vache folle
anglaise et d'une mine anti-personnel bosniaque sur la table d'un Conseil
des Ministres européen. Quitte à sacrifier, broutons utile.
Tant qu'à rester dans le domaine de l'expiatoire, la proximité
de la fête de Pâques me fait penser que l'époque a
décidément besoin d'exercices sacrificiels. Ainsi du procès
Inusop, dont nous connaissons aujourd'hui même le verdict. Je n'espère
pas cependant qu'il augure d'une quelconque résurrection.
Même jour à Bruxelles, la loi Vande Lanotte est votée.
Elle fait partie de ces mâchicoulis et de ces barbacanes dont se
munit la forteresse Europe contre les étrangers du dehors. Le droit
d'asile, déjà parcimonieux, se réduira désormais
à un droit de regard sur des pistes d'aéroports ou des campagnes
grillagées dans des centres qu'on appelle fermés pour mieux
signaler que leurs murs ne sont pas près de tomber. Par un concours
de circonstance, je me trouve au cabinet du ministre au moment où
il part défendre sa loi au Parlement. Avec sa manière d'arpenter
les couloirs et d'y faire les cent pas, il présente une comparaison
raisonnable avec les candidats réfugiés qui, n'en doutons
pas, pérégrineront encore longtemps dans les arcanes d'une
détention désormais illimitée.
Le nom du remplaçant de Hans Koschnick à Mostar est Ricardo
Perez Casado. Jeune marié donc avec une ville divorcée.
Fable, 2
Avoir un morceau de l'hiver derrière moi. Compter les flocons.
Plumer pour la trente-deuxième fois, la dinde. Filer les heures.
En tricoter des pulls. J'ouvre les fenêtres sur nos moins dix degrés.
Viatique, 2.
Eric Masquelier, Jean-Pierre Jacqmin, Anne Bontems, Claire Daliers, Serge
Verheylewegen, Malgorzata Dzierzawska, Christine Maniet, Daniel Staelens,
Yves-Luc Conreur, Vincent Magos, Daniel de Beer de Laer, Françoise
Wallemacq, Anne Degavre, de cette manière. Pas d'une autre.
Histoire, 2.
On ne sait jamais, la dernière fois que l'on voit quelqu'un.
Avec toi, Wilfried, c'était la manif des Renault de Vilvorde. Nous
avions remonté le cortège, tu cherchais Karel Gacoms. Ne
t'inquiète plus, je l'ai trouvé pour toi, il était
derrière moi dans la file, pour ton enterrement.
Reprise, 4.
Relativement à la situation politique d'un certain nombre de ces
pays dits hier encore de l'Est, une des choses qui n'est pas assez comprise
— et quand elle l'est, peu tenue en compte tant on ne sait quoi
faire de ce gênant paradoxe — est que nous avons affaire à
des pays où les peuples sont nationalistes et les populations ultralibérales.
Des pays dont les habitants nous disent tout à la fois qu'ils souhaitent
devenir enfin nos pareils mais qu'ils veulent rester d'abord leurs semblables.
Devenir nos pareils dans l'idée qu'ils se font de la consommation,
du bien-être et de la croissance. Rester d'abord leurs semblables
dans ce quoi ils estiment pouvoir se reconnaître : une image idéalisée
d'eux-mêmes sur laquelle le totalitarisme ne serait pas passé
et qui serait naturellement conductrice de liberté et d'identité.
En Roumanie, tout le mouvement autour de Romania Mare ou de Vatra Romaneasca
se nourrit de cette culture de la différence, toute pétrie
de nostalgie, de regret et de passéisme qui sent son Pétain
et se comporte avec l'étranger comme la reine de Blanche Neige
avec son miroir : pour se convaincre d'être meilleure et plus belle.
Correspondances, 5, Nicolas à Paul.
Vendredi 5 avril, Bornoch, Belle-île en Mer. Au bois. Tout au bois.
Sur une île, cela peut paraître paradoxal, d'autant qu'il
ne s'agit pas de cocotiers langoureusement inclinés sur une plage
de sable fin. Non que les plages fassent défaut sur cette belle-île,
mais parce qu'il s'agit de bois pour se chauffer, pour cuire quelques
mets. Mais le plus extraordinaire est le coucher, dans la fragile chaleur
de la pièce. Le froid qui mord pousse par moments à se demander
si ce que le grand feu dans la cheminée produit le mieux n'est
pas cette odeur de fumée, qui colle si obstinément aux cheveux,
aux vêtements. La réponse vient alors d'elle-même,
ce n'est ni la tiédeur, ni la fumée, mais cette lumière
dont la richesse naît de l'inconstance. Elle anime les poutres du
plafond et chaque pierre des murs, prodiguant une chaleur qui, pour ne
pas être physique, n'en n'est pas moins agréable.
Cela fonctionne ainsi dans l'ensemble aussi bien qu'un autre procédé.
À tel point qu'hier soir en discutant, nous nous demandions si,
bien utilisé, un kilo de bois n'équivaut pas un kilowattheure.
Probablement que la logique marchande dans laquelle nous baignons rend
cette comparaison absurde, intenable, dans la mesure où le kilodebois
deviendrait autant que le kilowattheure objet de commerce. Leurs prix
pourraient alors être équivalents, ou différents,
sans relation avec leurs pouvoirs énergétiques réels.
Il faudrait alors définir de quelle égalité nous
parlons ce qui, somme toute, nous est bien égal, car il ne s'agit
là que de l'arbre qui cache une forêt de questions, sur lesquelles
ce séjour greffe de nouveaux bourgeonnements. Mais l'esprit aussi
doit mûrir et pour ce soir, le champ des questions restera en friche
pendant que, comme dans la chanson et pour alimenter le feu, nous allons
tous au bois.
Correspondance, 6, Paul à Nicolas.
Samedi 6 avril 1996. Alors, il paraît que l'on s'impatiente à
Sarajevo ? Que la reconstruction de la Bosnie reste lettre morte ? Les
premiers articles paraissent — on prévoit la conférence
internationale des pays donateurs des 12 et 13 avril prochains à
Bruxelles — qui s'offusquent du fait qu'une fois encore, les promesses
n'aient pas été tenues. Pourquoi le seraient-elles, d'ailleurs
?
À quelque égard, notre rapport à la démocratisation
des pays de l'Est ressemble peu ou prou aux grandes entreprises de façadisme
dans lesquelles une ville que je connais assez bien, Bruxelles, est passée
maître. Les programmes, pourtant, ont été nombreux,
l'argent dégagé important, les acquis incontestables. Mais,
comment dire, ceci a été fait par devoir ou intérêt
plus que par désir et volonté. On ne voit toujours pas aujourd'hui
en quoi les citoyens des rives du Mures, de la Drava ou de la Vistule
auraient quoi que ce soit en commun avec ceux de la Sure, du Rhône
ou du Devon. Cela reste inquiétant. Aussi sommes-nous un certain
nombre à chercher aujourd'hui nos chemins de Compostelle, nos cathédrales,
nos universités. Bref, sous la carte, nous cherchons l'Europe.
Et dans l'Europe ses bâtisseurs.
Se pourrait-il, ainsi que le suppose l'architecte Daniel Staelens, que
nous soyons traditionnellement rétifs à la gestion du monde
et que nous ne sachions, en définitive, ne faire qu'une chose :
le reconstruire après l'avoir détruit ? Ces siècles
derniers nous ont fourni assez d'occasions, il est vrai, pour ce qui est
de relever des gravats et de raser les ruines. Aucun d'entre eux ne nous
aura cependant, à voir ce qui ne se passe pas, appris à
apprendre. Au bout d'un moment, la machine deviendrait en quelque sorte
folle de ne plus pouvoir ni savoir créer sur des décombres.
Corruption, élitisme et prébendes — en tant que perversions
des systèmes où l'administratif tient lieu de législatif
— seraient alors les corollaires de cette lassitude rénovatrice.
Ce serait là nos limites. Si cela est exact — nous sommes
quelques-uns à l'imaginer —, il se pourrait alors que nous
n'ayons pas pris la juste mesure des changements à l'Est et que,
sur une révolution, nous ayons plaqué notre administration.
Si cela aussi est exact, cela signifierait une autre chose : que nous
n'aurons pas plus d'espoir de reconstruire l'ex-Yougoslavie. Le traumatisme,
en quelque sorte, ne serait pas assez grand. Cinquante ans de paix nous
auraient à ce point amollis que nous serions incapables aujourd'hui
de lire l'histoire. Pire, de la faire.
Alors, vois-tu, la Bosnie serait bien cette île où tu es
allé hier, avec son bois pour se chauffer, son eau pour boire et
ses yeux pour pleurer.
Viatique, 3
Mon grand-oncle Jules, ma grand-tante Emilie, ma tante Jeanine, ma marraine
Elisa, ma cousine Françoise, ma cousine Marianne, mon cousin Claude,
mon cousin Philippe, mon cousin René, ma cousine Francine, mon
petit-cousin Jean-François, ma petite cousine Delphine, ma petite
cousine Anita, mon petit-cousin Jean-Marc, ma sœur Agnès,
mon frère Luc, ma belle-sœur Anne Thérèse, ma
nièce Sophie, ma filleule Julie, mon neveu Bertrand, ma nièce
Marion, mon neveu Cyrille, mon neveu François, mon père
Jean, Anne, ma fille Marie, ma fille Louise. Pierrot, Clémentine,
Lydie, Jean, Marcel, Cyrille, Denise, Marianne, Isidore, Alphonse, Ernest,
ma mère Célina, in memoriam, qui êtes tombés
de l'arbre.
Histoire, 3.
15 juillet 1995. Le Cotentin, parce que la distance est courte et les
enfants petits. Les journaux, sur la route, parlent de l'impuissance occidentale.
Nous en disions un mot, juste avant mon départ, avec Michel Gheude
: un changement de sémantique s'impose. Il n'y a pas d'impuissance
là où il n'y a que manque de volonté. Le français
a créé à partir du grec un terme qui décrit
exactement notre situation, c'est le mot aboulie. C'est bien d'une fatigue
mentale et d'une faiblesse du sens dont nous sommes atteints. Nous ne
le lirons cependant pas à la une des quotidiens parce qu'il s'agit
d'un vocabulaire trop compliqué. On se retrouvera donc interminablement
impuissants là où nous faisons pourtant tous les jours des
enfants dans le dos aux Bosniaques. Les réfugiés de Srebrenica
sont, eux, arrivés à Tuzla. Il y a là encore un mensonge
du vocabulaire : nous disons "réfugiés", ils se
vivent "personnes déplacées". Bien entendu, ils
ont raison. Réfugié est un mot statique, personne déplacée
une terminologie mobile. Faut-il leur laisser l'espoir de n'être,
finalement, que des "personnes en mouvement " dont l'arrivée
à Tuzla ne serait que l'aller d'un voyage qui suppose un retour
? Hélas, nous avons tellement conventionné ce terme de réfugiés
qu'en employer un autre ferait désormais courir un risque majeur
à ses usagers : celui de n'être rien de plus que moins qu'un
homme. On n'est pas, aujourd'hui, une personne en mouvement en Europe.
On circule d'autant moins que les frontières sont ouvertes. Cet
oubli vertueux de ces pérégrinations qui ont fondé
nos civilisations fait date. Et me fait peur. Si j'ai plaisir à
habiter ma maison, je ne me résous pas aux barricades et aux cadenas.
Je suis donc, pour accueillir l'autre, contraint à l'accepter comme
réfugié. Je ne peux plus simplement l'inviter, je ne suis
plus un hôte, moins encore un amphitryon. Je suis un homme du vingtième
siècle qui réserve sa cave aux malheurs du monde.
Histoire, 1.
Se souvenir de ce jour à Medjugorje où l'on commanda sans
souci un Bloody Mary . On ne fut pas servi.
Fable, 1.
L'aube ne parle jamais à personne avant de m'adresser la parole.
C'est pourquoi J'adore me lever tôt. Ce matin, le réveil
a sonné à six heures. Je suis le premier à avoir
imprimé mes pas dans la neige de la nuit. La pointure 42 laisse
de belles empreintes. Je me fais l'effet d'être un coq. Mais je
dois à la vérité de dire que quelques cheminées
fumaient déjà. Ou fumaient encore, je ne sais pas.
Qui dira le travail de la neige dans la nuit ?
Reprise, 3
Il faudrait connaître assez bien les grands événements
et intimement les petits. C'est sur cette conviction — qui est d'abord
une acceptation de la hiérarchie des niveaux auxquels et sur lesquels
nous agissons — que nous avons entrepris de bâtir ces transhumances
citoyennes auxquelles les événements de décembre
1989 ont donné une première et exemplaire illustration (trois
mille citoyens belges recensés en Roumanie durant le seul mois
de janvier 1990, combien d'européens ... ). Chacun, dans sa vie,
aurait donc un traité à signer, un accord à parafer,
une paix à conclure. Si nous n'avions pas eu cette assurance, aurions-nous
pu nous rendre comptable de toutes ces vies qui pouvaient se perdre sur
les routes enneigées, inconnues et toujours politiquement périlleuses
de la Roumanie de cette époque ? Que nous n'ayons eu aucune mémoire
à commémorer n'est sans doute pas un signe du destin mais
plus vraisemblablement celui d'un alésage réussi et d'un
nivelage accepté.
Verbatim, 3.
Comme on achemine de l'aide humanitaire massive, l'on peut uniment produire
de la grosse pensée ou de la politique pondéreuse.
Correspondances, 3, Nicolas à Paul.
Mercredi 3 avril 1996, Belle-île en Mer. Accostage vers 17 heures,
qui met un terme provisoire à une journée de voyage. À
pied, en train, bus, bateau, voiture. La jetée blessée par
une récente fureur marine, bée sur des flots qui ont l'air
aujourd'hui bien innocents. Ici à Belle-île, je suis beaucoup
plus loin de Bruxelles ou de Paris que je ne l'étais à Madrid.
Sur notre actuelle planète, l'éloignement entre deux lieux
est surtout fonction du temps qu'il faut pour les rejoindre. Les aéroports
de toutes les grandes villes européennes ne sont que les carrefours
d'une même banlieue, d'un espace plus ou moins homogène,
peuplé de Mac Donalds, de critères de convergences, de marques
françaises de produits cosmétiques, d'obscurs indices boursiers,
de pulls Benetton, de toutes sortes de denrées - plus ou moins
folles - comestibles sous cellophane, et du tic-tac de Swatchs.
Loin de tout ça je suis, à peine atterri, allé nourrir
quelques troupes de vaches grasses, à qui l'on offre en plus des
pâtures, des betteraves qui sont pour elles de véritables
sucreries. Arrive le boucher du village — que dis-je ?, du Palais,
la capitale de l'île avec près de 2000 habitants —
à la recherche d'un veau de lait pour la semaine prochaine. Tout
juste si les animaux ne viennent pas discuter autour d'un apéro
de la transaction de leur viande.
Que les articles lus dans le train semblent loin.
Hans Koschnick et Mostar — Le Monde lui consacrait une pleine page,
respectueuse de l'homme, sans concession pour l'échec de son action
— les psychoses, les intrigues gouvernementales ... Ici les hommes
non plus n'ont pas l'air fous.
Correspondances, 4, Paul à Nicolas.
Jeudi quatre avril 1996. Attention à la rencontre d'une vache folle
anglaise et d'une mine anti-personnel bosniaque sur la table d'un Conseil
des Ministres européen. Quitte à sacrifier, broutons utile.
Tant qu'à rester dans le domaine de l'expiatoire, la proximité
de la fête de Pâques me fait penser que l'époque a
décidément besoin d'exercices sacrificiels. Ainsi du procès
Inusop, dont nous connaissons aujourd'hui même le verdict. Je n'espère
pas cependant qu'il augure d'une quelconque résurrection.
Même jour à Bruxelles, la loi Vande Lanotte est votée.
Elle fait partie de ces mâchicoulis et de ces barbacanes dont se
munit la forteresse Europe contre les étrangers du dehors. Le droit
d'asile, déjà parcimonieux, se réduira désormais
à un droit de regard sur des pistes d'aéroports ou des campagnes
grillagées dans des centres qu'on appelle fermés pour mieux
signaler que leurs murs ne sont pas près de tomber. Par un concours
de circonstance, je me trouve au cabinet du ministre au moment où
il part défendre sa loi au Parlement. Avec sa manière d'arpenter
les couloirs et d'y faire les cent pas, il présente une comparaison
raisonnable avec les candidats réfugiés qui, n'en doutons
pas, pérégrineront encore longtemps dans les arcanes d'une
détention désormais illimitée.
Le nom du remplaçant de Hans Koschnick à Mostar est Ricardo
Perez Casado. Jeune marié donc avec une ville divorcée.
Fable, 2
Avoir un morceau de l'hiver derrière moi. Compter les flocons.
Plumer pour la trente-deuxième fois, la dinde. Filer les heures.
En tricoter des pulls. J'ouvre les fenêtres sur nos moins dix degrés.
Viatique, 2.
Eric Masquelier, Jean-Pierre Jacqmin, Anne Bontems, Claire Daliers, Serge
Verheylewegen, Malgorzata Dzierzawska, Christine Maniet, Daniel Staelens,
Yves-Luc Conreur, Vincent Magos, Daniel de Beer de Laer, Françoise
Wallemacq, Anne Degavre, de cette manière. Pas d'une autre.
Histoire, 2.
On ne sait jamais, la dernière fois que l'on voit quelqu'un.
Avec toi, Wilfried, c'était la manif des Renault de Vilvorde. Nous
avions remonté le cortège, tu cherchais Karel Gacoms. Ne
t'inquiète plus, je l'ai trouvé pour toi, il était
derrière moi dans la file, pour ton enterrement.
Reprise, 4.
Relativement à la situation politique d'un certain nombre de ces
pays dits hier encore de l'Est, une des choses qui n'est pas assez comprise
— et quand elle l'est, peu tenue en compte tant on ne sait quoi
faire de ce gênant paradoxe — est que nous avons affaire à
des pays où les peuples sont nationalistes et les populations ultralibérales.
Des pays dont les habitants nous disent tout à la fois qu'ils souhaitent
devenir enfin nos pareils mais qu'ils veulent rester d'abord leurs semblables.
Devenir nos pareils dans l'idée qu'ils se font de la consommation,
du bien-être et de la croissance. Rester d'abord leurs semblables
dans ce quoi ils estiment pouvoir se reconnaître : une image idéalisée
d'eux-mêmes sur laquelle le totalitarisme ne serait pas passé
et qui serait naturellement conductrice de liberté et d'identité.
En Roumanie, tout le mouvement autour de Romania Mare ou de Vatra Romaneasca
se nourrit de cette culture de la différence, toute pétrie
de nostalgie, de regret et de passéisme qui sent son Pétain
et se comporte avec l'étranger comme la reine de Blanche Neige
avec son miroir : pour se convaincre d'être meilleure et plus belle.
Correspondances, 5, Nicolas à Paul.
Vendredi 5 avril, Bornoch, Belle-île en Mer. Au bois. Tout au bois.
Sur une île, cela peut paraître paradoxal, d'autant qu'il
ne s'agit pas de cocotiers langoureusement inclinés sur une plage
de sable fin. Non que les plages fassent défaut sur cette belle-île,
mais parce qu'il s'agit de bois pour se chauffer, pour cuire quelques
mets. Mais le plus extraordinaire est le coucher, dans la fragile chaleur
de la pièce. Le froid qui mord pousse par moments à se demander
si ce que le grand feu dans la cheminée produit le mieux n'est
pas cette odeur de fumée, qui colle si obstinément aux cheveux,
aux vêtements. La réponse vient alors d'elle-même,
ce n'est ni la tiédeur, ni la fumée, mais cette lumière
dont la richesse naît de l'inconstance. Elle anime les poutres du
plafond et chaque pierre des murs, prodiguant une chaleur qui, pour ne
pas être physique, n'en n'est pas moins agréable.
Cela fonctionne ainsi dans l'ensemble aussi bien qu'un autre procédé.
À tel point qu'hier soir en discutant, nous nous demandions si,
bien utilisé, un kilo de bois n'équivaut pas un kilowattheure.
Probablement que la logique marchande dans laquelle nous baignons rend
cette comparaison absurde, intenable, dans la mesure où le kilodebois
deviendrait autant que le kilowattheure objet de commerce. Leurs prix
pourraient alors être équivalents, ou différents,
sans relation avec leurs pouvoirs énergétiques réels.
Il faudrait alors définir de quelle égalité nous
parlons ce qui, somme toute, nous est bien égal, car il ne s'agit
là que de l'arbre qui cache une forêt de questions, sur lesquelles
ce séjour greffe de nouveaux bourgeonnements. Mais l'esprit aussi
doit mûrir et pour ce soir, le champ des questions restera en friche
pendant que, comme dans la chanson et pour alimenter le feu, nous allons
tous au bois.
Correspondance, 6, Paul à Nicolas.
Samedi 6 avril 1996. Alors, il paraît que l'on s'impatiente à
Sarajevo ? Que la reconstruction de la Bosnie reste lettre morte ? Les
premiers articles paraissent — on prévoit la conférence
internationale des pays donateurs des 12 et 13 avril prochains à
Bruxelles — qui s'offusquent du fait qu'une fois encore, les promesses
n'aient pas été tenues. Pourquoi le seraient-elles, d'ailleurs
?
À quelque égard, notre rapport à la démocratisation
des pays de l'Est ressemble peu ou prou aux grandes entreprises de façadisme
dans lesquelles une ville que je connais assez bien, Bruxelles, est passée
maître. Les programmes, pourtant, ont été nombreux,
l'argent dégagé important, les acquis incontestables. Mais,
comment dire, ceci a été fait par devoir ou intérêt
plus que par désir et volonté. On ne voit toujours pas aujourd'hui
en quoi les citoyens des rives du Mures, de la Drava ou de la Vistule
auraient quoi que ce soit en commun avec ceux de la Sure, du Rhône
ou du Devon. Cela reste inquiétant. Aussi sommes-nous un certain
nombre à chercher aujourd'hui nos chemins de Compostelle, nos cathédrales,
nos universités. Bref, sous la carte, nous cherchons l'Europe.
Et dans l'Europe ses bâtisseurs.
Se pourrait-il, ainsi que le suppose l'architecte Daniel Staelens, que
nous soyons traditionnellement rétifs à la gestion du monde
et que nous ne sachions, en définitive, ne faire qu'une chose :
le reconstruire après l'avoir détruit ? Ces siècles
derniers nous ont fourni assez d'occasions, il est vrai, pour ce qui est
de relever des gravats et de raser les ruines. Aucun d'entre eux ne nous
aura cependant, à voir ce qui ne se passe pas, appris à
apprendre. Au bout d'un moment, la machine deviendrait en quelque sorte
folle de ne plus pouvoir ni savoir créer sur des décombres.
Corruption, élitisme et prébendes — en tant que perversions
des systèmes où l'administratif tient lieu de législatif
— seraient alors les corollaires de cette lassitude rénovatrice.
Ce serait là nos limites. Si cela est exact — nous sommes
quelques-uns à l'imaginer —, il se pourrait alors que nous
n'ayons pas pris la juste mesure des changements à l'Est et que,
sur une révolution, nous ayons plaqué notre administration.
Si cela aussi est exact, cela signifierait une autre chose : que nous
n'aurons pas plus d'espoir de reconstruire l'ex-Yougoslavie. Le traumatisme,
en quelque sorte, ne serait pas assez grand. Cinquante ans de paix nous
auraient à ce point amollis que nous serions incapables aujourd'hui
de lire l'histoire. Pire, de la faire.
Alors, vois-tu, la Bosnie serait bien cette île où tu es
allé hier, avec son bois pour se chauffer, son eau pour boire et
ses yeux pour pleurer.
Viatique, 3
Mon grand-oncle Jules, ma grand-tante Emilie, ma tante Jeanine, ma marraine
Elisa, ma cousine Françoise, ma cousine Marianne, mon cousin Claude,
mon cousin Philippe, mon cousin René, ma cousine Francine, mon
petit-cousin Jean-François, ma petite cousine Delphine, ma petite
cousine Anita, mon petit-cousin Jean-Marc, ma sœur Agnès,
mon frère Luc, ma belle-sœur Anne Thérèse, ma
nièce Sophie, ma filleule Julie, mon neveu Bertrand, ma nièce
Marion, mon neveu Cyrille, mon neveu François, mon père
Jean, Anne, ma fille Marie, ma fille Louise. Pierrot, Clémentine,
Lydie, Jean, Marcel, Cyrille, Denise, Marianne, Isidore, Alphonse, Ernest,
ma mère Célina, in memoriam, qui êtes tombés
de l'arbre.
Histoire, 3.
15 juillet 1995. Le Cotentin, parce que la distance est courte et les
enfants petits. Les journaux, sur la route, parlent de l'impuissance occidentale.
Nous en disions un mot, juste avant mon départ, avec Michel Gheude
: un changement de sémantique s'impose. Il n'y a pas d'impuissance
là où il n'y a que manque de volonté. Le français
a créé à partir du grec un terme qui décrit
exactement notre situation, c'est le mot aboulie. C'est bien d'une fatigue
mentale et d'une faiblesse du sens dont nous sommes atteints. Nous ne
le lirons cependant pas à la une des quotidiens parce qu'il s'agit
d'un vocabulaire trop compliqué. On se retrouvera donc interminablement
impuissants là où nous faisons pourtant tous les jours des
enfants dans le dos aux Bosniaques. Les réfugiés de Srebrenica
sont, eux, arrivés à Tuzla. Il y a là encore un mensonge
du vocabulaire : nous disons "réfugiés", ils se
vivent "personnes déplacées". Bien entendu, ils
ont raison. Réfugié est un mot statique, personne déplacée
une terminologie mobile. Faut-il leur laisser l'espoir de n'être,
finalement, que des "personnes en mouvement " dont l'arrivée
à Tuzla ne serait que l'aller d'un voyage qui suppose un retour
? Hélas, nous avons tellement conventionné ce terme de réfugiés
qu'en employer un autre ferait désormais courir un risque majeur
à ses usagers : celui de n'être rien de plus que moins qu'un
homme. On n'est pas, aujourd'hui, une personne en mouvement en Europe.
On circule d'autant moins que les frontières sont ouvertes. Cet
oubli vertueux de ces pérégrinations qui ont fondé
nos civilisations fait date. Et me fait peur. Si j'ai plaisir à
habiter ma maison, je ne me résous pas aux barricades et aux cadenas.
Je suis donc, pour accueillir l'autre, contraint à l'accepter comme
réfugié. Je ne peux plus simplement l'inviter, je ne suis
plus un hôte, moins encore un amphitryon. Je suis un homme du vingtième
siècle qui réserve sa cave aux malheurs du monde.
Verbatim, 4.
Les génocides, désormais, passent à la télévision,
de sorte qu'on ne pourrait plus dire aujourd'hui qu'on ne savait pas,
tout au plus qu'on n'avait pas vu.
Fable, 3.
Naître en chou rouge, voilà qui aurait accompli ma destinée.
Les êtres humains que nous sommes, nous dormons dans nos draps et
nous réveillons dans une tasse de café : c'est notre vie
qui est comme ça et avez-vous déjà pensé comment
faisaient les gens avant qu'on invente le coton et le café en grain
? Aujourd'hui matin, le 31 décembre, pense le romancier à
écrire quelques lignes là-dessus du point de vue du petit
morceau de sucre ou de la taie d'oreiller. Pour lui donner de l'exercice,
faire ce qu'il a à faire puisque chou il n'est pas né et
qu'écrire il a appris. Plus tard, peut-être, car pour l'instant,
que fait-il ? Il rédige ses cartes de vœux. Il est très
appliqué. Ce n'est pas une mince affaire de prouver son originalité
dans un exercice aussi répandu que l'expédition de ses meilleurs
vœux pour l'année qui vient. N'importe qui sait ça
mais un écrivain plus que les autres. C'est une question de réputation,
une histoire d'être à la hauteur.
Viatique, 4.
Selon les observations prises à 7 heures par l’Observatoire
d'Uccle, la pression atmosphérique réduite au niveau de
la mer était de 768,5 mm, soit 1.024,6 mb. La tendance barométrique
était en baisse. La température de 8,3 maximum et de 7,4
minimum. La direction du vent : sud-ouest, sa vitesse : 5 m/s. Le ciel
était couvert et l’humidité de 90 %, l’eau recueillie
ne dépassait pas 1mm. Les températures relevées à
13 heures étaient les suivantes : Açores 18, Athènes
20, Barcelone 14, Belgrade 0, Berlin, 8, Berne 3, Bordeaux 8, Brest 11,
Bruxelles 9, Bucarest 1, Budapest 3, Chypre 17, Copenhague 8, Dublin 9,
Genève 2, Gibraltar 16, Glasgow 6, Helsinki –7, Istanbul
16, Lisbonne 11, Londres 12, Luxembourg 6, Madère 19, Madrid 7,
Malaga 15, Milan 4, Moscou –9, Nice 13, Oslo 3, Palerme 12, Palma
15, Paris 8, Prague 4, Rome 10, Salzbourg 6, Sofia 0, Stockholm 4, Tel-Aviv
17, Ténériffe 20, Tunis 14, Varsovie, 4, Venise 4, Vienne
9. La différence de température entre Bruxelles et Bucarest
était donc de 8 degrés. Le 22 décembre 1988 était
un jour jupitérien, de tonnerre, de foudre et de lumière.
C’était un jeudi. La rue était en pente douce.
Correspondances, 7, Nicolas à Paul.
Dimanche 7 avril, Borfloch, Belle-île en Mer. Aménager le
territoire. À cette fin, les paysans, à qui l'on trouve
de moins en moins de fonctions économiques selon les critères
classiques de la productivité, seraient pour une grande part d'entre
eux affectés à l'aménagement du territoire, à
la préservation des paysages.
Que l'on observe pourtant un tant soit peu le comportement de paysans
et l'on constatera que malgré la racine commune du nom de leur
profession avec le paysage, ceux-ci n'ont rien de paysagistes. Leur préoccupation
est de rendre leur terrain aussi apte que possible à l'exercice
de leur difficile profession, les contraignant à multiplier les
surfaces de champs recouvertes de plastiques sombres, de fils à
vaches — électriques ou barbelés —, d'engins
polluants et fumants, là pour pomper l'eau en direction de serres,
ici pour plus vite retourner la terre.
Lorsque deux paysans discutent, il y a toujours un — si ce n'est
deux — moteur(s) de tracteur(s) qui gazole(nt) tranquillement, enfumant
en proportion. Autour, un impressionnant bric-à-brac jonche les
remises, hangars - souvent de peu esthétiques assemblages de tôles
— voire les alentours d'un point d'eau — une vieille baignoire
parfois, un quelconque contenant métallique rouillé le plus
souvent — ou des habitations. C'est que la nature est dure et imprévisible,
et on ne sait pas ce qu'il va falloir mobiliser comme énergie et
outils demain pour lui faire entendre la raison de l'homme. Alors on conserve,
on accumule, on adapte aux besoins ; ici un moteur de vieux camions devenu
le cœur d'un système d'irrigation, là une carcasse
de voiture métamorphosée en poulailler. Certes, vue d'avion,
une campagne agricole présente une harmonie plaisante, de champs
aux formes géométriques plus ou moins claires, jaunes, brunes,
vertes, entrecoupées de bosquets d'arbres et de quelques habitations
clairsemées. Mais il faut descendre les pieds sur terre pour apercevoir
que ce qui de haut paraît comme un bel agencement, n'est qu'un fatras
de solutions bricolées et non un aménagement.
Mais ce que l'on rate vraiment ce n'est pas cette anarchie, somme toute
revigorante, du territoire, ce sont ces femmes et ces hommes qui se parlent,
pour prendre des nouvelles, pour arranger ensemble une opération
compliquée, pour négocier le prêt d'un outil ou de
son temps, pour échanger. Ce que l'on sait encore aménager
dans les campagnes et que l'on a perdu dans les autres modes d'occupation
du territoire, c'est le temps. Le temps de la discussion, les temps de
travail. C'est là que notre société devrait plutôt
demander au monde rural un service, non pas en se tournant vers lui pour
aménager son territoire, mais en y cherchant des recettes ailleurs
perdues pour aménager son temps.
Et si dans l'Europe on se préoccupait également un peu moins
d'aménager le territoire, géographique, institutionnel,
normatif ou virtuel, pour un peu plus s'intéresser au temps, humain,
vécu, culturel, libre ou perdu.
Correspondances, 8, Paul à Nicolas.
Lundi 8 avril 1996. Bien entendu les œufs sont arrivés
dans les jardins. Les enfants courent. Impossible désormais de
ne pas se demander ce qu'il y a dans un œuf. La salmonellose a l'air
d'être passée de mode. Incidemment, j'apprends qu'on nourrit
aussi les poules avec de la viande de poule. Quelle importance si les
poissons s'alimentent bien de chairs naufragées.
Autrement, l'on commémore. Sarajevo, quatre ans, commémoration.
Tchernobyl, dix ans, commémoration. Rwanda, deux ans, commémoration.
Plus un jour qui soit un non-anniversaire. Comme s'il s'agissait de retarder
indéfiniment une maladie d'Alzeimher qui guetterait les citoyens
surinformés. Alors les journalistes journalisent, contextent, expliquent,
historisent. Toujours cette fonction expiatoire, cette façon d'inaugurer
les chrysanthèmes en fermant la bouche des morts. J'ai déjà
dit, ailleurs, l'hypocrisie qu'il y avait dans ces mots : "Plus jamais
ça" que chacun devrait remplacer, toutes affaires cessantes,
par "Plus jamais moi". Non, plus jamais je ne m'habituerai,
je n'admettrai, je ne serai complice d'un "ça". Cette
responsabilité n'est pas de saison au moment où chacun guette
l'importance d'un soleil renaissant qui fait sortir des maisons les gens,
leurs enfants, leurs soucis.
Commémorons donc le Rwanda. Il ne faudra jamais oublier que le
choléra nous a désengourdis là où la machette
y avait échoué. Là encore — et nous l'avons
fait avec une belle constance depuis vingt ans — nous avons choisi
la maladie plutôt que la politique. Le nationalisme, le fanatisme,
l'épuration ethnique sont des créations politiques. Elles
ne nous importent donc pas. Seuls les mourants de morts violemment naturelles
nous intéressent. Car ce qui nous est intolérable, en dernière
analyse, ce sont les gens qui souffrent. Nous nous habituons de plus en
plus à vivre dans un temps où la Justice a été
remplacée par l'Hôpital. C'est désormais le service
des urgences qui régule la planète. Nous n'apprenons rien,
nous retenons peu, mais nous commémorons beaucoup. La commémoration,
c'est finalement ce que nous pouvons faire de mieux. Nous avons besoin
de la mémoire des catastrophes pour exister. J'ai cru longtemps
que la réparation était, avec le souvenir, une seconde nature
occidentale. Je me déprends de cette idée. Tout indique
que nous ne ferons rien sinon commémorer que nous n'aurons rien
fait.
Verbatim, 5.
Nous considérons victimes aujourd'hui les gens que nous ne caractérisons
plus par le respect dû à leurs droits et devoirs mais par
l'urgence du comblement de leur besoin. Nous considérons victimes
les gens que nous dépouillons, à l'occasion de la survenance
du malheur, de leur être social et dont nous n'agréons que
la diminution, l'incomplétude et la carence.
Reprise, 5.
On prétend qu'il n'y a pas d'humanitaire sans image. L'acte fondateur
de la spectacularisation de l'humanitaire, c'est Stanley rencontrant Livingstone.
Il y a du Livingstone dans chaque médecin sans frontières,
il y a du Stanley dans chaque cameraman de télévision. J'entends
— nous sommes le 5 octobre 1993 — qu'un avion humanitaire
s'envole vers l'Inde où l'on dénombre sans doute trente
mille morts tandis qu'un autre décolle pour Moscou où l'on
en compte peut-être cent. Dans un cas des éléments
naturels, dans l'autre des événements politiques : comme
si l'on ne pouvait désormais plus souffrir à l'abri de l'humanitaire.
Mourir sans soin et sans caméra est désormais le comble
d'une nouvelle sorte de prolétarisation mondialisée. D'où
vient cette obsession du soulagement, cette monomanie du traitement, cette
hantise du sauvetage ? Depuis vingt ans, la manière que certains
ont de s'asseoir au chevet des autres nous est devenue coutumière
: l'on crée à partir d'elle une culture de l'initiative
où, comme en médecine, l'obligation de l'action oblitère
désormais celle du résultat. "Au moins aura-t-on tenté
quelque chose" : il est désormais indifférent de questionner
cet automatisme et de délibérer sur ses conséquences.
Le scalpel et la caméra aujourd'hui régulent le malheur
: celui qui leur échappe n'est peut-être pas simplement mort,
plus vraisemblablement même n'a-t-il même jamais existé.
C'est ainsi que disparaissent des personnes et que s'effacent des noms.
Je voudrais donc plaider pour la scansion, la récitation et la
psalmodie. Car ceux que nous nommons existent, même dans leur oraison.
En 1989, nous avions préservé des villages de la systématisation
en citant leurs noms à la radio : la litanie des toponymes répétés
et martelés par les radios émettant vers la Roumanie avait
suffi à faire taire le silence. Cette résistance que je
nous connais envers cet humanitaire spécialiste de l'état
d'urgence — et cette incompréhension que nous cultivons avec
lui—, je me demande même si elle ne vient pas de là
: du choix que nous avons fait, dès les débuts d'OVR, de
nous installer dans la civilisation de l'écrit. On nous a reproché
cent fois de ne pas montrer —je signale, sans que cela représente
à mes yeux un paradoxe, que l'exacte moitié d'entre nous
pratiquaient alors des métiers de l'image : photographes, graphistes
ou designers — et cent fois nous avons écrit, édité
et publié choisissant, on nous l'a dit, une possible mise en péril
de nos objectifs. En réalité, nous avons mobilisé
partout, beaucoup et très vite par l'effet seul du discours —
en décembre 1989, on comptait près de trois mille communes
européennes dans le réseau OVR —, comptables que nous
étions d'une mémoire dont nous savions bien qu'elle avait
fait les frais déjà de falsifications, de trucages et de
photomontages. Nous avions, en revanche, une confiance forcenée
en nos mots. Nous restons, je le pense, des gens d'imprimerie qui aimons
quand le monde sent l'encre et le papier.
Viatique, 5.
Psalmodions alors les noms de ces communes sans reprendre de souffle :
Aalter, Aarschot, Abbots-Bromley, Acigne, Affligem, Agno, Agos Vidalos,
Aigueblanche, Algues-Vives, Aiguilles, Aimargues, Aix-en-Provence, AI.
Albefeuille-Lagarde, Albertville, Albi, Alblasserdam, Albon, Ales, Allaman,
Alligny Cosne, Almayrac, Alvignac, Amagney, Amance, Amareins, Amay, Amboise,
Amel, Amiens, Ammerschwihr, Ancenis, Anche, Ancinnes, Ancona, Andancette,
Andenne, Anderlecht, Anderlues, Andoins, Andrezieux-Boutheon, AngeacCharente,
Angers, Anglars-Juillac, Angoulins-sur-Mer, Aniane, Anieres, Annecy, Annecy-le-Vieux,
Annepont, Anneyron, Anost, Ans, Anston, Anthisnes, Antignac, Antraigues,
Anzy-le-Duc, Apples, Appletreewick, Arbedo-Castione, Arbois, Arboldswil,
Arboussols, Archamps, Archanes, Arçonnay, Ardenay-sur-Merize, Arendonk,
Argentre-du-Plessis, Arlesheim, Arlon, Arnage, Arne, Arpaillargues &
Aureilhac, Arradon, Arrest, Arromanches, Ars-sur-Moselle, Arvieux, Ashleworth,
Askim, Askvoll, Asse, Asserac, Assesse, Asson, Astaffort, Athee, Athis-Mons,
Attert, Aubais, Aubange, Aubel, Auberives-en-Royan, Aubiac, Aubigny-la-Ronce,
Aubigny-sur-Nere, Aubonne, Aubres, Auby, Aucaleuc, Auderghem, Audincourt,
Auragne, Auray, Aussillon, Austevoll, Auterive, Auxon-Dessus, Auzeville-Tolosane,
Auzielle, Auzon, Auzouville-sur-Ry, AvaillesThouarsais, Avallon, Averdon,
Averoy, Avignon, Aviscont, Avranches, Avrille, Avully, Awans, Ay-Champagne,
Aytre, Aywaille, Azelot, Baelen, Bagnols-en-Forêt, Baguer-Morvan,
Baillargues, Bailleul, Bains-sur-Oust, Bajamont, Balaze, Balazue, Balerna,
Baleyssagues, Ballaigues, Balleray, Ballon, Ban-de-Sapt, Bandol, Baneins,
Bantouzelle, Baraqueville, Barby, Bard -les-Epoisses, Bardonnex, Barinque,
Barnstaple, Barton, Bassecourt, Bassenge, Bastogne, Baubigny, Baud, Baume-les-Dames,
Bavent, Bavilliers, Baye, Bazouges-la-Perouse , Bazouges-sur-le-Loir,
Beard, Beau-Repaire, Beauce, Beauchastel, Beaucouze, Beaulieu-sur-Layon,
Beaumesnil, Beaumont, Beauraing, Beausemblant, Beauvechain, Beauvoir-surNiort,
Becon-les-Granits, Beernem, Beersel, Begles, Begnins, Beille, Belberaud,
Belfort, Bellegarde-du-Razes, Belleneuve, Bellentre, Belleville, Bellevue,
Belley, Belmont-sur-Lausanne , Belœil, Bengysur-Craon, Beon, Berat,
Berchem-Sainte-Agathe, Bercloux, Berfay, Berlare, Bernay- Saint-Martin,
Bernay-Vilbert, Bernex , Bernis, Bernissart , Berric, Bertem, Bertogne,
Bertrix, Berus, Besancon, Bessière, Bessines, Bethonvilliers, Betschdorf,
Bettembourg, Beuzeville, Bevaix, Bever, Beveren, Beyne-Heusay, Beynes,
Biansles-Usiers, Biederthal, Bierbeek, Biesheim, Bièvre, Bignan,
Bignoux, Bihorel, Bilhères-en-Osseau, Bille, Billom, Bilzen, Bining,
Blacqueville, Blagny, Blain, Blainville-Crevon, Blaison-Gohier, Blamont,
Blandin, Blaye, Blaye-les-Mines, Blegny, Blois, Blonay, Bodenham, Boecourt,
Boege, Boesse-le-Sec, Bogis-Bossey, Boigneville, Bois-Guillaume, Boisredon,
Boisset & Gaujac, Bolbec, Bole, Bollene, Bolquere, Bon-Encontre, Bonchamp
-les -Laval, Boncourt, Bondeval, Bondues, Bonfol, Bonheiden, Bonne, Bonnesur-Menoge,
Bonnelles, Bonnemain, Bonnetable, Bonneuil, Bonsen-Chablais, Bonvillars,
Boortmeerbeek, Bordes, Borgloon, Borsbeek, Bosdarros, Bossey, Botmeur,
Botz-en-Mauges, Bouafles, Bouaye, Bouchet, Boudry, Bouer, Bouguenais,
Bouillon, Boulac, Bourbiac, Bourdainville, Bourdeaux, Bourg-Argental,
Bourg-Blanc, Bourg-de-Visa, Bourg-des-Comptes, Bourg-en-Bresse, Bourg-SaintAndéol,
Bourgneuf-en-Mauges, Bourgogne, Bourlens, Boutersem, Bouthier-Saint-Trojan,
Bouvante, Bouzy, Bovingdon, Brain-surl'Authion, Brain-sur-Longuenée,
Braine-l'Alleud, Braine-le-Château, Braine-le-Comte, Braives, Brakel,
Bram, Bransles, Brasschaat, Braunton, Breal-sous-Monfort, Breau &
Salagosse, Brecy, Bree, Breganzona, Breitenbach, Bren, Bressuire, Brest,
Bretignolles-surMer, Briançon, Brignoles, Brinon-sur-Sauldre, Bron,
Broughton & Bretton, Brous sey- Raulecourt, Bruch, Brugelette, Brunehaut,
Brunoy, Bruxelles, Buckerell, Buellas, Buggenhout, Buhl, Bujaleuf, Bulle,
Bullingen, Bully-les-Mines, Burdinne, Bures-sur-Yvette, Burg-Reuland,
Burnoncle- Saint-Pierre, Bursinel, Bursins, Bussigny-près-Lausanne,
Bussigny-sur-Oron, Butgenbach, Buttes, Buxerolles, Byfield, Cadalen, Cadenet,
Caen, Cagmongles, Cahuzac, Cahuzac-sur-Vère, Camares, Cambourne,
Camorino, Campeaux, Canton d'Audruicq, Canton de La Ferté, Canton
de Sable, Canton de Sancerre, Canton de Satillieu, Canton de Villé,
Cantons de NordArdèche, Capdenac, Caraman, Carbonne, Carentan,
CarhaixPlouguer, Carigaline, Carmaux, Carnac, Carouge, Carquefou, Cartigny,
Casefabre, Casseneuil, Cassignas, Cast, Castanet-Tolosan, Castelculier,
Castelginest, Castelnau-d'Estretefonds, Castelnau-deMandilles, Castelnau-de-Montmiral,
Catillon-sur-Sambre, Caumontsur-Durance, Causse-de-la-Selle, Cawthorne,
Cazilhac, Ceauce, Ceilloux, Celigny, Celle-l'Evescault , Celles, Cellier,
Cenans, Cenon, Cerfontaine, Cergy, Cernier, Ceroux, Cessales, Cesseins,
Cesseysur-Tille, Cesson, Cesson-Sevigne, Ceyroux, Chabestan, Chabrillan,
Chail, Chaleins, Chalezeule, Chalgrove, Chalmaison, Chalonnessur-Loire
, Chambery, Chambon-sur-Lignon, Chambord, Chambretaud, Champ-sur-Layon,
Champagnier, Champeueil, Champigny-les-Landes , Champniers, Champs-sur-Marne,
Champssur-Tarentaine-Marchal, Champtercier, Champtoceaux, Champvoux, Change,
Chanos-Curson, Chanteau, Chantecorps, Chantonnay, Chanzeaux, Chapelle-lez-Herlaimont,
Chaponnay, Chaponost, Charleroi, Charleval, Charleville-sous-Bois, Charmey,
Charmoille, Charquemont , Charrais, Chartres-de-Bretagne, Chasne-sur-Illet,
Chastre, Chatain, Château-Chinon, Château-du-Loir, Châteaul'Hermitage,
Chàteau-la-Vallière, Château-Renault, Château-Salins,
Châteaubourg, Châteaubriant, Châteaugiron, Châteauneuf-deBordette,
Châteauneuf-de- Gad agne, Châteauneuf-de-Galaure, Châteauneuf-de-Vernoux,
Châteauneuf-du- Rhône, Châteauroux, Châtel-de-Neuvre,
Châtelaillon-Plage, Châtelet, Châtelus-leMarchaix, Châtenay-Malabry,
Châtillon, Châtillon-en-Vendelais , Châtillon-le-Due,
Châtillon-Saint-Jean , Châtillon-sur-Chalaromme, Châtillon-sur-Seine,
Chatin, Chatou, Chatuzange-le-Goubet, Chaudfontaine, Chaumont- Gistoux,
Chaussy, Chaux-Neuve, Chavagne, Chavanod, Chavigny , Chavin, Checy, Cheissoux,
Chemaudin, Chemin-d'Aisey, Chêne-Bougeries, Chêne-Bourg ,
Cherange, Chermignon, Cherre, Chevannes, Cheveuges, Chevrier, Chexbres,
Chey, Chezard-Saint-Martin, Chiche, Chlèvres, Chignin, Chigny,
Chilly-Mazarin, Chilworth, Chimay, Chineham, Chinon, Chirens, Chissey,
Choisey, Choisy-le-Roi, Chouilly, Ciney, Civrayde-Touraine, Clamart, Clapiers,
Claret, Claveyson, Clavier, CledenPoher, Cleguerec, Clelles, Clerieux,
Clermont- Creans, Clermont-Le Fort, Clichy-la-Garenne, Coat Meal, Cocheren,
Codalet, Coeuve, Cognac-la-Forêt, Cognin, Coinches, Coinsins, Coity
Higher, Colfontaine, Collex-Bossy, Collonge-Bellerive, Colmar, Cologny,
Colombier, Colombiers, Comblain-au-Pont, Comblessac, Combloux, Combourtille,
Combree, Comines-Warneton , Commana, Commercy, Commugny, Compiegne, Condrieu,
Confignon, Conflans-sur-Anille, Congenies, Connerre, Contoire-Hamel, Coq,
CorcellesCormondreche, Cordemais, Cormes, Cornebarrieu, Corneilla del
Vercor, Correns, Corseaux, Cortaillod , Cosne Cours-sur-Loire, Cossaye,
Cosse-le-Vivien, Coudray, Coulangeron, Coulanges-lesNevers, Courcelles,
Courcelles-la-Forêt, Courcemont, Courgains, Courlay, Courroux, Court-
Saint-Etienne, Courteron, Courtetelle, Courtonne-la-Meurdrac, Coussac-Bonneval,
Coutances, Couvet, Couvin, Coventry, Cran-Gevrier, Crandelles, Cranves
Sales, Craon, Crassier , Cregy-les-Meaux, Crepol, Cresserons, Cressier,
Crest, Creteil, Crisnée, Crissier, Croissy-sur- Seine, Croix, Crosmières,
Crosne, Crosses, Crouy-sur-Aisne, Crux-la-Ville, Cueuron, Cuers, Cuffie,
Cugnaux, Culan, Cully , Curienne, Curnier, Cussac-surLoire, D'Alsting,
D'Ourouer, Dadonville, Dagneux, Dalhem, Damazan, Damery, Damgan, Damigny,
Damme, Dampierre-en-Gracay, Dampierre-en-Yvelines, Dannemarie-sur-Crete,
Dardagny, Dardilly, De Haan, De Laz, De Panne, De Pinte, Deauville, Deerlijk,
Deinze, Delemont, Delle, Denderleeuw, Dendermonde, Denges, Des Ormes,
Dessel, Destelbergen, Develier, D eville -les -Rouen, Dho, Dieffenbach-au-Val,
Diepenbeek, Diest, Dieulefit, Dieuze, Diksmuide, Dilbeek, Dilsen-Stokkem,
Dinant, Dinard, Diors, Dirinon, Dison, District de Saint Amarin, District
Kyle & Carrick, Dizy, Doische, Doix, Dole, Dolmayrac-de-Sainte-Livrade,
Domont, Dompierre-sur-Mer, Dompierre-sur-Yon, Donceel, Donnelay, Donzere,
Douai, Douarnenez, Doue-la-Fontaine, Douelle, Dour, Douvaine, Doveridge,
Drain, Draveil, Druillat, Druillat, Drummettaz-Clarafond, Duclair, Duffel,
Dully, Dulverton, Duniere-sur-Eyrieux, Durbuy, Durmenach, Dymock, Earnley,
East Bergholt, Ebersheim, Ecaussinnes, Echandens, Echenoz-la-Meline, Echichens,
Eckbolsheim, Eclance, Ecole Valentin, Ecublens, Ecurcey, Edenbridge, Eghezee,
Eidsvoll, Eke-Nazareth, Ekeren, Elancourt , Elincourt, Ellezelles, Elst,
Elven, Embrun, Encausse-les-Thermes, Enghien, Engis, Entrechaux, Eourres,
Epalinges , Epegard, Epernay, Epinay-sur-Orge, Epinouze, Epones, Epping,
Eraville, Erbree, Erezee, Ernolsheim-les-Saverne, Erome, Erquelinnes,
Erstein, Eschbach, Esneux, Espaly-Saint-Marcel, Esse, Essen, Essey-les-Nancy,
Estaimpuis, Estancarbon, Estavayer-Le-Lac, Esternay, Estillac, Estinnes,
Etables-sur-Mer, Etalle, Etaules, Eteignières, Etoile-Saint-Cyrice,
Etoy, Etterbeek, Eupen, Evere, Evergem, Evette-Salbert, Evionnaz, Evires,
Evreux, Evry, Evry-Ville-Nouvelle, Eybens, Eymoutiers, Eyroles, Faimes,
Falck, Faringdon, Faugère, Fauvillers, Faux-la-Montagne, Faverges,
Favemey, Fay-le-Clos, Faye-l'Abbesse, Fécamp, Feigères,
Fenetrange, Fenouillet, Ferce-sur-Sarthe, Fere-Champenoise, Fernay-Voltaire,
Fernelmont, Ferrals-les-Montagnes, Ferrensac, Ferrette, Ferrières,
Fessy, Feurs, Fey, Feytiat, Feyzin, Figueres, Fille- sur- Saille, Fille
-sur-Sarthe, Fitjar, Flassan-sur-Issole, Flaux, Flaxlanden, Flayose, Fleac,
Fléron, Flers, Fleurance, Fleurier, Fleurus, Fleury-la-Montagne,
Fleury-la-Rivière, Flobecq, Floing, Flora, Florac, Floreffe, Florennes,
Florenville, Fluminimaggiore, Folgensbourg, Follifoot-with-Plompton, Fongrave,
sur-Lot, Fonsorbes, Fontainemelon, Fontanil-Cornillon, Fontenais, Fontenay-aux-Roses,
Fontenay-le-Comte, Fontenille, Forchia, Fosnes, Fosses-la-Ville, Foucherans,
Fouilloy, Founex, Fourg, Fourons/Voeren, Frameries, Francescas, Francheleins,
Frangy, Franleu, Frasnes-lez-Anvaing, Fregimont, Freland, Fresnay-sur-Sarthe,
Fresnes, Freteval, Freyming-Merlebach, Fribourg, Frignicourt, Frogn, Froidchapelle,
Froland, Frolois, Frome, Frontenay-Rohan, Fussy, Gabarret, Gabian, Gaillon,
Gallargues-le-Montueux, Galmaarden, Gandria, Ganges, Ganshoren, Gap, Garayac,
Garches, Gargilesse-Dampierre, Gedinne, Gedre, Geel, Geer, Geetbets, Gembloux,
Genappe, Genas, Generargues, Genestrerio, Genève, Genissieux, Genlis,
Gennes, Genolier, Genova, Gensac-la-Pallue, Genthod, Gerde, Gerpinnes,
Gervans, Geste, Gesves, Gevrey-Chambertin , Gieres, Gif-sur-Yvette, Gistel,
Gizeux, Gjovik, Glaine-Montaigut, Gland, Gleize, Glovelier, Gnosea, Goetzenbruck,
Gondrexange, Gorgier-chez-le-Bart, Gornies, Gouesnou, Goult, Grace-Hollogne,
Gran, Grand-Champ, Grand-Couronne, Grand-Luce, Grand-Saconnex, Grandehamp,
Grandehamp-des -Fontaines, Grandson, Grandvillard, Grane, Granges-sur-Vologne,
Gratentour, Graulhet, Great-Boughton, Grenade, Grenay, Gréoux-les-Bains,
Gresy-sur-Isère, Grez-Doiceau, Grez-Neuville, Griesbach-au-Val,
Grimbergen, Grolley, Gros-Rederching, Guemene-Penfao, Guenange, Gueret,
Guetary, Gueutteville-les-Grès, Guichainville, Guidel, Guignen,
Guillaurnes, Guilligomarc'h, Guipavas, Guipel, Gunsbach, Gurgy, Guyancourt,
Haaltert, Habay-la-Neuve, Habere-Lullin, Haelen, Halle, Ham, Ham-sur-Heure/Nalinnes,
Hammerfest, Hamoir, Hamois, Hanbury, Hannut, Haraucourt, Haslemere, Hastière,
HautVully, Haute-Goulaine, Hauterive, Hautvillers, Havelange, Havré,
Hawarden, Hebden-Royd, Heddon-on-the-Wall, Heist-op-den-Berg, Helecine,
Hemme, Hemmes, Hensies, Herbeumont, Herbeys, Herbignac, Herbitzheim, Herent,
Herentals, Herimoncourt, Herk-de-Stad, Hermitage, Herning, Héron,
Herrlisheim-près-Colmar, Herve, Herzele, Hesdigneul-les-Boulognes,
Heswall, Hexham, Heyrieux, Hoddesdon, Hoegaarden, Hoenheim, Hof, Hohrod,
Hol, Holsbeek, Holtzheim, Honnelles, Hooglede, Hoogstraten, Hook, Hotton,
Houffalize, Houquetot, Houthalen-Helchteren, Houyet, Hove, Hoyanger, Huisseau-sur-Cosson,
Huisseau-sur-Mauves, Hunshelf, Hunting, Huy, Ichtegem, Icogne, leper,
Ifs, Igon, île de Batz, île de Houat, Illange, Impington,
Incourt, Inderoy, Indre, Ingelmunster, Irun, Isle, Isle-d'Abeau, Ispagnac,
Issancourt & Rumel, Istre, Ittre, lvybridge, Ixelles, Izegem, Janvry,
Janze, Jarcieu, Jaunay-Clan, Jazennes, Jemeppe-sur-Sambre , Jette, Jodoigne,
Joinville-le-Pont, Joucas, Joue-sur-Erdre, Journans, Jousse, Joyeux, Juigne-sur-Sarthe,
Juille, Junas, Junay, Juniville, Jurbise, Jussy, Jussy, Juvigne, Juvisy-sur-Orge,
Kalmthout, Kapelle-op-den-Bos, Kapellen, Kasterlee, Keerbergen, Kergloff,
Kermaria-Sulard, KersaintPlabennec, Kingston-Upon-Thames, Klagenfurt,
Knesselare, Knokke Heist, Knonau, Knowsley, Koekelberg, Koetzingue, Kontich,
Kortenaken, Kortenberg, Kortessem, Kortrijk, Kraainem, Kruibeke, Kuurne,
L'Abbaye, L'Eguille, L'Epine, L'Etang-la-Ville, L'Hay-lesRoses, L'île
d'Elle, La Balme-de-Thuy, La Bastide-Clairence, La Bastide-Clermont, La
Bastidonne, La Bazoge, La Bollène-Vésubie, La Bruyère,
La Chapelle-Basse-Mer, La Chapelle-Baton, La Chapelle-d'Aligne, La Chapelle-des-Bois,
La Chapelle-Gauguin, La Chapelle-Janson, La Chapelle-Neuve, La Chapelle-Saint-Aubin,
La ChapelleSaint-Laurent, La Chapelle-Saint-Ursin , La Chapelle-sous-Uchon,
La Chapelle-sur-Erdre, La Chartre, La Chaussée-Tirancourt, La Chaux-de-Fonds
, La Cornuaille, La Cote-aux-Fées, La Couarde, La Fare-en-Champsaur,
La Ferté-Alais, La Ferté-Mace, La Ferté-Saint-Aubin,
La Ferté-sous-Jouarre, La Feuillée, La Flocellière,
La Fontaine-Saint-Martin, La Forêt-Landerneau, La Fouillade, La
Fouillouse, La Frette-sur-Seine, La Garde-Adhemar , La Gardonne, La Grand-Croix,
La Grande-Fosse, La Hulpe, La Jarne, La Louvière, La Magdelaine-sur-Tarn,
La Meilleraye-de-Bretagne, La Mezière, La Motte-de-Galaure, La
Neuveville, La Nouaye, La Perouille, La Petite Pierre, La Pommeraye, La
Riche, La Rivière-de-Corps, La Rivière-Drugeon, La Roche-des-Arnauds,
La Roche-en-Ardenne, La Roche Maurice, La Roche-sur-Le Buis, La Roche-sur-Yon,
La Rochelle, La Rochette, La Salle-les-Alpes, La Sauvagère, La
Selle-Craonnaise, La Souterraine, La Table, La Talaudière, La Tour-de-Peilz,
La Tour-en-Jarez, La Tremblade, La Vaupalière, La Ville-aux-Clercs,
Laarne, Labarthe-Inard, Labastide Castel-Amouroux, Lacapelle-Biron, Lacaugne,
Lacaune, Laconnex, Lacq-Audejos, Lacroix-Falgarde, Lagarde-Enval, Lagrasse,
Laifour, Lajoux, Lalongueville, Lama-Saintre, Lambrey, Lamneur, Lamontjoie,
Lancon, Lancy, Landerneau, Landorthe, Langan, Langemark-Poelkapelle, Langford
& Ulting, Langouet, Langres, Langueux, Languidic, Lanhelin, Lannion,
Lanouee, Lanslebourg-Mont-Cenis, Lantheuil, Laon, Laplume, Larnage, Laroque,
Larreule, Lasne, Launaguet, Lausanne, Laussou, Lauzerte, Laval, Lavangen,
Lavardin, Lavaur, Lavernosc-Lacasse, Laveyron, Layrac, Le Beny-Bocage,
Le Blanc, La Boudère, Le Buisson-de-Cadouin, Le Châtelet-en-Brie,
Le Chenit, Le Chevain, Le Clerjus, Le Croisic, Le Dourn, Le Drennec, Le
Faou, Le Folgoet, Le Fossat, Le Gault-Soigny, Le Gicq, Le Grand-Auverne,
Le Grand-Bornand, Le Havre, Le Landeron, Le Lavandou, Le Lieu, Le Locle,
Le Loroux-Bottereau, Le Loroux-Beconnais, Le Magny, Le Monastier-sur-Gazeille,
Le Monetier-les-Bains, Le Neufour, Le Noirmont, Le Pallet, Le Passage,
Le Pecq, Le Pellerin, Le Percy, Le Pertre, Le Pertuis, Le Petit-Pressigny,
Le Pin, Le Plessis-Grammoire, Le Pradet, Le Revest, Le Rheu, Le Roeulx,
Le Russey, Le Sappey-en-Chartreuse, Le Teil, Le Tronchet, Le Val, Le Val-d'Ajol,
Le Vésinet, Le Vigan, Leaden Roding, Lebbeke, Lecelles, Lecousse,
Le dat, Lege, leglise, Leimbach, Lendelede, Lens, Lens-Lestang, Lenvik,
Leran, Les Abrets, Les Aubiers, Les Bois, Les Bons-Villers, Les Breuleux,
Les Cabannes, Les Houches, Les Mathes, Les Ollières-sur-Eyrieux,
Les Ponts-de-Martel, Les Salles-Lavauguyon, Les Sorinières, Les
Tayrols, Les Thilliers-en-Vexin, Les Tonils, Les Touches-de-Perigny, Lescure-d'Albigeois,
Lesneven, Lessines, Lesterps, Leuc, leuven, Leuze-en-Hainaut, Levier,
Levigny, Lezay, Lherm, Liart, Libin, Liège, Lier, Liergues, Lierneux,
Lieste, Lignières, Lillebonne, Limanton, Limbourg, Limeray, Limoges,
Limonest, Limoux, Limpsfield, Linars, Lincent, Lindas, Lingewaal, Linkebeek,
Lint, Lion-d'Angers, Liphook, Liskeard, Lissieu, Livaie, Lobbes, Locarno,
Lochristi, Locmelar, Locquenole, Lombron, Lommel, Lonay, Londerzeel, Londigny,
Longtown, Longuyon, Longwy, Lons-le-Saulnier, Lontzen, Loos-en Gohelle,
Lørenskog, Loriol-sur-Drôme, Louailles, Louannec, Loubes-Bernac,
Louey, Lourmarin, Louvigny-du-Désert, Louzac-Saint-André,
Lovagny, Luart, Lubbeek, Lucinges, Luggaggia, Luitre, Lully, Lunax, Luray,
Lure, Lussy-sur-Morges, Luster, Lutry, Luttenbach, Luxeuil-les-Bains,
Luzenac, Luzy, Lyon, Maarkedal, Mabblethorpe & Sutton, Machecoul,
Macon, Magny-Cours, Mailley-Chazelot, Mairy, Maisongoutte, Maisons-les-Soulaines,
Maisprach, Maizières-les-Vic, Malarce-sur-Thines, Maldegem, Maldon,
Malleval, Malmédy, Malvaglia, Malville, Mamer, Manage, Mandeure,
Mandres-les-Roses, Manglieu, Manhay, Manoir-sur-Seine, Mansigne, Mantenay-Montlin,
Mantes-la-Jolie, Manthes, Maracon, Marange-Silvange, Marçais, Marcellaz-Albanais,
Marcenod, Marcevol, Marche-en-Famenne, Marchin, Marck, Marcon, Marcq-en-Barœuil,
Mardeuil, Mareil-Marly, Mareil-sur-Loire, Marennes, Maresche, Mareuil-en-Brie,
Margencel, Marieulles, Marignac, Marigny, Marigny-le-Cahouet, Marigny-lesUsages,
Marin-Epagnier, Marles-en-Brie, Marly, Marmande, Mamay, Marœuil,
Marolles, Marolles-en-Brie, Marolles-les-Braults, Mars, Marseille, Marseillette,
Marske, Martelange, Martigny, MartresTolosane, Massagno, Massongy, Massoules,
Matemale, Maule, Mauleon, Maurepas, Mauves, Mauves-sur-Loire, Mayenne,
Mayet, Mazamet, Mazan, Mazières-sur-Beronne, Mazingarbe, Medina,
Meersen, Meeuwen-Gruitrode, Meillant, Meillonnas, Meinier, Meise, Meix-devant-Virton,
Melagues, Mellac, Melle, Melun, Mendrisio, Menestreau, Meounes-les-Montrieux,
Merbes-le-Château, Merchtem, Merdrignac, Mere, Merlevenez, Merlieux
& Fouquerolles, Meslay-du-Maine, Mesnard-la-Barotière, Messancy,
Mettembert, Mettet, Metzeral, Meylan, Meyrie, Meyrieu-les-Etangs, Meyrin,
Meysse, Meythet, Mezens, Mezières-sur-Ponthuin, Mezin, Middelkerke,
Midtre-Gauldal, Miege, Mies, Millancay, Milon-la-Chapelle, Mimet, Minzier,
Mionnay, Miramont-de -Guyenne, Miribel, Mirmande, Miscon, Missillac, Mittlach,
Modave, Moelan-sur-Mer, Moigny-surEcole, Moissac, Mol, Molenbeek, Molineuf,
Molinghem, Molsheim, Momignies, Monaive, Monbalen, Monce-en-Belin, Moncrabeau,
Monein, Monestier, Monnetier-Mornex, Mons, Mont-de-L'enclus , Mont-de-Laval,
Mont-près-Chambord, Mont-Saint-Guibert, Mont-surLausanne, Mont-sur-Rolle,
Montagnac-sur-Lede, Montagnat, Montagny-les-Monts, Montaigut-sur-Save,
Montana, Montaren, Montauban, Montberon, Montblanc, Montceaux, Montclair-Lauragais,
Monteaulieu, Montech, Montelier, Montendre, Monteux, Montfermeil, Montfort-en-Chalosse,
Montgiscard, Montguillon, Monthey, Montigny-aux-Amognes, Montigny-le-Bretonneux,
Montigny-le-Tilleul, Montigny-sur-l'Hallue, Montjoux, Montlouis-sur-Loire,
Montmelian, Montmerle-sur-Saône, Montmorency, Montmorin, Montoison,
Montoulieu, Montpellier, Montpezat-de-Quercy, Montpitol, Montpouillan,
Montrabe, Montréal-d'Aude, Montreuil, Montreuil-Bellay, Montreux,
Montrevel-en-Bresse, Montrigaud, Montrozier, Monts, Montsecret, Montselgues,
Montsevelier, Montsurs, Montville, Moras-en-Valloire, Mordelles, Moree,
Moreilles, Morges, Morlaix, Morlanwelz, Mormoiron, Mornans, Mornant, Moroda,
Morrens, Mortagne-sur-Seure, Mortain, Morteau, Mortsel, Mosset, Motreff,
Motte-en-Bauges, Mouen, Moules Et Baucels, Moulins-Engilbert, Moulins-le-Carbonnel,
Moulismes, Mours-Saint-Eusèbe, Mouscron, Moussy, Mouthiers-sur-Boeme,
Moutier, Moutiers-sous-Argenton, Moydans, Moyenmoutier, Muhlbach-sur-Munster,
Muizon, Mulsanne, Mundolsheim, Munster, Mureils, Muret, Murs-Erigne ,
Musson, Mutrux, Muttenz, Muzzano, Myans, Nailloux, Naintre, Namur, Nandrin,
Nantes, Nanteuil-le-Haudouin, Nassogne, Naves-Parmelan, Nazelles-Negron,
Neerijnen, Neoules, Nerac, Nes, Neuchâtel, Neufchâteau, Neufmanil,
Neuilly-Saint-Front, Neupré, Neuvillalais, Neuvy-le-Roi, Neuvy-Saint-Sépulchre,
Nevers, Neville-Pont-Pierre, New Marske, Neydens, Neyron, Nezignan-l'Eveque,
Niafles, Nicey-sur-Aire, Nieuwerkerken, Nieuwpoort, Nijlen, Nimes, Ninove,
Nivelles, Nogent-en-Othe, Nogent-sur-Eure, Nolay, Nome, Nonant-en-Gracay,
Nort-sur-Erdre, Norton Canes, Notre-Dame-d'Oe,Nouaille-Maupertuis, Nouvoitou,
Noyen-sur-Sarthe, Noyers-surSerein, Nozay, Nuoro, Nurieux-Volognat, Nyon,
Nyons, Obermorschwiller , Ochancourt, Odell, Odos, Ogy, Ohey, Olivet,
Olivone, Ollières, Ollioules, Ollon, Olne, Onex, Onhaye, Onzain,
Oostende, Oostkamp, Oostrozebeke, Oppegard, Opwijk, Orange, Orbe, Oreye,
Orgères, Orléans, Orly-sur-Marne, Ornans, OrpJauche, Orpierre,
Orvault, Osenbach , Osmery, Ostheim, Ostricourt, Othis, Ottignies-Louvain-la-Neuve,
Oucques, Oud-Turnhout, Oudenburg, Oudon, Ouerre, Ouffet, Ouistreham-Riva-Bella,
Oundle, Oupeye, Ouroux-en-Morvan, Ouzouer-sur-Trezee, Overijse, Oye Plage,
Oyestad, Oytier-Saint-Oblas, Padova, Paimpol, Palezieux, Paliseul, Pamproux,
Parce, Parentis-en-Born, Parigny-la-Rose, Parnans, Passy, Patay, Paulhiac,
Payerne, Payroux, Pazay-le-Tort, Pechbusque, Pedernec, Pegairolles-de-Buèges,
Peguilhan, Peillac, Peisey-Nancroix, Pellouailles -les -Vignes, Pencran,
Penistone, Penne-d'Agenais, Penzance, Pepingen, Pepinster, Perigny, Perignysur-Yerres,
Peron, Perret, Perroy, Peruwelz, Perwez, Pery, Pessac, Pessines, Petite-Roselle,
Peyrat-la-Noniêre, Peyrilhac, Peyrins, Peyrolles, Pezenas, Philippeville,
Piegon, Pierrefitte-sur-Aire, Pierres, Pieriy, Pignan, Pins-Justaret,
Pire-sur-Sèche, Piriac-surMer, Pirmil, Pissy-Poiville, Plabennec,
Plaimpied-Givaudins, Plainval, Plaisir, Plan-les-Ouates, Planfoy, Pleigne,
Plelan-le-Grand, Plenee-Jugon, Plescop, Plessis-Bouchard, Plombières,
Plomelin, Plomeur, Plouaret, Plouarzel, Ploubezre, Plouedern, Ploufragan,
Plougastel-Daoulas, Plougomven, Plouguin, Plouider, Plouisy, Ploulee'h,
Ploumevezel, Ploumilliau, Ploumoger, Plounevez-Lochrist, Plourin-les -Morlaix,
Plouvien, Plouzane, Plozevet, Poilly-lez-Gien, Poincy, Poiseul-la-Ville,
Poisy, Pont-à-Celles, Pont-à-Mousson, Pontd'Ain, Pont-de-Beauvoisin,
Pont-en-Royans, Pont-l'Abbé, Pont-Main, Pont-Sainte-Maxence, Pont-Scorff,
Pont-sur-Yonne, Pontarlier, Pontault-Combault, Pontfaverger-Moronvilliers,
Pontvallain, Poperinge, Porlock, Pornichet, Porrentruy, Porspoder, Poses,
Pouffonds, Pouillet-le-Joly, Poulaines, Poullaouen, Poulx, Pournoyla-Grasse,
Pourrières, Pouzauges, Pradelles, Prades, Pranles, Praye, Preaux,
Precigne, Pregny-Chambesy, Premanon, Premery, Presinge, Pressagny-l'Orgueilleux,
Pressignac-Vicq, Pressins, Preval, Preverenges , Prilly, Pringy, Prisse-la-Charrière,
Privas, Profondeville, Prouilly, Proville, Puch-d'Agenais, Puget-Ville,
Puilly & Charbeaux, Pujols, Pulhelm, Pully, Pulnoy, Puplinge, Pure,
Puteaux, Puurs, Puy-l'Eveque, Puy-Saint-Vincent, Puylaurens, Py, Quainton,
Quaregnon, Queaux, Quemigny-sur-Seine, Questembert, Quevert, Quévy,
Quézac, Quiévrain, Quimper, Quimperlé, Radelfingen,
Radford Semele, Raeren, Rainneville, Rambaud, Rambervillers, Ramillies,
Ramonville-Saint-Agne, Rances, Rancon, Ravel Salmerange, Rebecq, Rechicourt-le-Château,
Reconvillier, Redon, Région Champagne-Ardennes, Regrippière,
Remollon, Renan, Rendalen, Rendeux, Renens, Rennes, Requeil, Rethondes,
Retie, Retiers, Rettel, Reumont, Revel, Reverolle , Revonnas, Reynies,
Reyrieux, Reze, Riaille, Rians, Riantec, Riberac, Riedisheim, Riem-Saint,
Rieumes, Rigarda, Rilhac-Rancon, Riquewihr, Rivaz, Saint-Saphorin, Rixensart,
Roche-Derrien, Rochecorbon, Rochefort, Rochefort-sur-Loire, Roches-Premarie-Andille,
Rocroi, Rodemack, Rodoy, Roeze-sur-Sarthe, Rognaix, Rohrbach-les-Bitche,
Rolle, Romagne, Romainmotter-Envy , Romans-sur-Isère, Romeries,
Roncherolles-sur-le-Vivier, Ronse, Roosdaal, Roquebrun, Roquefort, Roquemaure,
Rosans, Roset-Fluans, Rosnay, Rosporden, Rothenfluh, Rotselaar, Roubaix,
Rouez-en-Champagne, Roulans, Roullaquen, Rousset, Rouvroy, Rueil-Malmaison,
Rumes, Rumst, Russin, Sabonnères, Saessolsheim, Saffre, Saignelegier,
Saillans, Sailly-lez-Lannoy, Saint Gervais-la-Forêt, Saint Jean-Saint-Nicolas,
Saint-Germain-sur-Morin, Saint- Ghislain, Saint- Hubert, Saint-Pierre-d'Albigny,
Saint-Affrique, Saint-Aignan-de-Grandlieu, Saint-Aigulin, Saint-Amand-Longpré,
Saint-Andéol-en-Quint, Saint-André, Saint-André-de-Corcy,
Saint-André-de-Cruzières, Saint-André-le-Gaz, Saint-André-les-Vergers,
Saint-André- sur-Vieux-Jonc, Saint-Antoine-de-Ficalba, Saint-Arnoult-des-Bois,
Saint-Aubin, Saint-Aubin, Saint-Aubin-d'Aubigne, Saint-Aulaye, Saint-Ave,
Saint-Avit, Saint-Baldoph, Saint-Barthélémy-d'Anjou, Saint-Barthélémy-de-Vals,
Saint-Barthelemy-le-Pin, Saint-Bauzille-de-Putois, SaintBenoît De
Cannaux, Saint-Bernard, Saint-Bernard-du-Touvet, Saint-Biez-en-Belin,
Saint-Blaise, Saint-Bonnet-de-Vaclerieux, Saint-Bonnet-des-Bruyères,
Saint-Briac-sur-Mer, Saint-Brice-Courcelles, Saint-Brieuc, Saint-Calais,
Saint-Cassin, Saint-Castin, Saint-Cergue, Saint-Chamond, Saint-Christophe,
Saint-Ciers-sur-Gironde, Saint-Cirgues-de-Jordanne, Saint-Cirq-Souillaguet,
Saint-Clair-sur-Epte, Saint-Claude, Saint-Clément-des-Levées,
Saint-Cloud, Saint-Colomban, Saint-Crépin-aux-Bois, Saint-Cyr-du-Ronceray,
Saint-Cyr-les-Vignes, Saint-de-Bromes, Saint-Denis-les-Bourg, Saint-Didier-sur-Chalaronne,
Saint-Disdier, Saint-Egrève, Saint-Eliph, Saint-Erblon, Saint-Etienne-de-Crossey,
Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, Saint-Etienne-des-Ouillères, Saint-Etienne-en-Cogles,
Saint-Etienne-en-Devoluy, Saint-Eustache, Saint-Eutrope-de-Born, Saint-Fargeau-Ponthierry,
Saint-Férreol, Saint-Florent-sur-Cher, Saint-Fons, Saint-Fort-sur-le-Ne.
Saint-Foy-de-Montgommery, Saint-Front sur-Lemance, Saint-Ganton, Saint-Gaudens,
Saint-Genies-de-Varensal, Saint-Genis-Laval, Saint-Georges, Saint-Georges-Buttavent,
Saint-Georges-d'Esperanches, Saint-Georges-de-Poisieux, Saint- Georges
-des-Gardes, Saint-Georges-des-Groseillers, Saint-Georges-du-Bois, Saint-Georges-le-Gaultier,
Saint-Georges-sur-Eure, Saint-Georges-sur-Meuse, Saint-Georges-sur-Moulon,
Saint-Germain-d'Arce, Saint-Germain-de-Lusignan, Saint-Germain-laBlanche-Herbe,
Saint-Gervais-sur-Cèze, Saint-Gervazy, Saint-Gilles, Saint-Gingolph,
Saint-Girons, Saint-Glen, Saint-Gondon, Saint-Gorgon, Saint-Herblain,
Saint-Hernin, Saint-Hilaire -au -Temple, Saint-Hilaire-des-Loges, Saint-Hilaire-du-Touvet,
Saint-Hilaire-la-Gravelle, Saint-Hilaire-le-Grand, Saint-Hilaire-sous-Charlieu,
Saint-Hippolyte-du-Fort, Saint-Honoré-les-Bains, Saint-Imier, Saint-Ismier,
Saint-Jacut-les-Pins, Saint-Jean, Saint-Jean-aux-Amognes, Saint-Jean-de-Beauregard,
Saint-Jean-de-Belleville, Saint-Jean-de-Braye, Saint-Jean-de-la-Ruelle,
Saint-Jean-de-Muzols, Saint-Jean-de-Sixt, Saint-Jean-de-Vedas, Saint-Jean-du-Bois,
Saint-Jean-duGard, Saint-Jean-en-Royans, Saint-Jean-le-Blanc, Saint-Jean-le-Centenier,
Saint-Jeure-d'Ay, Saint-Josse-ten-Noode, Saint-Julien-de-Concelles, Saint-Julien-de-Jonzy,
Saint-Julien-en-Genevois, Saint-Julien-en-Vercors, Saint-Jure, Saint-Just-d'Auray,
SaintLaurent, Saint-Laurent-Chabreuges, Saint-Laurent-de-Ceris, SaintLaurent-du-Mottay,
Saint-Laurent-la-Plaine, Saint-Laurent-Lolmie, Saint-Laurent-sur- Saône,
Saint- Laurent- sur-Sèvre, Saint-Léger, Saint-Léger-aux-Bois,
Saint-Léger-de-la-Martinière, Saint-Léger-du-Bourg-Denis,
Saint-Léger-sous-Cholet, Saint-Legier-la-Chiesaz, Saint-Léonard,
Saint-Léonard-de-Noblat, Saint-Leu-la-Forêt, SaintLo, Saint-Lous-le-Lutehe,
Saint-Lupicin, Saint-Lyphard, Saint-Lys, Saint-Macaire, Saint-Maixent,
Saint-Malo, Saint-Malo-de-Guersac, Saint-Marcel-Bel-Accueil, Saint-Marcel-les-Valence,
Saint-Marsd'Outille, Saint-Mars-de Coutais, Saint-Mars-la-Brière,
Saint-Marssous-Ballon, Saint-Martin-Boulogne, Saint-Martin-d'Août,
Saint-Martin-d'Arbois, Saint-Martin-d'Uriage, Saint-Martin-de-Belleville,
Saint-Martin-de-Crau, Saint-Martin-de-Lansuscle, Saint-Martin-de-Londre,
Saint-Martin-de-Ré, Saint-Martin-des-Champs, Saint-Martin-du-Fouilloux,
Saint-Martin-du-Mont, Saint-Martin-la-Campagne, Saint-Martin-le-Vinoux,
Saint-Martin-les-Melle, Saint-Martin-sur-Oust, Saint-Maurice, Saint-Maurice-des-Allier,
Saint-Maurice-Saint-Germain, Saint-Maurice-sur-Eygues, Saint-Maximinla-Sainte-Baume,
Saint-Méard, Saint-Mediers , Saint-Même-les-Carrières,
Saint- Michel-de-Chabrillanoux, Saint-Michel-de-Chavaignes, Saint-Nauphary,
Saint-Nazaire, Saint-Nicolas, Saint-Nicolas-de-Pelem, Saint-Nicolas-de-Redon,
Saint-Nolff, Saint-Orensde-Gameville, Saint-Ouen-de-Mimbre, Saint-Ouen-en-Belin,
Saint-Pabu, Saint-Pal-de-Mons, Saint-Palais, Saint-Pancrasse, SaintParize-le-Chatel,
Saint-Paul-Cap-de-Joux, Saint-Paul-les-Dax, Saint-Paul-les-Fonts, Saint-Paul-les-Romans,
Saint-Paul-Trois-Châteaux, Saint-Paulet-de-Caisson , Saint-Philbert-de-Bouaine,
Saint-Philibert, Saint-Pierre-Bois, Saint-Pierre-d'Entremont, Saint-Pierre-d'Oléron,
Saint-Pierre-de-Chandieu, Saint-Pierre-dels-Forcats, Saint-Pierre-sur-Dropt,
Saint-Priest, Saint-Projet, Saint-Pryve, Saint-Mesmin, Saint-Quay-Perros,
Saint-Quentin- de-Baron, Saint-Quentin-la-Poterte, Saint-Rambert-d'Albon,
Saint-Rémy-de-Sille, Saint-Robert, Saint-Rome, Saint-Saturnin,
Saint-Saturnin-sur-Loire, Saint-Savignien-sur-Charente, Saint-Sebastien,
Saint-Sebastien-sur-Loire, Saint-Selve, Saint-Siffret, Saint-Simon, Saint-Sorlin,
Saint-Sulpice, Saint-Sulpice-sur-Leze, Saint-Sylvain-d'Anjou, Saint-Symphorien,
Saint-Thomas-en-Royans, Saint-Thonan, Saint-Thurial, Saint-Urbain, Saint-Uze,
Saint-Vallier, Saint-Victor, Saint-Vincent, Saint-Vincent-de-Durfort,
Saint-Vincent-des-Landes, Saint-Vincentla-Chatre, Saint-Vite-de-Dor, Saint-Weonards,
Saint-Yvi, Sainte-Catherine, Sainte-Colombe, Sainte-Colombe-de-Villeneuve,
Sainte-Colombe-des-Bois , Sainte-Colombe-en-Bruilhois, Sainte-Croix, Sainte-Foy-les-Lyon,
Sainte-Foy-Tarentaise, Sainte-Jalle, Sainte-Léocadie, Sainte-Luce-sur-Loire,
Sainte-Marthe, Sainte-Menehould, Sainte-Ode, Sainte-Olive, Sainte-Ruffine,
Saintes, Saix, Salies, Sallanches, Salles, Salles-Courbatier, Salles-sur-Mer,
Salon-deProvence, Saltburn, Salvan, Sambreville, Sammeron, Samoens, Sanary-sur-Mer,
Sande, Sanilhac-Sagries, Sankt-Vith, Sannerville, Sannois, Saône,
Saou, Saqueville, Sarcelles, Sarrance, Sarrians, Sarzeau, Sassenage, Sassetot-le-Mauconduit,
Sathonay-Village, Satigny, Sauda, Saulcy, Saulge, Saulge-l'Hopital, Saulzais-le-Potier,
Saumont, Saumur, Saux & Pomarede, Savagnier, Savenay, Savignyen-Terre-Plaine
, Savigny-sur-Orge, Savournon, Saze, Scaer, Scaer, Sceaux-sur-Huisne,
Schaerbeek, Scherpenheuvel-Zichem, Scherwiller, Schilde, Schiltigheim,
Schoenenbourg, Schoten, Schwindratzheim, Sebazac-Concoures, Seclin, Seez,
Segrie, Seillans, Sellières, Semalle, Sene, Seneffe, Senlisse,
Senneçay, Senouillac, Sepvret, Seraing, Serignac-sur-Garonne, Sermages,
Serraval, Serreles-Sapins, Serres, Servoz, Sete, Sevres, Sevrier, Seynod,
Sezanne, Shere, Sierre, Silhac, Sillingy, Silly, Simacourbe, Sint-GenesiusRode/
Rhode-Saint-Genèse, Sint-Gillis-Waas, Sint-Laureins, SintMartens-Latem,
Sint-Niklaas, Sion-les-Mines, Siro, Sisteron, Sivry-Rance, Skegness, Ski,
Skibby, Sloten-Oud-Osdorp, Smethwick, Soignies, Soissons, Solesmes, Solignac
-sur-Loire, Solniac, Sombreffe, Somme-Leuze, Sommières, Sompt,
Sondernach, Sonnay, Soral, Sorneville, Soucelles, Soucieu-en-Jarrest,
Sougeal, Soulainessur-Aubance, Soulitre, Soultzbach-les-Bains, Soultzeren,
Soultzmatt, Soumagne, South Kirkby & Moorthorpe, Souvigne-sur-Sarthe,
Spa, Spezet, Spiere-Helkijn, Sprimont, Stavelot, Stevenage, Stone, Stosswihr,
Stoumont, Strand, Strasbourg, Stutzheim-Offenheim, Suaux, Suce-sur-Erdre,
Sucy-en-Brie, Suilly-la-Tour, Suresnes, Surtauville, Sussac, Tadley, Tain-l'Hermitage,
Talence, Tallenay, Tanneron , Tassin-la-Demi-Lune, Taulignan, Taurinya,
Teloche, Temse, Tenneville, Tessenderloo, Tesserete, Tewkesbury, Thehillac,
Theix, Themines, Thennelières, Theux, Thil, Thilay, Thimister-Clermont,
Thionville, Thoard, Tholonet, Thonex, Thonon-les-Bains, Thorigne-en-Charmie,
Thorigne-Fouillard, Thouare-sur- Loire, Thuin, Thure, Tielt, Tienen, Tillières,
Tilloy-Bellay, Tinlot, Tinteniac, Tintigny, Tocagne-Saint-Apre, Toddington,
Tolga, Tollembeek, Tonnay-Boutonne, Torricella-Taverne, Tossiat, Touilles,
Toulouges, Toulouse, Touques, Tourbes, Tourdun, Tournai, Tournecoupe,
Tournefeuille, Tournon, Tournon-d'Agenais, Tours, Tramain, Tramoyes, Trebabu,
Trebeurden, Tredegar, Tredrez, Treglonou, Tregom, Tregueux, Treigny-Perreuse,
Trelevern, Trelex, Tremaouezan, Tremargat, Tremeur, Tremeven, Trentels,
lYeouergat, Tresses, Treve, Trevou-Treguignec, Trevoux, Trigance, Troinex,
Trois-Ponts, Trondheim, Trooz, Truinas, Tubize, Tuffe, Tulette, Turckheim,
Turnhout, Turretot, Tynset, Uccle, Uitikon, Ulis, Up Hatherley, Upaix,
Urcerey, Ursanne, Vaals, Vagsoy, Vaison-laRomaine, Valangin, Valence-d'Agen,
Valencin, Valentigney, Valentine, Valframbert, Valkenburg-aan-de-Geul,
Vallans, Vallet, Valouse, Vals Les Bains, Vandœuvre, Vandœuvres,
Vandoncourt, Vannes, Vannes-le-Chatel, Vanylven, Vaour, Var-sur-Roseix,
Varades, Vardo, Varen, Varois & Chaignot, Vasles, Vauciennes, Vaucresson,
Vaudemanges, Vaudry, Vaugneray, Vaux & Chantegrues, Vaux-en-Bugey,
Vaux-le-Penil, Vaux-sur-Sure, Vauzelles, Veigy-Foncenex, Velaux, Vellerat,
Velleron, Vendine, Vendome, Venerque, Veneux-les-Sablons, Venon, Venterol,
Venteuil, Vercheny, Verlaine, Vern-d'Anjou, Vern-sur-Seiche, Vernier,
Vernols, Vernonvillers, Vernou-sur-Brenne, Vernoux-en -Vivarais, Verny,
Versoix, Vert-Saint-Denis, Vert-Toulon , Verteuil-d'Agenais, Verviers,
Vesdun, Vesly, Vetraz-Monthoux, Vetrigne, Veuil, Veynes, Veyrier, Veyrier-du-Lac,
Viala-du-Tarn, Vialas, Viane, Vianne, Vieen-Bigorre, Vic-sur-Aisne, Vic-sur-Seille,
Vicherey, Vielsalm, VieuxMarche, Vignoux-sur-Barangon, Vilhonneur, Villaines-La-Gonais,
Villars-en-Pons, Villars-le-Pautel, Villars-les-Dombes, Villars-sur-Glane,
Villaudrec, Ville-en-Tardenois, Ville-sous-Anjou, Ville-sous-Laferte,
Villecresne, Villefontaine, Villefranche-de-Rouergue, Villefranche-sur-Saône,
Villemer (Fleury-la-Vallée), Villeneuve-d'Ascq, Villeneuve-les-Avignon,
Villeneuve-sur-Lot, Villeneuve-sur-Vere, Villeneuve-Tolosane, Viller,
Villers-la-Ville, Villers-le-Bouillet, Villette, Villeurbanne, Villeveyrac,
Villiers, Villiers, Villiers-sur-Loir, Villoudric, Vilvoorde, Vimines,
Vinay, Vineuil, Vinezac, Vinsobres, Viols-en-Laval, Viols-le-Fort, Vion,
Virazeil, Viriat, Viroinval, Virton, Viry, Viry, Vise, Vitre, Vitrolles,
Viven, Viviers, Vogue, Voisins-le-Bretonneux, Volgelsheim, Volmunster,
Voreppe, Voujeaucourt, Vouvant, Vouvray, Vouvray-sur-Huisne, Vouziers,
Vowchurch, Vresse-sur-Semois, Vroncourt, Vulbens, Vullierens, Waasmunster,
Walcourt, Walhain, Walldorf, Wanze, Waregem, Waremme, Wasseiges, Wasserbourg,
Waterloo, Watermael-Boitsfort, Wavre, Welkenraedt, Wellin, Wells, Welsh
Newton, Welwyn Garden City, Wemmel, West Malvern, West Meon, Westerssehouwen,
Westhorpe, Weston, Wetteren, Wettolsheim, Wezembeek-Oppem, Wichelen, Wickham
Market, Wielsbeke, Wignehies, Wihr-au-Val, Wijnegem, Winstone, Wintzenheim,
Wisches, Witham, Wittem, Woippy, Wolschwiller, Woluwe-Saint-Lambert, Woluwe-Saint-Pierre,
Woodhall Spa, Woodmancote, Wootton, Woustviller, Wuustwezel, Mrocourt,
Yenne, Yens, Yerres, Yvoir, Yvoire, Yvonand, Yzeure, Zaventem, Zele, Zemst,
Zingem, Zoersel, Zoutleeuw, Zug, Zutendaal, Zwijndrecht, comme une oraison
de l'engagement.
Reprise, 6.
On s'en souvient mal aujourd'hui, mais on a longtemps cru Ceausescu immortel.
Les mois d'avant décembre 1989 ont passé lents et blancs
comme un long hiver. Comme les années qu'il gouverna, terrible
et mauvais génie, papa d'orphelins sans nombre, casseur de culture,
systématiseur de mémoire, rattrapé par une dernière
folie, tueur de villages, retourneur de cimetières, enfouisseur
de souvenirs. Il a fini par gagner une mort de chien, seul cadavre véritable
d'un faux charnier depuis passé à la chaux vive. Certains
croient dur comme fer (comme un rideau ? comme un garde ?) qu'il a ressuscité
d'entre les morts. Que le théâtre a gagné, que la
pièce n'est pas finie, que les trois coups sont à venir.
En Roumanie, rien n'est jamais sûr.
Un maire, aujourd'hui, sonde le sol de sa ville, déplace les statues,
fouit la terre de sa place centrale à la recherche d'ossements
daces. Cela se passe à Cluj, la Napoca roumaine, la Koloszvar hongroise,
la Klausenburg saxonne. Ce maire a renversé un roi - Mathias Ier
Corvin, souverain de Hongrie, né là en 1440, mort ailleurs,
humaniste et lettré, guerrier et vainqueur, statufié sur
son cheval - pour chercher dessous plus roumain que lui. Ce maire est
l'extrême président d'un parti ultranationaliste qui vient
d'envoyer au gouvernement quelques ministres.
En Roumanie, tout est toujours à refaire.
Les jours de décembre 1989 laissèrent pourtant présager
un miracle. Cette révolution était notre enfant. Nous l'avions
adoptée. Les hommes réunis au Studio Quinze de la télévision
prise en otage par ses révolutionnaires mêmes nous rendaient
fiers et libres. Mais la nostalgie ne sert pas l'histoire. Quelqu'un hors
écran ravaudait patiemment le drapeau. On ne l'avait pas vu. Mais
nous avons plus froid tout de suite. Aujourd'hui encore, nous nous sentons
très peu réchauffés.
On peut avoir peur à nouveau pour la Roumanie.
Peur qu'elle ne s'enclave elle-même, qu'elle ne soit sa meilleure
prison, qu'elle ne se refuse finalement à l'exercice laborieux
de la liberté. Il est également possible de ne pas croire
que l'Europe soit assez entêtée et persistante pour garantir
les changements —décidés et timides— que ce
pays, comme d'autres, affronte. On peut craindre, en effet, que notre
vision de l'Est relève aujourd'hui encore d'une supposition et
d'une présomption — la supposition d'un échec, le
leur ; et la présomption d'un triomphe, le nôtre —
fondées sur une inconséquence historique et une méconnaissance
politique calamiteuses. La Roumanie n'a pas échappé à
ce désastre orgueilleux. Pourquoi n'avons-nous pas réussi
- nous, Européens riches, provenant de pays démocratiquement
développés, aux institutions stables et aux traditions vénérables
- à proposer une alternative crédible à la barbarie,
au capitalisme sauvage et aux dérives mafieuses qui sont, semble-t-il,
un baromètre fiable de l'évolution des pays d'Europe Centrale
et Orientale ? Justifions-nous en effet de quelque vision politique, de
quelque programme économique, de quelque projet culturel qui nous
rendent absolument indispensables aux citoyens albanais, ukrainiens, russes
ou roumains ? Il y a trop de questions auxquelles nous devons répondre
non.
On peut pourtant espérer encore pour la Roumanie.
Les cinq années qui viennent de passer, finalement, c'est Ceausescu
divisé par cinq, le communisme par neuf. Il est conseillé
de brider ses impatiences. Car il se pourrait que notre manque d'allant
repose sur une confusion. Habitués que nous sommes désormais
aux emballements de l'histoire, nous prenons ses lenteurs pour des arrêts
et ses modérations pour des regrets. Il n'est pourtant pas de démocratie
qui s'établisse durablement sur des précipitations et des
emportements.
Il n'est alors pas interdit d'être optimiste. En Roumanie, le pire
est simplement un peu moins jamais sûr qu'ailleurs. C'est une terre
où le malheur a su faire son nid. Le malheur est toujours plein
de surprises. Les gens qui l'habitent sont déconcertants. On dirait
qu'ils n'existent que pour nous rappeler qu'on leur ressemble.
Fable, 4.
Quant à moi je pense aussi que la seule façon intelligente
d'écouter la radio, c'est de couper le son et d'imaginer les gestes.
Pour des jours comme ceux-ci, nous avons quand même des valses et
des tangos tellement lents.
Alors ajoutons un i à valse, ça fait valise et partons en
voyage.
Histoire, 4.
16 juillet 1995. En quelque sorte, prendre des vacances dans l'un des
moments les plus cruciaux de l'histoire de personnes pour lesquelles vous
venez de travailler trois ans durant s'apparenterait à un abandon
de poste ou à une désertion devant l'ennemi. Les images
captées ici et là rappellent pourtant Irrévocablement
celles devant lesquelles nous avions décidé, en octobre
1992, de fonder Causes Communes. Celles-ci ne sont pas moins terribles.
Pourquoi alors, suivre son propre agenda, ne pas renoncer à la
location, engager cette partie de repos que l'on sait perdue d'avance
? Et pourquoi se dire, quoi qu'il se passe et quoi qu'il advienne, qu'on
ne téléphonera pas au bureau? Qu'on ne prendra pas de nouvelles
et qu'on n'en donnera pas ? Il faut dire qu'avant le départ, on
avait bien pris garde à ne pas emporter son carnet d'adresses.
Reprise, 7
Matinée du 26 avril 2001, procès des quatre génocidaires
de Butare. Au début, je ne comprends pas. Puis je comprends que
je n'entends pas ce qui est dit parce que ce qui se dit est inouï.
J'insiste sur ce mot "inouï", je ne veux pas dire "inaudible",
je veux dire "qui n'a jamais été entendu". Après
tout, il y a là des gens que l'on n'aurait pas dû voir :
il est aussi assez raisonnable qu'on les entende mal.
Ainsi, le récit d'une demi-journée de procès s'organise-t-il
entre ce qui serait entendu et ce qui serait inouï. Ce qui serait
entendu, c'est la localisation du procès : au bout du Tracé
royal voulu par Léopold II, le Palais de Justice présente
une comparaison justifiable avec ce monument que certains, en Afrique,
au début du 20ème siècle, imaginaient bâtir
avec les millions de squelettes et de crânes que la conquête
léopoldienne avait laissé sous elle. On avait calculé
: avec les 15 millions de crânes et de squelettes, il était
bien possible d'ériger l'équivalent de la pyramide de Chéops,
d'une base de 52.600m2 et d'une hauteur de 136 mètres, d'où
s'élanceraient 40 avenues longues de 56 km bordées tous
les mètres et demi de squelettes sans tête. Le Palais de
Justice dispose, quant à lui, de 26.000m2 de superficie, le sommet
de son dôme se situe à 105 mètres et, comme on l'a
dit, figure l'aboutissement d'une urbanisation routière rectiligne.
Ce qui serait entendu serait l'implicite d'un procès. Ecoutez.
Déposition d'un enfant : " Ma mère, ma grand-mère,
ma sœur et moi, nous avons fui dans la forêt. Les soldats avaient
tué beaucoup de gens de notre clan… Plus tard, ils ont entraperçu
la tête de ma mère à travers les branchages. Ils se
sont précipités là où nous nous cachions,
ils ont attrapé ma grand-mère, ma mère, ma sœur
et un autre enfant encore plus jeune. Tous les soldats voulaient ma mère
pour femme, ils se sont bagarrés et, finalement, ils ont décidé
de la tuer. Ils lui ont tiré une balle dans l'estomac, elle est
tombée. Quand j'ai vu cela, j'ai pleuré parce qu'ils avaient
tué ma grand-mère et ma mère et parce que j'étais
tout seul. J'ai vu tout ce qu'ils ont fait ! ". Cela figure dans
le Rapport du consul britannique Casement sur le Congo, publié
en 1904 ; nous étions en plein "scandale congolais",
Mark Twain en a repris des extraits dans "le Soliloque du Roi Léopold"
dont la première édition belge date de 1987. Ce qui serait
entendu, ce serait cette histoire : nul doute que l'on soit fondé
à se lever de cette place assise que l'on a obtenue pour fouiller
sous les ors les os, dans les colonnes les crânes, sous les dalles
les squelettes étêtés. Ce qui serait entendu serait
en quelque sorte une gestion d'héritage : on n'arrêtera pas
de sitôt, dans ce pays, de remuer les sols pour trouver des cadavres.
Il y a les nôtres, il y a ceux des autres qui sont aussi les nôtres.
Ce qui serait inouï serait l'explicite d'un matin. Tout commence
par un retard, un bus de témoins qui n'arrive pas, des jurés
ralentis par un crash au carrefour Léonard. On comprend alors que
les affaires du monde s'ingèrent et perfusent. Toutes les affaires
: l'accident que vous verrez à la télé le soir, les
visages que votre mémoire eût retenus si, en 1994, on vous
avait averti que ces gens que les infos montraient, vous les auriez bel
et bien devant vous en chair et os, à la barre, un jour, sept ans
plus tard, et que vous auriez fait un effort. Ce qui serait inouï,
ce serait la rumeur du monde.
Vous n'êtes jamais à l'abri d'être responsable de ce
dont vous n'êtes pas coupable. Je parle du juré n°6,
voilà un homme qui pose des questions. Lui non plus ne comprend
pas tout. On lui dit qu'au Rwanda, quand la nuit tombe, il fait noir tout
de suite, qu'on n'y voit plus rien, qu'il n'y a pas d'éclairage,
donc qu'on ne peut pas dire. Le président aussi insiste, elle tombe
comment la nuit ? On sent qu'il va le dire, il ne le dit pas : comme un
couperet ? comme une machette ? elle tombe d'un coup comme on tombe d'un
coup de feu ? Tombe. La nuit. Tout est dit. Tout est fermé, englouti,
enterré. Au Rwanda, la nuit est une tombe, Monsieur le Président.
Ce qui serait inouï, c'est comment les hommes règlent leurs
affaires d'hommes. Un curé est là, est-ce parce qu'il sent
qu'on sait et qu'on sait qu'il ment qu'il n'y aura pas de question supplémentaire
? Il n'apporte pas avec lui de tragédie mais le ton docte d'un
homme qui tranche entre le blanc et le noir, c'est un observateur. J'ai
vu de mes yeux un observateur de génocide. Lui aussi dit que quand
la nuit tombe, on ne voit plus. C'est un observateur qui lorsqu'on ne
voit plus rien ne voit plus rien. Ce qui serait inouï, c'est ce dialogue
presque télégraphique : le Témoin : " Les soldats
de la garde présidentielle sont arrivés pour commencer le
travail ", le Président : "Le travail ?", le Témoin
: "Tuer, éliminer", le Président : "Nettoyer
?", le Témoin : "Nettoyer". On mande de Butare qu'on
nettoie, qu'on assainit, qu'on purifie. Sept années plus tard,
la nouvelle est arrivée à Bruxelles, Non, je corrige : elle
n'y est pas arrivée, elle y est revenue. Texte écrit à
l'occasion du procès des quatre de Butare, à Bruxelles,
pour RCN.
Verbatim, 6.
Ce que les guerres nous apprennent, ce n'est pas à faire moins
la guerre. La guerre n'est pas la maladie quand la paix serait la bonne
santé. Aussi bien, la paix serait peut-être cet espace d'invention
offert aux peuples et aux populations pour retarder le plus possible le
surgissement de la guerre suivante. À partir de là, nous
pouvons composer.
Correspondances, 9, Nicolas à Paul.
Mardi 9 avril, Bruxelles. Bureau. Retour au boulot. Un espace de 55 mètres
cubes. Certes avec un téléphone qui m'a permis dans la journée
de converser avec Paris, de discuter avec Strasbourg, de planifier avec
Genève, de me renseigner à Prague, de discuter avec Naples
et de négocier avec Washington. Aussi des armoires, bourrées
de classeurs qui portent des noms de pays où je travaille, de projets
sur lesquels j'élucubre ou je cogite. En bref, et en n'oubliant
pas l'ordinateur et sa connection Internet, une brique du grand édifice
du monde de l'information.
Des montagnes de papiers — et ceux qui ont déjà vu
un de mes bureaux savent qu'il ne s'agit hélas pas d'une métaphore
— produit de plusieurs semaines débordantes d'activités.
Certainement des quantités phénoménales d'informations
qui s'agrègent au fur et à mesure que le niveau du papier
monte, mais qui deviennent proportionnellement moins accessibles au fur
et à mesure que s'accroît le désordre. Une journée
donc, passée à ranger, répertorier, classer, jeter.
Au temps de perdu correspondra autant de gagné en efficacité,
en clarté, en espace. À moins que ce ne soit l'inverse,
et qu'au temps de gagné corresponde autant de perdu que le rangement
et le triage ont cloisonné dans des espaces distincts, annihilant
ainsi les potentielles interactions créatrices. Les théories
peuvent diverger, les méthodes de travail aussi.
La moitié des fax arrivés pendant mon absence sont en double
exemplaires. Quatre jours hors les murs ont leur bénignes conséquences.
Mais outre le fait qu'il compresse inexorablement le temps, le télécopieur
comme son nom l'indique d'ailleurs, ne transmet pas un document mais seulement
sa copie. À chaque transmission le nombre d'exemplaires se multiplie
et selon le principe de reproduction d'un cancer ou d'une gangrène,
le papier matérialise l'entropie de la civilisation informationnelle.
Dans ces conditions j'hésite à commencer une nouvelle page,
et transmets tout de suite celle-ci à Paul. Par fax, cela va de
soi.
Correspondances, 10, Paul à Nicolas.
Mercredi 10 avril 1996. Brown, le Secrétaire d'Etat américain
au Commerce, s'est écrasé voici quelques jours avec cet
avion de l'IFOR, qui transportait hommes d'affaires et d'équipage,
sur les montagnes surplombant Dubrovnik. J'apprends par Feral Tribune,
cet hebdomadaire satirique croate, que Ron Brown n'est pas mort du tout
puisque dès son atterrissage, il accordait une interview à
un journal local. La presse croate qui fait parler les morts n'a rien
à craindre des foudres de son gouvernement. Elles sont réservées
à ceux qui révèlent que les morts parlent, que les
ministres mentent et que les journaux trompent. Une nouvelle loi croate
frappe d'interdiction de publication et de fortes amendes les médias
qui attentent à la dignité et la sûreté de
l'Etat. À ce ttitre, Feral Tribune est condamné à
mort. Dans les circonstances actuelles, ceci peut être considéré
comme une excellente nouvelle. Il y a, en effet, beaucoup à attendre
des révélations d'outre-tombe de Feral Tribune.
Dans cette veine satiriste, je ne peux que me réjouir du "Vive
les droits de l'homme d'affaires" du Canard Enchaîné
en ces temps où la France accueille Li Peng. Ne doutons pas que
les associations aient sortis leurs banderoles, battu le pavé,
scandé leur désapprobation. Qui a dit qu'un Airbus jamais
n'abolira la République ?
Histoires, 5.
Ce jour à Sarajevo —il y avait de l'électricité
et de l'eau— où sur l'écran de la télévision
et en direct, l'on commémorait Auschwitz. Le couloir de l'hôtel
donnait sur le ciel, Arthur Haulot était mon voisin et Marek Edelman
faisait les cent pas dans le hall.
Fable, 5.
Tel écrivain mort aujourd'hui voulait écrire des romans
qui écrivent le monde. Mais, comme il n'y avait qu'une seule personne
sur cette terre qu'il connaisse à peu près bien, il décida
de parler beaucoup de lui-même. Pour tel écrivain mort aujourd'hui,
le monde et lui ne faisaient qu'un. Il pensait que le premier à
disparaître laisserait l'autre dans l'embarras. Il a eu un peu tort
et beaucoup raison. C'était un écrivain dont la critique
disait qu'il était fou.
Reprise, 8
Il me revient de vous entretenir d'un temps aujourd'hui révolu.
Il y avait une Allemagne de l'Est, un chef d'Etat qui s'appelait Jivkov,
un Parti Communiste, une Yougoslavie, un KGB, des Trabant, une Charte
Septante Sept, une Tchécoslovaquie, un Général Jaruzelski,
un plan de systématisation. Il y avait déjà une Opération
Villages Roumains. C'était en décembre 1988. Nous entrons
en décembre 1992. Il y a toujours une Opération Villages
Roumains.
C'est sans doute la première de nos victoires : d'être ce
mouvement têtu et endurant, un mouvement de citoyens ayant anticipé
la Chute du Mur et ayant fait la preuve depuis de sa vocation à
la durée et à la suite dans les idées. Ce n'était
pourtant pas si évident. Au départ, lorsque, depuis Bruxelles,
nous avons lancé l'Opération Villages Roumains, lorsque
nous avons demandé aux communes européennes d'adopter un
village de Roumanie pour le préserver de ce fameux plan de systématisation,
on nous a bien dit que cela ne servirait à rien et que c'était
impossible. Mais en moins d'une année, nous avons rassemblé
autour de cette idée impossible plus de trois mille communes de
14 pays européens. Qui ont, dès la fin décembre 1989,
fondu sur la Roumanie à l'occasion des événements
révolutionnaires et de la mise en place d'un nouveau pouvoir dont
on se souviendra que l'abolition du plan de systématisation fut
la toute première des décisions. Et depuis, nous continuons.
Avec plus ou moins de réussites, de bonheurs, d'essais transformés.
Aujourd'hui encore, et c'est important de le noter, chaque mois qui passe,
une cinquantaine de communes partent vers leurs villages de Roumanie d'un
point ou l'autre de l'Europe. Les relations nouées entre des gens
d'ici de là-bas et d'ailleurs encore donnent lieu à des
échanges culturels, amicaux, économiques, démocratiques.
Et pourtant, nous sentons confusément que l'exercice de cette liberté
et de cette mobilité nouvelles ne sera peut-être -si nous
n'intervenons pas tout de suite- qu'un bref moment de l'histoire de la
citoyenneté européenne.
Commençons brutalement avec cette réflexion cynique entendue
récemment : "Si c'était à refaire, au lieu d'applaudir
à sa destruction, l'Occident paierait pour que l'on rehausse le
Mur de Berlin d'une dizaine de mètres". C'est vrai, si nous
étions en 1989 et non pas en 1992, c'est-à-dire quelques
siècles plus tard, on se dirait certainement que :
- maintenant que l'Europe peut terminer ce millénaire en ayant
vaincu ses deux totalitarismes cousins : le nazi et le communiste, nous
allons certainement aller vers plus de cohésion, moins de peur,
plus d'humanisme, moins d'égoïsmes.
- la chute du Mur et la destruction du Rideau de Fer vont nous permettre
d'exporter cette denrée rare, la démocratie, que nous accompagnerons
d'entremets qui auront pour noms : assistances économiques, échanges
culturels, partenariats politiques.
- la situation nouvelle créée par les événements
de Berlin nous autorisera à laver notre mémoire en famille;
nous y redécouvrirons certainement un solide paquet de linge sale
mais l'aspiration à la liberté sera telle qu'il se dissoudra
bien vite dans l'acide démocratique.
Ainsi aurions-nous pu affirmer que les pays membres de la CEE, du G7,
du G24, du Conseil de l'Europe, etc, mettraient en œuvre des programmes
jamais vus par leur qualité et leur nombre et qu'ils accueilleraient
sous peu ces nations perdues en leur sein; que le danger des résurgences
nationalistes ou fondamentalistes resterait lettre morte grâce à
la création d'un cadre politique européen partant du maillon
local jusqu'au tricot transnational; que la dignité retrouvée
des peuples de l'Est ne serait plus oblitérée par des diktats
ou des vetos; que l'homme nouveau disparaîtrait totalement du continent
européen.
Quelques siècles après, c'est-à-dire trois ans plus
tard, il nous faut convenir que ce sont d'abord les convulsions qui font
l'Europe : de tentatives de putschs en éclatements, d'exodes en
bombardements et d'élections décevantes en manifestations
violentes, les pays dits hier encore de l'Est exposent d'eux-mêmes
l'image la plus tragique qui soit.
Et nous, habitants d'Europe, de l'autre Europe, que pensons-nous ? Que
faisons-nous ? Nous nous posons des questions. Nous nous demandons par
exemple que faire de ces pays dont les peuples sont attirés par
des nationalismes haineux et dont les populations sont prêtes à
se convertir au premier capitalisme sauvage venu ? Ces nationalismes nous
effraient, ces économies déliquescentes nous effarent, ces
balbutiements démocratiques nous impatientent. C'est pourquoi nous
ne faisons rien, ou presque. Nous réparons, nous colmatons, en
fait, nous bricolons. Nous faisons en sorte que les gens là-bas,
n'aient ni trop faim, ni trop froid, ni trop mal. Nous faisons, à
vrai dire, du protectionnisme humanitaire.
Pourtant, observés comme nous le sommes par des peuples attentifs
mais impatients, chacun de nos faux pas ne nous déprécie
pas seulement nous-mêmes mais dévalue surtout l'idée-force
de la démocratie. Autant dire que l'Europe ne peut se permettre
de dévaloriser ses principes et de brader ses méthodes.
Et pourtant, dans les actes qu'elle pose envers les pays de l'Est, l'Europe
se sent obligée de mettre moins de liberté dans son libéralisme
et moins de démocratie dans sa social-démocratie. Parce
qu'il y a deux choses insupportables lorsqu'on est un européen
des Douze : accepter à la fois le foie gras de Hongrie et l'arrivée
des demandeurs d'asile de Roumanie.
Nous, nous sommes des citoyens. Et la citoyenneté est une des chances
de l'Europe. Que des communes, en 1988 et pour la toute première
fois, se soient mêlées avec cette ampleur, cette intensité,
cette détermination, de quelque chose qui ne les regardaient pas
est véritablement, nous le pensons, une chance pour l'Europe. C'est
pourquoi nous nous devons de la préserver. Cette culture de la
citoyenneté inter-européenne —qui a trouvé
sa justification dans les échanges tous azimuts entre des gens
qui ne savaient rien les uns des autres— est évidemment essentielle
aujourd'hui où le feu est mis à la Maison Commune.
C'est pourquoi je voudrais vous dire que cette première rencontre
nationale des communes françaises adhérant à l'OVR
doit être l'occasion, bien sûr de tirer un bilan de ce qui
a été produit et d'en tirer des enseignements. Mais cette
rencontre se devra aussi d'être prospective. Nous avons, de Bruxelles,
le curieux sentiment que cette Opération Villages Roumains n'est,
finalement, que la première étape d'un travail beaucoup
plus ambitieux dans lequel communes et citoyens trouveront naturellement
leur place. Nous avons aussi le sentiment que cette Opération Villages
Roumains est appelée à se reproduire, sous d'autres formes,
pour d'autres régions d'Europe en danger. Autrement dit, nous nous
devons de persévérer dans notre travail en Roumanie mais
nous ne devons pas devenir non plus les monomaniaques de ce pays. L'enjeu
qui nous occupe contient et dépasse les limites roumaines.
Il les contient parce que la Roumanie présente trois des enjeux
fondamentaux dont l'Europe doit se préoccuper:
1. L'ethnicité et la question des nationalismes
2. Le passage à une économie non planifiée et sa
nécessaire liaison avec l'instauration de la démocratie
3. Les flux migratoires et leur contrôle
Il les dépasse parce que juste à côté, précisément,
dans cette ex-Yougoslavie, nous avons affaire aux ethnicités déchaînées,
aux résistances meurtrières des gens de l'ancien régime,
à la guerre et au crime qui poussent des milliers de personnes
à l'exil et au déracinement.
Nous avons donc, vous et nous, un certain nombre de fers au feu. Vous
avez démontré depuis près de quatre ans que vous
possédiez deux choses essentielles : des idées et de la
suite dans les idées. Car citoyen, c'est un métier. Ce n'est
pas le plus vieux métier du monde. Il a fallu pour que cette citoyenneté
devienne opérante passer aussi par les guerres, les déchirements,
les haines. Oui, cette citoyenneté dont nous nous revendiquons
est d'abord un processus qui peut être à tout instant arrêté.
Mais aujourd'hui que nous pouvons pleinement l'exercer dans le village
planétaire, nous ne pouvons et ne devons pas nous en priver. Afin
que l'Europe, ainsi que le disait ce philosophe hongrois, demeure un continent
et ne devienne pas un problème.(Discours d'introduction aux Rencontres
de l’Epau, Le Mans, 28 novembre 1992)
Correspondances, 11, Nicolas à Paul.
Jeudi 11 avril 1996, Beijing-sur-Seine. Bafoués. Foulés
aux pieds, écrasés sans même que bataille ne fut livrée.
Le Baroud d'honneur du Premier Ministre français face à
son homologue chinois, et le mini incident diplomatique qu'on en a fait,
n'y aura rien changé. Les droits de l'homme n'ont pas été
évoqués, ce qui satisfait exactement le choix de la Chine
et consacre la défaite de la patrie des droits de l'homme.
Il y a là des aspects amusants. Notamment que l'Europe continentale
subit pour la première fois depuis les invasions vikings –
fort anciennes on en convient — une indiscutable forme de colonialisme.
Le plus comique c'est que dans ce cas d'imposition de la loi du plus fort,
la loi qui s'impose n'est pas celle de la culture chinoise millénaire,
ni bien évidement celle de la Chine communiste, mais l'expression
de l'indomptable impérialisme de la loi du marché. Que les
diplomates et hommes d'affaires occidentaux croyaient avoir eux-mêmes
imposé aux dirigeants communistes de Pékin. L'histoire de
l'arroseur arrosé est susceptible de bien des variations, mais
elle fait toujours sourire.
Il y a aussi des aspects que je trouve moins drôles. L'Europe renonce
aux valeurs des droits de l'homme - et cet exemple emblématique
s'inscrit dans une tendance lourde de reflux des principes fondateurs
de notre modernité - et accepte la dominance de la culture marchande
sur l'humanisme. Soit. Mais un des mythes à la base des démocraties
modernes est, dans ce fameux et introuvable contrat social, l'existence
d'une équation liant les droits du citoyen —rappelons nous
1789— et la représentation démocratique.
Mes souvenirs de la science mathématique sont pour le moins flous,
mais il me semble que lorsque l'on change un des termes d'une équation,
le résultat en est alors modifié, à moins que d'autres
termes de l'équation varient en proportion. Donc la démocratie,
l'état de droit ou la société devraient en conséquence
changer; c'est au choix.
Bien sûr une autre solution, et M. Li Peng ne me contredira sûrement
pas, consiste à appliquer plutôt que les lois mathématiques,
les lois du marché. Ainsi l'Organisation Mondiale du Commerce devrait
organiser un marché annuel sur la place Tien-an-Men. Ceux qui ont
quelque peu voyagé savent que c'est la seule place située
au cœur d'une capitale sur laquelle il est possible d'exposer côté
à côté et sans les démonter, toutes les gammes
d'Airbus et de Boeing. Et si la date du 4 juin était pour ce marché
judicieusement retenue, on éviterait dans le même temps que
des étudiants romantiques viennent y ériger une statue de
la liberté surannée ou y proclamer une quelconque déclaration
des droits de l'homme. Ainsi on constate que mieux que les lois de la
mathématique sociale, les lois du marché apportent une solution
à la question des droits de l'homme.
Correspondances, 12, Paul à Nicolas.
Vendredi 12 avril 1996. Bruxelles résonne des pas de loup de cette
conférence qui commence aujourd'hui et qui promet beaucoup. Les
bailleurs sont entrés dans la ville. J'entends d'ici les cris d'orfraie.
Je m'entête sur cette persévérance où tout
est affaire de conviction. Qu'on ne se paye pas de mots, donc. Pas aujourd'hui.
Plus maintenant.
Beaucoup de choses se passent en effet entre les uns qui gagent, les autres
qui s'engagent. De qui, finalement, l'histoire aura-t-elle raison ? Je
ne veux croire ni à l'abolition des rêves ni à la
trahison des clercs. Vivre ainsi, hésitante posture à la
Cervantès. N'être jamais été qu'à moitié
d'accord avec les indignés. Il n'est pas nécessaire d'être
coupable pour agir, on ne le sait plus assez aujourd'hui. Se dire que
l'indignation, finalement, c'est comme l'information. Qui ne la transforme
pas se rend décidément inutile.
La douzième étoile serait-elle celle du shérif ?
Verbatim, 7
Quel temps fait-il ? N'importe lequel, mais vite 1
Histoire, 6
17 juillet 1995. Osijek —dans Ouest-France, on écrit Osijiek—
a essuyé douze roquettes la nuit dernière. Les locaux de
l'Ambassade de la démocratie locale que nous avons installée
dans cette ville en 1993 sont situés à deux pas de la Drava,
face aux lignes serbes, de l'autre côté de l'eau. On prend
son café court sur une terrasse ensoleillée et les gens
vous y saluent. François Frederich et Damir Juric sont aujourd'hui
en poste à Osijek, après que Patrick Quinet l'a bâtie
et construite. Depuis trois ans, les nuits y sont plutôt calmes.
Seuls certains vendredis soirs imbibés pétaradent de quelques
rafales de miliciens du bord opposé. Ils ne visent rien d'autre
que la peur. Mais même en tirant en l'air, ils l'atteignent chaque
fois. Cette fois, c'est plus sérieux.
Correspondances, 13, Nicolas à Paul.
Samedi 13 avril 1996, Bruxelles. Bombardements de part et d'autre de la
frontière israélo-libanaise. Il n'y a pas qu'aux vendredis
que le 13 ne réussit pas.
L'histoire n'est certainement pas linéaire. D'ailleurs, elle ne
doit de toute façon pas savoir où elle va. Alors, qu'une
paix qui met fin à quarante années de conflits vacille,
hésite, revienne sur ces pas, quoi d'étonnant ? Rien justement,
et c'est bien ça qui me désole. Je ne sais pas si comme
Camus je parviendrai à imaginer Sisyphe heureux, mais constatons
que de toujours recommencer les mêmes âneries n'a l'air de
ne pas rendre le monde plus malheureux. Sauf les familles des quelques-uns
qui tombent pour que le char de l'histoire puisse poursuivre sa route.
Mais comme dans les jeux du cirque, il est bien possible que le char ne
fasse que tourner en rond.
Correspondances, 14, Paul à Nicolas.
Dimanche 14 avril 1996. Bigre. Un milliard deux. On parle en dollars.
Ou en l'air, on ne sait plus. Est-ce un budget ou de la trésorerie
? La déception qui était à la hauteur de ce qui n'a
pas été tenu peut se transformer demain en enthousiasme
pour ce qui obligera. Les gens, malheureusement, ont la mémoire
des épicentres, ils oublient les ondes de choc. Il y avait ici
une école. Reconstruisons une école. Qui a dit qu'à
sa place, il ne faudrait pas un cybercafé, une ferme, une entreprise
? Reconstruire à l'identique, comme si rien ne s'était passé.
Comme si l'on n'avait rien appris de la guerre. Ou pire, reconstruire
comme si l'on n'avait rien compris à la guerre. Comme si un pays
devenait un marché, un eldorado économique, une part mondialisée
du profit après avoir été le miroir d'une souffrance,
d'une politique désaxée, d'un fascisme transhumant. Quelle
image est donc la plus crédible, celle à laquelle nous nous
attacherions le mieux, celle que nous emporterions de nous-mêmes
? Faire ses vaches grasses sur le dos des morts, électrifier l'ethnicité,
tourner la gégène économique et produire de l'eau
qui, elle, serait pure ? La conférence de Bruxelles a vécu
et l'on a vu des sourires aux lèvres politiques. J'attends, moi,
qu'on ne m'apporte pas un colis de plus. Je ne peux plus les porter. Mon
dos est cassé de ces bonnes intentions.
En ce dimanche, que je passe en famille à Charleroi, je pense aux
caisses mutuelles, aux systèmes populaires de sécurité
sociale atomisés dans le siècle. Je pense à ces maisons
bâties sur la solidarité avec l'argent des autres, c'est-à-dire
le nôtre. Je pense au Bien Commun, à l'Etat, à la
Chose Publique. À tout ce qui serait précieux, à
tout ce qui est dispensable. La victoire de Johan Museeuw à Paris-Roubaix
—victoire de la prime, victoire de celui qui prime, victoire finalement
déprimée— est-elle a contrario le signe d'un Bien
Commun partagé ou d'une Chose Publique dilapidée ? Qui de
Museeuw ou de ses deux équipiers devait l'emporter ? On a dit,
tout de suite, qu'un coup de fil avait été donné
de la voiture même du directeur sportif au patron de la firme sponsor,
en Italie. L'entrée de la technologie dans le cyclisme - il connaissait
déjà les matériaux composites, il vient de rencontrer
le GSM - a l'air de surprendre jusqu'aux journalistes qui relatent les
cours de la Bourse. Et le dilemme est, semble-t-il, le suivant : force
doit-elle effectivement, en tout état de cause, en n'importe quelle
circonstance, rester à la loi ? La victoire de la culture (d'entreprise)
sur la nature (du sport) invite à se poser la question de qui légifère
dans le domaine musculaire. Qui, de la compétition ou de la négociation
l'emporte, au flnal ? Quel esprit est le plus malin : celui d'équipe
ou celui du sport ? Les réponses qui viennent de Roubaix me font
penser à ce film de Ernst Lubitsch et j'imagine consécutivement
les séquences suivantes : les équipiers demandant à
Museeuw qui doit l'emporter, Museeuw se tournant vers son directeur sportif,
le directeur sportif appelant le patron en Italie, le factoton du patron
lui tendant le téléphone, le patron s'en emparant, suant
sur son home trainer.
Fables, 6
Tel écrivain mort aujourd'hui, dont la critique disait qu'il était
fou et la radio qu'il écrivait saoul, a toujours pris garde de
ne pas appeler ses livres. Son premier roman s'intitule simplement "110
pages". L'autre, consacré à la banalité de notre
existence : "125 pages". Sur la jaquette, après la mention
"Du même auteur", j'ai lu qu'il avait aussi écrit
: "132 pages", "148 pages" et un autre "125 pages".
Il était indiqué sous la rubrique "À paraître
aux mêmes éditions" : "116 pages et pas une de
plus". "116 pages et pas une de plus" est son dernier roman,
celui précisément dont on a dit qu'il n'avait pas été,
loin s'en faut, un succès de librairie. Parce que la critique disait
qu'il était fou. Et la radio qu'il écrivait saoul. Qu'aura
bien pu dire la télévision de tel écrivain mort aujourd'hui
?
Verbatim, 8
Sentiment cent fois éprouvé : c'est précisément
lorsque l'on me dit "Vous n'êtes pas d'ici, vous ne pouvez
pas comprendre" que je me sens en pays de connaissance.
Histoire, 7
20 juillet 1995. Je lis dans Le Monde, que j'achète ici entre des
bouteilles d'ambre solaire et des canards flottants, l'appel du maire
de Tuzla, Selim Beslagic. Il est aujourd'hui un vieux camarade. Je l'ai
rencontré à plusieurs reprises, ces deux derniers mois,
après que je me suis rendu à Tuzla à la fin de l'an
dernier et que je l'ai revu à Sarajevo en début d'année.
Il était passé par le tunnel. On le traverse à pied
et tassé, on laisse la voiture de l'autre côté de
l'aéroport. J'étais arrivé en avion. L'idée
m'était venue alors que l'Occident atterrissait tandis que l'Orient
bosniaque piétinait dix pieds sous terre. Nous célébriions
le millième jour du siège de la Ville. Nous cherchions en
vain les élus significatifs, ceux qui auraient pu dire au maire
Kupusovic que ses égaux, ses pairs, ses homologues, étaient
aussi ses confrères. Où est le maire de Paris, où
est le maire de Lyon, où est le maire de Nantes et la maire de
Strasbourg, avait tonné Bernard-Henri Levy. Où était
le maire de Bruxelles, aussi. Et celui de Liège, de Charleroi,
d'Anvers, vieil ami de la cause ? Nous étions, entre Belges, avec
Anne-Marie Lizin qui, de temps en temps, téléphonait pour
prendre des nouvelles du front des eaux à Huy, alors inondée.
Quoi que l'on en pense, cela avait de la prestance, cette façon
de n'être coupé de rien d'important ou d'occasionnel. Pour
le reste, Pasqual Maragall, maire de Barcelone, était seul de son
genre. Nous savions qu'à Zagreb, d'où nous étions
partis, la Forpronu et les ambassades avaient fait l'impossible pour que
les maires importants n'embarquent pas dans ces avions pourtant affrétés
pour eux. Est-ce la raison pour laquelle Jacques Baumel, salué
le premier matin dans l'Holiday Inn de Sarajevo, gaulliste historique,
compagnon de la Libération, député-maire de Rueil-Malmaison,
s'est évaporé sitôt les cérémonies ouvertes,
laissant au premier magistrat de Verdun et à l'un des adjoints
au maire de Caen le soin de représenter ce cher et grand pays ?
Mais, de quelque façon, les maires de Kuala Lumpur et Ankara palliaient
leur absence. Et l'éclairaient de la manière la plus crue
qui soit. Jamais on n'aurait pu mieux signifier — pardon au maire
de Linz ou de Delft et de quelques autres villes aussi importantes —
l'impardonnable musulmanité du Sarajevo assiégé.
Et jamais on n'aura mieux donné raison aux Serbes des collines
(on les appelle aujourd'hui les Bosno-Serbes) en incarnant — par
son désistement même — cette vieille fracture intra-européenne
entre ce qui ressortit globalement à la chrétienté
et ce qui ne lui appartient décidément pas. Il semblerait
que Ronald Reagan ait écrit que jamais les habitants de Sarajevo
n'auraient été abandonnés s'ils avaient été
majoritairement chrétiens. Ceci fait écho à l'article
que Jean Baudrillard a donné à Libération où
il suggère que notre aboulie commune est due à cela, exactement
: que les Serbes, en réalité, font le travail à notre
place. Faut-il voir dans cette inavouable analyse l'une des principales
raisons de ce que la presse appelle l'indifférence de l'opinion
publique et l'impuissance des gouvernements ? Aurait-on tracé une
insensée diagonale islamiste entre nos banlieues ou nos vieux quartiers
et les mosquées de Sarajevo ou de Zepa ? Il faudra, toute honte
bue, tenter un jour une psychanalyse des peuples. Nous verrons alors que
même les laïques sont embarrassés par la religion. Et
que le socialisme mitterrandien, celui qui ne voulait pas ajouter la guerre
à la guerre, s'est comporté de façon doctrinaire,
certes, mais surtout terriblement culturellement correcte. Dira-t-on combien
cela a imprégné notre conscience et, surtout, de quelle
manière cela répondait à nos enfouies attentes ?
Reprise, 9.
Le surgissement de l'idée locale sur la scène internationale
procède — en ce qui nous concerne — d'une conviction
et d'une spéculation. La conviction, c'est que — pour paradoxal
que cela paraisse — nous estimons que l'ancrage local permet de
regarder le monde de plus haut. La spéculation — comment
la dire ? — est que si un pays égale ses communes, il n'est
pas certain que ses communes égalent un pays. S'il existe une liberté
communale c'est bien, nous le pensons, cette continuelle réserve,
cette permanente retenue, cette déférente distance que le
local parvient si bien à se ménager avec l'Etat. Cette révérence
gardée autorise la rapidité des choix et l'immédiateté
de leur exécution. Conduire une politique extérieure spécifique
n'est désormais plus de l'ordre de la fiction pour les communes.
Ce fut le cas en Roumanie : alors que la politique internationale restait
coupablement immobile et désespérément indignée
devant le processus de systématisation des villages, ce sont les
municipalités qui ont fourni aux citoyens les cadres concrets de
l'action. Opération Villages Roumains aura ainsi, en quelque sorte,
initié cette nouvelle compétence communale. Avant 1988,
les échanges internationaux des communes se quantifiaient en effet
en termes de jumelages ou de coopérations bilatérales. Le
processus d'adoptions unilatérales des villages menacés
institué dans le cadre d'OVR a de facto engagé les municipalités
sur la voie d'une vraie diplomatie intercommunale directe contre laquelle
un pouvoir centralisé — tel qu'il existait en Roumanie —
ne pouvait pas grand-chose. Cette ingérence inédite laissa
effectivement Ceausescu a quia et handicapa — cumulée qu'elle
était à des difficultés économiques internes
— la menée même du plan d'homogénéisation
des villes et campagnes roumaines. Ce fut la première manifestation
aussi massive et aussi déterminée du local dans une affaire
politique internationale, elle paraît aujourd'hui avoir toujours
existé.
Ce surgissement répond cependant à une irruption : il a
fallu que le monde arrive dans les communes pour que les communes aillent
au monde. Par monde, je n'entends pas étranger. L'étranger,
la commune le connaît et le pratique depuis toujours. Par monde,
je veux dire le monde des enjeux, le monde du politique, le monde du village
planétaire. Aujourd'hui, chaque commune est un port. On peut y
arriver de n'importe quel point de la planète. Qu'une commune n'ait
rien à voir dans les conflits ethniques qui déchirent le
Burundi ou dans les guerres qui ensanglantent le Libéria ne l'exonère
pas, par hypothèse, de devoir en gérer une partie des conséquences.
Cela fut particulièrement le cas avec les prisonniers bosniaques
des camps de détention serbes en 1992. Libérés à
condition d'être accueillis dans des pays occidentaux, ils passèrent
de l'écran de télévision au salon des téléspectateurs
en quelques semaines seulement. Avec un peu d'attention, nous aurions
pu les reconnaître. Dans ces conditions, comment imaginer construire
sa maison à l'écart du village global ? Comment faire, en
effet, alors que l'arrivée de plus en plus importante de flux migratoires
dans les hameaux les plus reculés rappelle sans cesse que la terre
est ronde ? Il n'est pas sûr qu'il ne faudra pas un jour inscrire
la gestion du monde au budget communal. Il n'est pas sûr que cela
soit une mauvaise nouvelle.
Correspondances, 15, Nicolas à Paul
Lundi 15 avril, 1996 Concours Rousseau. Comment le mieux possible préparer
les étudiants à leur future vie professionnelle ? Simuler
la réalité et proposer aux étudiants de se comporter
comme s'ils agissaient en tant qu'acteurs dans cette réalité
est une forme de réponse.
Le Concours Rousseau qui s'ouvre aujourd'hui à Bruxelles réunit
chaque année des étudiants en droit de toute la francophonie,
pour un procès simulé en droit international qui reproduit
les règles appliquées devant la Cour Internationale de Justice
de La Haye. Voilà donc une forme d'enseignement moderne, ludique,
et rattachée à la réalité. À tel point
que les cas soumis à la sagacité des étudiants s'inspirent
très directement de la réalité. Cette année,
un problème de barrage construit sur un fleuve international, près
d'une frontière, avec une kyrielle de problèmes de minorités
et d'environnement. Des affaires similaires ont récemment agité
l'Europe et l'Amérique latine. Les années précédentes,
nous avons eu des problèmes de terrorisme, de petites guerres ici
ou là, des conflits dans les relations économiques, etc.
On ne peut plus vrai.
C'est là que j'ai un doute sur les finalités de cet exercice,
sur le but de l'enseignement universitaire en quelque sorte. Ce concours
apprend aux étudiants que, selon le droit international, toute
cause peut se plaider, qu'il y a toujours des arguments des deux côtés,
et que, somme toute, il faut être ingénieux pour trouver
et exploiter les meilleurs de ces arguments, afin de justifier la conduite
d'un Etat, quelle qu'elle soit.
Je ne sais pas s'il existe des exercices comparables pour les économistes.
J'imagine le conflit de chiffres pour savoir si, d'un point de vue économique,
une guerre constitue une perte ou un bénéfice - prenant
en compte toutes les variables, y inclus les opportunités offertes
aux entreprises lors de la reconstruction, les effets positifs sur le
chômage suite à la réduction de la taille de la population
active, et l'influence sur l'économie des Etats tiers. C'est après
tout aussi une simulation de la réalité, qui s'inspire bien
de l'actualité bosniaque. À quelques encablures de ce Concours
Rousseau où je me trouve doit d'ailleurs se clore en ce moment
la conférence pour la reconstruction de la Bosnie, et sa valse
à milliards.
La réalité découpée en facteurs économiques,
en principes juridiques, en normes sociales devient un modèle que
l'on peut soumettre à d'infinies variations. Mais dois-je vraiment,
lorsque j'enseigne à l'Université, essayer de former des
ingénieurs de la société ? Notre monde fonctionne-t-il
si bien qu'il puisse suffire d'apprendre aux étudiants à
le reproduire? Ou ne dois-je pas apporter une approche un peu plus critique,
un peu plus responsable aussi, envers ce que je transmets comme savoir
? Quitte à encourager ces étudiants à penser le monde
dans lequel ils vivent. Ce soir où nous ripaillons entre collègues
enseignants, je n'ai pas su formuler la question de manière à
être compris.
Correspondances, 16, Paul à Nicolas
Mardi 16 avril 1996. Ce que l'on dit des jours sans pain, n'avoir pas
de crainte à le dire aussi pour les jours sans peine. C'en était
un.
Verbatim, 9
À quoi se réduit l'ambition aujourd'hui, d'être consommateurs
du monde ; d'autres époques nous en avaient voulu citoyens. Une
mondialisation de 1946 ne renversera jamais une mondialisation de 1994.
Saint-Circq-Lapopie conserve toujours une borne kilométrique balisant
une route partant de Cahors pour se perdre ailleurs, jusqu'à Moscou,
vers New York, n'importe où, tant qu'à déchirer son
passeport et à virtualiser les proximités. André
Breton et Orson Welles avaient voyagé après-guerre pour
en planter, de-ci de-là, le chemin se faisait en roulant. On imagine
ce cortège mondialiste, voitures pesantes et ronronnantes, feux
d'artifices au levant, paysans accueillant les poètes, les petits
Poucet bornaient le nouveau monde. On demandait à ces précieux
cailloux de pousser, de bourgeonner, de nous donner des fleurs et des
fruits pour les années qui viendraient. C'est exiger beaucoup des
pierres. Ces bornes n'ont finalement jamais arpenté plus de soixante
kilomètres. Elles reposent aujourd'hui au musée ou vieillissent
dans des greniers. Les distances mêmes ont bougé, les kilomètres
ressortissent aux voiries, le voyage se mesure diversement. Faire sien,
comme Juarroz, qu'on arrive toujours, mais ailleurs.
Correspondances, 17, Nicolas à Paul
Mercredi 17 avril 1996, Copenhague. Commémoration ou célébration
? Dix ans depuis la signature de la Charte européenne de l'autonomie
locale. C'est pour cela que je suis ici. Cette Charte est un document
important, peut-être même dans l'évolution à
moyen terme de l'Europe, mais dont la portée à ce jour n'est
connue que d'un petit nombre de spécialistes. Notre commémoration
n'aura intéressé ni la presse, ni le moindre public hors
du cercle des commémorateurs.
La célébration, bien formelle d'ailleurs, non plus. Réceptions,
séances solennelles, dîners, discours, exposés, analyses,
les participants auront une fois de plus été privés
de contact avec le lieu. Dommage, car il s'agit d'une ville où
l'on célèbre en permanence une modernité déjà
dépassée ailleurs dans les pays riches. Une atmosphère
d'années soixante ou septante flotte dans les rues on chante de
la musique folk à tous les coins de rue la journée, dans
tous les cafés le soir; la scène jazz, active, semble s'être
pour ce qui est du style, arrêtée dans le début des
années soixante. Ceux des européens présents qui
ont perçu cela comme une commémoration on trouvé
Copenhague surannée, retardée, en marge des grands courants
de la modernité mondiale. Pour les autres qui ont vécu la
ville comme une célébration, cela fut délicieux.
La commémoration permet de visualiser le temps qui passe, la célébration
de le vivre.
Ainsi, la vraie célébration de l'autonomie locale, ce soir,
ne peut pas avoir lieu à Copenhague entre ministres, hauts fonctionnaires,
élus locaux ou régionaux et spécialistes. Ici, c'est
la commémoration. Mais je suis sûr que dans bien des villes,
régions ou villages en Europe, il est des assemblées d'élus
ou de citoyens qui bataillent dur pour défendre le choix d'un projet
contre une vision différente de l'avenir, des conseils qui débattent
des priorités à inscrire dans le budget de la ville. Ami
Chenard, tu as bien raison d'avoir ce soir préféré
la Beaujoire aux ors du Langelinie Pavillon. De savoir ces célébrations
en cours rend le saumon et le champagne moins insipides.
Correspondances, 18, Paul à Nicolas
Jeudi 18 avril 1996. Conviction profonde sur laquelle tu m'invites à
revenir : nous ne vivrions plus que dans le souvenir, nous nous satisferions
de moins en moins de la mémoire. L'exercice mnémonique au
jour le jour est devenu de plus en plus ardu, c'est la raison même,
sans doute, de ces correspondances. La mémoire, au risque de la
tromper. En ces temps de mémoires vives technologiques, sans doute
les nôtres ont-elles choisi par dépit le champ de la désactivation.
Alors, de temps à autre, une maladie de Creutzfeld-Jacob nous rappelle
que la mémoire se perd aussi par infirmité. Et qu'il n'y
a donc d'autre choix que de succomber à son abandon. D'ici dix
ans, nous commémorerons sans doute le premier mort de la vache
folle comme vous l'avez fait hier, à Copenhague, pour la Charte
européenne. Et nous communierons dans le souvenir. Nous ferons,
ainsi que disent les chrétiens, une commémoraison. Parce
qu'il n'est pas douteux que ce jour-là sera aussi celui d'un autre
anniversaire dont l'occurrence est encore à venir. Et, en même
temps, nous ne savons plus trop que faire des rituels qui s'égrènent
sur nos calendriers. L'Ascension, l'Assomption, le Premier Mai, même.
Et ces fins de guerre qui ne sont presque plus des jours fériés
sans doute parce que chacun serait fondé à se demander de
laquelle il s'agit.
Reprise, 10
Lorsque l'Europe, dans son article 13 de la Charte des droits fondamentaux
de l'Union européenne, affirme que "Les Arts et la Recherche
scientifique sont libres", elle oublie de préciser s'ils sont
libres comme l'air ou comme le marché.
Longtemps, j'ai été européen. Je parle de cette époque
incertaine où nous n'hésitions pas encore tout à
fait entre Schengen et Helsinki. Je parle d'un temps de murs et d'effacements.
Je parle de ce moment que nous préparions depuis trente ans, celui
où l'Europe deviendrait enfin européenne. J'évoque
donc un temps de chemins ouverts. Où j'ai pensé, c'est vrai,
que l'Europe du politique et de l'économique allait se marier,
enfin, avec l'Europe de la culture. La culture européenne sur laquelle
ouvrait la circulation des gens et la "spiritualisation des frontières"
n'était pas seulement, dans mon esprit, celle des chemins de Compostelle,
des constructeurs de cathédrales, des pérégrins des
universités, des parcours de Mozart, des descendeurs du Danube
ou des passagers de l'Orient-Express, mais aussi sans doute, celle de
l'Europe des colonisations, de l'Europe des camps ou de l'Europe des rideaux.
Je pensais qu'on allait travailler un peu tout cela, remuer les couteaux
et sonder les plaies. Bref que l'on allait pouvoir enfin penser la culture
dont on était faits. Aujourd'hui hélas, la culture européenne
on la retrouve surtout en acronyme dans les programmes européens,
dans un sabir de camembert qui fait désormais passer Erasme pour
un bailleur de fonds.
Il avait pourtant paru qu'Edgar Morin, dans "Penser l'Europe",
avait tracé quelque chose de l'ordre d'une route, pas une route
peut-être, alors une sente, quelque chose de jeté sur le
paysage, une façon de le traverser. Et puis, pas seulement Morin
: des gens ici et là, des poètes, des sortes de personnages
non-croyants mais terriblement religieux — comme disait Robert Desnos,
je ne suis pas chrétien mais vous ne trouverez personne de plus
religieux que moi : il traçait là la qualité du lien,
il savait ce qui faisait social. Ces gens-là, donc, qui psalmodiaient
dans des livres, dans des films ou dans des tableaux pour que l'Europe
reste un continent et ne devienne pas un problème. Dirais-je que
ces préoccupations-là sont désormais lettre morte
?
L'étonnement, évidemment, c'est que la culture soit devenue
une matière parmi d'autres quand nous attendions qu'elle soit la
matière même de la (re)fondation européenne. Lorsque
l'on lit par exemple que "l'Union doit contribuer à l'épanouissement
des cultures des Etats membres dans le respect de leur diversité
nationale et régionale, tout en mettant en évidence l'héritage
culturel commun; qu' "il s’agit pour cela d’encourager
la coopération entre les Etats membres et, si nécessaire,
d’appuyer et compléter leur action" et que "cette
coopération doit mener à un véritable espace culturel
européen", on voit bien qu'il y a là quelque chose
d'objectivant, de terriblement neutre, de fort éloigné aussi
de ce que l'Europe est en train de devenir. Car enfin ce serait quoi,
aujourd'hui, la coopération culturelle inter-européenne
à part des coproductions, des participations ou des co-financements
? Ce serait aller à Vienne avec les comédiens autrichiens
défendre les budgets du théâtre ? Empêcher les
ministres italiens de réaliser la nuit des audits dans les musées
? Se déplacer pour chanter à Vitrolles ? Aller habiter la
communauté de Christiana au Danemark ? Enfin bref, on voit ce que
je veux dire. Nous ne serons jamais dans la culture de l'Europe si nous
ne sommes pas en même temps dans le politique européen.
On ne peut donc se contenter de cela, de croire que des échanges
européens se suffisent : qu'un festival ici soit transfrontalier,
que là des compagnies voyagent, que partout des résidences
se troquent, que des professionnels soient formés, que des équipements
soient développés ou qu'une identité, au final, soit
défendue. C'est la nature même de l'identité qui demande
désormais à être travaillée. On avait cru,
tous, que cela allait de soi. On voit aujourd'hui que les questions nationales,
régionales, localistes, familiales, nucléaires même,
agissent tous les jours comme de forts dissolvants du bien commun culturel.
Le premier chantier désormais est là : on ne peut continuer
durablement de confondre des mécaniques programmatiques et des
logiques de projet.
Par ailleurs, on ne sait si on doit se réjouir ou pleurer de la
place que prend la culture dans la construction européenne. On
a compris qu'il s'agit d'une position "a minima". Lorsque le
ministre Rudy Demotte s'étonne, à juste titre, de l'absence
de la reconnaissance de la culture dans la Charte des droits fondamentaux
de l'Union européenne citée plus haut, on peut se demander
si, paradoxalement, ce peu d'intérêt ne représente
pas une chance. Disons que l'on évite jusqu'ici de voir un jour
des pièces de théâtre mises en jachère, des
salles de cinéma liquidées pour cause de manque de compétitivité
ou des budgets du livre supprimés pour surproduction littéraire.
Mais, en même temps, on ne peut s'empêcher de penser que cette
nonchalance donne le signal de départ d'une nouvelle forme de barbarie,
où ce qui est nié en nous est aussi ce qui nous fonde. Cette
disqualification culturelle, qui fait le profit des autres formes d'organisations,
est une autoroute fonçant vers une disqualification sociale. Si
la culture n'est plus un socle commun mais une option parmi d'autres de
l'organisation de la vie en société, on verra bientôt
passer corps et biens ce qui en nous fait habitus et manière d'être.
Où la question ne sera plus posée en termes d'enseignants
et d'éduqués mais de cultivés et d'ignorés.
Où le problème ne se situera pas seulement en termes d'accès
à la culture mais d'acceptation même des comportements, des
actes, des pensées qui, ensemble, feraient culture. Où de
très réelles fractures s'ouvriront plus encore et où
une race des seigneurs pourra renaître sur les cendres d'une civilisation
dissociée. Nous ne sommes plus dans ces temps où l'on pouvait
dire que la politique organisait, que l'économie enveloppait, que
le social pondérait et que la culture harmonisait. Ce qui fait
dissociation et dissolution est désormais uniment à l'œuvre.
En choisissant de porter le fer — c'est-à-dire de contraindre
le lien — là où seules les parts les moins essentielles
de notre façon d'être au monde sont sollicitées, l'Europe
prend le risque de ne plus même pouvoir atteindre ce qui fait pourtant
aujourd'hui le paradis de son politique et l'éden de son administratif
: sa capacité à nous gérer.
Il est donc permis de penser que la façon dont l'Europe manie la
question de la culture ouvre désormais la voie à une légitimation
des luttes culturelles. Bien entendu, nous ne le ferons pas contre l'Europe.
Nous agirons envers l'Europe comme l'Europe le fait à notre égard
: pour son bien. Car nous aussi, finalement, nous possédons un
petit bout du bien public. Longtemps, je souhaite rester européen.
Texte pour Culture et Citoyenneté, Ministère de la Communauté
française, 2002.
Verbatim, 10.
À tout prendre et à en laisser un peu, je préfère
mes lâchetés à certain courage.
Correspondances, 19, Nicolas à Paul
Vendredi 19 avril 1996, Bruxelles. "Civis pacem para bello".
Peu de phrases peuvent dans l'histoire de notre bégayante humanité
se vanter d'avoir eu influence aussi néfaste.
Ainsi est définie la paix, comme le simple intervalle entre deux
guerres. D'ailleurs pas même besoin qu'il s'agisse de véritables
guerres, avec déclaration en bonne et due forme, armées
de fantassins alignées sur un champ de bataille avant d'aller en
découdre. Il peut suffire de quelques attentats, obus, roquettes
ou missiles de temps à autre. Et l'on voit la "colombe"
Pérès, se transformer en chef de guerre implacable, tuant
ce jour une petite centaine de civils en dommage collatéral - sobres
mots pour désigner le carnage d'innocents.
Mais tous le savent, il faut d'abord faire la guerre pour pouvoir conclure
la paix.
Moi je dis non.
Il faut commencer par faire la paix, ce qui pourra permettre de conclure
la guerre. Car la paix, ce n'est pas seulement cette période de
non-guerre, cet état fragile et transitoire dans lequel les voisins
se tolèrent parce que le seuil qui permet de faire la guerre n'est
pas encore franchi. La paix se prépare, la paix se construit, et
la paix se gagne, contrairement à la guerre, qui en elle-même
est déjà une défaite.
Mais comment mieux construire la paix que, comme le vieil adage nous l'enjoint,
en préparant la guerre? On semble ne pas savoir. Et la question
ne se pose pas que dans des zones de tensions internationales. Ainsi par
exemple en France, le prochain défilé militaire du 14 juillet
aura pour thème le rôle de l'armée dans la sécurité
intérieure. Même les projets de paix sociale, dans son propre
pays, passent par la préparation à la guerre, dans les banlieues,
dans les périphéries du territoire et qui sait encore où.
Chaque matin il faut s'imaginer devoir choisir, son camp; entre les autonomistes
corses cagoulés et armés - ou les représentants de
la souveraineté une et indivisible de la France sous leurs képis;
entre des bandes de banlieusards bardées de quincaillerie et de
haines ou les forces de l'ordre retranchées derrière des
boucliers; entre des travailleurs désespérés et prêts
à tout et un patronat barricadé derrière ses milices.
Je rêve qu'il s'en trouvera encore quelques-uns pour renvoyer dos
à dos les bellicistes de tous poils et pour avoir la force d'imposer
la paix. Paix qui dispose de moyens qu'aucune arme ne pourra arrêter.
Je sais que dans la douleur des familles au Proche-Orient ou en Bosnie,
il est plus facile de saisir une fusil que d'inventer ces instruments
de paix. Pourtant ces moyens de la paix, il faut les concevoir, les construire
et s'en doter. Il faut partout créer un camp de la paix. Civis
pacerri, construit la paix. Ce sera toujours plus facile auJourd'hui que
demain car en face ils n'attendent pas. Et quand je dis en face, c'est
tous ceux qui préparent la guerre, même dans ton propre camp.
C'est eux, tous, les ennemis de la paix; et nous, tous, les victimes consentantes
de la guerre.
Correspondances, 20, Paul à Nicolas
Samedi 20 avril 1996. C'est un pare à Bruxelles et, cette fois,
le printemps ressemble à l'été. Ces brusqueries météorologiques
font de nous des passants vélléitaires. Nous décidons
vaguement de notre équipement, troquons nos gilets pour des t-shirts
et faisons de mauvais sort aux dictons de saison. Je m'en sors bien, à
peine un pied tordu pour Louise et deux glaces. Entre-temps, sur le kiosque
on ne joue plus Mozart mais au karaoké. Défilent alors des
voix plus ou moins accordées dont aucune ne doit avoir appris la
notation, le solfège, la musique. Mozart ou une paire de bottes
? Balzac ou la haute couture ? Nietzche ou une sitcom ? Penser cela aujourd'hui
configure le vieux con, augure d'autres temps où il fallait du
sacré pour faire de l'art. Où chacun, finalement, se mettait
d'accord sur une conception que nous aurions à partager de qui
nous ressemblait et nous rassemblait le mieux. Nous trahissons-nous aujourd'hui
que nous ne partageons plus rien d'autre que le doute ?
De la même manière, mais il s'agit d'une autre, nous aurons
noté que l'Opération "Raisins de la Colère"
est une opération et non pas une guerre. Je croyais, pour ma part,
qu'il s'agissait d'abord d'un roman (de John Steinbeck) puis d'un film
(de John Ford). Mais sans doute, comme au karaoké, s'agit-il seulement
d'égrener les mots pour communiquer la mélodie. Cela n'empêche,
se retrouver au centre du théâtre de L'opération procure
l'indicible sentiment que la grappe de bombes qui tombent est, contrairement
à ce qu'en disent les journaux et les hommes politiques, très
peu affaire de sémantique.
Verbatim, 10
La manière que nous avons eue de penser et d'agir sur le monde
et ses malheurs nous a amenés à considérer la victime
non plus comme un semblable mais comme un différent et plus la
différence se faisait grande entre nous et cet homme qui n'était
plus notre semblable, plus avons-nous contribué à rétrécir
le terrain du politique.
Viatique, 5
Mihnea Berindei, Dominique Vossen, Wilfried Bervoets, Vital Robben, Alexis
Burlet, Boris Radovic, Yves Schaetzlé, Francise Giurgiu, Danis
Tanovic, Michèle Vignard, Dan Alexe, Yves Lador, Andrei Mahalnischi,
Maria Nalder, Mohamed Ali Allalou, Suleiman Soldin, une certaine indéfectibilité.
Histoire, 8.
21 juillet 1995. La déclaration de Selim Beslagic me ramène
également à Strasbourg où, par deux fois, il est
venu plaider pour l'ouverture dans sa ville de Tuzla d'une Ambassade de
la démocratie locale, un de ces projets dont nous assumons, à
Causes Communes, une paternité parfois lancinante. Je précise
qu'il s'agit d'accords intercommunaux entre villes européennes
et villes croates, bosniaques, serbes, slovènes ou macédoniennes
où des concepts comme les droits des minorités, l'autonomie
locale et les échanges économiques engagent de façon
conjointe les partenaires. Une de ces ambassades est prévue depuis
plusieurs mois à Tuzla. Sa création prend malheureusement
plus de temps que prévu. Les partenaires européens (Bologne,
Stockholm, Hambourg et Strasbourg) ont du mal à trouver leurs marques.
Cela m'obsède. Claudio, le délégué bolognais
de l'ambassade aurait dû partir pour Tuzla le 15 juillet. Je sais
qu'il n'y sera pas avant une quinzaine de jours. C'est dans la situation
actuelle presque une affaire d'honneur. Je connais pourtant la détermination
des Italiens mais je vois tous les jours, en regard, celle des Serbes
de Bosnie. Evidemment, quelque chose ne colle pas. De l'aboulie encore.
Si elle commence à contaminer nos amis, nous sommes peut-être
bien fichus, après tout. En mai, au terme de l'intervention que
nous avions faite, avec le maire Beslagic, devant le Forum pour la Prévention
des Conflits (un intergroupe de parlementaires européens constitué
autour de Bernard Kouchner, Daniel Cohn-Bendit, José-Maria Mendiluce
et Alexander Langer) au nom de notre comité de pilotage institué
au sein du Conseil de l'Europe, le député européen
Michel Rocard avait commenté cette idée des Ambassades de
la démocratie locale que nous installons depuis deux ans dans quelques
villes d'ex-Yougoslavie. D'une manière un peu surprenante, Il convint,
s'agissant des affaires internationales, qu'il s'était senti plus
libre dans son rôle de maire de Conflans Sainte Honorine que dans
son statut de premier ministre de la France. Il n'occupe plus ni l'un
ni l'autre de ces postes. Le Parlement soutient depuis peu son projet
d'Observatoire géopolitique, sorte de centrale d'alarme des crises
à l'échelle européenne. Le voilà qui s'en
prend à cette manière dont les gouvernements gèrent
le conflit bosniaque : "Nous avons de plus en plus des réflexes
d'ONG", dit-il. Il me demande d'où vient mon sourire. Exactement
de là : je pense, dans le même temps, que nous avons, nous
les ONG, des compétences de plus en plus politiques. Comment en
sommes-nous venus à réussir cette inversion ? Comment la
volonté et le courage ont-ils finalement supplanté la décision
et le risque ? Pas un démocrate sérieux ne peut faire l'impasse
sur cette question. Rocard est un démocrate sérieux. Je
pense l'être aussi. J'en suis sûr pour ce qui est de Selim
Beslagic. Alexander Langer, député européen écologiste
italien, l'était aussi. Je l'avais à peine rencontré
mais son nom figurait à chaque fois sur les appels, pétitions
ou pamphlets que le Forum de Vérone - qu'il avait contribuer à
créer- faisait passer sur nos fax. Il s'est suicidé au début
juillet, juste avant la chute de Srebrenica. Il n'a, comme l'on dit, pas
expliqué son geste. Mais il me semble à moi que sa disparition
est à mettre au nombre de celles qui ont emporté les suicidés
de la société. Nous serions bien alors à un tournant
si l'on se suicidait aujourd'hui en politique comme on le faisait hier
en littérature. Afin de garantir la morale. Sa mort a atteint uniment
tous ceux qui, avec les moyens du bord - parfois faux-semblants, parfois
vraisemblables créations -, luttent pour ce que l'on voudrait appeler
une autre ex-Yougoslavie. Beslagic même a assisté à
la séance d'hommage qui lui était consacrée au Parlement.
Et c'est comme si s'étaient comptés autour de Langer les
membres d'une nouvelle famille européenne, toute petite encore
mais impossiblement multipolitique et polyculturelle.
Reprise, 11
On découvre aujourd'hui qu'il y a de plus en plus de proche ou
de lointain, de plus en plus de court ou de long, de plus en plus de petit
ou de grand. Et qu'en revanche ce qui est moyen, médian ou milieu
a désormais le goût du tiède et du dispensable. Autrement
dit, on s'aperçoit qu'il existe désormais des voies directes
et expresses entre le local et le supranational et que les périphéries
sont plus riches dès lors qu'elles contournent que lorsqu'elles
entourent. Tout cela est de la faute à Tchernobyl et au sida sans
doute : à force de démontrer que les frontières sont
perméables aux catastrophes — bien que fermées au
malheur — on a vite fini par prouver que Rome n'est plus dans Rome
et que les vrais problèmes du Centre se traitent dans ses banlieues.
Cette idée n'est pourtant pas nouvelle. Que le centre s'affaisse
et que ses périphéries, pour s'en garantir, s'organisent
en réseaux est même un débat déjà daté.
Notre rôle en créant Villages Roumains en 1988 — anticipant
d'un an sur la chute du Mur et cette antériorité est tout—
a été de rendre populaire et accessible cette intuition.
Correspondances, 21, Nicolas à Paul
Dimanche 21 avril 1996, Knokke. Comme tout le monde, je suis allé
à la mer. Comme tout le monde, j'ai déambulé dans
la marée humaine, regardant de loin l'onde grise. D'autres votaient
en Italie, se terraient en Israël ou au Liban, mourraient à
Paris.
Comme tout le monde, j'ai pris le soleil. Comme tout le monde, je me suis
trouvé pris dans les embouteillages sur le chemin du retour. Comme
tout le monde, je n'ai pas grand chose à dire de mon week-end.
Correspondances, 22, Paul à Nicolas
Lundi, 22 avril 1996. Donc, ce n'est pas la gauche, mais le centre-gauche
serinent aujourd'hui les radios comme pour s'excuser de cette survenance
incongrue dans un paysage finalement néolibéralisé.
Quel pays, l'Italie, pour se permettre une telle recomposition. J'ai souvent
plaidé que l'Italie et la Belgique avaient en commun plus que la
tragédie du Heysel et que les trains de gens du Sud — de
la main d'œuvre contre du charbon — restés en gare chez
nous au sortir de la deuxième guerre. Et donc, la question du matin
— passé l'étonnement de cette victoire qu'hier, vers
22 heures, les commentateurs de la RAI avaient bien des difficultés
à confirmer, plus encore à analyser — est de savoir
si la fédéralisation de l'Italie sera bien au programme
du gouvernement Prodi. Verrons-nous bientôt sur les cartes de l'Europe
naître une région appelée Padanie ainsi que la nomme
Bossi ? Où que vous soyez dans le monde, prenez garde à
vivre dans le Nord ou dans l'Ouest. Choisissez peu l'Est, évitez
le Sud. Sauf à vous dire que vous serez toujours au nord des uns
et à l'ouest des autres et que cette pensée seule vous rassure.
Il reste peu de pays fédéralisés en Europe, au regard
des Etats décidément nationaux qui poussent comme des champignons
et il y a à craindre que, chez beaucoup, fédéralisation
ne soit devenu synonyme anticipatif de séparation. Ce qui est encore
un mauvais coup fait aux mots qui continuent, avec une belle hébétude,
à signifier le contraire de ce qu'ils veulent dire ou à
en apaiser le sens profond. Post-fasciste signifie ainsi aujourd'hui démocrate
mais, à ce que je lis, cependant, communiste signifie toujours
communiste. A contrario, je me dis donc qu'il s'agit là d'un mot
qui ne fait plus peur à personne.
Le décès de Robert Hersant et la défaite politique
de Silvio Berlusconi survenant le même jour (hier) à la même
heure (à tel point que J'ai cru que le flash spécial qui
annonçait la mort de l'un allait être consacré aux
résultats de l'autre), je ne peux m'empêcher de penser que
les années 80 viennent de subir une nouvelle vicissitude. Des gens
parviennent à leur apogée et dominent une décennie-ils
avaient été partenaires de la création de la Cinquième
chaîne de télévision française — et disparaissent
au cours de la suivante. Bien sûr, je sais que leur histoire fut
plus longue et très homogène — l'un venait du fascisme,
l'autre s'y alliait — mais ces conjonctions invitent néanmoins
à un traitement ramassé et à une obligatoire humilité.
Le temps vous est compté qui fait votre gloire. S'il vous est donné,
passez-le à vous comporter noblement avec les petites choses et
modestement avec les grandes. Sinon, nous serons un certain nombre de
survivants à cracher sur vos tombes, à rappeler vos passés
crapoteux et à gifler vos cadavres. Et à nous étonner,
comme je le fais, que le quotidien bruxellois "Le Soir" édite
une carte de l'empire de presse du papivore en oubliant de s'y situer,
lui que Hersant racheta pourtant à hauteur de 40 %. Ce que je dis
de la faculté d'oubli — qui devrait être universitaire
— et de l'exercice de la mémoire — qui devrait être
physique.
Correspondances, 23, Nicolas à Paul
Mardi 23 avril 1996, au seuil de la modernité. Déboussolé.
Dépité aussi. Deux années d'efforts, de subtiles
stratégies, de complexes planifications pour obtenir une place
acceptable sur le marché du travail, s'échouent comme une
vague à marée descendante, plus loin encore de la plage
que la précédente.
Bien sûr, j'ai déjà théorisé tout cela,
lu les indispensables articles et ouvrages qui démontrent que le
travail n'est plus une valeur dominante de la société moderne,
que les modes de socialisation doivent trouver d'autres média,
et j'en passe. J'ai moi-même commis quelques textes en cette direction.
Mais lorsque la théorie frappe à la porte de mon bureau,
passe par le fil de mon téléphone, se dresse devant moi
comme un mur imbécile, les ricochets insoupçonnés
- ou plutôt bien entrevus, mais si facilement quantifiables - déploient
soudain toutes leurs ramifications, avec l'inconscient, avec l'image sociale
que les autres te renvoient, avec l'image que tu te fais de toiméme
dans la société, telle que tu l'imagines, telle que te l'ont
fabriquée tes parents, professeurs, amis.
Et cette société attend que je recommence, bien sûr.
D'ailleurs à dire vrai, ce n'est qu'une péripétie
bénigne dans une carrière qui s'annonce brillante. Tout
le monde le sait, même moi. Alors pourquoi écrire ; Sisyphe
avait-il un bloc-note, ou un écritoire au bas de la pente, pour
noter à chaque passage ses états d'âme?
Et si cette fois la pierre était tombée sur l'autre versant,
par accident, par facétie de la main invisible de la gravitation.
Dois-je alors essayer encore une fois de gravir la pente, qui somme toute
se trouve maintenant derrière moi, ou ne pas plutôt m'aventurer
à explorer les contrées inconnues qui se trouvent devant?
Ce doit être la modernité. Je ne garde pas la boussole, qui
pointe toujours derrière.
Correspondances, 24, Paul à Nicolas.
Mercredi 24 avril 1996, Strasbourg. Doudaiev est mort, mais nul ne le
sait encore précisément ce matin. On apprendra, l'après-midi,
qu'il aurait été repéré via son téléphone
cellulaire et qu'un missile a fait le reste. C'est la deuxième
fois en quelques jours que le GSM fait l'actualité. De l'importance
de la communication qui comme le rappelait si bien Pierre Schaeffer signifie
en quelque sorte "être équipé, avoir des munitions".
Je suis, de la tribune, les débats de l'Assemblée parlementaire
du Conseil de l'Europe qui décideront tout à l'heure de
l'adhésion de la Croatie, quarantième drapeau à planter
au seuil du Palais des droits de l'homme. On vote par assis et levés.
Il existe un suspens très évasif. Et les tours de parole
laissent augurer très vite que l'on s'orientera vers une nouvelle
approche pragmatique, la seule dorénavant qui puisse rassembler
encore, semble-t-il, des majorités politiques. Levés, les
députés déclarent que l'adhésion de la Croatie
est bonne pour les réfugiés, estiment qu'elle est bonne
aussi pour la démocratie, décident qu'elle est bonne, toujours,
pour les minorités, attestent qu'elle est bonne, enfin, pour la
paix. Une panacée, donc, en foi de quoi le vote est réduit
à une formalité. La liberté de la presse, les Serbes
de la Krajina, la Slavonie orientale, l'éviction du maire de Zagreb,
la traduction des inculpés devant le Tribunal Pénal International
de la Haye, on vient, par contre, de s'asseoir dessus. À peine
si la Croatie, baptisée avant d'être convertie, a-t-elle
pris l'engagement de respecter les vingt et un points de suspension à
son adhésion. Levés, une dernière fois, on en appelle
aux grands hommes, à Willi Brandt, à son OstPolitik, au
"changement par le rapprochement". Dans cette contamination
démocratique, il reste cependant à savoir qui l'emportera,
de la cure ou de la maladie.
Je me demande si l'adhésion de la Croatie est bonne également
pour l'immense lassitude que je sens monter en moi. Conséquemment,
je regagne l'hôtel et me couche, mais pour ma part, c'est sur un
lit.
Verbatim, 11
Tenter de s'expliquer pourquoi l'homme a déserté le champ
du politique, pourquoi le politique se satisfait tellement d'en être
l'orphelin.
Fables, 7
Ici, nous avons un ciel parfait. Nous pouvons le voir d'où que
nous soyons. Mais c'est quand même toujours la même histoire.
Actuellement, le romancier est penché sur son cahier. Il y note
ceci : Italien : vient d'Italie et y retourne. Bohémien : vient
de Bohème et n'y retourne pas. À onze heures, je me suis
mis à tartiner du miel sur les galettes. Ce sont maintenant de
drôles de mains avec six doigts, mais gluantes. Il y a quelque chose
qui ne tourne pas rond avec les abeilles. Je ne connais pas une seule
histoire drôle sur les premiers janviers. J'essaie d'en inventer
une. Je n'y arrive pas. Les premiers janviers sont des jours qui ne font
rire personne.
Verbatim, 12
Il n'y a pas de délégation, dans le champ humain. Ce que
je ne change pas ne change pas.
Correspondances, 25, Nicolas à Paul
Jeudi 25 avril 1996, Strasbourg. De quoi peut donc bien être constituée
la démocratie? Une réunion ce jeudi au Conseil de l'Europe
éclaire d'une lumière fort blême cette question. L'étymologie
nous apprend que c'est le pouvoir du peuple. Le peuple, pour commencer,
n'était évidemment pas convié à cette réunion.
Le pouvoir ne se partage pas. Demain, tout le monde sera là pour
une grande réunion. Aujourd'hui, nous décidons à
quelques-uns.
J'ai la chance d'en être?
Là aussi les décisions étaient d'avance prises. L'information
sur ce qui peut faire l'objet de décision — donc représente
quelque parcelle de pouvoir — n'est distillée que lorsque
l'un qui sait déjà extirpe chaque mot de ceux qui se croyaient
immunisés de la démocratie, parce que la décision
est déjà prise, parce qu'on n'en parlera pas dans les forums
publics. Mais quelles que soient les dissensions dans la discussion aujourd'hui,
le consensus ne sera pas brisé. Demain les conspirateurs d'aujourd'hui
vainqueurs et vaincus - s'abriteront tous derrière la même
façade; I'important est que la porte du bas reste fermée,
et que nous soyons dedans, les autres dehors. Je me sens la nausée
dans l'air vicié de cet intérieur; mais pas question d'ouvrir
porte ou fenêtres, me rappelle-t-on.
Cette semaine, c'est-à-dire hier, on a ouvert la porte du Conseil
de l'Europe pour laisser entrer dans la famille des démocraties
européennes un État gouverné par un régime
fasciste, liberticide et belliqueux. Certainement une dure semaine pour
tous ceux qui travaillent dans cette maison garante des droits de l'homme,
de l'état de droit et de la démocratie.
À l'un des hauts responsables de l'institution à qui, en
guise de salut, je dis que ce dût être une dure semaine. Je
m'entends répondre: "tout a une fin". Tout a une fin.
Correspondances, 26, Paul à Nicolas
Vendredi 26 avril 1996, Strasbourg. Désabusement, désappointement,
déception, tous ces mots désenchantés et bien d'autres.
Nos réunions strasbourgeoises nous réussissent fort peu,
cette fois. Voilà que nous discutons de ce projet que nous menons
depuis plus de trois ans et qui devrait aujourd'hui nous payer tous en
retour des risques pris, des responsabilités assumées, des
énergies déployées. Ces ambassades de la démocratie
locale que nous avons fait naître, dans une synthèse inouïe
entre les institutions européennes, les villes et la société
civile organisée, autour desquelles nous avons fait forum, qui
ont entraîné derrière elles parmi les plus courageux
des maires croates, serbes, slovènes, macédoniens ou bosniaques,
qui nous ont fait reparler politique là où seuls l'humanitaire
et le militaire s'autorisaient, ces ambassades là sont victimes
aujourd'hui d'une très coupable nonchalance ou d'une fort incivile
négligence. Tu le sais bien Nicolas, et j'aperçois ta hargne,
chacun de nos emportements nous rendent moins sympathiques. Faire commune,
faire région, (faire nation), faire réseau, faire Europe,
voilà quel est le cahier des charges que nous nous sommes prescrits.
Notre négociation ne porte sur rien moins que le rêve que
nous aurions d'apprendre que les fins de guerre ne s'appellent pas la
paix mais l'invention. C'est la mer allée avec le soleil, n'est-ce
pas. Il s'agit moins de mettre en place un Plan Marshall que de réaliser
un rêve à la Schuman, ai-je dit ailleurs.
Reprise, 10.
J'ai souvent pensé que notre métier était de réconcilier.
Réconcilier l'électeur avec la manière dont il délègue
la plus grande part de sa responsabilité politique, réconcilier
le consommateur avec une idée praticable de la croissance, réconcilier
le contribuable avec une raison raisonnable de payer ses impôts...
Le citoyen est tour à tour cet électeur, ce contribuable,
ce consommateur, ce client, ce donateur.... on pourrait aussi bien dire
cet otage. Cette idée de réconciliation — que Havel
tente de mettre en œuvre entre la morale et la politique —
tend à devenir un principe réfractaire. Car c'est désormais
celui qui réconcilie qui est dissident. Celui qui distend et exclut
Incarne une nouvelle conformité. Je ne m'explique pas autrement
la haine de ce qui est multiple et l'ironie entretenue à propos
des formules pluralistes. A-t-on assez remarqué également
ce glissement nouveau entre celui qui observe les règles et celui
qui y contrevient ? Le respect est désormais un exercice rebelle.
Si la démocratie est bien, comme je l'espère, la science
des contraintes — dans une démocratie, c'est la liberté
que je n'ai pas qui me construit —, cette situation est a priori
intenable. Chaque fois que ma conscience des autres s'amenuise, j'évapore
un peu plus de ma liberté et de mon autonomie. Or, nous savons
tous que nous n'avons de vrai choix qu'entre le fossé et le remblai.
Faire partie de ceux qui creusent ou de ceux qui comblent n'est pas un
engagement à prendre à la légère.
Correspondance, 27. De Nicolas à Paul.
27 avril 1996, Bruxelles. Désolé : R.A.S. Pas de guerre
nouvelle, pas de connerie de l'actualité, et surtout je suis fatigué.
Ce doit être l'air vicié que j'ai respiré pendant
deux jours à Strasbourg. Je me demande quand même pour la
boussole que j'ai jetée, mardi. S'est-elle cassée en tombant.
J'hésite à retourner voir.
Correspondance, 28. De Paul à Nicolas.
Dimanche 28 avril 1996, Bruxelles. Dimanche, c'est Filigrannes, cette
librairie ouverte 365 jours par an et, cette année, fait exceptionnel
comme le dit le patron, 366. Le Monde, Courrier International, rituellement,
puis j'emporte le Fitoussi Rosanvallon, un dialogue de Hanna Harendt ainsi
que le dernier journal de Morin. Chez Morin que je feuillette, je trouve
en page 149, un concept que lui-même a puisé ailleurs, ainsi
va la connaissance. La nation comme dérèglement balkanique,
voilà bien un concept éclairant. D'après Jean-Pierre
Derrienec, c'est à l'effort civilisateur des Lumières et
à la préhension de la nation comme fin politique que nous
devons l'ethnicisation des Etats de cette région. En quelque sorte,
l'Empire ottoman arrive seulement à sa fin, lui qui admettait la
non territorialisation de ses minorités et leur représentativité
politique à travers les millet.
Je relie ceci à une notion qui nous est chère, Nicolas,
celle des espaces. Cette politique des espaces — qui sont, pour
nous, à la fois des communautés de destin et des zones où
les frontières sont en voie d'effacement — est déjà
à 1'œuvre aujourd'hui par le biais des ambassades de la démocratie
locale de Maribor, Osijek, Tuzla et Subotica et de villes voisines, comme
Pecs en Hongrie. Créer des espaces — donc de la déterritorialisation
— à partir des villes qui se reconnaissent solidaires dans
leurs destinées tranche avec cette vieille idée selon laquelle
les régions ne devraient leur fondation qu'à une identité
ethnique, économique ou historique. Il y a quelque chose de l'esprit
républicain dans ces espaces-ci, d'une république qui ne
se considérerait pas exceptionnelle, ni recluse, ni unique mais
plutôt ouverte, multiple et valeureuse. Par valeureuse, j'entends
"qui défend ses valeurs". Cette communauté de
valeurs, inscrite dans une géographie au défi des entraves
de l'Histoire, voilà qui a des airs de Traité de Rome. Ces
espaces cherchent aujourd'hui leurs Spaak, De Gasperi ou Monnet. Ils ne
les trouveront pas, en tout cas, à Strasbourg, les débats
de l'avant-veille m'en ont convaincu à nouveau. De l'invention,
de sa négation, de l'épuration du rêve. De l'évidence
et de la répétition du cauchemar comme aboutissement de
la nonchalance et de la paresse d'esprit.
Avant de filer, j'achète encore la dernière aventure de
Jim Qwilleran et ses chats. Je me retrouve ensuite, non pas avec Harendt,
non pas avec Fitoussi Rosavallon, non pas avec Morin, même pas avec
Jim Qwilleran mais devant la Belle au Bois Dormant que les enfants ressassent
ces temps-ci sur le magnétoscope. J'en conclus que nous cherchons
donc tous le remède à l'endormissement.
Viatique, 7
Arthur Haulot, Véronique Nahoum-Grappe, Michel Gheude, Michel Jocquet,
Patrick Quinet, Nicolas Levrat, Léon Saur, Marina Cox, Jacquy Bodart,
Dominique Nalpas, Thierry Kübler, Joël Kotek, Xavier Deutsch,
Sabine Missistrano, Olivier Guyaux, Pierre Duys, Dominique Vossen, Alexis
Burlet, Jean-Luc Leroy, Stéphanie Baron, Marc Vanhove, Christine
Etienne, Etienne Sevrin, Nelu Negrutiu, Michel Van Roye, Jasna Dukic,
Faket Ahmetaj, Alain D'Hooghe, Catherine Godart, Marc Pataut, Stéphane
Roumieux, Raymond Héroufosse, Vincent Lebrun, Tristan Mendès
France, Alain Pierre, Jean-Pierre Luxen, Jacques Raket, Georges Waysand,
Milena Dovgan, Michel Assenmaker, Serge Bailly, Alain Chang, Solenn Bardet,
Vincent Lurquin, Philippe Legrain, Michel Grappe, Fanny Bellahsene, Sébastien
François, Michel Vanhecke, Patrice Barrat, Patrice Eloy, Pierre
de Crane, Pierre Dalla Palma, Guy Reyter, Bernard André, Benjamin
Lew, Philippe Grombeer, Pablo Isla Villar, Jean-Marie Pironnet, Zenun
Najetovic, Pierre Guyaut, Lucien Perpète, Thierry Lecapitaine,
Jacques Molitor, Damir Juric, Zenel Laci, Xavier Winkel, Mariska Forrest,
Marc Kohen, Jean-Michel Teneur, Najih Mustapha, Madeleine Swerts, Servais
Grailet, Quentin Jacques, Brigitte Mahaux, Annie Szotland, Alain Servranckx,
Jo&Katia Winterfeld, Lek Pervizi, Hocine Boukella, Guy Barbier, Tania
Mitrovic, Alain Devaux, Kathleen Boulanger, Bernard Wach, Marc Pezzetti,
Jean-Robert Seifert, Philippe Lafontaine, Jean-Pierre Molle, Jean-Pierre
Müller, Jack Roskam, Karen Fogg, François De Herdt, Thierry
Hallet, Michel Winter, Diderik Bangert, Stefan Verschuere, Radu Manolescu,
Jean-Pierre van Parijs, Klaus Schmitter, Jacques Faton, Francis Tondeur,
Ibrahim Spahic, Thierry Chauvel, Elika Baran, Bernard Foccroulle, Philippe
Toussaint, Marc Ghuisoland, Osman Arnautovic, Bernard Wathelet, Stephane
Karo, Bernard Degavre, Olivier Ô, Pierre Toussaint, André&Nicole
Mullenaerts, Didier Mélon, Michel Husson, Christian Carez, Ale
Poljarevic, Olivier Magos, Simone Susskind, Pino Baglio, Aziz Smati, Serge
Christiane, Jean-Pierre Martin Marie-Rose Armesto, Luc Hermant, Notis
Lebessis, Jean-Yves Potel, Bernard Verhaeghe, Marie de Crane, Suad&Nenad
Bosniak, Baaziz, Alexandru Serban, Thierry Désir, Daniel Kert,
Marian Papahagi, André Crévoisier, Nihad Seferovic, Michel
Leblois, Martine Bovon, Marcel Neven, Dominique de Crombrugghe, Philippe
Laurent, Andres Bellemans, Didier Beaufort, Nicole Verougstraete, Robert
Stéphane, Pascal Meeus, Martin Brichet, Emmanuel Herman, Pierre
Collette, Gjovalin Nonaj, Mihai Füllop, Mia Kasteels, Thierry de
Lannoy, Mimi de Moreau, Dinu Schreileiner, Michel Kurevic, Pierre Couchard,
Pascal Colson, Fatima Abgai, Michel De Backer, Vasile Popovici, Gabi&Carmen
Mustata, Veronica Sayres, Piet Maris, Philippe de Pierpont, Marta Bergman,
Armand Burguet, Tatian Paraschiv, Fabienne Philippart, David Cardon, Sergio
Cardoso, Gregor Chapelle, Anica Mikus-Kos, Vasile Bucurai, Marc Jamoulle,…
De toute façon, il s'agit bien, un jour ou l'autre, de payer ses
dettes. Il y en a d'autres, à qui l'on ne devra jamais rien.
Correspondance, 29. De Nicolas à Paul.
Lundi 29 avril 1996, Bruxelles. Encourageant lorsque l'on souhaite se
destiner à la tâche de la transmission des connaissances,
d'assister à la dernière leçon de l'un de ses aînés.
Après 35 ans d'enseignement, la fraîcheur et l'envie d'expliquer,
de montrer non seulement comment ça marche, mais aussi ce qui se
trouve de l'autre côté du décor, d'où ça
vient, où ça va, pourquoi ça bouge encore.
"N'oubliez pas que le droit est une arme", répète-t-il
encore à ses étudiants, en ce dernier quart d'heure. Après
plus de 7.000 heures de cours, des générations de juristes
qui courent les études d'avocats, les cabinets ministériels,
les prétoires, les organisations internationales, les multinationales
où sont les rois de l'arbitrage, rappeler encore à ceux-ci,
à cette nouvelle vague qui va bientôt, tel un modeste affluent,
venir se joindre au flot des praticiens du droit, que la mécanique
du droit ne fait avancer que la cause au service de laquelle on la met.
Qu'elle n'a pas de direction en soi. Le principe même du droit,
d'ailleurs, c'est qu'à partir des mêmes faits, auxquels on
applique les mêmes règles, on puisse soutenir deux positions
divergentes.
Bien sûr, il n'a pas dit cela aussi clairement ; car cela on ne
peut pas l'enseigner comme une connaissance; cela, c'est un art de vivre.
Mais ceux qui ne l'ont pas entendu étaient bien durs de la feuille.
Choisissez vos causes disait-il. Je — avec tous mes collègues
de la faculté — vous fournis une arme puissante et dangereuse,
le droit. Celui qui se promène armé a une responsabilité
particulière.
C'est cela, un enseignement. Le reste, c'est de l'apprentissage. D'une
technique indispensable pour pouvoir mettre en pratique l'enseignement,
bien sûr. Mais pourquoi alors sont-ils si nombreux à prétendre,
ou à feindre croire, que l'apprentissage est l'enseignement. Mélange
des genres, des couleurs, des valeurs. Ou duperie? Dans la caste, certains
disent qu'il vaut mieux attendre de partir en retraite pour le dire haut
et fort.
Correspondance, 30. De Paul à Nicolas.
Mardi 30 avril 1996, Bruxelles. Évocatrice dérive de l'Abbé
Pierre. Cette phrase de Morvan Lebesque, chroniqueur au Canard Enchainé,
restée gravée dans ma mémoire. C'était après
le fameux hiver 50 et l'avertissement était sans frais. L'article
intitulé "Prenez garde Abbé Pierre" se terminait
ainsi: "On apprend beaucoup de choses dans la rue en hiver. On apprend
que les gens charitables sont comme les chats, ils ne se frottent a vous
que pour se caresser". Sur quoi l'on peut construire certaine philosophie
et ne plus donner d'argent qu'aux parcmètres.
Les chats aujourd'hui sont griffus et esquintent la noire pélerine
de l'Abbé. La polémique fonctionne à plein régime,
on en est à renégocier aujourd'hui les chiffres de la Shoah.
Chaque quotidien, chaque hebdomadaire, trouve son historien. Les chiffres
sont revus, bien entendu. Je ne pourrai m'en étonner. L'objet de
l'histoire tient, effectivement, dans sa révision. Mon seul étonnement
réside dans ce que l'on s'en étonne. Tant d'incurie, d'inculture,
d'impéritie. En attendaient-ils autant, les propagateurs et les
propagandistes de la négation ? Oui, absolument. Aussi la machine
de la confusion, additionnée de celle de la négation, est-elle
en marche. Elle va s'en aller détruire les rares objets de consensus
que je n'appelle pas des tabous mais des valeurs. La Shoah est patrimoniale.
L'on voit ici et là cependant des maisons classées qui brûlent.
Mon inquiétude se double d'une interrogation : y a-t-il là
aussi une question générationnelle ? Enfant du baby-boom,
je fais partie de ces héritiers indirects de la mémoire,
nourris oralement des peurs de 40 (mon père, ma mère) et
des effrois de 14 (mon grand-père). Maintenant qu'il est presque
minuit dans le siècle et que les derniers contemporains se déchirent,
je sais aussi que je serai incapable de transmettre cet héritage
à mes enfants, tout juste compétent pour le restituer en
termes principiels et éthiques, absolument inapte à en faire
survivre le mythe. Ce qui fait les histoires au coin du feu qui nous enseignent,
pour toujours, de nous garder des loups et des mauvaises fées.
Quelle aurait été mon assurance, si je n'avais eu pour appuyer
mes convictions que les discours professoraux, les oraisons télévisuelles
et cinématographiques ou les diktats démocratiques ? Quelles
raisons auront mes enfants de ne pas se défier de ce qui m'est
fondateur ?
Verbatim, 13
Il y a, depuis le début, un ressort. Sinon celui de la poésie,
au moins quelque chose d'une violente et constante rêverie politique.
Nous sommes, depuis 1988, sur une ligne de crête : d'aucuns ont
cru nous voir avec des brassards ou des mouchoirs, ceux-là se sont
trompés durablement. Ils se trompent encore.
Les choses faites avec la Roumanie — les communes, les citoyens
: cela était le politique, mais l'idée que mille communes
allument la résistance fondait le poétique —, les
choses faites en Bosnie, celles voulues au Kosovo : il n'y pas eu la moindre
prise en compte de la réalité. Empêcher une guerre,
par exemple, nous savons ce que c'est. Nous l'avons fait. Une fois. Mais
cette fois était toute une vie. Comme nous n'étions pas
nés diplomates, nous ne le sommes pas devenus. Notre absence d'ambition
pour le monde a continué d'être totale.
Étant nés d'un temps où les noms de Staline comme
d'Hitler, et avec eux ceux de quelques cohortes, n'étaient pas
effacés, nous savons ne pas vouloir le meilleur pour le monde.
Il y a bien des choses auxquelles nous n'avons jamais cru. L'Histoire
vit parfois des cycles courts où l'entrée dans les choses
du trivial est pensable : il n'existe aujourd'hui aucune manière
raisonnable de prétendre que cela fut inutile. Personne ne peut
calculer le taux de bouleversements intimes que produisent les idées
et les rencontres. Il est même possible qu'elles fabriquent du social,
si on les laisse aller. Les choses sont allées. Nous les avons
laissé faire. Nous en acceptons tous les augures.
Depuis quinze ans bientôt, nous avons ainsi beaucoup gagné
et totalement perdu. Nous connaissons désormais cela : que les
associations sont mortelles, mais que les histoires sont sans fin. C'est
un fil de rasoir sur quoi nous nous sommes assez communément coupés.
Verbatim, 14
Chat écrasé craint l'auto.
Fin.
Bruxelles, 1988-2003
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