"Fatras, fragments d'une poésie politique"

De 1988 à 2003, une autobiographie à plusieurs entrées. Elle n'est pas celle de ce que l'on croit. Elle procède par hybridations et travaille par strates. Elle se donne comme un puzzle, sans souci de linéarité et de chronologie. Elle se promène entre Opérations Villages Roumains et Causes Communes, vient aussi visiter lautresite.



Quelques pistes pour entrer :

Verbatim. Ce qui a été noté, ce qui est dit ici.
Viatique. Le nécessaire pour le voyage, parfois le voyage lui-même.
Reprises. Ce qui a été publié, prononcé, déjà livré.
Correspondances. Des envois quotidiens avec Nicolas Levrat, quelques semaines de l'année 1996
Fable. Extraits tirés d'une nouvelle de tiroir, "Drôle de corps : la pointure 42".
Histoire. Des choses vues, ce qui s'est passé.


 


Verbatim, 1.
Un soir, j'ai convoqué chez nous un crime du siècle. Ce crime était hideux, il assassinait autour de lui choses et gens, hommes et pierres, maisons et jeunes filles. Ce crime était odieux, Il retournait même les morts. Chez nous, nous avons pris du vin autour d'une table et la nuit n'était pas noire que nous étions déjà plus forts. Au matin, des mains nombreuses (la mort va toute seule, les mains sont par deux) ont pris ce crime et l'ont étranglé. Tuer un crime, voilà ce qu'on fait de sa vie. Je suis comme toi, je pense que cela n'a pas eu lieu. Le crime est mort, bien sûr, le temps est toujours aux assassins.
La prochaine fois que je convoque quelque chose chez nous, je préfère que ce soit le bonheur ou alors l'amour. La différence que cela ferait pour le vin épanché et le verre brisé.

Reprise, 1.
Là où Il y a fleuve, il y a mer : l'important n'est pas de la voir mais de la savoir. La conviction qu'on n'a pas besoin d'être là pour être présent procure l'ivresse du global : il existe du chaos sous ces présomptions-là. Il peut y exister aussi du politique. Ces fleuves qui vont à la mer nous rappellent ces exodes en Trabant ou sac à dos de l'été 1989 qui rendirent d'un seul coup obsolètes ces exils calibrés et soupesés des années froides où un 747 entier dégorgeait son fragile dissident. Nous célébrions alors nos victoires. Nous déférions aux règles de l'hospitalité et aux lois de l'accueil. Nous faisions d'acceptables amphitryons et peu se sont plaints tout de suite de la propension que nous avions à choisir parmi le malheur. Et seuls quelques-uns ont compris à temps —fleuves descendus pour mers à naviguer— qu'il nous faudrait changer d'embarcation et donner de la voilure sauf à caboter et nous échouer. Nous n'avions pas aperçu la mer sous le fleuve. Mais le fleuve a fait gonfler la mer.

Viatique, 1.
J'ai déjà dormi à Bad Feilnbach, Bari, Bath, Belgrade, Besançon, Boscatle, Bourges, Bruxelles. Bucarest, Budapest, Calais, Cardiff, Chateaubriant, Chouvigny, Clifden, Cluj, Corfou, Cornimont, Couillet, Cuesmes, Daruvar, Dublin, Eu, Floreffe, Galway, Genève, Gennevilliers, Gilly, Grand-Castang, Haute-Isle, Heidelberg, Kecskemet, La Docherie, Lausanne, Le Mans, Limoges, Lindau, Ljubljana, Log Pod Mangartom, Londres, Luxembourg, Managua, Marcinelle, Maribor, Mayerling, Meaux, Medzugorje, Meggenhoffen, Miami, Montigny-le-Tilleul, Montluçon, Montréal, Namur, Nieuport, Nyon, Orléans, Osijek, Pachins, Paris, Petitvoir, Pirou, Puy-Aillau, Québec, Quévy, Rijeka, Rochester, Rouen, Roundstone, Saint-Gérard, Saint-Lyphard, Sarajevo, Sarreguemines, Shaftesbury, Sibiu, Spa, Split, Strasbourg, Subotica, Timisoara, Trieste, Tuzla, Vaucelles, Versoix, Waterford, Wégimont, Wells, Werfenweng, Wissant, Yvré-l'Evêque et Zagreb.

Verbatim, 2.
D'où vient que l'on ne convoque pas mes rêves quand ce monde se satisfait simplement d'être ; où va que l'on sollicite mon émotion dès lors que le malheur y naît.

Reprise, 2
Le Parti Communiste Roumain tient ces jours-ci, à Bucarest, son 14ème Congrès dans une Roumanie cadenassée, affamée, maltraitée. Bucarest est sous état de siège, les plus célèbres dissidents poursuivent des grèves de la faim, les frontières sont filtrées. N'y a-t-il rien de nouveau à l'est de l'Est ? Ces derniers jours, cinq partis clandestins ont fait leur apparition. Ils ne pèsent pas tous du même poids. Mais l'arrivée d'un Front réformiste du Parti Communiste Roumain ou d'un Front du Salut National appelant de leurs vœux la non-réélection de Nicolae Ceausescu évoque quelque espoir. Quelque chose bougerait à l'intérieur même du Parti. Hélas, rien de comparable avec les Forums, les syndicats libres, les mouvements d'opposition qui ont ébranlé les pays voisins.
Le 14ème Congrès ouvre grand le champ des supputations. De la démission du président à sa réélection jusqu'au-boutiste, de la constitution d'un axe dur "Roumanie-Chine-Corée du Nord" à la sortie de la Roumanie de son alliance militaire, de la jacquerie aux grèves en cascade, on peut tout imaginer. La Roumanie sera-t-elle le seul des pays européens où le changement paiera le prix du sang ? Nous pouvons le craindre. Car, à la fin, la question est bien celle-ci : comment fait-on pour tuer un cadavre ? Ceausescu et son stalinisme sont morts et seul le Génie des Carpates l'ignore. Mais les Roumains savent qu'ils vivent désormais à l'heure folle des morts vivants. Le recours à l'adjectif fou — parlant de Ceausescu — n'est d'ailleurs pas raisonnable. Il n'y a pas de meilleure justification politique à une non-intervention que de décréter "folle" telle ou telle situation. Ce qui se passe au Liban est devenu fou : nous n'avons donc plus à nous en soucier.
Celui qui tient le pouvoir en Roumanie est fou : nous n'avons donc aucune prise. Par contre, ce qui vient de se passer en RDA, en Pologne ou en Bulgarie n'a pas été décrété fou mais simplement inimaginable. La sémantique annonce une difficulté politique. Elle la souligne. Mais si l'institution préfère arpenter des chemins balisés, la société civile, elle, n'en n'a cure. Elle n'aime rien tant que le bras de fer avec l'impossible. Etait-il raisonnable de penser, il y a neuf mois à peine, que 2200 communes d'une dizaine de pays européens — soit environ 30 millions d'individus — se mobiliseraient pour faire pièce au "plan de systématisation" rural qui menace la moitié des villages roumains ? Et pourtant, cela s'est passé, cela se passe, cela se passera encore tant que les autorités roumaines n'auront pas renoncé explicitement à leurs projets. Aujourd'hui, la Norvège a rejoint l'Opération, demain la Pologne (oui) et l'Italie feront de même. Ce que pense la société civile c'est que Rome n'est plus dans Rome et qu'il est nécessaire que le devoir d'ingérence devienne un réflexe démocratique.
Précisément, pour ce qui concerne l'action humanitaire entamée avec l'Opération Villages Roumains, nous pouvons avoir certains apaisements. Ce mouvement de pression international conjugué à d'évidentes difficultés économiques réussit à freiner considérablement le processus de systématisation. Un très récent rapport de mission de l'Unesco soulignait tout ce qu'il y a encore d'alarmant dans la situation du patrimoine roumain. Mais nous pouvions y lire aussi que ce n'est "nullement s'ingérer dans les décisions d'un Etat souverain que des particuliers et des institutions puissent se soucier du sort d'un patrimoine culturel partie intégrante du patrimoine universel". La société civile avait donc doublé l'institutionnel. Mais après tout, n'est-ce pas son rôle de promouvoir toutes les notions neuves qui, comme le devoir d'ingérence, alimenteront le débat politique ? Elle sera aussi le lieu, sans doute, où l'on discutera, dans des "Forums nouveau genre", de tous ces changements qui affectent le cours de l'histoire et nous amènent à repenser chez nous aussi le fonctionnement de nos démocraties. Elle se doit, toutes affaires cessantes, de devancer les frileux d'une démocratie à créer, les effrayés du changement, qui voudraient donner un répit à la barbarie en Roumanie prétextant que déjà "tout va trop vite" partout ailleurs et que les questions posées par la situation à l'Est sont déjà trop nombreuses. Et il est temps, pour permettre à la Roumanie de prendre sa place dans l'espace démocratique, que les actions politique et humanitaire se conjuguent. C'est même une question d'urgence. La clémence accordée à la tyrannie, disait Saint-Just, est une forme de barbarie". Carte blanche au Soir, le 21 novembre 1989, avec Yves-Luc Conreur, Jean-Pierre Jacqmin, Vincent Magos.

Correspondances, 1. Nicolas à Paul.
Lundi premier avril 1996, soir, entre Madrid et Bruxelles. Aujourd'hui Madrid. Sous la pluie et dans le froid, mais quelle importance, la salle de réunion n'avait pas de fenêtre. Une de ces associations européennes, parlant d'Europe en plusieurs langues — mais chacun n'écoute que la sienne dans son petit casque transpirant la peur et le désarroi de quelques fonctionnaires, confrontés à la complexité du monde que le projet Europe oblige à accepter. Cette Europe sentait le renfermé.
Hier, d'un battement d'ailes, saut au cœur du Continent Espagne, ce soir retour à Bruxelles. Hier les nuages, maintenant la nuit ; l'Europe échappe à mon regard, à mon désir. Je dois me contenter, tout comme tous ceux assis dans ce cigare de métal, d'être un parmi le troupeau des européens transhumants. Si ce n'est que l'on ne hume pas grand-chose dans l'air pressurisé d'un avion. Quelle odeur peut bien avoir l'Europe ?
Bien sûr, près de la Plaza Mayor, le goût de ce gazpacho, l'odeur de cette mortilla, de ces jambons suspendus. Je reviens avec plus de quatre kilos de charcuterie entre mes dossiers et mes cravates. À l'heure de l'Europe de la vache folle, je me demande si, comme antidote, il ne faudrait pas s'intéresser à une Europe des jambons. Une des causes de cette psychose de la vache folle est que le consommateur européen —quésaco? — ne sait pas, lorsqu'il plante sa fourchette dans un steak, s'il mange du bœuf écossais, de la vache espagnole ou de la génisse française. Bien ignorant par contre celui qui ne sait faire la différence entre un jambon espagnol — et un connaisseur saura même dire s'il vient de Séville, de Valence ou de Burgos — italien, allemand, français, la Forêt-Noire, Bayonne, Parme, épaisseurs d'une Europe du goût, des terroirs, riche de ses diversités qui en sont les traits d'Union. Il n'y a guère de culture du jambon en Asie, en Afrique ou au Moyen-Orient.
Il y a cette culture européenne, mais il n'y a pas un unique jambon européen. Bien sûr, il existe ce jambon pâle d'aspect, présenté en tranches rondes ou carrées, dont le goût n'a plus grand chose à voir avec le cochon qui l'a donné, et que l'on ne sait distinguer la plupart du temps que par l'étiquette que lui accole son producteur. Le but n'est pas de renier cette Europe — de temps en temps cette envie d'un simple jambon-beurre — mais de ne pas réduire les jambons à ce seul représentant rosâtre.
Distinguer un Belge d'un Irlandais, un Catalan d'un Hongrois, un Bavarois d'un Sicilien, un Luxembourgeois d'un Grec autrement que par l'étiquette qu'ils arborent sur leur veston dans une réunion. Les distinguer par les sensibilités différentes qu'ils expriment, des attitudes caractéristiques, des manières de s'habiller —n'en déplaise à Messieurs Benetton, Heinz ou Morris. Pour combien de temps encore ? Ce qui fait la saveur des jambons ne pourrait-il pas être bon pour les Européens ? Et moi, toujours parmi le troupeau des transhumeurs. Humeurs d'Europes.


Correspondances, 2, Paul à Nicolas.
Mardi deux avril 1996. A cette époque d'équarissage pour tous, je crains qu'il convienne d'ajouter le nom de Hans Koschnick, victime d'un épuration ethnique qu'il n'a pas su juguler et d'un découpage électoral qu'il n'a pas pu imposer. Bien peu l'auront appris, sauf à porter attention aux insignifiances : Koschnick, l'administrateur européen, a quitté Mostar aujourd'hui. Je vais dire, très vite, que son départ incarne une défaite nouvelle de l'Europe. Je n'en dirai guère plus à propos de l'homme — il fut maire de Brême qui a été, on l'oublie, une Ville-État et qui compta, on le sait plus, au nombre des villes détruites de la deuxième guerre — et rien de très engageant à propos de la fonction. Que dire, en effet, du Mostar européen ? Que dire d'une ville où seule la laideur tient debout ? Cela aura sans doute été notre principal échec, de n'avoir pas su restaurer la beauté. À propos de Mostar justement, je lisais tout à l'heure Predrag Matvejevitch — ce grand écrivain en est originaire — , il précise que Mostar ne veut pas simplement dire "Vieux Pont", je le savais, mais aussi "Gardien du Pont ", je l'ignorais. Marina me signale par ailleurs que le prénom Predrag se traduit par "Très cher, très précieux à mon cœur". Que peut bien vouloir dire Koschnick en allemand ? Une sorte de nom improbable construit à partir du verbe "Nicken" dont le sens est "faire signe de la tête" ? Ce serait trop beau. Toutes ces choses qui se passeraient dans notre dos. What's in a name ? Chacun aujourd'hui se demande ce qui est dans quoi. Mais bon, l'important ici, malgré tout , est moins, je viens de le noter, dans le signifiant que dans l'insignifié. Koschnick part. On n'en dit rien. Silence radio dans les radios, silence télé dans les télés. Au Ministère des Affaires Etrangères, à Bruxelles, ce matin, on portait pourtant déjà le deuil de la Bosnie. Dira-t-on que même gagner une paix nous est devenu impossible ? C'est bien l'Europe, cela, d'inachever ses idées. On ne peut donc revenir de Mostar que la tête basse, on ne soulève même plus son chapeau pour saluer les gens.
Au fait, je m'avise seulement aujourd'hui que le nouveau Président de l'Union Européenne porte, pour les francophones, un nom lacanien. Santer. S'enterre. Sans terres. Je m'amuse de ce que cette idée survienne au moment où, à Turin, l'avenir de l'Europe se décrit en termes "d' approfondissement" ou "d'élargissement".
Hans Koschnick sera remplacé par l'ancien maire de Valence, ce qui nous ramène à l'Espagne d'hier. Je promets de trouver bientôt son nom.

Histoire, 1.
Se souvenir de ce jour à Medjugorje où l'on commanda sans souci un Bloody Mary. On ne fut pas servi.

Fable, 1.
L'aube ne parle jamais à personne avant de m'adresser la parole. C'est pourquoi J'adore me lever tôt. Ce matin, le réveil a sonné à six heures. Je suis le premier à avoir imprimé mes pas dans la neige de la nuit. La pointure 42 laisse de belles empreintes. Je me fais l'effet d'être un coq. Mais je dois à la vérité de dire que quelques cheminées fumaient déjà. Ou fumaient encore, je ne sais pas.
Qui dira le travail de la neige dans la nuit ?

Reprise, 3
Il faudrait connaître assez bien les grands événements et intimement les petits. C'est sur cette conviction — qui est d'abord une acceptation de la hiérarchie des niveaux auxquels et sur lesquels nous agissons — que nous avons entrepris de bâtir ces transhumances citoyennes auxquelles les événements de décembre 1989 ont donné une première et exemplaire illustration (trois mille citoyens belges recensés en Roumanie durant le seul mois de janvier 1990, combien d'européens ... ). Chacun, dans sa vie, aurait donc un traité à signer, un accord à parafer, une paix à conclure. Si nous n'avions pas eu cette assurance, aurions-nous pu nous rendre comptable de toutes ces vies qui pouvaient se perdre sur les routes enneigées, inconnues et toujours politiquement périlleuses de la Roumanie de cette époque ? Que nous n'ayons eu aucune mémoire à commémorer n'est sans doute pas un signe du destin mais plus vraisemblablement celui d'un alésage réussi et d'un nivelage accepté.

Verbatim, 3.
Comme on achemine de l'aide humanitaire massive, l'on peut uniment produire de la grosse pensée ou de la politique pondéreuse.

Correspondances, 3, Nicolas à Paul.
Mercredi 3 avril 1996, Belle-île en Mer. Accostage vers 17 heures, qui met un terme provisoire à une journée de voyage. À pied, en train, bus, bateau, voiture. La jetée blessée par une récente fureur marine, bée sur des flots qui ont l'air aujourd'hui bien innocents. Ici à Belle-île, je suis beaucoup plus loin de Bruxelles ou de Paris que je ne l'étais à Madrid. Sur notre actuelle planète, l'éloignement entre deux lieux est surtout fonction du temps qu'il faut pour les rejoindre. Les aéroports de toutes les grandes villes européennes ne sont que les carrefours d'une même banlieue, d'un espace plus ou moins homogène, peuplé de Mac Donalds, de critères de convergences, de marques françaises de produits cosmétiques, d'obscurs indices boursiers, de pulls Benetton, de toutes sortes de denrées - plus ou moins folles - comestibles sous cellophane, et du tic-tac de Swatchs.
Loin de tout ça je suis, à peine atterri, allé nourrir quelques troupes de vaches grasses, à qui l'on offre en plus des pâtures, des betteraves qui sont pour elles de véritables sucreries. Arrive le boucher du village — que dis-je ?, du Palais, la capitale de l'île avec près de 2000 habitants — à la recherche d'un veau de lait pour la semaine prochaine. Tout juste si les animaux ne viennent pas discuter autour d'un apéro de la transaction de leur viande.
Que les articles lus dans le train semblent loin.
Hans Koschnick et Mostar — Le Monde lui consacrait une pleine page, respectueuse de l'homme, sans concession pour l'échec de son action — les psychoses, les intrigues gouvernementales ... Ici les hommes non plus n'ont pas l'air fous.

Correspondances, 4, Paul à Nicolas.
Jeudi quatre avril 1996. Attention à la rencontre d'une vache folle anglaise et d'une mine anti-personnel bosniaque sur la table d'un Conseil des Ministres européen. Quitte à sacrifier, broutons utile.
Tant qu'à rester dans le domaine de l'expiatoire, la proximité de la fête de Pâques me fait penser que l'époque a décidément besoin d'exercices sacrificiels. Ainsi du procès Inusop, dont nous connaissons aujourd'hui même le verdict. Je n'espère pas cependant qu'il augure d'une quelconque résurrection.
Même jour à Bruxelles, la loi Vande Lanotte est votée. Elle fait partie de ces mâchicoulis et de ces barbacanes dont se munit la forteresse Europe contre les étrangers du dehors. Le droit d'asile, déjà parcimonieux, se réduira désormais à un droit de regard sur des pistes d'aéroports ou des campagnes grillagées dans des centres qu'on appelle fermés pour mieux signaler que leurs murs ne sont pas près de tomber. Par un concours de circonstance, je me trouve au cabinet du ministre au moment où il part défendre sa loi au Parlement. Avec sa manière d'arpenter les couloirs et d'y faire les cent pas, il présente une comparaison raisonnable avec les candidats réfugiés qui, n'en doutons pas, pérégrineront encore longtemps dans les arcanes d'une détention désormais illimitée.
Le nom du remplaçant de Hans Koschnick à Mostar est Ricardo Perez Casado. Jeune marié donc avec une ville divorcée.

Fable, 2
Avoir un morceau de l'hiver derrière moi. Compter les flocons. Plumer pour la trente-deuxième fois, la dinde. Filer les heures. En tricoter des pulls. J'ouvre les fenêtres sur nos moins dix degrés.

Viatique, 2.
Eric Masquelier, Jean-Pierre Jacqmin, Anne Bontems, Claire Daliers, Serge Verheylewegen, Malgorzata Dzierzawska, Christine Maniet, Daniel Staelens, Yves-Luc Conreur, Vincent Magos, Daniel de Beer de Laer, Françoise Wallemacq, Anne Degavre, de cette manière. Pas d'une autre.

Histoire, 2.
On ne sait jamais, la dernière fois que l'on voit quelqu'un.
Avec toi, Wilfried, c'était la manif des Renault de Vilvorde. Nous avions remonté le cortège, tu cherchais Karel Gacoms. Ne t'inquiète plus, je l'ai trouvé pour toi, il était derrière moi dans la file, pour ton enterrement.

Reprise, 4.
Relativement à la situation politique d'un certain nombre de ces pays dits hier encore de l'Est, une des choses qui n'est pas assez comprise — et quand elle l'est, peu tenue en compte tant on ne sait quoi faire de ce gênant paradoxe — est que nous avons affaire à des pays où les peuples sont nationalistes et les populations ultralibérales. Des pays dont les habitants nous disent tout à la fois qu'ils souhaitent devenir enfin nos pareils mais qu'ils veulent rester d'abord leurs semblables. Devenir nos pareils dans l'idée qu'ils se font de la consommation, du bien-être et de la croissance. Rester d'abord leurs semblables dans ce quoi ils estiment pouvoir se reconnaître : une image idéalisée d'eux-mêmes sur laquelle le totalitarisme ne serait pas passé et qui serait naturellement conductrice de liberté et d'identité. En Roumanie, tout le mouvement autour de Romania Mare ou de Vatra Romaneasca se nourrit de cette culture de la différence, toute pétrie de nostalgie, de regret et de passéisme qui sent son Pétain et se comporte avec l'étranger comme la reine de Blanche Neige avec son miroir : pour se convaincre d'être meilleure et plus belle.

Correspondances, 5, Nicolas à Paul.
Vendredi 5 avril, Bornoch, Belle-île en Mer. Au bois. Tout au bois. Sur une île, cela peut paraître paradoxal, d'autant qu'il ne s'agit pas de cocotiers langoureusement inclinés sur une plage de sable fin. Non que les plages fassent défaut sur cette belle-île, mais parce qu'il s'agit de bois pour se chauffer, pour cuire quelques mets. Mais le plus extraordinaire est le coucher, dans la fragile chaleur de la pièce. Le froid qui mord pousse par moments à se demander si ce que le grand feu dans la cheminée produit le mieux n'est pas cette odeur de fumée, qui colle si obstinément aux cheveux, aux vêtements. La réponse vient alors d'elle-même, ce n'est ni la tiédeur, ni la fumée, mais cette lumière dont la richesse naît de l'inconstance. Elle anime les poutres du plafond et chaque pierre des murs, prodiguant une chaleur qui, pour ne pas être physique, n'en n'est pas moins agréable.
Cela fonctionne ainsi dans l'ensemble aussi bien qu'un autre procédé. À tel point qu'hier soir en discutant, nous nous demandions si, bien utilisé, un kilo de bois n'équivaut pas un kilowattheure. Probablement que la logique marchande dans laquelle nous baignons rend cette comparaison absurde, intenable, dans la mesure où le kilodebois deviendrait autant que le kilowattheure objet de commerce. Leurs prix pourraient alors être équivalents, ou différents, sans relation avec leurs pouvoirs énergétiques réels. Il faudrait alors définir de quelle égalité nous parlons ce qui, somme toute, nous est bien égal, car il ne s'agit là que de l'arbre qui cache une forêt de questions, sur lesquelles ce séjour greffe de nouveaux bourgeonnements. Mais l'esprit aussi doit mûrir et pour ce soir, le champ des questions restera en friche pendant que, comme dans la chanson et pour alimenter le feu, nous allons tous au bois.

Correspondance, 6, Paul à Nicolas.
Samedi 6 avril 1996. Alors, il paraît que l'on s'impatiente à Sarajevo ? Que la reconstruction de la Bosnie reste lettre morte ? Les premiers articles paraissent — on prévoit la conférence internationale des pays donateurs des 12 et 13 avril prochains à Bruxelles — qui s'offusquent du fait qu'une fois encore, les promesses n'aient pas été tenues. Pourquoi le seraient-elles, d'ailleurs ?
À quelque égard, notre rapport à la démocratisation des pays de l'Est ressemble peu ou prou aux grandes entreprises de façadisme dans lesquelles une ville que je connais assez bien, Bruxelles, est passée maître. Les programmes, pourtant, ont été nombreux, l'argent dégagé important, les acquis incontestables. Mais, comment dire, ceci a été fait par devoir ou intérêt plus que par désir et volonté. On ne voit toujours pas aujourd'hui en quoi les citoyens des rives du Mures, de la Drava ou de la Vistule auraient quoi que ce soit en commun avec ceux de la Sure, du Rhône ou du Devon. Cela reste inquiétant. Aussi sommes-nous un certain nombre à chercher aujourd'hui nos chemins de Compostelle, nos cathédrales, nos universités. Bref, sous la carte, nous cherchons l'Europe. Et dans l'Europe ses bâtisseurs.
Se pourrait-il, ainsi que le suppose l'architecte Daniel Staelens, que nous soyons traditionnellement rétifs à la gestion du monde et que nous ne sachions, en définitive, ne faire qu'une chose : le reconstruire après l'avoir détruit ? Ces siècles derniers nous ont fourni assez d'occasions, il est vrai, pour ce qui est de relever des gravats et de raser les ruines. Aucun d'entre eux ne nous aura cependant, à voir ce qui ne se passe pas, appris à apprendre. Au bout d'un moment, la machine deviendrait en quelque sorte folle de ne plus pouvoir ni savoir créer sur des décombres. Corruption, élitisme et prébendes — en tant que perversions des systèmes où l'administratif tient lieu de législatif — seraient alors les corollaires de cette lassitude rénovatrice. Ce serait là nos limites. Si cela est exact — nous sommes quelques-uns à l'imaginer —, il se pourrait alors que nous n'ayons pas pris la juste mesure des changements à l'Est et que, sur une révolution, nous ayons plaqué notre administration. Si cela aussi est exact, cela signifierait une autre chose : que nous n'aurons pas plus d'espoir de reconstruire l'ex-Yougoslavie. Le traumatisme, en quelque sorte, ne serait pas assez grand. Cinquante ans de paix nous auraient à ce point amollis que nous serions incapables aujourd'hui de lire l'histoire. Pire, de la faire.
Alors, vois-tu, la Bosnie serait bien cette île où tu es allé hier, avec son bois pour se chauffer, son eau pour boire et ses yeux pour pleurer.

Viatique, 3
Mon grand-oncle Jules, ma grand-tante Emilie, ma tante Jeanine, ma marraine Elisa, ma cousine Françoise, ma cousine Marianne, mon cousin Claude, mon cousin Philippe, mon cousin René, ma cousine Francine, mon petit-cousin Jean-François, ma petite cousine Delphine, ma petite cousine Anita, mon petit-cousin Jean-Marc, ma sœur Agnès, mon frère Luc, ma belle-sœur Anne Thérèse, ma nièce Sophie, ma filleule Julie, mon neveu Bertrand, ma nièce Marion, mon neveu Cyrille, mon neveu François, mon père Jean, Anne, ma fille Marie, ma fille Louise. Pierrot, Clémentine, Lydie, Jean, Marcel, Cyrille, Denise, Marianne, Isidore, Alphonse, Ernest, ma mère Célina, in memoriam, qui êtes tombés de l'arbre.

Histoire, 3.
15 juillet 1995. Le Cotentin, parce que la distance est courte et les enfants petits. Les journaux, sur la route, parlent de l'impuissance occidentale. Nous en disions un mot, juste avant mon départ, avec Michel Gheude : un changement de sémantique s'impose. Il n'y a pas d'impuissance là où il n'y a que manque de volonté. Le français a créé à partir du grec un terme qui décrit exactement notre situation, c'est le mot aboulie. C'est bien d'une fatigue mentale et d'une faiblesse du sens dont nous sommes atteints. Nous ne le lirons cependant pas à la une des quotidiens parce qu'il s'agit d'un vocabulaire trop compliqué. On se retrouvera donc interminablement impuissants là où nous faisons pourtant tous les jours des enfants dans le dos aux Bosniaques. Les réfugiés de Srebrenica sont, eux, arrivés à Tuzla. Il y a là encore un mensonge du vocabulaire : nous disons "réfugiés", ils se vivent "personnes déplacées". Bien entendu, ils ont raison. Réfugié est un mot statique, personne déplacée une terminologie mobile. Faut-il leur laisser l'espoir de n'être, finalement, que des "personnes en mouvement " dont l'arrivée à Tuzla ne serait que l'aller d'un voyage qui suppose un retour ? Hélas, nous avons tellement conventionné ce terme de réfugiés qu'en employer un autre ferait désormais courir un risque majeur à ses usagers : celui de n'être rien de plus que moins qu'un homme. On n'est pas, aujourd'hui, une personne en mouvement en Europe. On circule d'autant moins que les frontières sont ouvertes. Cet oubli vertueux de ces pérégrinations qui ont fondé nos civilisations fait date. Et me fait peur. Si j'ai plaisir à habiter ma maison, je ne me résous pas aux barricades et aux cadenas. Je suis donc, pour accueillir l'autre, contraint à l'accepter comme réfugié. Je ne peux plus simplement l'inviter, je ne suis plus un hôte, moins encore un amphitryon. Je suis un homme du vingtième siècle qui réserve sa cave aux malheurs du monde.

Histoire, 1.
Se souvenir de ce jour à Medjugorje où l'on commanda sans souci un Bloody Mary . On ne fut pas servi.

Fable, 1.
L'aube ne parle jamais à personne avant de m'adresser la parole. C'est pourquoi J'adore me lever tôt. Ce matin, le réveil a sonné à six heures. Je suis le premier à avoir imprimé mes pas dans la neige de la nuit. La pointure 42 laisse de belles empreintes. Je me fais l'effet d'être un coq. Mais je dois à la vérité de dire que quelques cheminées fumaient déjà. Ou fumaient encore, je ne sais pas.
Qui dira le travail de la neige dans la nuit ?

Reprise, 3
Il faudrait connaître assez bien les grands événements et intimement les petits. C'est sur cette conviction — qui est d'abord une acceptation de la hiérarchie des niveaux auxquels et sur lesquels nous agissons — que nous avons entrepris de bâtir ces transhumances citoyennes auxquelles les événements de décembre 1989 ont donné une première et exemplaire illustration (trois mille citoyens belges recensés en Roumanie durant le seul mois de janvier 1990, combien d'européens ... ). Chacun, dans sa vie, aurait donc un traité à signer, un accord à parafer, une paix à conclure. Si nous n'avions pas eu cette assurance, aurions-nous pu nous rendre comptable de toutes ces vies qui pouvaient se perdre sur les routes enneigées, inconnues et toujours politiquement périlleuses de la Roumanie de cette époque ? Que nous n'ayons eu aucune mémoire à commémorer n'est sans doute pas un signe du destin mais plus vraisemblablement celui d'un alésage réussi et d'un nivelage accepté.

Verbatim, 3.
Comme on achemine de l'aide humanitaire massive, l'on peut uniment produire de la grosse pensée ou de la politique pondéreuse.

Correspondances, 3, Nicolas à Paul.
Mercredi 3 avril 1996, Belle-île en Mer. Accostage vers 17 heures, qui met un terme provisoire à une journée de voyage. À pied, en train, bus, bateau, voiture. La jetée blessée par une récente fureur marine, bée sur des flots qui ont l'air aujourd'hui bien innocents. Ici à Belle-île, je suis beaucoup plus loin de Bruxelles ou de Paris que je ne l'étais à Madrid. Sur notre actuelle planète, l'éloignement entre deux lieux est surtout fonction du temps qu'il faut pour les rejoindre. Les aéroports de toutes les grandes villes européennes ne sont que les carrefours d'une même banlieue, d'un espace plus ou moins homogène, peuplé de Mac Donalds, de critères de convergences, de marques françaises de produits cosmétiques, d'obscurs indices boursiers, de pulls Benetton, de toutes sortes de denrées - plus ou moins folles - comestibles sous cellophane, et du tic-tac de Swatchs.
Loin de tout ça je suis, à peine atterri, allé nourrir quelques troupes de vaches grasses, à qui l'on offre en plus des pâtures, des betteraves qui sont pour elles de véritables sucreries. Arrive le boucher du village — que dis-je ?, du Palais, la capitale de l'île avec près de 2000 habitants — à la recherche d'un veau de lait pour la semaine prochaine. Tout juste si les animaux ne viennent pas discuter autour d'un apéro de la transaction de leur viande.
Que les articles lus dans le train semblent loin.
Hans Koschnick et Mostar — Le Monde lui consacrait une pleine page, respectueuse de l'homme, sans concession pour l'échec de son action — les psychoses, les intrigues gouvernementales ... Ici les hommes non plus n'ont pas l'air fous.

Correspondances, 4, Paul à Nicolas.
Jeudi quatre avril 1996. Attention à la rencontre d'une vache folle anglaise et d'une mine anti-personnel bosniaque sur la table d'un Conseil des Ministres européen. Quitte à sacrifier, broutons utile.
Tant qu'à rester dans le domaine de l'expiatoire, la proximité de la fête de Pâques me fait penser que l'époque a décidément besoin d'exercices sacrificiels. Ainsi du procès Inusop, dont nous connaissons aujourd'hui même le verdict. Je n'espère pas cependant qu'il augure d'une quelconque résurrection.
Même jour à Bruxelles, la loi Vande Lanotte est votée. Elle fait partie de ces mâchicoulis et de ces barbacanes dont se munit la forteresse Europe contre les étrangers du dehors. Le droit d'asile, déjà parcimonieux, se réduira désormais à un droit de regard sur des pistes d'aéroports ou des campagnes grillagées dans des centres qu'on appelle fermés pour mieux signaler que leurs murs ne sont pas près de tomber. Par un concours de circonstance, je me trouve au cabinet du ministre au moment où il part défendre sa loi au Parlement. Avec sa manière d'arpenter les couloirs et d'y faire les cent pas, il présente une comparaison raisonnable avec les candidats réfugiés qui, n'en doutons pas, pérégrineront encore longtemps dans les arcanes d'une détention désormais illimitée.
Le nom du remplaçant de Hans Koschnick à Mostar est Ricardo Perez Casado. Jeune marié donc avec une ville divorcée.

Fable, 2
Avoir un morceau de l'hiver derrière moi. Compter les flocons. Plumer pour la trente-deuxième fois, la dinde. Filer les heures. En tricoter des pulls. J'ouvre les fenêtres sur nos moins dix degrés.

Viatique, 2.
Eric Masquelier, Jean-Pierre Jacqmin, Anne Bontems, Claire Daliers, Serge Verheylewegen, Malgorzata Dzierzawska, Christine Maniet, Daniel Staelens, Yves-Luc Conreur, Vincent Magos, Daniel de Beer de Laer, Françoise Wallemacq, Anne Degavre, de cette manière. Pas d'une autre.

Histoire, 2.
On ne sait jamais, la dernière fois que l'on voit quelqu'un.
Avec toi, Wilfried, c'était la manif des Renault de Vilvorde. Nous avions remonté le cortège, tu cherchais Karel Gacoms. Ne t'inquiète plus, je l'ai trouvé pour toi, il était derrière moi dans la file, pour ton enterrement.

Reprise, 4.
Relativement à la situation politique d'un certain nombre de ces pays dits hier encore de l'Est, une des choses qui n'est pas assez comprise — et quand elle l'est, peu tenue en compte tant on ne sait quoi faire de ce gênant paradoxe — est que nous avons affaire à des pays où les peuples sont nationalistes et les populations ultralibérales. Des pays dont les habitants nous disent tout à la fois qu'ils souhaitent devenir enfin nos pareils mais qu'ils veulent rester d'abord leurs semblables. Devenir nos pareils dans l'idée qu'ils se font de la consommation, du bien-être et de la croissance. Rester d'abord leurs semblables dans ce quoi ils estiment pouvoir se reconnaître : une image idéalisée d'eux-mêmes sur laquelle le totalitarisme ne serait pas passé et qui serait naturellement conductrice de liberté et d'identité. En Roumanie, tout le mouvement autour de Romania Mare ou de Vatra Romaneasca se nourrit de cette culture de la différence, toute pétrie de nostalgie, de regret et de passéisme qui sent son Pétain et se comporte avec l'étranger comme la reine de Blanche Neige avec son miroir : pour se convaincre d'être meilleure et plus belle.

Correspondances, 5, Nicolas à Paul.
Vendredi 5 avril, Bornoch, Belle-île en Mer. Au bois. Tout au bois. Sur une île, cela peut paraître paradoxal, d'autant qu'il ne s'agit pas de cocotiers langoureusement inclinés sur une plage de sable fin. Non que les plages fassent défaut sur cette belle-île, mais parce qu'il s'agit de bois pour se chauffer, pour cuire quelques mets. Mais le plus extraordinaire est le coucher, dans la fragile chaleur de la pièce. Le froid qui mord pousse par moments à se demander si ce que le grand feu dans la cheminée produit le mieux n'est pas cette odeur de fumée, qui colle si obstinément aux cheveux, aux vêtements. La réponse vient alors d'elle-même, ce n'est ni la tiédeur, ni la fumée, mais cette lumière dont la richesse naît de l'inconstance. Elle anime les poutres du plafond et chaque pierre des murs, prodiguant une chaleur qui, pour ne pas être physique, n'en n'est pas moins agréable.
Cela fonctionne ainsi dans l'ensemble aussi bien qu'un autre procédé. À tel point qu'hier soir en discutant, nous nous demandions si, bien utilisé, un kilo de bois n'équivaut pas un kilowattheure. Probablement que la logique marchande dans laquelle nous baignons rend cette comparaison absurde, intenable, dans la mesure où le kilodebois deviendrait autant que le kilowattheure objet de commerce. Leurs prix pourraient alors être équivalents, ou différents, sans relation avec leurs pouvoirs énergétiques réels. Il faudrait alors définir de quelle égalité nous parlons ce qui, somme toute, nous est bien égal, car il ne s'agit là que de l'arbre qui cache une forêt de questions, sur lesquelles ce séjour greffe de nouveaux bourgeonnements. Mais l'esprit aussi doit mûrir et pour ce soir, le champ des questions restera en friche pendant que, comme dans la chanson et pour alimenter le feu, nous allons tous au bois.

Correspondance, 6, Paul à Nicolas.
Samedi 6 avril 1996. Alors, il paraît que l'on s'impatiente à Sarajevo ? Que la reconstruction de la Bosnie reste lettre morte ? Les premiers articles paraissent — on prévoit la conférence internationale des pays donateurs des 12 et 13 avril prochains à Bruxelles — qui s'offusquent du fait qu'une fois encore, les promesses n'aient pas été tenues. Pourquoi le seraient-elles, d'ailleurs ?
À quelque égard, notre rapport à la démocratisation des pays de l'Est ressemble peu ou prou aux grandes entreprises de façadisme dans lesquelles une ville que je connais assez bien, Bruxelles, est passée maître. Les programmes, pourtant, ont été nombreux, l'argent dégagé important, les acquis incontestables. Mais, comment dire, ceci a été fait par devoir ou intérêt plus que par désir et volonté. On ne voit toujours pas aujourd'hui en quoi les citoyens des rives du Mures, de la Drava ou de la Vistule auraient quoi que ce soit en commun avec ceux de la Sure, du Rhône ou du Devon. Cela reste inquiétant. Aussi sommes-nous un certain nombre à chercher aujourd'hui nos chemins de Compostelle, nos cathédrales, nos universités. Bref, sous la carte, nous cherchons l'Europe. Et dans l'Europe ses bâtisseurs.
Se pourrait-il, ainsi que le suppose l'architecte Daniel Staelens, que nous soyons traditionnellement rétifs à la gestion du monde et que nous ne sachions, en définitive, ne faire qu'une chose : le reconstruire après l'avoir détruit ? Ces siècles derniers nous ont fourni assez d'occasions, il est vrai, pour ce qui est de relever des gravats et de raser les ruines. Aucun d'entre eux ne nous aura cependant, à voir ce qui ne se passe pas, appris à apprendre. Au bout d'un moment, la machine deviendrait en quelque sorte folle de ne plus pouvoir ni savoir créer sur des décombres. Corruption, élitisme et prébendes — en tant que perversions des systèmes où l'administratif tient lieu de législatif — seraient alors les corollaires de cette lassitude rénovatrice. Ce serait là nos limites. Si cela est exact — nous sommes quelques-uns à l'imaginer —, il se pourrait alors que nous n'ayons pas pris la juste mesure des changements à l'Est et que, sur une révolution, nous ayons plaqué notre administration. Si cela aussi est exact, cela signifierait une autre chose : que nous n'aurons pas plus d'espoir de reconstruire l'ex-Yougoslavie. Le traumatisme, en quelque sorte, ne serait pas assez grand. Cinquante ans de paix nous auraient à ce point amollis que nous serions incapables aujourd'hui de lire l'histoire. Pire, de la faire.
Alors, vois-tu, la Bosnie serait bien cette île où tu es allé hier, avec son bois pour se chauffer, son eau pour boire et ses yeux pour pleurer.

Viatique, 3
Mon grand-oncle Jules, ma grand-tante Emilie, ma tante Jeanine, ma marraine Elisa, ma cousine Françoise, ma cousine Marianne, mon cousin Claude, mon cousin Philippe, mon cousin René, ma cousine Francine, mon petit-cousin Jean-François, ma petite cousine Delphine, ma petite cousine Anita, mon petit-cousin Jean-Marc, ma sœur Agnès, mon frère Luc, ma belle-sœur Anne Thérèse, ma nièce Sophie, ma filleule Julie, mon neveu Bertrand, ma nièce Marion, mon neveu Cyrille, mon neveu François, mon père Jean, Anne, ma fille Marie, ma fille Louise. Pierrot, Clémentine, Lydie, Jean, Marcel, Cyrille, Denise, Marianne, Isidore, Alphonse, Ernest, ma mère Célina, in memoriam, qui êtes tombés de l'arbre.

Histoire, 3.
15 juillet 1995. Le Cotentin, parce que la distance est courte et les enfants petits. Les journaux, sur la route, parlent de l'impuissance occidentale. Nous en disions un mot, juste avant mon départ, avec Michel Gheude : un changement de sémantique s'impose. Il n'y a pas d'impuissance là où il n'y a que manque de volonté. Le français a créé à partir du grec un terme qui décrit exactement notre situation, c'est le mot aboulie. C'est bien d'une fatigue mentale et d'une faiblesse du sens dont nous sommes atteints. Nous ne le lirons cependant pas à la une des quotidiens parce qu'il s'agit d'un vocabulaire trop compliqué. On se retrouvera donc interminablement impuissants là où nous faisons pourtant tous les jours des enfants dans le dos aux Bosniaques. Les réfugiés de Srebrenica sont, eux, arrivés à Tuzla. Il y a là encore un mensonge du vocabulaire : nous disons "réfugiés", ils se vivent "personnes déplacées". Bien entendu, ils ont raison. Réfugié est un mot statique, personne déplacée une terminologie mobile. Faut-il leur laisser l'espoir de n'être, finalement, que des "personnes en mouvement " dont l'arrivée à Tuzla ne serait que l'aller d'un voyage qui suppose un retour ? Hélas, nous avons tellement conventionné ce terme de réfugiés qu'en employer un autre ferait désormais courir un risque majeur à ses usagers : celui de n'être rien de plus que moins qu'un homme. On n'est pas, aujourd'hui, une personne en mouvement en Europe. On circule d'autant moins que les frontières sont ouvertes. Cet oubli vertueux de ces pérégrinations qui ont fondé nos civilisations fait date. Et me fait peur. Si j'ai plaisir à habiter ma maison, je ne me résous pas aux barricades et aux cadenas. Je suis donc, pour accueillir l'autre, contraint à l'accepter comme réfugié. Je ne peux plus simplement l'inviter, je ne suis plus un hôte, moins encore un amphitryon. Je suis un homme du vingtième siècle qui réserve sa cave aux malheurs du monde.

Verbatim, 4.
Les génocides, désormais, passent à la télévision, de sorte qu'on ne pourrait plus dire aujourd'hui qu'on ne savait pas, tout au plus qu'on n'avait pas vu.

Fable, 3.
Naître en chou rouge, voilà qui aurait accompli ma destinée. Les êtres humains que nous sommes, nous dormons dans nos draps et nous réveillons dans une tasse de café : c'est notre vie qui est comme ça et avez-vous déjà pensé comment faisaient les gens avant qu'on invente le coton et le café en grain ? Aujourd'hui matin, le 31 décembre, pense le romancier à écrire quelques lignes là-dessus du point de vue du petit morceau de sucre ou de la taie d'oreiller. Pour lui donner de l'exercice, faire ce qu'il a à faire puisque chou il n'est pas né et qu'écrire il a appris. Plus tard, peut-être, car pour l'instant, que fait-il ? Il rédige ses cartes de vœux. Il est très appliqué. Ce n'est pas une mince affaire de prouver son originalité dans un exercice aussi répandu que l'expédition de ses meilleurs vœux pour l'année qui vient. N'importe qui sait ça mais un écrivain plus que les autres. C'est une question de réputation, une histoire d'être à la hauteur.

Viatique, 4.
Selon les observations prises à 7 heures par l’Observatoire d'Uccle, la pression atmosphérique réduite au niveau de la mer était de 768,5 mm, soit 1.024,6 mb. La tendance barométrique était en baisse. La température de 8,3 maximum et de 7,4 minimum. La direction du vent : sud-ouest, sa vitesse : 5 m/s. Le ciel était couvert et l’humidité de 90 %, l’eau recueillie ne dépassait pas 1mm. Les températures relevées à 13 heures étaient les suivantes : Açores 18, Athènes 20, Barcelone 14, Belgrade 0, Berlin, 8, Berne 3, Bordeaux 8, Brest 11, Bruxelles 9, Bucarest 1, Budapest 3, Chypre 17, Copenhague 8, Dublin 9, Genève 2, Gibraltar 16, Glasgow 6, Helsinki –7, Istanbul 16, Lisbonne 11, Londres 12, Luxembourg 6, Madère 19, Madrid 7, Malaga 15, Milan 4, Moscou –9, Nice 13, Oslo 3, Palerme 12, Palma 15, Paris 8, Prague 4, Rome 10, Salzbourg 6, Sofia 0, Stockholm 4, Tel-Aviv 17, Ténériffe 20, Tunis 14, Varsovie, 4, Venise 4, Vienne 9. La différence de température entre Bruxelles et Bucarest était donc de 8 degrés. Le 22 décembre 1988 était un jour jupitérien, de tonnerre, de foudre et de lumière. C’était un jeudi. La rue était en pente douce.

Correspondances, 7, Nicolas à Paul.
Dimanche 7 avril, Borfloch, Belle-île en Mer. Aménager le territoire. À cette fin, les paysans, à qui l'on trouve de moins en moins de fonctions économiques selon les critères classiques de la productivité, seraient pour une grande part d'entre eux affectés à l'aménagement du territoire, à la préservation des paysages.
Que l'on observe pourtant un tant soit peu le comportement de paysans et l'on constatera que malgré la racine commune du nom de leur profession avec le paysage, ceux-ci n'ont rien de paysagistes. Leur préoccupation est de rendre leur terrain aussi apte que possible à l'exercice de leur difficile profession, les contraignant à multiplier les surfaces de champs recouvertes de plastiques sombres, de fils à vaches — électriques ou barbelés —, d'engins polluants et fumants, là pour pomper l'eau en direction de serres, ici pour plus vite retourner la terre.
Lorsque deux paysans discutent, il y a toujours un — si ce n'est deux — moteur(s) de tracteur(s) qui gazole(nt) tranquillement, enfumant en proportion. Autour, un impressionnant bric-à-brac jonche les remises, hangars - souvent de peu esthétiques assemblages de tôles — voire les alentours d'un point d'eau — une vieille baignoire parfois, un quelconque contenant métallique rouillé le plus souvent — ou des habitations. C'est que la nature est dure et imprévisible, et on ne sait pas ce qu'il va falloir mobiliser comme énergie et outils demain pour lui faire entendre la raison de l'homme. Alors on conserve, on accumule, on adapte aux besoins ; ici un moteur de vieux camions devenu le cœur d'un système d'irrigation, là une carcasse de voiture métamorphosée en poulailler. Certes, vue d'avion, une campagne agricole présente une harmonie plaisante, de champs aux formes géométriques plus ou moins claires, jaunes, brunes, vertes, entrecoupées de bosquets d'arbres et de quelques habitations clairsemées. Mais il faut descendre les pieds sur terre pour apercevoir que ce qui de haut paraît comme un bel agencement, n'est qu'un fatras de solutions bricolées et non un aménagement.
Mais ce que l'on rate vraiment ce n'est pas cette anarchie, somme toute revigorante, du territoire, ce sont ces femmes et ces hommes qui se parlent, pour prendre des nouvelles, pour arranger ensemble une opération compliquée, pour négocier le prêt d'un outil ou de son temps, pour échanger. Ce que l'on sait encore aménager dans les campagnes et que l'on a perdu dans les autres modes d'occupation du territoire, c'est le temps. Le temps de la discussion, les temps de travail. C'est là que notre société devrait plutôt demander au monde rural un service, non pas en se tournant vers lui pour aménager son territoire, mais en y cherchant des recettes ailleurs perdues pour aménager son temps.
Et si dans l'Europe on se préoccupait également un peu moins d'aménager le territoire, géographique, institutionnel, normatif ou virtuel, pour un peu plus s'intéresser au temps, humain, vécu, culturel, libre ou perdu.

Correspondances, 8, Paul à Nicolas.
Lundi 8 avril 1996. Bien entendu les œufs sont arrivés dans les jardins. Les enfants courent. Impossible désormais de ne pas se demander ce qu'il y a dans un œuf. La salmonellose a l'air d'être passée de mode. Incidemment, j'apprends qu'on nourrit aussi les poules avec de la viande de poule. Quelle importance si les poissons s'alimentent bien de chairs naufragées.
Autrement, l'on commémore. Sarajevo, quatre ans, commémoration. Tchernobyl, dix ans, commémoration. Rwanda, deux ans, commémoration. Plus un jour qui soit un non-anniversaire. Comme s'il s'agissait de retarder indéfiniment une maladie d'Alzeimher qui guetterait les citoyens surinformés. Alors les journalistes journalisent, contextent, expliquent, historisent. Toujours cette fonction expiatoire, cette façon d'inaugurer les chrysanthèmes en fermant la bouche des morts. J'ai déjà dit, ailleurs, l'hypocrisie qu'il y avait dans ces mots : "Plus jamais ça" que chacun devrait remplacer, toutes affaires cessantes, par "Plus jamais moi". Non, plus jamais je ne m'habituerai, je n'admettrai, je ne serai complice d'un "ça". Cette responsabilité n'est pas de saison au moment où chacun guette l'importance d'un soleil renaissant qui fait sortir des maisons les gens, leurs enfants, leurs soucis.
Commémorons donc le Rwanda. Il ne faudra jamais oublier que le choléra nous a désengourdis là où la machette y avait échoué. Là encore — et nous l'avons fait avec une belle constance depuis vingt ans — nous avons choisi la maladie plutôt que la politique. Le nationalisme, le fanatisme, l'épuration ethnique sont des créations politiques. Elles ne nous importent donc pas. Seuls les mourants de morts violemment naturelles nous intéressent. Car ce qui nous est intolérable, en dernière analyse, ce sont les gens qui souffrent. Nous nous habituons de plus en plus à vivre dans un temps où la Justice a été remplacée par l'Hôpital. C'est désormais le service des urgences qui régule la planète. Nous n'apprenons rien, nous retenons peu, mais nous commémorons beaucoup. La commémoration, c'est finalement ce que nous pouvons faire de mieux. Nous avons besoin de la mémoire des catastrophes pour exister. J'ai cru longtemps que la réparation était, avec le souvenir, une seconde nature occidentale. Je me déprends de cette idée. Tout indique que nous ne ferons rien sinon commémorer que nous n'aurons rien fait.

Verbatim, 5.
Nous considérons victimes aujourd'hui les gens que nous ne caractérisons plus par le respect dû à leurs droits et devoirs mais par l'urgence du comblement de leur besoin. Nous considérons victimes les gens que nous dépouillons, à l'occasion de la survenance du malheur, de leur être social et dont nous n'agréons que la diminution, l'incomplétude et la carence.

Reprise, 5.
On prétend qu'il n'y a pas d'humanitaire sans image. L'acte fondateur de la spectacularisation de l'humanitaire, c'est Stanley rencontrant Livingstone. Il y a du Livingstone dans chaque médecin sans frontières, il y a du Stanley dans chaque cameraman de télévision. J'entends — nous sommes le 5 octobre 1993 — qu'un avion humanitaire s'envole vers l'Inde où l'on dénombre sans doute trente mille morts tandis qu'un autre décolle pour Moscou où l'on en compte peut-être cent. Dans un cas des éléments naturels, dans l'autre des événements politiques : comme si l'on ne pouvait désormais plus souffrir à l'abri de l'humanitaire. Mourir sans soin et sans caméra est désormais le comble d'une nouvelle sorte de prolétarisation mondialisée. D'où vient cette obsession du soulagement, cette monomanie du traitement, cette hantise du sauvetage ? Depuis vingt ans, la manière que certains ont de s'asseoir au chevet des autres nous est devenue coutumière : l'on crée à partir d'elle une culture de l'initiative où, comme en médecine, l'obligation de l'action oblitère désormais celle du résultat. "Au moins aura-t-on tenté quelque chose" : il est désormais indifférent de questionner cet automatisme et de délibérer sur ses conséquences. Le scalpel et la caméra aujourd'hui régulent le malheur : celui qui leur échappe n'est peut-être pas simplement mort, plus vraisemblablement même n'a-t-il même jamais existé. C'est ainsi que disparaissent des personnes et que s'effacent des noms. Je voudrais donc plaider pour la scansion, la récitation et la psalmodie. Car ceux que nous nommons existent, même dans leur oraison. En 1989, nous avions préservé des villages de la systématisation en citant leurs noms à la radio : la litanie des toponymes répétés et martelés par les radios émettant vers la Roumanie avait suffi à faire taire le silence. Cette résistance que je nous connais envers cet humanitaire spécialiste de l'état d'urgence — et cette incompréhension que nous cultivons avec lui—, je me demande même si elle ne vient pas de là : du choix que nous avons fait, dès les débuts d'OVR, de nous installer dans la civilisation de l'écrit. On nous a reproché cent fois de ne pas montrer —je signale, sans que cela représente à mes yeux un paradoxe, que l'exacte moitié d'entre nous pratiquaient alors des métiers de l'image : photographes, graphistes ou designers — et cent fois nous avons écrit, édité et publié choisissant, on nous l'a dit, une possible mise en péril de nos objectifs. En réalité, nous avons mobilisé partout, beaucoup et très vite par l'effet seul du discours — en décembre 1989, on comptait près de trois mille communes européennes dans le réseau OVR —, comptables que nous étions d'une mémoire dont nous savions bien qu'elle avait fait les frais déjà de falsifications, de trucages et de photomontages. Nous avions, en revanche, une confiance forcenée en nos mots. Nous restons, je le pense, des gens d'imprimerie qui aimons quand le monde sent l'encre et le papier.

Viatique, 5.
Psalmodions alors les noms de ces communes sans reprendre de souffle : Aalter, Aarschot, Abbots-Bromley, Acigne, Affligem, Agno, Agos Vidalos, Aigueblanche, Algues-Vives, Aiguilles, Aimargues, Aix-en-Provence, AI. Albefeuille-Lagarde, Albertville, Albi, Alblasserdam, Albon, Ales, Allaman, Alligny Cosne, Almayrac, Alvignac, Amagney, Amance, Amareins, Amay, Amboise, Amel, Amiens, Ammerschwihr, Ancenis, Anche, Ancinnes, Ancona, Andancette, Andenne, Anderlecht, Anderlues, Andoins, Andrezieux-Boutheon, AngeacCharente, Angers, Anglars-Juillac, Angoulins-sur-Mer, Aniane, Anieres, Annecy, Annecy-le-Vieux, Annepont, Anneyron, Anost, Ans, Anston, Anthisnes, Antignac, Antraigues, Anzy-le-Duc, Apples, Appletreewick, Arbedo-Castione, Arbois, Arboldswil, Arboussols, Archamps, Archanes, Arçonnay, Ardenay-sur-Merize, Arendonk, Argentre-du-Plessis, Arlesheim, Arlon, Arnage, Arne, Arpaillargues & Aureilhac, Arradon, Arrest, Arromanches, Ars-sur-Moselle, Arvieux, Ashleworth, Askim, Askvoll, Asse, Asserac, Assesse, Asson, Astaffort, Athee, Athis-Mons, Attert, Aubais, Aubange, Aubel, Auberives-en-Royan, Aubiac, Aubigny-la-Ronce, Aubigny-sur-Nere, Aubonne, Aubres, Auby, Aucaleuc, Auderghem, Audincourt, Auragne, Auray, Aussillon, Austevoll, Auterive, Auxon-Dessus, Auzeville-Tolosane, Auzielle, Auzon, Auzouville-sur-Ry, AvaillesThouarsais, Avallon, Averdon, Averoy, Avignon, Aviscont, Avranches, Avrille, Avully, Awans, Ay-Champagne, Aytre, Aywaille, Azelot, Baelen, Bagnols-en-Forêt, Baguer-Morvan, Baillargues, Bailleul, Bains-sur-Oust, Bajamont, Balaze, Balazue, Balerna, Baleyssagues, Ballaigues, Balleray, Ballon, Ban-de-Sapt, Bandol, Baneins, Bantouzelle, Baraqueville, Barby, Bard -les-Epoisses, Bardonnex, Barinque, Barnstaple, Barton, Bassecourt, Bassenge, Bastogne, Baubigny, Baud, Baume-les-Dames, Bavent, Bavilliers, Baye, Bazouges-la-Perouse , Bazouges-sur-le-Loir, Beard, Beau-Repaire, Beauce, Beauchastel, Beaucouze, Beaulieu-sur-Layon, Beaumesnil, Beaumont, Beauraing, Beausemblant, Beauvechain, Beauvoir-surNiort, Becon-les-Granits, Beernem, Beersel, Begles, Begnins, Beille, Belberaud, Belfort, Bellegarde-du-Razes, Belleneuve, Bellentre, Belleville, Bellevue, Belley, Belmont-sur-Lausanne , Belœil, Bengysur-Craon, Beon, Berat, Berchem-Sainte-Agathe, Bercloux, Berfay, Berlare, Bernay- Saint-Martin, Bernay-Vilbert, Bernex , Bernis, Bernissart , Berric, Bertem, Bertogne, Bertrix, Berus, Besancon, Bessière, Bessines, Bethonvilliers, Betschdorf, Bettembourg, Beuzeville, Bevaix, Bever, Beveren, Beyne-Heusay, Beynes, Biansles-Usiers, Biederthal, Bierbeek, Biesheim, Bièvre, Bignan, Bignoux, Bihorel, Bilhères-en-Osseau, Bille, Billom, Bilzen, Bining, Blacqueville, Blagny, Blain, Blainville-Crevon, Blaison-Gohier, Blamont, Blandin, Blaye, Blaye-les-Mines, Blegny, Blois, Blonay, Bodenham, Boecourt, Boege, Boesse-le-Sec, Bogis-Bossey, Boigneville, Bois-Guillaume, Boisredon, Boisset & Gaujac, Bolbec, Bole, Bollene, Bolquere, Bon-Encontre, Bonchamp -les -Laval, Boncourt, Bondeval, Bondues, Bonfol, Bonheiden, Bonne, Bonnesur-Menoge, Bonnelles, Bonnemain, Bonnetable, Bonneuil, Bonsen-Chablais, Bonvillars, Boortmeerbeek, Bordes, Borgloon, Borsbeek, Bosdarros, Bossey, Botmeur, Botz-en-Mauges, Bouafles, Bouaye, Bouchet, Boudry, Bouer, Bouguenais, Bouillon, Boulac, Bourbiac, Bourdainville, Bourdeaux, Bourg-Argental, Bourg-Blanc, Bourg-de-Visa, Bourg-des-Comptes, Bourg-en-Bresse, Bourg-SaintAndéol, Bourgneuf-en-Mauges, Bourgogne, Bourlens, Boutersem, Bouthier-Saint-Trojan, Bouvante, Bouzy, Bovingdon, Brain-surl'Authion, Brain-sur-Longuenée, Braine-l'Alleud, Braine-le-Château, Braine-le-Comte, Braives, Brakel, Bram, Bransles, Brasschaat, Braunton, Breal-sous-Monfort, Breau & Salagosse, Brecy, Bree, Breganzona, Breitenbach, Bren, Bressuire, Brest, Bretignolles-surMer, Briançon, Brignoles, Brinon-sur-Sauldre, Bron, Broughton & Bretton, Brous sey- Raulecourt, Bruch, Brugelette, Brunehaut, Brunoy, Bruxelles, Buckerell, Buellas, Buggenhout, Buhl, Bujaleuf, Bulle, Bullingen, Bully-les-Mines, Burdinne, Bures-sur-Yvette, Burg-Reuland, Burnoncle- Saint-Pierre, Bursinel, Bursins, Bussigny-près-Lausanne, Bussigny-sur-Oron, Butgenbach, Buttes, Buxerolles, Byfield, Cadalen, Cadenet, Caen, Cagmongles, Cahuzac, Cahuzac-sur-Vère, Camares, Cambourne, Camorino, Campeaux, Canton d'Audruicq, Canton de La Ferté, Canton de Sable, Canton de Sancerre, Canton de Satillieu, Canton de Villé, Cantons de NordArdèche, Capdenac, Caraman, Carbonne, Carentan, CarhaixPlouguer, Carigaline, Carmaux, Carnac, Carouge, Carquefou, Cartigny, Casefabre, Casseneuil, Cassignas, Cast, Castanet-Tolosan, Castelculier, Castelginest, Castelnau-d'Estretefonds, Castelnau-deMandilles, Castelnau-de-Montmiral, Catillon-sur-Sambre, Caumontsur-Durance, Causse-de-la-Selle, Cawthorne, Cazilhac, Ceauce, Ceilloux, Celigny, Celle-l'Evescault , Celles, Cellier, Cenans, Cenon, Cerfontaine, Cergy, Cernier, Ceroux, Cessales, Cesseins, Cesseysur-Tille, Cesson, Cesson-Sevigne, Ceyroux, Chabestan, Chabrillan, Chail, Chaleins, Chalezeule, Chalgrove, Chalmaison, Chalonnessur-Loire , Chambery, Chambon-sur-Lignon, Chambord, Chambretaud, Champ-sur-Layon, Champagnier, Champeueil, Champigny-les-Landes , Champniers, 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Montberon, Montblanc, Montceaux, Montclair-Lauragais, Monteaulieu, Montech, Montelier, Montendre, Monteux, Montfermeil, Montfort-en-Chalosse, Montgiscard, Montguillon, Monthey, Montigny-aux-Amognes, Montigny-le-Bretonneux, Montigny-le-Tilleul, Montigny-sur-l'Hallue, Montjoux, Montlouis-sur-Loire, Montmelian, Montmerle-sur-Saône, Montmorency, Montmorin, Montoison, Montoulieu, Montpellier, Montpezat-de-Quercy, Montpitol, Montpouillan, Montrabe, Montréal-d'Aude, Montreuil, Montreuil-Bellay, Montreux, Montrevel-en-Bresse, Montrigaud, Montrozier, Monts, Montsecret, Montselgues, Montsevelier, Montsurs, Montville, Moras-en-Valloire, Mordelles, Moree, Moreilles, Morges, Morlaix, Morlanwelz, Mormoiron, Mornans, Mornant, Moroda, Morrens, Mortagne-sur-Seure, Mortain, Morteau, Mortsel, Mosset, Motreff, Motte-en-Bauges, Mouen, Moules Et Baucels, Moulins-Engilbert, Moulins-le-Carbonnel, Moulismes, Mours-Saint-Eusèbe, Mouscron, Moussy, Mouthiers-sur-Boeme, Moutier, Moutiers-sous-Argenton, Moydans, 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Saint-Fort-sur-le-Ne. Saint-Foy-de-Montgommery, Saint-Front sur-Lemance, Saint-Ganton, Saint-Gaudens, Saint-Genies-de-Varensal, Saint-Genis-Laval, Saint-Georges, Saint-Georges-Buttavent, Saint-Georges-d'Esperanches, Saint-Georges-de-Poisieux, Saint- Georges -des-Gardes, Saint-Georges-des-Groseillers, Saint-Georges-du-Bois, Saint-Georges-le-Gaultier, Saint-Georges-sur-Eure, Saint-Georges-sur-Meuse, Saint-Georges-sur-Moulon, Saint-Germain-d'Arce, Saint-Germain-de-Lusignan, Saint-Germain-laBlanche-Herbe, Saint-Gervais-sur-Cèze, Saint-Gervazy, Saint-Gilles, Saint-Gingolph, Saint-Girons, Saint-Glen, Saint-Gondon, Saint-Gorgon, Saint-Herblain, Saint-Hernin, Saint-Hilaire -au -Temple, Saint-Hilaire-des-Loges, Saint-Hilaire-du-Touvet, Saint-Hilaire-la-Gravelle, Saint-Hilaire-le-Grand, Saint-Hilaire-sous-Charlieu, Saint-Hippolyte-du-Fort, Saint-Honoré-les-Bains, Saint-Imier, Saint-Ismier, Saint-Jacut-les-Pins, Saint-Jean, Saint-Jean-aux-Amognes, Saint-Jean-de-Beauregard, Saint-Jean-de-Belleville, 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Saint-Mars-de Coutais, Saint-Mars-la-Brière, Saint-Marssous-Ballon, Saint-Martin-Boulogne, Saint-Martin-d'Août, Saint-Martin-d'Arbois, Saint-Martin-d'Uriage, Saint-Martin-de-Belleville, Saint-Martin-de-Crau, Saint-Martin-de-Lansuscle, Saint-Martin-de-Londre, Saint-Martin-de-Ré, Saint-Martin-des-Champs, Saint-Martin-du-Fouilloux, Saint-Martin-du-Mont, Saint-Martin-la-Campagne, Saint-Martin-le-Vinoux, Saint-Martin-les-Melle, Saint-Martin-sur-Oust, Saint-Maurice, Saint-Maurice-des-Allier, Saint-Maurice-Saint-Germain, Saint-Maurice-sur-Eygues, Saint-Maximinla-Sainte-Baume, Saint-Méard, Saint-Mediers , Saint-Même-les-Carrières, Saint- Michel-de-Chabrillanoux, Saint-Michel-de-Chavaignes, Saint-Nauphary, Saint-Nazaire, Saint-Nicolas, Saint-Nicolas-de-Pelem, Saint-Nicolas-de-Redon, Saint-Nolff, Saint-Orensde-Gameville, Saint-Ouen-de-Mimbre, Saint-Ouen-en-Belin, Saint-Pabu, Saint-Pal-de-Mons, Saint-Palais, Saint-Pancrasse, SaintParize-le-Chatel, Saint-Paul-Cap-de-Joux, Saint-Paul-les-Dax, Saint-Paul-les-Fonts, Saint-Paul-les-Romans, Saint-Paul-Trois-Châteaux, Saint-Paulet-de-Caisson , Saint-Philbert-de-Bouaine, Saint-Philibert, Saint-Pierre-Bois, Saint-Pierre-d'Entremont, Saint-Pierre-d'Oléron, Saint-Pierre-de-Chandieu, Saint-Pierre-dels-Forcats, Saint-Pierre-sur-Dropt, Saint-Priest, Saint-Projet, Saint-Pryve, Saint-Mesmin, Saint-Quay-Perros, Saint-Quentin- de-Baron, Saint-Quentin-la-Poterte, Saint-Rambert-d'Albon, Saint-Rémy-de-Sille, Saint-Robert, Saint-Rome, Saint-Saturnin, Saint-Saturnin-sur-Loire, Saint-Savignien-sur-Charente, Saint-Sebastien, Saint-Sebastien-sur-Loire, Saint-Selve, Saint-Siffret, Saint-Simon, Saint-Sorlin, Saint-Sulpice, Saint-Sulpice-sur-Leze, Saint-Sylvain-d'Anjou, Saint-Symphorien, Saint-Thomas-en-Royans, Saint-Thonan, Saint-Thurial, Saint-Urbain, Saint-Uze, Saint-Vallier, Saint-Victor, Saint-Vincent, Saint-Vincent-de-Durfort, Saint-Vincent-des-Landes, Saint-Vincentla-Chatre, Saint-Vite-de-Dor, Saint-Weonards, Saint-Yvi, Sainte-Catherine, Sainte-Colombe, Sainte-Colombe-de-Villeneuve, Sainte-Colombe-des-Bois , Sainte-Colombe-en-Bruilhois, Sainte-Croix, Sainte-Foy-les-Lyon, Sainte-Foy-Tarentaise, Sainte-Jalle, Sainte-Léocadie, Sainte-Luce-sur-Loire, Sainte-Marthe, Sainte-Menehould, Sainte-Ode, Sainte-Olive, Sainte-Ruffine, Saintes, Saix, Salies, Sallanches, Salles, Salles-Courbatier, Salles-sur-Mer, Salon-deProvence, Saltburn, Salvan, Sambreville, Sammeron, Samoens, Sanary-sur-Mer, Sande, Sanilhac-Sagries, Sankt-Vith, Sannerville, Sannois, Saône, Saou, Saqueville, Sarcelles, Sarrance, Sarrians, Sarzeau, Sassenage, Sassetot-le-Mauconduit, Sathonay-Village, Satigny, Sauda, Saulcy, Saulge, Saulge-l'Hopital, Saulzais-le-Potier, Saumont, Saumur, Saux & Pomarede, Savagnier, Savenay, Savignyen-Terre-Plaine , Savigny-sur-Orge, Savournon, Saze, Scaer, Scaer, Sceaux-sur-Huisne, Schaerbeek, Scherpenheuvel-Zichem, Scherwiller, Schilde, Schiltigheim, Schoenenbourg, Schoten, Schwindratzheim, Sebazac-Concoures, Seclin, Seez, Segrie, Seillans, Sellières, Semalle, Sene, Seneffe, Senlisse, Senneçay, Senouillac, Sepvret, Seraing, Serignac-sur-Garonne, Sermages, Serraval, Serreles-Sapins, Serres, Servoz, Sete, Sevres, Sevrier, Seynod, Sezanne, Shere, Sierre, Silhac, Sillingy, Silly, Simacourbe, Sint-GenesiusRode/ Rhode-Saint-Genèse, Sint-Gillis-Waas, Sint-Laureins, SintMartens-Latem, Sint-Niklaas, Sion-les-Mines, Siro, Sisteron, Sivry-Rance, Skegness, Ski, Skibby, Sloten-Oud-Osdorp, Smethwick, Soignies, Soissons, Solesmes, Solignac -sur-Loire, Solniac, Sombreffe, Somme-Leuze, Sommières, Sompt, Sondernach, Sonnay, Soral, Sorneville, Soucelles, Soucieu-en-Jarrest, Sougeal, Soulainessur-Aubance, Soulitre, Soultzbach-les-Bains, Soultzeren, Soultzmatt, Soumagne, South Kirkby & Moorthorpe, Souvigne-sur-Sarthe, Spa, Spezet, Spiere-Helkijn, Sprimont, Stavelot, Stevenage, Stone, Stosswihr, Stoumont, Strand, Strasbourg, Stutzheim-Offenheim, Suaux, Suce-sur-Erdre, Sucy-en-Brie, Suilly-la-Tour, Suresnes, Surtauville, Sussac, 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Vieen-Bigorre, Vic-sur-Aisne, Vic-sur-Seille, Vicherey, Vielsalm, VieuxMarche, Vignoux-sur-Barangon, Vilhonneur, Villaines-La-Gonais, Villars-en-Pons, Villars-le-Pautel, Villars-les-Dombes, Villars-sur-Glane, Villaudrec, Ville-en-Tardenois, Ville-sous-Anjou, Ville-sous-Laferte, Villecresne, Villefontaine, Villefranche-de-Rouergue, Villefranche-sur-Saône, Villemer (Fleury-la-Vallée), Villeneuve-d'Ascq, Villeneuve-les-Avignon, Villeneuve-sur-Lot, Villeneuve-sur-Vere, Villeneuve-Tolosane, Viller, Villers-la-Ville, Villers-le-Bouillet, Villette, Villeurbanne, Villeveyrac, Villiers, Villiers, Villiers-sur-Loir, Villoudric, Vilvoorde, Vimines, Vinay, Vineuil, Vinezac, Vinsobres, Viols-en-Laval, Viols-le-Fort, Vion, Virazeil, Viriat, Viroinval, Virton, Viry, Viry, Vise, Vitre, Vitrolles, Viven, Viviers, Vogue, Voisins-le-Bretonneux, Volgelsheim, Volmunster, Voreppe, Voujeaucourt, Vouvant, Vouvray, Vouvray-sur-Huisne, Vouziers, Vowchurch, Vresse-sur-Semois, Vroncourt, Vulbens, Vullierens, Waasmunster, Walcourt, Walhain, Walldorf, Wanze, Waregem, Waremme, Wasseiges, Wasserbourg, Waterloo, Watermael-Boitsfort, Wavre, Welkenraedt, Wellin, Wells, Welsh Newton, Welwyn Garden City, Wemmel, West Malvern, West Meon, Westerssehouwen, Westhorpe, Weston, Wetteren, Wettolsheim, Wezembeek-Oppem, Wichelen, Wickham Market, Wielsbeke, Wignehies, Wihr-au-Val, Wijnegem, Winstone, Wintzenheim, Wisches, Witham, Wittem, Woippy, Wolschwiller, Woluwe-Saint-Lambert, Woluwe-Saint-Pierre, Woodhall Spa, Woodmancote, Wootton, Woustviller, Wuustwezel, Mrocourt, Yenne, Yens, Yerres, Yvoir, Yvoire, Yvonand, Yzeure, Zaventem, Zele, Zemst, Zingem, Zoersel, Zoutleeuw, Zug, Zutendaal, Zwijndrecht, comme une oraison de l'engagement.

Reprise, 6.
On s'en souvient mal aujourd'hui, mais on a longtemps cru Ceausescu immortel. Les mois d'avant décembre 1989 ont passé lents et blancs comme un long hiver. Comme les années qu'il gouverna, terrible et mauvais génie, papa d'orphelins sans nombre, casseur de culture, systématiseur de mémoire, rattrapé par une dernière folie, tueur de villages, retourneur de cimetières, enfouisseur de souvenirs. Il a fini par gagner une mort de chien, seul cadavre véritable d'un faux charnier depuis passé à la chaux vive. Certains croient dur comme fer (comme un rideau ? comme un garde ?) qu'il a ressuscité d'entre les morts. Que le théâtre a gagné, que la pièce n'est pas finie, que les trois coups sont à venir.
En Roumanie, rien n'est jamais sûr.
Un maire, aujourd'hui, sonde le sol de sa ville, déplace les statues, fouit la terre de sa place centrale à la recherche d'ossements daces. Cela se passe à Cluj, la Napoca roumaine, la Koloszvar hongroise, la Klausenburg saxonne. Ce maire a renversé un roi - Mathias Ier Corvin, souverain de Hongrie, né là en 1440, mort ailleurs, humaniste et lettré, guerrier et vainqueur, statufié sur son cheval - pour chercher dessous plus roumain que lui. Ce maire est l'extrême président d'un parti ultranationaliste qui vient d'envoyer au gouvernement quelques ministres.
En Roumanie, tout est toujours à refaire.
Les jours de décembre 1989 laissèrent pourtant présager un miracle. Cette révolution était notre enfant. Nous l'avions adoptée. Les hommes réunis au Studio Quinze de la télévision prise en otage par ses révolutionnaires mêmes nous rendaient fiers et libres. Mais la nostalgie ne sert pas l'histoire. Quelqu'un hors écran ravaudait patiemment le drapeau. On ne l'avait pas vu. Mais nous avons plus froid tout de suite. Aujourd'hui encore, nous nous sentons très peu réchauffés.
On peut avoir peur à nouveau pour la Roumanie.
Peur qu'elle ne s'enclave elle-même, qu'elle ne soit sa meilleure prison, qu'elle ne se refuse finalement à l'exercice laborieux de la liberté. Il est également possible de ne pas croire que l'Europe soit assez entêtée et persistante pour garantir les changements —décidés et timides— que ce pays, comme d'autres, affronte. On peut craindre, en effet, que notre vision de l'Est relève aujourd'hui encore d'une supposition et d'une présomption — la supposition d'un échec, le leur ; et la présomption d'un triomphe, le nôtre — fondées sur une inconséquence historique et une méconnaissance politique calamiteuses. La Roumanie n'a pas échappé à ce désastre orgueilleux. Pourquoi n'avons-nous pas réussi - nous, Européens riches, provenant de pays démocratiquement développés, aux institutions stables et aux traditions vénérables - à proposer une alternative crédible à la barbarie, au capitalisme sauvage et aux dérives mafieuses qui sont, semble-t-il, un baromètre fiable de l'évolution des pays d'Europe Centrale et Orientale ? Justifions-nous en effet de quelque vision politique, de quelque programme économique, de quelque projet culturel qui nous rendent absolument indispensables aux citoyens albanais, ukrainiens, russes ou roumains ? Il y a trop de questions auxquelles nous devons répondre non.
On peut pourtant espérer encore pour la Roumanie.
Les cinq années qui viennent de passer, finalement, c'est Ceausescu divisé par cinq, le communisme par neuf. Il est conseillé de brider ses impatiences. Car il se pourrait que notre manque d'allant repose sur une confusion. Habitués que nous sommes désormais aux emballements de l'histoire, nous prenons ses lenteurs pour des arrêts et ses modérations pour des regrets. Il n'est pourtant pas de démocratie qui s'établisse durablement sur des précipitations et des emportements.
Il n'est alors pas interdit d'être optimiste. En Roumanie, le pire est simplement un peu moins jamais sûr qu'ailleurs. C'est une terre où le malheur a su faire son nid. Le malheur est toujours plein de surprises. Les gens qui l'habitent sont déconcertants. On dirait qu'ils n'existent que pour nous rappeler qu'on leur ressemble.

Fable, 4.
Quant à moi je pense aussi que la seule façon intelligente d'écouter la radio, c'est de couper le son et d'imaginer les gestes.
Pour des jours comme ceux-ci, nous avons quand même des valses et des tangos tellement lents.
Alors ajoutons un i à valse, ça fait valise et partons en voyage.

Histoire, 4.
16 juillet 1995. En quelque sorte, prendre des vacances dans l'un des moments les plus cruciaux de l'histoire de personnes pour lesquelles vous venez de travailler trois ans durant s'apparenterait à un abandon de poste ou à une désertion devant l'ennemi. Les images captées ici et là rappellent pourtant Irrévocablement celles devant lesquelles nous avions décidé, en octobre 1992, de fonder Causes Communes. Celles-ci ne sont pas moins terribles. Pourquoi alors, suivre son propre agenda, ne pas renoncer à la location, engager cette partie de repos que l'on sait perdue d'avance ? Et pourquoi se dire, quoi qu'il se passe et quoi qu'il advienne, qu'on ne téléphonera pas au bureau? Qu'on ne prendra pas de nouvelles et qu'on n'en donnera pas ? Il faut dire qu'avant le départ, on avait bien pris garde à ne pas emporter son carnet d'adresses.

Reprise, 7
Matinée du 26 avril 2001, procès des quatre génocidaires de Butare. Au début, je ne comprends pas. Puis je comprends que je n'entends pas ce qui est dit parce que ce qui se dit est inouï. J'insiste sur ce mot "inouï", je ne veux pas dire "inaudible", je veux dire "qui n'a jamais été entendu". Après tout, il y a là des gens que l'on n'aurait pas dû voir : il est aussi assez raisonnable qu'on les entende mal.
Ainsi, le récit d'une demi-journée de procès s'organise-t-il entre ce qui serait entendu et ce qui serait inouï. Ce qui serait entendu, c'est la localisation du procès : au bout du Tracé royal voulu par Léopold II, le Palais de Justice présente une comparaison justifiable avec ce monument que certains, en Afrique, au début du 20ème siècle, imaginaient bâtir avec les millions de squelettes et de crânes que la conquête léopoldienne avait laissé sous elle. On avait calculé : avec les 15 millions de crânes et de squelettes, il était bien possible d'ériger l'équivalent de la pyramide de Chéops, d'une base de 52.600m2 et d'une hauteur de 136 mètres, d'où s'élanceraient 40 avenues longues de 56 km bordées tous les mètres et demi de squelettes sans tête. Le Palais de Justice dispose, quant à lui, de 26.000m2 de superficie, le sommet de son dôme se situe à 105 mètres et, comme on l'a dit, figure l'aboutissement d'une urbanisation routière rectiligne.
Ce qui serait entendu serait l'implicite d'un procès. Ecoutez. Déposition d'un enfant : " Ma mère, ma grand-mère, ma sœur et moi, nous avons fui dans la forêt. Les soldats avaient tué beaucoup de gens de notre clan… Plus tard, ils ont entraperçu la tête de ma mère à travers les branchages. Ils se sont précipités là où nous nous cachions, ils ont attrapé ma grand-mère, ma mère, ma sœur et un autre enfant encore plus jeune. Tous les soldats voulaient ma mère pour femme, ils se sont bagarrés et, finalement, ils ont décidé de la tuer. Ils lui ont tiré une balle dans l'estomac, elle est tombée. Quand j'ai vu cela, j'ai pleuré parce qu'ils avaient tué ma grand-mère et ma mère et parce que j'étais tout seul. J'ai vu tout ce qu'ils ont fait ! ". Cela figure dans le Rapport du consul britannique Casement sur le Congo, publié en 1904 ; nous étions en plein "scandale congolais", Mark Twain en a repris des extraits dans "le Soliloque du Roi Léopold" dont la première édition belge date de 1987. Ce qui serait entendu, ce serait cette histoire : nul doute que l'on soit fondé à se lever de cette place assise que l'on a obtenue pour fouiller sous les ors les os, dans les colonnes les crânes, sous les dalles les squelettes étêtés. Ce qui serait entendu serait en quelque sorte une gestion d'héritage : on n'arrêtera pas de sitôt, dans ce pays, de remuer les sols pour trouver des cadavres. Il y a les nôtres, il y a ceux des autres qui sont aussi les nôtres.
Ce qui serait inouï serait l'explicite d'un matin. Tout commence par un retard, un bus de témoins qui n'arrive pas, des jurés ralentis par un crash au carrefour Léonard. On comprend alors que les affaires du monde s'ingèrent et perfusent. Toutes les affaires : l'accident que vous verrez à la télé le soir, les visages que votre mémoire eût retenus si, en 1994, on vous avait averti que ces gens que les infos montraient, vous les auriez bel et bien devant vous en chair et os, à la barre, un jour, sept ans plus tard, et que vous auriez fait un effort. Ce qui serait inouï, ce serait la rumeur du monde.
Vous n'êtes jamais à l'abri d'être responsable de ce dont vous n'êtes pas coupable. Je parle du juré n°6, voilà un homme qui pose des questions. Lui non plus ne comprend pas tout. On lui dit qu'au Rwanda, quand la nuit tombe, il fait noir tout de suite, qu'on n'y voit plus rien, qu'il n'y a pas d'éclairage, donc qu'on ne peut pas dire. Le président aussi insiste, elle tombe comment la nuit ? On sent qu'il va le dire, il ne le dit pas : comme un couperet ? comme une machette ? elle tombe d'un coup comme on tombe d'un coup de feu ? Tombe. La nuit. Tout est dit. Tout est fermé, englouti, enterré. Au Rwanda, la nuit est une tombe, Monsieur le Président. Ce qui serait inouï, c'est comment les hommes règlent leurs affaires d'hommes. Un curé est là, est-ce parce qu'il sent qu'on sait et qu'on sait qu'il ment qu'il n'y aura pas de question supplémentaire ? Il n'apporte pas avec lui de tragédie mais le ton docte d'un homme qui tranche entre le blanc et le noir, c'est un observateur. J'ai vu de mes yeux un observateur de génocide. Lui aussi dit que quand la nuit tombe, on ne voit plus. C'est un observateur qui lorsqu'on ne voit plus rien ne voit plus rien. Ce qui serait inouï, c'est ce dialogue presque télégraphique : le Témoin : " Les soldats de la garde présidentielle sont arrivés pour commencer le travail ", le Président : "Le travail ?", le Témoin : "Tuer, éliminer", le Président : "Nettoyer ?", le Témoin : "Nettoyer". On mande de Butare qu'on nettoie, qu'on assainit, qu'on purifie. Sept années plus tard, la nouvelle est arrivée à Bruxelles, Non, je corrige : elle n'y est pas arrivée, elle y est revenue. Texte écrit à l'occasion du procès des quatre de Butare, à Bruxelles, pour RCN.

Verbatim, 6.
Ce que les guerres nous apprennent, ce n'est pas à faire moins la guerre. La guerre n'est pas la maladie quand la paix serait la bonne santé. Aussi bien, la paix serait peut-être cet espace d'invention offert aux peuples et aux populations pour retarder le plus possible le surgissement de la guerre suivante. À partir de là, nous pouvons composer.

Correspondances, 9, Nicolas à Paul.
Mardi 9 avril, Bruxelles. Bureau. Retour au boulot. Un espace de 55 mètres cubes. Certes avec un téléphone qui m'a permis dans la journée de converser avec Paris, de discuter avec Strasbourg, de planifier avec Genève, de me renseigner à Prague, de discuter avec Naples et de négocier avec Washington. Aussi des armoires, bourrées de classeurs qui portent des noms de pays où je travaille, de projets sur lesquels j'élucubre ou je cogite. En bref, et en n'oubliant pas l'ordinateur et sa connection Internet, une brique du grand édifice du monde de l'information.
Des montagnes de papiers — et ceux qui ont déjà vu un de mes bureaux savent qu'il ne s'agit hélas pas d'une métaphore — produit de plusieurs semaines débordantes d'activités. Certainement des quantités phénoménales d'informations qui s'agrègent au fur et à mesure que le niveau du papier monte, mais qui deviennent proportionnellement moins accessibles au fur et à mesure que s'accroît le désordre. Une journée donc, passée à ranger, répertorier, classer, jeter. Au temps de perdu correspondra autant de gagné en efficacité, en clarté, en espace. À moins que ce ne soit l'inverse, et qu'au temps de gagné corresponde autant de perdu que le rangement et le triage ont cloisonné dans des espaces distincts, annihilant ainsi les potentielles interactions créatrices. Les théories peuvent diverger, les méthodes de travail aussi.
La moitié des fax arrivés pendant mon absence sont en double exemplaires. Quatre jours hors les murs ont leur bénignes conséquences. Mais outre le fait qu'il compresse inexorablement le temps, le télécopieur comme son nom l'indique d'ailleurs, ne transmet pas un document mais seulement sa copie. À chaque transmission le nombre d'exemplaires se multiplie et selon le principe de reproduction d'un cancer ou d'une gangrène, le papier matérialise l'entropie de la civilisation informationnelle. Dans ces conditions j'hésite à commencer une nouvelle page, et transmets tout de suite celle-ci à Paul. Par fax, cela va de soi.

Correspondances, 10, Paul à Nicolas.
Mercredi 10 avril 1996. Brown, le Secrétaire d'Etat américain au Commerce, s'est écrasé voici quelques jours avec cet avion de l'IFOR, qui transportait hommes d'affaires et d'équipage, sur les montagnes surplombant Dubrovnik. J'apprends par Feral Tribune, cet hebdomadaire satirique croate, que Ron Brown n'est pas mort du tout puisque dès son atterrissage, il accordait une interview à un journal local. La presse croate qui fait parler les morts n'a rien à craindre des foudres de son gouvernement. Elles sont réservées à ceux qui révèlent que les morts parlent, que les ministres mentent et que les journaux trompent. Une nouvelle loi croate frappe d'interdiction de publication et de fortes amendes les médias qui attentent à la dignité et la sûreté de l'Etat. À ce ttitre, Feral Tribune est condamné à mort. Dans les circonstances actuelles, ceci peut être considéré comme une excellente nouvelle. Il y a, en effet, beaucoup à attendre des révélations d'outre-tombe de Feral Tribune.
Dans cette veine satiriste, je ne peux que me réjouir du "Vive les droits de l'homme d'affaires" du Canard Enchaîné en ces temps où la France accueille Li Peng. Ne doutons pas que les associations aient sortis leurs banderoles, battu le pavé, scandé leur désapprobation. Qui a dit qu'un Airbus jamais n'abolira la République ?

Histoires, 5.
Ce jour à Sarajevo —il y avait de l'électricité et de l'eau— où sur l'écran de la télévision et en direct, l'on commémorait Auschwitz. Le couloir de l'hôtel donnait sur le ciel, Arthur Haulot était mon voisin et Marek Edelman faisait les cent pas dans le hall.

Fable, 5.
Tel écrivain mort aujourd'hui voulait écrire des romans qui écrivent le monde. Mais, comme il n'y avait qu'une seule personne sur cette terre qu'il connaisse à peu près bien, il décida de parler beaucoup de lui-même. Pour tel écrivain mort aujourd'hui, le monde et lui ne faisaient qu'un. Il pensait que le premier à disparaître laisserait l'autre dans l'embarras. Il a eu un peu tort et beaucoup raison. C'était un écrivain dont la critique disait qu'il était fou.

Reprise, 8
Il me revient de vous entretenir d'un temps aujourd'hui révolu. Il y avait une Allemagne de l'Est, un chef d'Etat qui s'appelait Jivkov, un Parti Communiste, une Yougoslavie, un KGB, des Trabant, une Charte Septante Sept, une Tchécoslovaquie, un Général Jaruzelski, un plan de systématisation. Il y avait déjà une Opération Villages Roumains. C'était en décembre 1988. Nous entrons en décembre 1992. Il y a toujours une Opération Villages Roumains.
C'est sans doute la première de nos victoires : d'être ce mouvement têtu et endurant, un mouvement de citoyens ayant anticipé la Chute du Mur et ayant fait la preuve depuis de sa vocation à la durée et à la suite dans les idées. Ce n'était pourtant pas si évident. Au départ, lorsque, depuis Bruxelles, nous avons lancé l'Opération Villages Roumains, lorsque nous avons demandé aux communes européennes d'adopter un village de Roumanie pour le préserver de ce fameux plan de systématisation, on nous a bien dit que cela ne servirait à rien et que c'était impossible. Mais en moins d'une année, nous avons rassemblé autour de cette idée impossible plus de trois mille communes de 14 pays européens. Qui ont, dès la fin décembre 1989, fondu sur la Roumanie à l'occasion des événements révolutionnaires et de la mise en place d'un nouveau pouvoir dont on se souviendra que l'abolition du plan de systématisation fut la toute première des décisions. Et depuis, nous continuons. Avec plus ou moins de réussites, de bonheurs, d'essais transformés. Aujourd'hui encore, et c'est important de le noter, chaque mois qui passe, une cinquantaine de communes partent vers leurs villages de Roumanie d'un point ou l'autre de l'Europe. Les relations nouées entre des gens d'ici de là-bas et d'ailleurs encore donnent lieu à des échanges culturels, amicaux, économiques, démocratiques.
Et pourtant, nous sentons confusément que l'exercice de cette liberté et de cette mobilité nouvelles ne sera peut-être -si nous n'intervenons pas tout de suite- qu'un bref moment de l'histoire de la citoyenneté européenne.
Commençons brutalement avec cette réflexion cynique entendue récemment : "Si c'était à refaire, au lieu d'applaudir à sa destruction, l'Occident paierait pour que l'on rehausse le Mur de Berlin d'une dizaine de mètres". C'est vrai, si nous étions en 1989 et non pas en 1992, c'est-à-dire quelques siècles plus tard, on se dirait certainement que :
- maintenant que l'Europe peut terminer ce millénaire en ayant vaincu ses deux totalitarismes cousins : le nazi et le communiste, nous allons certainement aller vers plus de cohésion, moins de peur, plus d'humanisme, moins d'égoïsmes.
- la chute du Mur et la destruction du Rideau de Fer vont nous permettre d'exporter cette denrée rare, la démocratie, que nous accompagnerons d'entremets qui auront pour noms : assistances économiques, échanges culturels, partenariats politiques.
- la situation nouvelle créée par les événements de Berlin nous autorisera à laver notre mémoire en famille; nous y redécouvrirons certainement un solide paquet de linge sale mais l'aspiration à la liberté sera telle qu'il se dissoudra bien vite dans l'acide démocratique.
Ainsi aurions-nous pu affirmer que les pays membres de la CEE, du G7, du G24, du Conseil de l'Europe, etc, mettraient en œuvre des programmes jamais vus par leur qualité et leur nombre et qu'ils accueilleraient sous peu ces nations perdues en leur sein; que le danger des résurgences nationalistes ou fondamentalistes resterait lettre morte grâce à la création d'un cadre politique européen partant du maillon local jusqu'au tricot transnational; que la dignité retrouvée des peuples de l'Est ne serait plus oblitérée par des diktats ou des vetos; que l'homme nouveau disparaîtrait totalement du continent européen.
Quelques siècles après, c'est-à-dire trois ans plus tard, il nous faut convenir que ce sont d'abord les convulsions qui font l'Europe : de tentatives de putschs en éclatements, d'exodes en bombardements et d'élections décevantes en manifestations violentes, les pays dits hier encore de l'Est exposent d'eux-mêmes l'image la plus tragique qui soit.
Et nous, habitants d'Europe, de l'autre Europe, que pensons-nous ? Que faisons-nous ? Nous nous posons des questions. Nous nous demandons par exemple que faire de ces pays dont les peuples sont attirés par des nationalismes haineux et dont les populations sont prêtes à se convertir au premier capitalisme sauvage venu ? Ces nationalismes nous effraient, ces économies déliquescentes nous effarent, ces balbutiements démocratiques nous impatientent. C'est pourquoi nous ne faisons rien, ou presque. Nous réparons, nous colmatons, en fait, nous bricolons. Nous faisons en sorte que les gens là-bas, n'aient ni trop faim, ni trop froid, ni trop mal. Nous faisons, à vrai dire, du protectionnisme humanitaire.
Pourtant, observés comme nous le sommes par des peuples attentifs mais impatients, chacun de nos faux pas ne nous déprécie pas seulement nous-mêmes mais dévalue surtout l'idée-force de la démocratie. Autant dire que l'Europe ne peut se permettre de dévaloriser ses principes et de brader ses méthodes. Et pourtant, dans les actes qu'elle pose envers les pays de l'Est, l'Europe se sent obligée de mettre moins de liberté dans son libéralisme et moins de démocratie dans sa social-démocratie. Parce qu'il y a deux choses insupportables lorsqu'on est un européen des Douze : accepter à la fois le foie gras de Hongrie et l'arrivée des demandeurs d'asile de Roumanie.
Nous, nous sommes des citoyens. Et la citoyenneté est une des chances de l'Europe. Que des communes, en 1988 et pour la toute première fois, se soient mêlées avec cette ampleur, cette intensité, cette détermination, de quelque chose qui ne les regardaient pas est véritablement, nous le pensons, une chance pour l'Europe. C'est pourquoi nous nous devons de la préserver. Cette culture de la citoyenneté inter-européenne —qui a trouvé sa justification dans les échanges tous azimuts entre des gens qui ne savaient rien les uns des autres— est évidemment essentielle aujourd'hui où le feu est mis à la Maison Commune.
C'est pourquoi je voudrais vous dire que cette première rencontre nationale des communes françaises adhérant à l'OVR doit être l'occasion, bien sûr de tirer un bilan de ce qui a été produit et d'en tirer des enseignements. Mais cette rencontre se devra aussi d'être prospective. Nous avons, de Bruxelles, le curieux sentiment que cette Opération Villages Roumains n'est, finalement, que la première étape d'un travail beaucoup plus ambitieux dans lequel communes et citoyens trouveront naturellement leur place. Nous avons aussi le sentiment que cette Opération Villages Roumains est appelée à se reproduire, sous d'autres formes, pour d'autres régions d'Europe en danger. Autrement dit, nous nous devons de persévérer dans notre travail en Roumanie mais nous ne devons pas devenir non plus les monomaniaques de ce pays. L'enjeu qui nous occupe contient et dépasse les limites roumaines.
Il les contient parce que la Roumanie présente trois des enjeux fondamentaux dont l'Europe doit se préoccuper:
1. L'ethnicité et la question des nationalismes
2. Le passage à une économie non planifiée et sa nécessaire liaison avec l'instauration de la démocratie
3. Les flux migratoires et leur contrôle
Il les dépasse parce que juste à côté, précisément, dans cette ex-Yougoslavie, nous avons affaire aux ethnicités déchaînées, aux résistances meurtrières des gens de l'ancien régime, à la guerre et au crime qui poussent des milliers de personnes à l'exil et au déracinement.
Nous avons donc, vous et nous, un certain nombre de fers au feu. Vous avez démontré depuis près de quatre ans que vous possédiez deux choses essentielles : des idées et de la suite dans les idées. Car citoyen, c'est un métier. Ce n'est pas le plus vieux métier du monde. Il a fallu pour que cette citoyenneté devienne opérante passer aussi par les guerres, les déchirements, les haines. Oui, cette citoyenneté dont nous nous revendiquons est d'abord un processus qui peut être à tout instant arrêté. Mais aujourd'hui que nous pouvons pleinement l'exercer dans le village planétaire, nous ne pouvons et ne devons pas nous en priver. Afin que l'Europe, ainsi que le disait ce philosophe hongrois, demeure un continent et ne devienne pas un problème.(Discours d'introduction aux Rencontres de l’Epau, Le Mans, 28 novembre 1992)

Correspondances, 11, Nicolas à Paul.
Jeudi 11 avril 1996, Beijing-sur-Seine. Bafoués. Foulés aux pieds, écrasés sans même que bataille ne fut livrée. Le Baroud d'honneur du Premier Ministre français face à son homologue chinois, et le mini incident diplomatique qu'on en a fait, n'y aura rien changé. Les droits de l'homme n'ont pas été évoqués, ce qui satisfait exactement le choix de la Chine et consacre la défaite de la patrie des droits de l'homme.
Il y a là des aspects amusants. Notamment que l'Europe continentale subit pour la première fois depuis les invasions vikings – fort anciennes on en convient — une indiscutable forme de colonialisme. Le plus comique c'est que dans ce cas d'imposition de la loi du plus fort, la loi qui s'impose n'est pas celle de la culture chinoise millénaire, ni bien évidement celle de la Chine communiste, mais l'expression de l'indomptable impérialisme de la loi du marché. Que les diplomates et hommes d'affaires occidentaux croyaient avoir eux-mêmes imposé aux dirigeants communistes de Pékin. L'histoire de l'arroseur arrosé est susceptible de bien des variations, mais elle fait toujours sourire.
Il y a aussi des aspects que je trouve moins drôles. L'Europe renonce aux valeurs des droits de l'homme - et cet exemple emblématique s'inscrit dans une tendance lourde de reflux des principes fondateurs de notre modernité - et accepte la dominance de la culture marchande sur l'humanisme. Soit. Mais un des mythes à la base des démocraties modernes est, dans ce fameux et introuvable contrat social, l'existence d'une équation liant les droits du citoyen —rappelons nous 1789— et la représentation démocratique.
Mes souvenirs de la science mathématique sont pour le moins flous, mais il me semble que lorsque l'on change un des termes d'une équation, le résultat en est alors modifié, à moins que d'autres termes de l'équation varient en proportion. Donc la démocratie, l'état de droit ou la société devraient en conséquence changer; c'est au choix.
Bien sûr une autre solution, et M. Li Peng ne me contredira sûrement pas, consiste à appliquer plutôt que les lois mathématiques, les lois du marché. Ainsi l'Organisation Mondiale du Commerce devrait organiser un marché annuel sur la place Tien-an-Men. Ceux qui ont quelque peu voyagé savent que c'est la seule place située au cœur d'une capitale sur laquelle il est possible d'exposer côté à côté et sans les démonter, toutes les gammes d'Airbus et de Boeing. Et si la date du 4 juin était pour ce marché judicieusement retenue, on éviterait dans le même temps que des étudiants romantiques viennent y ériger une statue de la liberté surannée ou y proclamer une quelconque déclaration des droits de l'homme. Ainsi on constate que mieux que les lois de la mathématique sociale, les lois du marché apportent une solution à la question des droits de l'homme.

Correspondances, 12, Paul à Nicolas.
Vendredi 12 avril 1996. Bruxelles résonne des pas de loup de cette conférence qui commence aujourd'hui et qui promet beaucoup. Les bailleurs sont entrés dans la ville. J'entends d'ici les cris d'orfraie. Je m'entête sur cette persévérance où tout est affaire de conviction. Qu'on ne se paye pas de mots, donc. Pas aujourd'hui. Plus maintenant.
Beaucoup de choses se passent en effet entre les uns qui gagent, les autres qui s'engagent. De qui, finalement, l'histoire aura-t-elle raison ? Je ne veux croire ni à l'abolition des rêves ni à la trahison des clercs. Vivre ainsi, hésitante posture à la Cervantès. N'être jamais été qu'à moitié d'accord avec les indignés. Il n'est pas nécessaire d'être coupable pour agir, on ne le sait plus assez aujourd'hui. Se dire que l'indignation, finalement, c'est comme l'information. Qui ne la transforme pas se rend décidément inutile.
La douzième étoile serait-elle celle du shérif ?

Verbatim, 7
Quel temps fait-il ? N'importe lequel, mais vite 1

Histoire, 6
17 juillet 1995. Osijek —dans Ouest-France, on écrit Osijiek— a essuyé douze roquettes la nuit dernière. Les locaux de l'Ambassade de la démocratie locale que nous avons installée dans cette ville en 1993 sont situés à deux pas de la Drava, face aux lignes serbes, de l'autre côté de l'eau. On prend son café court sur une terrasse ensoleillée et les gens vous y saluent. François Frederich et Damir Juric sont aujourd'hui en poste à Osijek, après que Patrick Quinet l'a bâtie et construite. Depuis trois ans, les nuits y sont plutôt calmes. Seuls certains vendredis soirs imbibés pétaradent de quelques rafales de miliciens du bord opposé. Ils ne visent rien d'autre que la peur. Mais même en tirant en l'air, ils l'atteignent chaque fois. Cette fois, c'est plus sérieux.

Correspondances, 13, Nicolas à Paul.
Samedi 13 avril 1996, Bruxelles. Bombardements de part et d'autre de la frontière israélo-libanaise. Il n'y a pas qu'aux vendredis que le 13 ne réussit pas.
L'histoire n'est certainement pas linéaire. D'ailleurs, elle ne doit de toute façon pas savoir où elle va. Alors, qu'une paix qui met fin à quarante années de conflits vacille, hésite, revienne sur ces pas, quoi d'étonnant ? Rien justement, et c'est bien ça qui me désole. Je ne sais pas si comme Camus je parviendrai à imaginer Sisyphe heureux, mais constatons que de toujours recommencer les mêmes âneries n'a l'air de ne pas rendre le monde plus malheureux. Sauf les familles des quelques-uns qui tombent pour que le char de l'histoire puisse poursuivre sa route.
Mais comme dans les jeux du cirque, il est bien possible que le char ne fasse que tourner en rond.

Correspondances, 14, Paul à Nicolas.
Dimanche 14 avril 1996. Bigre. Un milliard deux. On parle en dollars. Ou en l'air, on ne sait plus. Est-ce un budget ou de la trésorerie ? La déception qui était à la hauteur de ce qui n'a pas été tenu peut se transformer demain en enthousiasme pour ce qui obligera. Les gens, malheureusement, ont la mémoire des épicentres, ils oublient les ondes de choc. Il y avait ici une école. Reconstruisons une école. Qui a dit qu'à sa place, il ne faudrait pas un cybercafé, une ferme, une entreprise ? Reconstruire à l'identique, comme si rien ne s'était passé. Comme si l'on n'avait rien appris de la guerre. Ou pire, reconstruire comme si l'on n'avait rien compris à la guerre. Comme si un pays devenait un marché, un eldorado économique, une part mondialisée du profit après avoir été le miroir d'une souffrance, d'une politique désaxée, d'un fascisme transhumant. Quelle image est donc la plus crédible, celle à laquelle nous nous attacherions le mieux, celle que nous emporterions de nous-mêmes ? Faire ses vaches grasses sur le dos des morts, électrifier l'ethnicité, tourner la gégène économique et produire de l'eau qui, elle, serait pure ? La conférence de Bruxelles a vécu et l'on a vu des sourires aux lèvres politiques. J'attends, moi, qu'on ne m'apporte pas un colis de plus. Je ne peux plus les porter. Mon dos est cassé de ces bonnes intentions.
En ce dimanche, que je passe en famille à Charleroi, je pense aux caisses mutuelles, aux systèmes populaires de sécurité sociale atomisés dans le siècle. Je pense à ces maisons bâties sur la solidarité avec l'argent des autres, c'est-à-dire le nôtre. Je pense au Bien Commun, à l'Etat, à la Chose Publique. À tout ce qui serait précieux, à tout ce qui est dispensable. La victoire de Johan Museeuw à Paris-Roubaix —victoire de la prime, victoire de celui qui prime, victoire finalement déprimée— est-elle a contrario le signe d'un Bien Commun partagé ou d'une Chose Publique dilapidée ? Qui de Museeuw ou de ses deux équipiers devait l'emporter ? On a dit, tout de suite, qu'un coup de fil avait été donné de la voiture même du directeur sportif au patron de la firme sponsor, en Italie. L'entrée de la technologie dans le cyclisme - il connaissait déjà les matériaux composites, il vient de rencontrer le GSM - a l'air de surprendre jusqu'aux journalistes qui relatent les cours de la Bourse. Et le dilemme est, semble-t-il, le suivant : force doit-elle effectivement, en tout état de cause, en n'importe quelle circonstance, rester à la loi ? La victoire de la culture (d'entreprise) sur la nature (du sport) invite à se poser la question de qui légifère dans le domaine musculaire. Qui, de la compétition ou de la négociation l'emporte, au flnal ? Quel esprit est le plus malin : celui d'équipe ou celui du sport ? Les réponses qui viennent de Roubaix me font penser à ce film de Ernst Lubitsch et j'imagine consécutivement les séquences suivantes : les équipiers demandant à Museeuw qui doit l'emporter, Museeuw se tournant vers son directeur sportif, le directeur sportif appelant le patron en Italie, le factoton du patron lui tendant le téléphone, le patron s'en emparant, suant sur son home trainer.

Fables, 6
Tel écrivain mort aujourd'hui, dont la critique disait qu'il était fou et la radio qu'il écrivait saoul, a toujours pris garde de ne pas appeler ses livres. Son premier roman s'intitule simplement "110 pages". L'autre, consacré à la banalité de notre existence : "125 pages". Sur la jaquette, après la mention "Du même auteur", j'ai lu qu'il avait aussi écrit : "132 pages", "148 pages" et un autre "125 pages". Il était indiqué sous la rubrique "À paraître aux mêmes éditions" : "116 pages et pas une de plus". "116 pages et pas une de plus" est son dernier roman, celui précisément dont on a dit qu'il n'avait pas été, loin s'en faut, un succès de librairie. Parce que la critique disait qu'il était fou. Et la radio qu'il écrivait saoul. Qu'aura bien pu dire la télévision de tel écrivain mort aujourd'hui ?

Verbatim, 8
Sentiment cent fois éprouvé : c'est précisément lorsque l'on me dit "Vous n'êtes pas d'ici, vous ne pouvez pas comprendre" que je me sens en pays de connaissance.

Histoire, 7
20 juillet 1995. Je lis dans Le Monde, que j'achète ici entre des bouteilles d'ambre solaire et des canards flottants, l'appel du maire de Tuzla, Selim Beslagic. Il est aujourd'hui un vieux camarade. Je l'ai rencontré à plusieurs reprises, ces deux derniers mois, après que je me suis rendu à Tuzla à la fin de l'an dernier et que je l'ai revu à Sarajevo en début d'année. Il était passé par le tunnel. On le traverse à pied et tassé, on laisse la voiture de l'autre côté de l'aéroport. J'étais arrivé en avion. L'idée m'était venue alors que l'Occident atterrissait tandis que l'Orient bosniaque piétinait dix pieds sous terre. Nous célébriions le millième jour du siège de la Ville. Nous cherchions en vain les élus significatifs, ceux qui auraient pu dire au maire Kupusovic que ses égaux, ses pairs, ses homologues, étaient aussi ses confrères. Où est le maire de Paris, où est le maire de Lyon, où est le maire de Nantes et la maire de Strasbourg, avait tonné Bernard-Henri Levy. Où était le maire de Bruxelles, aussi. Et celui de Liège, de Charleroi, d'Anvers, vieil ami de la cause ? Nous étions, entre Belges, avec Anne-Marie Lizin qui, de temps en temps, téléphonait pour prendre des nouvelles du front des eaux à Huy, alors inondée. Quoi que l'on en pense, cela avait de la prestance, cette façon de n'être coupé de rien d'important ou d'occasionnel. Pour le reste, Pasqual Maragall, maire de Barcelone, était seul de son genre. Nous savions qu'à Zagreb, d'où nous étions partis, la Forpronu et les ambassades avaient fait l'impossible pour que les maires importants n'embarquent pas dans ces avions pourtant affrétés pour eux. Est-ce la raison pour laquelle Jacques Baumel, salué le premier matin dans l'Holiday Inn de Sarajevo, gaulliste historique, compagnon de la Libération, député-maire de Rueil-Malmaison, s'est évaporé sitôt les cérémonies ouvertes, laissant au premier magistrat de Verdun et à l'un des adjoints au maire de Caen le soin de représenter ce cher et grand pays ? Mais, de quelque façon, les maires de Kuala Lumpur et Ankara palliaient leur absence. Et l'éclairaient de la manière la plus crue qui soit. Jamais on n'aurait pu mieux signifier — pardon au maire de Linz ou de Delft et de quelques autres villes aussi importantes — l'impardonnable musulmanité du Sarajevo assiégé. Et jamais on n'aura mieux donné raison aux Serbes des collines (on les appelle aujourd'hui les Bosno-Serbes) en incarnant — par son désistement même — cette vieille fracture intra-européenne entre ce qui ressortit globalement à la chrétienté et ce qui ne lui appartient décidément pas. Il semblerait que Ronald Reagan ait écrit que jamais les habitants de Sarajevo n'auraient été abandonnés s'ils avaient été majoritairement chrétiens. Ceci fait écho à l'article que Jean Baudrillard a donné à Libération où il suggère que notre aboulie commune est due à cela, exactement : que les Serbes, en réalité, font le travail à notre place. Faut-il voir dans cette inavouable analyse l'une des principales raisons de ce que la presse appelle l'indifférence de l'opinion publique et l'impuissance des gouvernements ? Aurait-on tracé une insensée diagonale islamiste entre nos banlieues ou nos vieux quartiers et les mosquées de Sarajevo ou de Zepa ? Il faudra, toute honte bue, tenter un jour une psychanalyse des peuples. Nous verrons alors que même les laïques sont embarrassés par la religion. Et que le socialisme mitterrandien, celui qui ne voulait pas ajouter la guerre à la guerre, s'est comporté de façon doctrinaire, certes, mais surtout terriblement culturellement correcte. Dira-t-on combien cela a imprégné notre conscience et, surtout, de quelle manière cela répondait à nos enfouies attentes ?

Reprise, 9.
Le surgissement de l'idée locale sur la scène internationale procède — en ce qui nous concerne — d'une conviction et d'une spéculation. La conviction, c'est que — pour paradoxal que cela paraisse — nous estimons que l'ancrage local permet de regarder le monde de plus haut. La spéculation — comment la dire ? — est que si un pays égale ses communes, il n'est pas certain que ses communes égalent un pays. S'il existe une liberté communale c'est bien, nous le pensons, cette continuelle réserve, cette permanente retenue, cette déférente distance que le local parvient si bien à se ménager avec l'Etat. Cette révérence gardée autorise la rapidité des choix et l'immédiateté de leur exécution. Conduire une politique extérieure spécifique n'est désormais plus de l'ordre de la fiction pour les communes. Ce fut le cas en Roumanie : alors que la politique internationale restait coupablement immobile et désespérément indignée devant le processus de systématisation des villages, ce sont les municipalités qui ont fourni aux citoyens les cadres concrets de l'action. Opération Villages Roumains aura ainsi, en quelque sorte, initié cette nouvelle compétence communale. Avant 1988, les échanges internationaux des communes se quantifiaient en effet en termes de jumelages ou de coopérations bilatérales. Le processus d'adoptions unilatérales des villages menacés institué dans le cadre d'OVR a de facto engagé les municipalités sur la voie d'une vraie diplomatie intercommunale directe contre laquelle un pouvoir centralisé — tel qu'il existait en Roumanie — ne pouvait pas grand-chose. Cette ingérence inédite laissa effectivement Ceausescu a quia et handicapa — cumulée qu'elle était à des difficultés économiques internes — la menée même du plan d'homogénéisation des villes et campagnes roumaines. Ce fut la première manifestation aussi massive et aussi déterminée du local dans une affaire politique internationale, elle paraît aujourd'hui avoir toujours existé.
Ce surgissement répond cependant à une irruption : il a fallu que le monde arrive dans les communes pour que les communes aillent au monde. Par monde, je n'entends pas étranger. L'étranger, la commune le connaît et le pratique depuis toujours. Par monde, je veux dire le monde des enjeux, le monde du politique, le monde du village planétaire. Aujourd'hui, chaque commune est un port. On peut y arriver de n'importe quel point de la planète. Qu'une commune n'ait rien à voir dans les conflits ethniques qui déchirent le Burundi ou dans les guerres qui ensanglantent le Libéria ne l'exonère pas, par hypothèse, de devoir en gérer une partie des conséquences. Cela fut particulièrement le cas avec les prisonniers bosniaques des camps de détention serbes en 1992. Libérés à condition d'être accueillis dans des pays occidentaux, ils passèrent de l'écran de télévision au salon des téléspectateurs en quelques semaines seulement. Avec un peu d'attention, nous aurions pu les reconnaître. Dans ces conditions, comment imaginer construire sa maison à l'écart du village global ? Comment faire, en effet, alors que l'arrivée de plus en plus importante de flux migratoires dans les hameaux les plus reculés rappelle sans cesse que la terre est ronde ? Il n'est pas sûr qu'il ne faudra pas un jour inscrire la gestion du monde au budget communal. Il n'est pas sûr que cela soit une mauvaise nouvelle.

Correspondances, 15, Nicolas à Paul
Lundi 15 avril, 1996 Concours Rousseau. Comment le mieux possible préparer les étudiants à leur future vie professionnelle ? Simuler la réalité et proposer aux étudiants de se comporter comme s'ils agissaient en tant qu'acteurs dans cette réalité est une forme de réponse.
Le Concours Rousseau qui s'ouvre aujourd'hui à Bruxelles réunit chaque année des étudiants en droit de toute la francophonie, pour un procès simulé en droit international qui reproduit les règles appliquées devant la Cour Internationale de Justice de La Haye. Voilà donc une forme d'enseignement moderne, ludique, et rattachée à la réalité. À tel point que les cas soumis à la sagacité des étudiants s'inspirent très directement de la réalité. Cette année, un problème de barrage construit sur un fleuve international, près d'une frontière, avec une kyrielle de problèmes de minorités et d'environnement. Des affaires similaires ont récemment agité l'Europe et l'Amérique latine. Les années précédentes, nous avons eu des problèmes de terrorisme, de petites guerres ici ou là, des conflits dans les relations économiques, etc. On ne peut plus vrai.
C'est là que j'ai un doute sur les finalités de cet exercice, sur le but de l'enseignement universitaire en quelque sorte. Ce concours apprend aux étudiants que, selon le droit international, toute cause peut se plaider, qu'il y a toujours des arguments des deux côtés, et que, somme toute, il faut être ingénieux pour trouver et exploiter les meilleurs de ces arguments, afin de justifier la conduite d'un Etat, quelle qu'elle soit.
Je ne sais pas s'il existe des exercices comparables pour les économistes. J'imagine le conflit de chiffres pour savoir si, d'un point de vue économique, une guerre constitue une perte ou un bénéfice - prenant en compte toutes les variables, y inclus les opportunités offertes aux entreprises lors de la reconstruction, les effets positifs sur le chômage suite à la réduction de la taille de la population active, et l'influence sur l'économie des Etats tiers. C'est après tout aussi une simulation de la réalité, qui s'inspire bien de l'actualité bosniaque. À quelques encablures de ce Concours Rousseau où je me trouve doit d'ailleurs se clore en ce moment la conférence pour la reconstruction de la Bosnie, et sa valse à milliards.
La réalité découpée en facteurs économiques, en principes juridiques, en normes sociales devient un modèle que l'on peut soumettre à d'infinies variations. Mais dois-je vraiment, lorsque j'enseigne à l'Université, essayer de former des ingénieurs de la société ? Notre monde fonctionne-t-il si bien qu'il puisse suffire d'apprendre aux étudiants à le reproduire? Ou ne dois-je pas apporter une approche un peu plus critique, un peu plus responsable aussi, envers ce que je transmets comme savoir ? Quitte à encourager ces étudiants à penser le monde dans lequel ils vivent. Ce soir où nous ripaillons entre collègues enseignants, je n'ai pas su formuler la question de manière à être compris.

Correspondances, 16, Paul à Nicolas
Mardi 16 avril 1996. Ce que l'on dit des jours sans pain, n'avoir pas de crainte à le dire aussi pour les jours sans peine. C'en était un.

Verbatim, 9
À quoi se réduit l'ambition aujourd'hui, d'être consommateurs du monde ; d'autres époques nous en avaient voulu citoyens. Une mondialisation de 1946 ne renversera jamais une mondialisation de 1994. Saint-Circq-Lapopie conserve toujours une borne kilométrique balisant une route partant de Cahors pour se perdre ailleurs, jusqu'à Moscou, vers New York, n'importe où, tant qu'à déchirer son passeport et à virtualiser les proximités. André Breton et Orson Welles avaient voyagé après-guerre pour en planter, de-ci de-là, le chemin se faisait en roulant. On imagine ce cortège mondialiste, voitures pesantes et ronronnantes, feux d'artifices au levant, paysans accueillant les poètes, les petits Poucet bornaient le nouveau monde. On demandait à ces précieux cailloux de pousser, de bourgeonner, de nous donner des fleurs et des fruits pour les années qui viendraient. C'est exiger beaucoup des pierres. Ces bornes n'ont finalement jamais arpenté plus de soixante kilomètres. Elles reposent aujourd'hui au musée ou vieillissent dans des greniers. Les distances mêmes ont bougé, les kilomètres ressortissent aux voiries, le voyage se mesure diversement. Faire sien, comme Juarroz, qu'on arrive toujours, mais ailleurs.

Correspondances, 17, Nicolas à Paul
Mercredi 17 avril 1996, Copenhague. Commémoration ou célébration ? Dix ans depuis la signature de la Charte européenne de l'autonomie locale. C'est pour cela que je suis ici. Cette Charte est un document important, peut-être même dans l'évolution à moyen terme de l'Europe, mais dont la portée à ce jour n'est connue que d'un petit nombre de spécialistes. Notre commémoration n'aura intéressé ni la presse, ni le moindre public hors du cercle des commémorateurs.
La célébration, bien formelle d'ailleurs, non plus. Réceptions, séances solennelles, dîners, discours, exposés, analyses, les participants auront une fois de plus été privés de contact avec le lieu. Dommage, car il s'agit d'une ville où l'on célèbre en permanence une modernité déjà dépassée ailleurs dans les pays riches. Une atmosphère d'années soixante ou septante flotte dans les rues on chante de la musique folk à tous les coins de rue la journée, dans tous les cafés le soir; la scène jazz, active, semble s'être pour ce qui est du style, arrêtée dans le début des années soixante. Ceux des européens présents qui ont perçu cela comme une commémoration on trouvé Copenhague surannée, retardée, en marge des grands courants de la modernité mondiale. Pour les autres qui ont vécu la ville comme une célébration, cela fut délicieux. La commémoration permet de visualiser le temps qui passe, la célébration de le vivre.
Ainsi, la vraie célébration de l'autonomie locale, ce soir, ne peut pas avoir lieu à Copenhague entre ministres, hauts fonctionnaires, élus locaux ou régionaux et spécialistes. Ici, c'est la commémoration. Mais je suis sûr que dans bien des villes, régions ou villages en Europe, il est des assemblées d'élus ou de citoyens qui bataillent dur pour défendre le choix d'un projet contre une vision différente de l'avenir, des conseils qui débattent des priorités à inscrire dans le budget de la ville. Ami Chenard, tu as bien raison d'avoir ce soir préféré la Beaujoire aux ors du Langelinie Pavillon. De savoir ces célébrations en cours rend le saumon et le champagne moins insipides.

Correspondances, 18, Paul à Nicolas
Jeudi 18 avril 1996. Conviction profonde sur laquelle tu m'invites à revenir : nous ne vivrions plus que dans le souvenir, nous nous satisferions de moins en moins de la mémoire. L'exercice mnémonique au jour le jour est devenu de plus en plus ardu, c'est la raison même, sans doute, de ces correspondances. La mémoire, au risque de la tromper. En ces temps de mémoires vives technologiques, sans doute les nôtres ont-elles choisi par dépit le champ de la désactivation. Alors, de temps à autre, une maladie de Creutzfeld-Jacob nous rappelle que la mémoire se perd aussi par infirmité. Et qu'il n'y a donc d'autre choix que de succomber à son abandon. D'ici dix ans, nous commémorerons sans doute le premier mort de la vache folle comme vous l'avez fait hier, à Copenhague, pour la Charte européenne. Et nous communierons dans le souvenir. Nous ferons, ainsi que disent les chrétiens, une commémoraison. Parce qu'il n'est pas douteux que ce jour-là sera aussi celui d'un autre anniversaire dont l'occurrence est encore à venir. Et, en même temps, nous ne savons plus trop que faire des rituels qui s'égrènent sur nos calendriers. L'Ascension, l'Assomption, le Premier Mai, même. Et ces fins de guerre qui ne sont presque plus des jours fériés sans doute parce que chacun serait fondé à se demander de laquelle il s'agit.

Reprise, 10
Lorsque l'Europe, dans son article 13 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, affirme que "Les Arts et la Recherche scientifique sont libres", elle oublie de préciser s'ils sont libres comme l'air ou comme le marché.
Longtemps, j'ai été européen. Je parle de cette époque incertaine où nous n'hésitions pas encore tout à fait entre Schengen et Helsinki. Je parle d'un temps de murs et d'effacements. Je parle de ce moment que nous préparions depuis trente ans, celui où l'Europe deviendrait enfin européenne. J'évoque donc un temps de chemins ouverts. Où j'ai pensé, c'est vrai, que l'Europe du politique et de l'économique allait se marier, enfin, avec l'Europe de la culture. La culture européenne sur laquelle ouvrait la circulation des gens et la "spiritualisation des frontières" n'était pas seulement, dans mon esprit, celle des chemins de Compostelle, des constructeurs de cathédrales, des pérégrins des universités, des parcours de Mozart, des descendeurs du Danube ou des passagers de l'Orient-Express, mais aussi sans doute, celle de l'Europe des colonisations, de l'Europe des camps ou de l'Europe des rideaux. Je pensais qu'on allait travailler un peu tout cela, remuer les couteaux et sonder les plaies. Bref que l'on allait pouvoir enfin penser la culture dont on était faits. Aujourd'hui hélas, la culture européenne on la retrouve surtout en acronyme dans les programmes européens, dans un sabir de camembert qui fait désormais passer Erasme pour un bailleur de fonds.
Il avait pourtant paru qu'Edgar Morin, dans "Penser l'Europe", avait tracé quelque chose de l'ordre d'une route, pas une route peut-être, alors une sente, quelque chose de jeté sur le paysage, une façon de le traverser. Et puis, pas seulement Morin : des gens ici et là, des poètes, des sortes de personnages non-croyants mais terriblement religieux — comme disait Robert Desnos, je ne suis pas chrétien mais vous ne trouverez personne de plus religieux que moi : il traçait là la qualité du lien, il savait ce qui faisait social. Ces gens-là, donc, qui psalmodiaient dans des livres, dans des films ou dans des tableaux pour que l'Europe reste un continent et ne devienne pas un problème. Dirais-je que ces préoccupations-là sont désormais lettre morte ?
L'étonnement, évidemment, c'est que la culture soit devenue une matière parmi d'autres quand nous attendions qu'elle soit la matière même de la (re)fondation européenne. Lorsque l'on lit par exemple que "l'Union doit contribuer à l'épanouissement des cultures des Etats membres dans le respect de leur diversité nationale et régionale, tout en mettant en évidence l'héritage culturel commun; qu' "il s’agit pour cela d’encourager la coopération entre les Etats membres et, si nécessaire, d’appuyer et compléter leur action" et que "cette coopération doit mener à un véritable espace culturel européen", on voit bien qu'il y a là quelque chose d'objectivant, de terriblement neutre, de fort éloigné aussi de ce que l'Europe est en train de devenir. Car enfin ce serait quoi, aujourd'hui, la coopération culturelle inter-européenne à part des coproductions, des participations ou des co-financements ? Ce serait aller à Vienne avec les comédiens autrichiens défendre les budgets du théâtre ? Empêcher les ministres italiens de réaliser la nuit des audits dans les musées ? Se déplacer pour chanter à Vitrolles ? Aller habiter la communauté de Christiana au Danemark ? Enfin bref, on voit ce que je veux dire. Nous ne serons jamais dans la culture de l'Europe si nous ne sommes pas en même temps dans le politique européen.
On ne peut donc se contenter de cela, de croire que des échanges européens se suffisent : qu'un festival ici soit transfrontalier, que là des compagnies voyagent, que partout des résidences se troquent, que des professionnels soient formés, que des équipements soient développés ou qu'une identité, au final, soit défendue. C'est la nature même de l'identité qui demande désormais à être travaillée. On avait cru, tous, que cela allait de soi. On voit aujourd'hui que les questions nationales, régionales, localistes, familiales, nucléaires même, agissent tous les jours comme de forts dissolvants du bien commun culturel. Le premier chantier désormais est là : on ne peut continuer durablement de confondre des mécaniques programmatiques et des logiques de projet.
Par ailleurs, on ne sait si on doit se réjouir ou pleurer de la place que prend la culture dans la construction européenne. On a compris qu'il s'agit d'une position "a minima". Lorsque le ministre Rudy Demotte s'étonne, à juste titre, de l'absence de la reconnaissance de la culture dans la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne citée plus haut, on peut se demander si, paradoxalement, ce peu d'intérêt ne représente pas une chance. Disons que l'on évite jusqu'ici de voir un jour des pièces de théâtre mises en jachère, des salles de cinéma liquidées pour cause de manque de compétitivité ou des budgets du livre supprimés pour surproduction littéraire. Mais, en même temps, on ne peut s'empêcher de penser que cette nonchalance donne le signal de départ d'une nouvelle forme de barbarie, où ce qui est nié en nous est aussi ce qui nous fonde. Cette disqualification culturelle, qui fait le profit des autres formes d'organisations, est une autoroute fonçant vers une disqualification sociale. Si la culture n'est plus un socle commun mais une option parmi d'autres de l'organisation de la vie en société, on verra bientôt passer corps et biens ce qui en nous fait habitus et manière d'être. Où la question ne sera plus posée en termes d'enseignants et d'éduqués mais de cultivés et d'ignorés. Où le problème ne se situera pas seulement en termes d'accès à la culture mais d'acceptation même des comportements, des actes, des pensées qui, ensemble, feraient culture. Où de très réelles fractures s'ouvriront plus encore et où une race des seigneurs pourra renaître sur les cendres d'une civilisation dissociée. Nous ne sommes plus dans ces temps où l'on pouvait dire que la politique organisait, que l'économie enveloppait, que le social pondérait et que la culture harmonisait. Ce qui fait dissociation et dissolution est désormais uniment à l'œuvre. En choisissant de porter le fer — c'est-à-dire de contraindre le lien — là où seules les parts les moins essentielles de notre façon d'être au monde sont sollicitées, l'Europe prend le risque de ne plus même pouvoir atteindre ce qui fait pourtant aujourd'hui le paradis de son politique et l'éden de son administratif : sa capacité à nous gérer.
Il est donc permis de penser que la façon dont l'Europe manie la question de la culture ouvre désormais la voie à une légitimation des luttes culturelles. Bien entendu, nous ne le ferons pas contre l'Europe. Nous agirons envers l'Europe comme l'Europe le fait à notre égard : pour son bien. Car nous aussi, finalement, nous possédons un petit bout du bien public. Longtemps, je souhaite rester européen. Texte pour Culture et Citoyenneté, Ministère de la Communauté française, 2002.

Verbatim, 10.
À tout prendre et à en laisser un peu, je préfère mes lâchetés à certain courage.

Correspondances, 19, Nicolas à Paul
Vendredi 19 avril 1996, Bruxelles. "Civis pacem para bello". Peu de phrases peuvent dans l'histoire de notre bégayante humanité se vanter d'avoir eu influence aussi néfaste.
Ainsi est définie la paix, comme le simple intervalle entre deux guerres. D'ailleurs pas même besoin qu'il s'agisse de véritables guerres, avec déclaration en bonne et due forme, armées de fantassins alignées sur un champ de bataille avant d'aller en découdre. Il peut suffire de quelques attentats, obus, roquettes ou missiles de temps à autre. Et l'on voit la "colombe" Pérès, se transformer en chef de guerre implacable, tuant ce jour une petite centaine de civils en dommage collatéral - sobres mots pour désigner le carnage d'innocents.
Mais tous le savent, il faut d'abord faire la guerre pour pouvoir conclure la paix.
Moi je dis non.
Il faut commencer par faire la paix, ce qui pourra permettre de conclure la guerre. Car la paix, ce n'est pas seulement cette période de non-guerre, cet état fragile et transitoire dans lequel les voisins se tolèrent parce que le seuil qui permet de faire la guerre n'est pas encore franchi. La paix se prépare, la paix se construit, et la paix se gagne, contrairement à la guerre, qui en elle-même est déjà une défaite.
Mais comment mieux construire la paix que, comme le vieil adage nous l'enjoint, en préparant la guerre? On semble ne pas savoir. Et la question ne se pose pas que dans des zones de tensions internationales. Ainsi par exemple en France, le prochain défilé militaire du 14 juillet aura pour thème le rôle de l'armée dans la sécurité intérieure. Même les projets de paix sociale, dans son propre pays, passent par la préparation à la guerre, dans les banlieues, dans les périphéries du territoire et qui sait encore où.
Chaque matin il faut s'imaginer devoir choisir, son camp; entre les autonomistes corses cagoulés et armés - ou les représentants de la souveraineté une et indivisible de la France sous leurs képis; entre des bandes de banlieusards bardées de quincaillerie et de haines ou les forces de l'ordre retranchées derrière des boucliers; entre des travailleurs désespérés et prêts à tout et un patronat barricadé derrière ses milices. Je rêve qu'il s'en trouvera encore quelques-uns pour renvoyer dos à dos les bellicistes de tous poils et pour avoir la force d'imposer la paix. Paix qui dispose de moyens qu'aucune arme ne pourra arrêter. Je sais que dans la douleur des familles au Proche-Orient ou en Bosnie, il est plus facile de saisir une fusil que d'inventer ces instruments de paix. Pourtant ces moyens de la paix, il faut les concevoir, les construire et s'en doter. Il faut partout créer un camp de la paix. Civis pacerri, construit la paix. Ce sera toujours plus facile auJourd'hui que demain car en face ils n'attendent pas. Et quand je dis en face, c'est tous ceux qui préparent la guerre, même dans ton propre camp. C'est eux, tous, les ennemis de la paix; et nous, tous, les victimes consentantes de la guerre.

Correspondances, 20, Paul à Nicolas
Samedi 20 avril 1996. C'est un pare à Bruxelles et, cette fois, le printemps ressemble à l'été. Ces brusqueries météorologiques font de nous des passants vélléitaires. Nous décidons vaguement de notre équipement, troquons nos gilets pour des t-shirts et faisons de mauvais sort aux dictons de saison. Je m'en sors bien, à peine un pied tordu pour Louise et deux glaces. Entre-temps, sur le kiosque on ne joue plus Mozart mais au karaoké. Défilent alors des voix plus ou moins accordées dont aucune ne doit avoir appris la notation, le solfège, la musique. Mozart ou une paire de bottes ? Balzac ou la haute couture ? Nietzche ou une sitcom ? Penser cela aujourd'hui configure le vieux con, augure d'autres temps où il fallait du sacré pour faire de l'art. Où chacun, finalement, se mettait d'accord sur une conception que nous aurions à partager de qui nous ressemblait et nous rassemblait le mieux. Nous trahissons-nous aujourd'hui que nous ne partageons plus rien d'autre que le doute ?
De la même manière, mais il s'agit d'une autre, nous aurons noté que l'Opération "Raisins de la Colère" est une opération et non pas une guerre. Je croyais, pour ma part, qu'il s'agissait d'abord d'un roman (de John Steinbeck) puis d'un film (de John Ford). Mais sans doute, comme au karaoké, s'agit-il seulement d'égrener les mots pour communiquer la mélodie. Cela n'empêche, se retrouver au centre du théâtre de L'opération procure l'indicible sentiment que la grappe de bombes qui tombent est, contrairement à ce qu'en disent les journaux et les hommes politiques, très peu affaire de sémantique.

Verbatim, 10
La manière que nous avons eue de penser et d'agir sur le monde et ses malheurs nous a amenés à considérer la victime non plus comme un semblable mais comme un différent et plus la différence se faisait grande entre nous et cet homme qui n'était plus notre semblable, plus avons-nous contribué à rétrécir le terrain du politique.

Viatique, 5
Mihnea Berindei, Dominique Vossen, Wilfried Bervoets, Vital Robben, Alexis Burlet, Boris Radovic, Yves Schaetzlé, Francise Giurgiu, Danis Tanovic, Michèle Vignard, Dan Alexe, Yves Lador, Andrei Mahalnischi, Maria Nalder, Mohamed Ali Allalou, Suleiman Soldin, une certaine indéfectibilité.

Histoire, 8.
21 juillet 1995. La déclaration de Selim Beslagic me ramène également à Strasbourg où, par deux fois, il est venu plaider pour l'ouverture dans sa ville de Tuzla d'une Ambassade de la démocratie locale, un de ces projets dont nous assumons, à Causes Communes, une paternité parfois lancinante. Je précise qu'il s'agit d'accords intercommunaux entre villes européennes et villes croates, bosniaques, serbes, slovènes ou macédoniennes où des concepts comme les droits des minorités, l'autonomie locale et les échanges économiques engagent de façon conjointe les partenaires. Une de ces ambassades est prévue depuis plusieurs mois à Tuzla. Sa création prend malheureusement plus de temps que prévu. Les partenaires européens (Bologne, Stockholm, Hambourg et Strasbourg) ont du mal à trouver leurs marques. Cela m'obsède. Claudio, le délégué bolognais de l'ambassade aurait dû partir pour Tuzla le 15 juillet. Je sais qu'il n'y sera pas avant une quinzaine de jours. C'est dans la situation actuelle presque une affaire d'honneur. Je connais pourtant la détermination des Italiens mais je vois tous les jours, en regard, celle des Serbes de Bosnie. Evidemment, quelque chose ne colle pas. De l'aboulie encore. Si elle commence à contaminer nos amis, nous sommes peut-être bien fichus, après tout. En mai, au terme de l'intervention que nous avions faite, avec le maire Beslagic, devant le Forum pour la Prévention des Conflits (un intergroupe de parlementaires européens constitué autour de Bernard Kouchner, Daniel Cohn-Bendit, José-Maria Mendiluce et Alexander Langer) au nom de notre comité de pilotage institué au sein du Conseil de l'Europe, le député européen Michel Rocard avait commenté cette idée des Ambassades de la démocratie locale que nous installons depuis deux ans dans quelques villes d'ex-Yougoslavie. D'une manière un peu surprenante, Il convint, s'agissant des affaires internationales, qu'il s'était senti plus libre dans son rôle de maire de Conflans Sainte Honorine que dans son statut de premier ministre de la France. Il n'occupe plus ni l'un ni l'autre de ces postes. Le Parlement soutient depuis peu son projet d'Observatoire géopolitique, sorte de centrale d'alarme des crises à l'échelle européenne. Le voilà qui s'en prend à cette manière dont les gouvernements gèrent le conflit bosniaque : "Nous avons de plus en plus des réflexes d'ONG", dit-il. Il me demande d'où vient mon sourire. Exactement de là : je pense, dans le même temps, que nous avons, nous les ONG, des compétences de plus en plus politiques. Comment en sommes-nous venus à réussir cette inversion ? Comment la volonté et le courage ont-ils finalement supplanté la décision et le risque ? Pas un démocrate sérieux ne peut faire l'impasse sur cette question. Rocard est un démocrate sérieux. Je pense l'être aussi. J'en suis sûr pour ce qui est de Selim Beslagic. Alexander Langer, député européen écologiste italien, l'était aussi. Je l'avais à peine rencontré mais son nom figurait à chaque fois sur les appels, pétitions ou pamphlets que le Forum de Vérone - qu'il avait contribuer à créer- faisait passer sur nos fax. Il s'est suicidé au début juillet, juste avant la chute de Srebrenica. Il n'a, comme l'on dit, pas expliqué son geste. Mais il me semble à moi que sa disparition est à mettre au nombre de celles qui ont emporté les suicidés de la société. Nous serions bien alors à un tournant si l'on se suicidait aujourd'hui en politique comme on le faisait hier en littérature. Afin de garantir la morale. Sa mort a atteint uniment tous ceux qui, avec les moyens du bord - parfois faux-semblants, parfois vraisemblables créations -, luttent pour ce que l'on voudrait appeler une autre ex-Yougoslavie. Beslagic même a assisté à la séance d'hommage qui lui était consacrée au Parlement. Et c'est comme si s'étaient comptés autour de Langer les membres d'une nouvelle famille européenne, toute petite encore mais impossiblement multipolitique et polyculturelle.

Reprise, 11
On découvre aujourd'hui qu'il y a de plus en plus de proche ou de lointain, de plus en plus de court ou de long, de plus en plus de petit ou de grand. Et qu'en revanche ce qui est moyen, médian ou milieu a désormais le goût du tiède et du dispensable. Autrement dit, on s'aperçoit qu'il existe désormais des voies directes et expresses entre le local et le supranational et que les périphéries sont plus riches dès lors qu'elles contournent que lorsqu'elles entourent. Tout cela est de la faute à Tchernobyl et au sida sans doute : à force de démontrer que les frontières sont perméables aux catastrophes — bien que fermées au malheur — on a vite fini par prouver que Rome n'est plus dans Rome et que les vrais problèmes du Centre se traitent dans ses banlieues.
Cette idée n'est pourtant pas nouvelle. Que le centre s'affaisse et que ses périphéries, pour s'en garantir, s'organisent en réseaux est même un débat déjà daté. Notre rôle en créant Villages Roumains en 1988 — anticipant d'un an sur la chute du Mur et cette antériorité est tout— a été de rendre populaire et accessible cette intuition.


Correspondances, 21, Nicolas à Paul
Dimanche 21 avril 1996, Knokke. Comme tout le monde, je suis allé à la mer. Comme tout le monde, j'ai déambulé dans la marée humaine, regardant de loin l'onde grise. D'autres votaient en Italie, se terraient en Israël ou au Liban, mourraient à Paris.
Comme tout le monde, j'ai pris le soleil. Comme tout le monde, je me suis trouvé pris dans les embouteillages sur le chemin du retour. Comme tout le monde, je n'ai pas grand chose à dire de mon week-end.

Correspondances, 22, Paul à Nicolas
Lundi, 22 avril 1996. Donc, ce n'est pas la gauche, mais le centre-gauche serinent aujourd'hui les radios comme pour s'excuser de cette survenance incongrue dans un paysage finalement néolibéralisé. Quel pays, l'Italie, pour se permettre une telle recomposition. J'ai souvent plaidé que l'Italie et la Belgique avaient en commun plus que la tragédie du Heysel et que les trains de gens du Sud — de la main d'œuvre contre du charbon — restés en gare chez nous au sortir de la deuxième guerre. Et donc, la question du matin — passé l'étonnement de cette victoire qu'hier, vers 22 heures, les commentateurs de la RAI avaient bien des difficultés à confirmer, plus encore à analyser — est de savoir si la fédéralisation de l'Italie sera bien au programme du gouvernement Prodi. Verrons-nous bientôt sur les cartes de l'Europe naître une région appelée Padanie ainsi que la nomme Bossi ? Où que vous soyez dans le monde, prenez garde à vivre dans le Nord ou dans l'Ouest. Choisissez peu l'Est, évitez le Sud. Sauf à vous dire que vous serez toujours au nord des uns et à l'ouest des autres et que cette pensée seule vous rassure. Il reste peu de pays fédéralisés en Europe, au regard des Etats décidément nationaux qui poussent comme des champignons et il y a à craindre que, chez beaucoup, fédéralisation ne soit devenu synonyme anticipatif de séparation. Ce qui est encore un mauvais coup fait aux mots qui continuent, avec une belle hébétude, à signifier le contraire de ce qu'ils veulent dire ou à en apaiser le sens profond. Post-fasciste signifie ainsi aujourd'hui démocrate mais, à ce que je lis, cependant, communiste signifie toujours communiste. A contrario, je me dis donc qu'il s'agit là d'un mot qui ne fait plus peur à personne.
Le décès de Robert Hersant et la défaite politique de Silvio Berlusconi survenant le même jour (hier) à la même heure (à tel point que J'ai cru que le flash spécial qui annonçait la mort de l'un allait être consacré aux résultats de l'autre), je ne peux m'empêcher de penser que les années 80 viennent de subir une nouvelle vicissitude. Des gens parviennent à leur apogée et dominent une décennie-ils avaient été partenaires de la création de la Cinquième chaîne de télévision française — et disparaissent au cours de la suivante. Bien sûr, je sais que leur histoire fut plus longue et très homogène — l'un venait du fascisme, l'autre s'y alliait — mais ces conjonctions invitent néanmoins à un traitement ramassé et à une obligatoire humilité. Le temps vous est compté qui fait votre gloire. S'il vous est donné, passez-le à vous comporter noblement avec les petites choses et modestement avec les grandes. Sinon, nous serons un certain nombre de survivants à cracher sur vos tombes, à rappeler vos passés crapoteux et à gifler vos cadavres. Et à nous étonner, comme je le fais, que le quotidien bruxellois "Le Soir" édite une carte de l'empire de presse du papivore en oubliant de s'y situer, lui que Hersant racheta pourtant à hauteur de 40 %. Ce que je dis de la faculté d'oubli — qui devrait être universitaire — et de l'exercice de la mémoire — qui devrait être physique.

Correspondances, 23, Nicolas à Paul
Mardi 23 avril 1996, au seuil de la modernité. Déboussolé. Dépité aussi. Deux années d'efforts, de subtiles stratégies, de complexes planifications pour obtenir une place acceptable sur le marché du travail, s'échouent comme une vague à marée descendante, plus loin encore de la plage que la précédente.
Bien sûr, j'ai déjà théorisé tout cela, lu les indispensables articles et ouvrages qui démontrent que le travail n'est plus une valeur dominante de la société moderne, que les modes de socialisation doivent trouver d'autres média, et j'en passe. J'ai moi-même commis quelques textes en cette direction. Mais lorsque la théorie frappe à la porte de mon bureau, passe par le fil de mon téléphone, se dresse devant moi comme un mur imbécile, les ricochets insoupçonnés - ou plutôt bien entrevus, mais si facilement quantifiables - déploient soudain toutes leurs ramifications, avec l'inconscient, avec l'image sociale que les autres te renvoient, avec l'image que tu te fais de toiméme dans la société, telle que tu l'imagines, telle que te l'ont fabriquée tes parents, professeurs, amis.
Et cette société attend que je recommence, bien sûr. D'ailleurs à dire vrai, ce n'est qu'une péripétie bénigne dans une carrière qui s'annonce brillante. Tout le monde le sait, même moi. Alors pourquoi écrire ; Sisyphe avait-il un bloc-note, ou un écritoire au bas de la pente, pour noter à chaque passage ses états d'âme?
Et si cette fois la pierre était tombée sur l'autre versant, par accident, par facétie de la main invisible de la gravitation. Dois-je alors essayer encore une fois de gravir la pente, qui somme toute se trouve maintenant derrière moi, ou ne pas plutôt m'aventurer à explorer les contrées inconnues qui se trouvent devant?
Ce doit être la modernité. Je ne garde pas la boussole, qui pointe toujours derrière.

Correspondances, 24, Paul à Nicolas.
Mercredi 24 avril 1996, Strasbourg. Doudaiev est mort, mais nul ne le sait encore précisément ce matin. On apprendra, l'après-midi, qu'il aurait été repéré via son téléphone cellulaire et qu'un missile a fait le reste. C'est la deuxième fois en quelques jours que le GSM fait l'actualité. De l'importance de la communication qui comme le rappelait si bien Pierre Schaeffer signifie en quelque sorte "être équipé, avoir des munitions".
Je suis, de la tribune, les débats de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe qui décideront tout à l'heure de l'adhésion de la Croatie, quarantième drapeau à planter au seuil du Palais des droits de l'homme. On vote par assis et levés. Il existe un suspens très évasif. Et les tours de parole laissent augurer très vite que l'on s'orientera vers une nouvelle approche pragmatique, la seule dorénavant qui puisse rassembler encore, semble-t-il, des majorités politiques. Levés, les députés déclarent que l'adhésion de la Croatie est bonne pour les réfugiés, estiment qu'elle est bonne aussi pour la démocratie, décident qu'elle est bonne, toujours, pour les minorités, attestent qu'elle est bonne, enfin, pour la paix. Une panacée, donc, en foi de quoi le vote est réduit à une formalité. La liberté de la presse, les Serbes de la Krajina, la Slavonie orientale, l'éviction du maire de Zagreb, la traduction des inculpés devant le Tribunal Pénal International de la Haye, on vient, par contre, de s'asseoir dessus. À peine si la Croatie, baptisée avant d'être convertie, a-t-elle pris l'engagement de respecter les vingt et un points de suspension à son adhésion. Levés, une dernière fois, on en appelle aux grands hommes, à Willi Brandt, à son OstPolitik, au "changement par le rapprochement". Dans cette contamination démocratique, il reste cependant à savoir qui l'emportera, de la cure ou de la maladie.
Je me demande si l'adhésion de la Croatie est bonne également pour l'immense lassitude que je sens monter en moi. Conséquemment, je regagne l'hôtel et me couche, mais pour ma part, c'est sur un lit.

Verbatim, 11
Tenter de s'expliquer pourquoi l'homme a déserté le champ du politique, pourquoi le politique se satisfait tellement d'en être l'orphelin.

Fables, 7
Ici, nous avons un ciel parfait. Nous pouvons le voir d'où que nous soyons. Mais c'est quand même toujours la même histoire. Actuellement, le romancier est penché sur son cahier. Il y note ceci : Italien : vient d'Italie et y retourne. Bohémien : vient de Bohème et n'y retourne pas. À onze heures, je me suis mis à tartiner du miel sur les galettes. Ce sont maintenant de drôles de mains avec six doigts, mais gluantes. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond avec les abeilles. Je ne connais pas une seule histoire drôle sur les premiers janviers. J'essaie d'en inventer une. Je n'y arrive pas. Les premiers janviers sont des jours qui ne font rire personne.

Verbatim, 12
Il n'y a pas de délégation, dans le champ humain. Ce que je ne change pas ne change pas.

Correspondances, 25, Nicolas à Paul
Jeudi 25 avril 1996, Strasbourg. De quoi peut donc bien être constituée la démocratie? Une réunion ce jeudi au Conseil de l'Europe éclaire d'une lumière fort blême cette question. L'étymologie nous apprend que c'est le pouvoir du peuple. Le peuple, pour commencer, n'était évidemment pas convié à cette réunion. Le pouvoir ne se partage pas. Demain, tout le monde sera là pour une grande réunion. Aujourd'hui, nous décidons à quelques-uns.
J'ai la chance d'en être?
Là aussi les décisions étaient d'avance prises. L'information sur ce qui peut faire l'objet de décision — donc représente quelque parcelle de pouvoir — n'est distillée que lorsque l'un qui sait déjà extirpe chaque mot de ceux qui se croyaient immunisés de la démocratie, parce que la décision est déjà prise, parce qu'on n'en parlera pas dans les forums publics. Mais quelles que soient les dissensions dans la discussion aujourd'hui, le consensus ne sera pas brisé. Demain les conspirateurs d'aujourd'hui vainqueurs et vaincus - s'abriteront tous derrière la même façade; I'important est que la porte du bas reste fermée, et que nous soyons dedans, les autres dehors. Je me sens la nausée dans l'air vicié de cet intérieur; mais pas question d'ouvrir porte ou fenêtres, me rappelle-t-on.
Cette semaine, c'est-à-dire hier, on a ouvert la porte du Conseil de l'Europe pour laisser entrer dans la famille des démocraties européennes un État gouverné par un régime fasciste, liberticide et belliqueux. Certainement une dure semaine pour tous ceux qui travaillent dans cette maison garante des droits de l'homme, de l'état de droit et de la démocratie.
À l'un des hauts responsables de l'institution à qui, en guise de salut, je dis que ce dût être une dure semaine. Je m'entends répondre: "tout a une fin". Tout a une fin.

Correspondances, 26, Paul à Nicolas
Vendredi 26 avril 1996, Strasbourg. Désabusement, désappointement, déception, tous ces mots désenchantés et bien d'autres. Nos réunions strasbourgeoises nous réussissent fort peu, cette fois. Voilà que nous discutons de ce projet que nous menons depuis plus de trois ans et qui devrait aujourd'hui nous payer tous en retour des risques pris, des responsabilités assumées, des énergies déployées. Ces ambassades de la démocratie locale que nous avons fait naître, dans une synthèse inouïe entre les institutions européennes, les villes et la société civile organisée, autour desquelles nous avons fait forum, qui ont entraîné derrière elles parmi les plus courageux des maires croates, serbes, slovènes, macédoniens ou bosniaques, qui nous ont fait reparler politique là où seuls l'humanitaire et le militaire s'autorisaient, ces ambassades là sont victimes aujourd'hui d'une très coupable nonchalance ou d'une fort incivile négligence. Tu le sais bien Nicolas, et j'aperçois ta hargne, chacun de nos emportements nous rendent moins sympathiques. Faire commune, faire région, (faire nation), faire réseau, faire Europe, voilà quel est le cahier des charges que nous nous sommes prescrits. Notre négociation ne porte sur rien moins que le rêve que nous aurions d'apprendre que les fins de guerre ne s'appellent pas la paix mais l'invention. C'est la mer allée avec le soleil, n'est-ce pas. Il s'agit moins de mettre en place un Plan Marshall que de réaliser un rêve à la Schuman, ai-je dit ailleurs.

Reprise, 10.
J'ai souvent pensé que notre métier était de réconcilier. Réconcilier l'électeur avec la manière dont il délègue la plus grande part de sa responsabilité politique, réconcilier le consommateur avec une idée praticable de la croissance, réconcilier le contribuable avec une raison raisonnable de payer ses impôts... Le citoyen est tour à tour cet électeur, ce contribuable, ce consommateur, ce client, ce donateur.... on pourrait aussi bien dire cet otage. Cette idée de réconciliation — que Havel tente de mettre en œuvre entre la morale et la politique — tend à devenir un principe réfractaire. Car c'est désormais celui qui réconcilie qui est dissident. Celui qui distend et exclut Incarne une nouvelle conformité. Je ne m'explique pas autrement la haine de ce qui est multiple et l'ironie entretenue à propos des formules pluralistes. A-t-on assez remarqué également ce glissement nouveau entre celui qui observe les règles et celui qui y contrevient ? Le respect est désormais un exercice rebelle. Si la démocratie est bien, comme je l'espère, la science des contraintes — dans une démocratie, c'est la liberté que je n'ai pas qui me construit —, cette situation est a priori intenable. Chaque fois que ma conscience des autres s'amenuise, j'évapore un peu plus de ma liberté et de mon autonomie. Or, nous savons tous que nous n'avons de vrai choix qu'entre le fossé et le remblai. Faire partie de ceux qui creusent ou de ceux qui comblent n'est pas un engagement à prendre à la légère.

Correspondance, 27. De Nicolas à Paul.
27 avril 1996, Bruxelles. Désolé : R.A.S. Pas de guerre nouvelle, pas de connerie de l'actualité, et surtout je suis fatigué. Ce doit être l'air vicié que j'ai respiré pendant deux jours à Strasbourg. Je me demande quand même pour la boussole que j'ai jetée, mardi. S'est-elle cassée en tombant. J'hésite à retourner voir.

Correspondance, 28. De Paul à Nicolas.

Dimanche 28 avril 1996, Bruxelles. Dimanche, c'est Filigrannes, cette librairie ouverte 365 jours par an et, cette année, fait exceptionnel comme le dit le patron, 366. Le Monde, Courrier International, rituellement, puis j'emporte le Fitoussi Rosanvallon, un dialogue de Hanna Harendt ainsi que le dernier journal de Morin. Chez Morin que je feuillette, je trouve en page 149, un concept que lui-même a puisé ailleurs, ainsi va la connaissance. La nation comme dérèglement balkanique, voilà bien un concept éclairant. D'après Jean-Pierre Derrienec, c'est à l'effort civilisateur des Lumières et à la préhension de la nation comme fin politique que nous devons l'ethnicisation des Etats de cette région. En quelque sorte, l'Empire ottoman arrive seulement à sa fin, lui qui admettait la non territorialisation de ses minorités et leur représentativité politique à travers les millet.
Je relie ceci à une notion qui nous est chère, Nicolas, celle des espaces. Cette politique des espaces — qui sont, pour nous, à la fois des communautés de destin et des zones où les frontières sont en voie d'effacement — est déjà à 1'œuvre aujourd'hui par le biais des ambassades de la démocratie locale de Maribor, Osijek, Tuzla et Subotica et de villes voisines, comme Pecs en Hongrie. Créer des espaces — donc de la déterritorialisation — à partir des villes qui se reconnaissent solidaires dans leurs destinées tranche avec cette vieille idée selon laquelle les régions ne devraient leur fondation qu'à une identité ethnique, économique ou historique. Il y a quelque chose de l'esprit républicain dans ces espaces-ci, d'une république qui ne se considérerait pas exceptionnelle, ni recluse, ni unique mais plutôt ouverte, multiple et valeureuse. Par valeureuse, j'entends "qui défend ses valeurs". Cette communauté de valeurs, inscrite dans une géographie au défi des entraves de l'Histoire, voilà qui a des airs de Traité de Rome. Ces espaces cherchent aujourd'hui leurs Spaak, De Gasperi ou Monnet. Ils ne les trouveront pas, en tout cas, à Strasbourg, les débats de l'avant-veille m'en ont convaincu à nouveau. De l'invention, de sa négation, de l'épuration du rêve. De l'évidence et de la répétition du cauchemar comme aboutissement de la nonchalance et de la paresse d'esprit.
Avant de filer, j'achète encore la dernière aventure de Jim Qwilleran et ses chats. Je me retrouve ensuite, non pas avec Harendt, non pas avec Fitoussi Rosavallon, non pas avec Morin, même pas avec Jim Qwilleran mais devant la Belle au Bois Dormant que les enfants ressassent ces temps-ci sur le magnétoscope. J'en conclus que nous cherchons donc tous le remède à l'endormissement.

Viatique, 7
Arthur Haulot, Véronique Nahoum-Grappe, Michel Gheude, Michel Jocquet, Patrick Quinet, Nicolas Levrat, Léon Saur, Marina Cox, Jacquy Bodart, Dominique Nalpas, Thierry Kübler, Joël Kotek, Xavier Deutsch, Sabine Missistrano, Olivier Guyaux, Pierre Duys, Dominique Vossen, Alexis Burlet, Jean-Luc Leroy, Stéphanie Baron, Marc Vanhove, Christine Etienne, Etienne Sevrin, Nelu Negrutiu, Michel Van Roye, Jasna Dukic, Faket Ahmetaj, Alain D'Hooghe, Catherine Godart, Marc Pataut, Stéphane Roumieux, Raymond Héroufosse, Vincent Lebrun, Tristan Mendès France, Alain Pierre, Jean-Pierre Luxen, Jacques Raket, Georges Waysand, Milena Dovgan, Michel Assenmaker, Serge Bailly, Alain Chang, Solenn Bardet, Vincent Lurquin, Philippe Legrain, Michel Grappe, Fanny Bellahsene, Sébastien François, Michel Vanhecke, Patrice Barrat, Patrice Eloy, Pierre de Crane, Pierre Dalla Palma, Guy Reyter, Bernard André, Benjamin Lew, Philippe Grombeer, Pablo Isla Villar, Jean-Marie Pironnet, Zenun Najetovic, Pierre Guyaut, Lucien Perpète, Thierry Lecapitaine, Jacques Molitor, Damir Juric, Zenel Laci, Xavier Winkel, Mariska Forrest, Marc Kohen, Jean-Michel Teneur, Najih Mustapha, Madeleine Swerts, Servais Grailet, Quentin Jacques, Brigitte Mahaux, Annie Szotland, Alain Servranckx, Jo&Katia Winterfeld, Lek Pervizi, Hocine Boukella, Guy Barbier, Tania Mitrovic, Alain Devaux, Kathleen Boulanger, Bernard Wach, Marc Pezzetti, Jean-Robert Seifert, Philippe Lafontaine, Jean-Pierre Molle, Jean-Pierre Müller, Jack Roskam, Karen Fogg, François De Herdt, Thierry Hallet, Michel Winter, Diderik Bangert, Stefan Verschuere, Radu Manolescu, Jean-Pierre van Parijs, Klaus Schmitter, Jacques Faton, Francis Tondeur, Ibrahim Spahic, Thierry Chauvel, Elika Baran, Bernard Foccroulle, Philippe Toussaint, Marc Ghuisoland, Osman Arnautovic, Bernard Wathelet, Stephane Karo, Bernard Degavre, Olivier Ô, Pierre Toussaint, André&Nicole Mullenaerts, Didier Mélon, Michel Husson, Christian Carez, Ale Poljarevic, Olivier Magos, Simone Susskind, Pino Baglio, Aziz Smati, Serge Christiane, Jean-Pierre Martin Marie-Rose Armesto, Luc Hermant, Notis Lebessis, Jean-Yves Potel, Bernard Verhaeghe, Marie de Crane, Suad&Nenad Bosniak, Baaziz, Alexandru Serban, Thierry Désir, Daniel Kert, Marian Papahagi, André Crévoisier, Nihad Seferovic, Michel Leblois, Martine Bovon, Marcel Neven, Dominique de Crombrugghe, Philippe Laurent, Andres Bellemans, Didier Beaufort, Nicole Verougstraete, Robert Stéphane, Pascal Meeus, Martin Brichet, Emmanuel Herman, Pierre Collette, Gjovalin Nonaj, Mihai Füllop, Mia Kasteels, Thierry de Lannoy, Mimi de Moreau, Dinu Schreileiner, Michel Kurevic, Pierre Couchard, Pascal Colson, Fatima Abgai, Michel De Backer, Vasile Popovici, Gabi&Carmen Mustata, Veronica Sayres, Piet Maris, Philippe de Pierpont, Marta Bergman, Armand Burguet, Tatian Paraschiv, Fabienne Philippart, David Cardon, Sergio Cardoso, Gregor Chapelle, Anica Mikus-Kos, Vasile Bucurai, Marc Jamoulle,… De toute façon, il s'agit bien, un jour ou l'autre, de payer ses dettes. Il y en a d'autres, à qui l'on ne devra jamais rien.

Correspondance, 29. De Nicolas à Paul.
Lundi 29 avril 1996, Bruxelles. Encourageant lorsque l'on souhaite se destiner à la tâche de la transmission des connaissances, d'assister à la dernière leçon de l'un de ses aînés. Après 35 ans d'enseignement, la fraîcheur et l'envie d'expliquer, de montrer non seulement comment ça marche, mais aussi ce qui se trouve de l'autre côté du décor, d'où ça vient, où ça va, pourquoi ça bouge encore.
"N'oubliez pas que le droit est une arme", répète-t-il encore à ses étudiants, en ce dernier quart d'heure. Après plus de 7.000 heures de cours, des générations de juristes qui courent les études d'avocats, les cabinets ministériels, les prétoires, les organisations internationales, les multinationales où sont les rois de l'arbitrage, rappeler encore à ceux-ci, à cette nouvelle vague qui va bientôt, tel un modeste affluent, venir se joindre au flot des praticiens du droit, que la mécanique du droit ne fait avancer que la cause au service de laquelle on la met. Qu'elle n'a pas de direction en soi. Le principe même du droit, d'ailleurs, c'est qu'à partir des mêmes faits, auxquels on applique les mêmes règles, on puisse soutenir deux positions divergentes.
Bien sûr, il n'a pas dit cela aussi clairement ; car cela on ne peut pas l'enseigner comme une connaissance; cela, c'est un art de vivre. Mais ceux qui ne l'ont pas entendu étaient bien durs de la feuille. Choisissez vos causes disait-il. Je — avec tous mes collègues de la faculté — vous fournis une arme puissante et dangereuse, le droit. Celui qui se promène armé a une responsabilité particulière.
C'est cela, un enseignement. Le reste, c'est de l'apprentissage. D'une technique indispensable pour pouvoir mettre en pratique l'enseignement, bien sûr. Mais pourquoi alors sont-ils si nombreux à prétendre, ou à feindre croire, que l'apprentissage est l'enseignement. Mélange des genres, des couleurs, des valeurs. Ou duperie? Dans la caste, certains disent qu'il vaut mieux attendre de partir en retraite pour le dire haut et fort.

Correspondance, 30. De Paul à Nicolas.
Mardi 30 avril 1996, Bruxelles. Évocatrice dérive de l'Abbé Pierre. Cette phrase de Morvan Lebesque, chroniqueur au Canard Enchainé, restée gravée dans ma mémoire. C'était après le fameux hiver 50 et l'avertissement était sans frais. L'article intitulé "Prenez garde Abbé Pierre" se terminait ainsi: "On apprend beaucoup de choses dans la rue en hiver. On apprend que les gens charitables sont comme les chats, ils ne se frottent a vous que pour se caresser". Sur quoi l'on peut construire certaine philosophie et ne plus donner d'argent qu'aux parcmètres.
Les chats aujourd'hui sont griffus et esquintent la noire pélerine de l'Abbé. La polémique fonctionne à plein régime, on en est à renégocier aujourd'hui les chiffres de la Shoah. Chaque quotidien, chaque hebdomadaire, trouve son historien. Les chiffres sont revus, bien entendu. Je ne pourrai m'en étonner. L'objet de l'histoire tient, effectivement, dans sa révision. Mon seul étonnement réside dans ce que l'on s'en étonne. Tant d'incurie, d'inculture, d'impéritie. En attendaient-ils autant, les propagateurs et les propagandistes de la négation ? Oui, absolument. Aussi la machine de la confusion, additionnée de celle de la négation, est-elle en marche. Elle va s'en aller détruire les rares objets de consensus que je n'appelle pas des tabous mais des valeurs. La Shoah est patrimoniale. L'on voit ici et là cependant des maisons classées qui brûlent.
Mon inquiétude se double d'une interrogation : y a-t-il là aussi une question générationnelle ? Enfant du baby-boom, je fais partie de ces héritiers indirects de la mémoire, nourris oralement des peurs de 40 (mon père, ma mère) et des effrois de 14 (mon grand-père). Maintenant qu'il est presque minuit dans le siècle et que les derniers contemporains se déchirent, je sais aussi que je serai incapable de transmettre cet héritage à mes enfants, tout juste compétent pour le restituer en termes principiels et éthiques, absolument inapte à en faire survivre le mythe. Ce qui fait les histoires au coin du feu qui nous enseignent, pour toujours, de nous garder des loups et des mauvaises fées. Quelle aurait été mon assurance, si je n'avais eu pour appuyer mes convictions que les discours professoraux, les oraisons télévisuelles et cinématographiques ou les diktats démocratiques ? Quelles raisons auront mes enfants de ne pas se défier de ce qui m'est fondateur ?

Verbatim, 13
Il y a, depuis le début, un ressort. Sinon celui de la poésie, au moins quelque chose d'une violente et constante rêverie politique. Nous sommes, depuis 1988, sur une ligne de crête : d'aucuns ont cru nous voir avec des brassards ou des mouchoirs, ceux-là se sont trompés durablement. Ils se trompent encore.
Les choses faites avec la Roumanie — les communes, les citoyens : cela était le politique, mais l'idée que mille communes allument la résistance fondait le poétique —, les choses faites en Bosnie, celles voulues au Kosovo : il n'y pas eu la moindre prise en compte de la réalité. Empêcher une guerre, par exemple, nous savons ce que c'est. Nous l'avons fait. Une fois. Mais cette fois était toute une vie. Comme nous n'étions pas nés diplomates, nous ne le sommes pas devenus. Notre absence d'ambition pour le monde a continué d'être totale.
Étant nés d'un temps où les noms de Staline comme d'Hitler, et avec eux ceux de quelques cohortes, n'étaient pas effacés, nous savons ne pas vouloir le meilleur pour le monde. Il y a bien des choses auxquelles nous n'avons jamais cru. L'Histoire vit parfois des cycles courts où l'entrée dans les choses du trivial est pensable : il n'existe aujourd'hui aucune manière raisonnable de prétendre que cela fut inutile. Personne ne peut calculer le taux de bouleversements intimes que produisent les idées et les rencontres. Il est même possible qu'elles fabriquent du social, si on les laisse aller. Les choses sont allées. Nous les avons laissé faire. Nous en acceptons tous les augures.
Depuis quinze ans bientôt, nous avons ainsi beaucoup gagné et totalement perdu. Nous connaissons désormais cela : que les associations sont mortelles, mais que les histoires sont sans fin. C'est un fil de rasoir sur quoi nous nous sommes assez communément coupés.

Verbatim, 14
Chat écrasé craint l'auto.

Fin.

Bruxelles, 1988-2003