Roumanie, pays complice.

Par Bruno Uytttersprot.

Avec Bruno Uyttersprot, nous revenons, par quelque hypothèse, à de vieilles amours. Il fallait bien un droit de citation pour la Roumanie, un passage en revue dans une fin de série.

Un parcours presque intime, quelque chose qui ne serait pas exotique, des interrogations que porte l’homme qui marche, du bagage, un viatique. Bruno Uyttersprot a fini par bien connaître la Roumanie. Il n’a plus assez de doigts pour compter ses voyages.

On s’étonnera peut-être du peu de photos tirées de 25 séjours dans le pays. Et aussi, comme il le dit lui-même de leur aspect « triste, voire lugubre, peu avenant ». C’est le choix du photographe, sans doute, mais ces images ont aussi une histoire et un passé. On sent que la sélection fut aussi mesurée que le pas. Les photos présentées ici sont celles avec lesquelles Bruno est devenu lauréat du Prix de la Photographie ouverte du Musée de Charleroi en 2003 et a reçu le prix de la RTBF. Nous ne le publions pas pour cela, bien sûr. Avec lui, nous entendons faire signe. Ce qu’il montre est aussi ce que nous avions vu.

Bruno Uyttersprot, né en 1964, publie dans divers journaux et magazines et est membre du Collectif de photographes de l’Usine Galerie, à Bruxelles.








Rester dans l'ombre. Se fondre dans une autre réalité. Ne plus se perdre en se dispersant mais se trouver au rythme d'un pas lent. Chercher une vérité qui n'existe peut être pas. Parcourir des distances pour s'approcher des gens. Aller à l'essentiel, retrouver du sens au mot valeur. Connaître sans se méprendre, s'intéresser tout en s'oubliant. Capter, fixer, figer, rendre inerte ce qui est mouvement. Conserver la mémoire d'un pays, préserver la beauté de ces gens.

Aimer en faire partie, faire corps, s'identifier. Je pensais à tout cela lorsqu'un ami roumain me demanda ce qui définissait ma démarche photographique. Je n'avais pas trouvé les mots pour la lui expliquer. Le détail fugace, l'anecdotique qui tient lieu d'essentiel et qui nous échappe…

Photographier, c'est un peu comme exprimer une pensée par l'image dont on prend conscience après, c'est glaner des "Idées" sur le terreau de la vie qui se laissent imprimer par l'œil !





 
 

 




J'ai sillonné ses routes par tous les temps, en voiture, en bus. Son chemin de fer m'a conduit du Banat en Bucovine, de Baia Mare à Craiova, de Brasov à Galati. J'ai entrepris des périples à pied, partagé un morceau de charrette, crapahutant pendant plusieurs jours avec des chaudronniers et… l'avenir prendra sans doute la forme de randonnées cyclistes!

A chaque fois, l'anecdote, l'insolite viennent brouiller des pistes inopportunément établies. J'ai toujours de "bonnes" raisons de parcourir ce formidable pays. Je m'y suis rendu comme journaliste, photographe, responsable de projets de formation, administrateur d'association, organisateur de circuit touristique…

A chaque fois, je préfère lâcher du lest. Car une fois là-bas, les priorités changent. Seuls comptent en définitive des moments de fraternité et des liens d'amitié uniques et forts!

 

 




Des tintements répétés de clochettes nous annoncent l’arrivée du cortège. Un jeune homme à la chemise blanche débraillée dévale à cheval une des rues menant au centre du village. L’arrivée des futurs époux est imminente. Nous sommes à Botiza en Maramures.

Deux groupes d’individus peu à peu nous submergent. Des amis de la famille du marié se font forts d’entraîner d’autres dans ce qui s’apparente à une manifestation à la gloire des élus du jour, de leurs familles et de leur future progéniture. Des bouteilles de palinka se passent de main en main et se vident prestement au goulot. Je me sens habité d’une frénésie similaire. Certes je suis saoul mais mon esprit est clair, vif, je ressens une forme certaine de plénitude.

Je prends quelques portraits à la va-vite car, déjà, ce qui reste du cortège me dépasse, file de l’autre côté de la rivière, où le pope accueille le couple rayonnant devant le porche de son église. Vive ...la mariée ! Vive…la mariée !

 




Juillet 2001 est éclatant de soleil et je « processionne » vers le Monastère de Dragomiresti, village de la vallée de l’Iza en Maramures. Ainsi fais-je corps avec plusieurs centaines de villageois qui convergent vers ce lieu de recueillements et de prières.

Je rattrape, en forçant le pas, l’avant du cortège afin d’être en haut de la colline pour bénéficier d’une vue d’ensemble sur « l’événement » et prendre quelques prises de vues.
Difficile de faire sans sujet « religieux » dans cette région isolée où les clochers poussent comme des champignons. Ici la parole du Pope est d’or et les ecclésiastiques de tous bords ont un avenir assuré.

Au sein d’une population majoritairement vieillissante et dévote –la majorité des jeunes ont fui en Europe occidentale - un paradoxe, une vision cocasse et coquine effleure: des demoiselles, tout en portant (plus pour longtemps)) des vêtements traditionnels (chemisiers brodés, jupes longues et foulards aux tissus couverts de motifs comme il sied en Maramures), sont dressées sur des escarpins comme si l’heure se prêtait à séduire et danser…

Derrière l’église, une vieille s’agenouille et prie à l’ombre des péchés






 
 

 




Des enfants comme s’il en pleuvait.. Au gré des sentiers empruntés. Sur des routes trop peu fréquentées.
En regardant la citadelle de Risnov, aux ruines semblant inexpugnables, je voyais des enfants.
En contemplant les allées altières de Arad et de Sibiu, je voyais des enfants.

Ils font partie du décor , ils sont incrustés dans le paysage. Des enfants aux sourires qui resplendissent et aux cœurs qui se convulsionnent au gré de leurs devenirs. Aussi loin que me porte mon regard, je vois des enfants s’amuser. Et quel que soit le temps, ils sont dehors à braver les intempéries, à jouer avec le sable et le vent, à jouer avec la vie.

Croisés sur la route qui mène aux citadelles de Ponor et à la grotte de l'Ours, non loin de la vallée de l'Aries, département de Oradea, deux enfants nous interpellent juste pour nous dire fièrement…. Bonjour ! buna ziua !

 

 




Je suis à chaque fois troublé par la beauté pure et désinvolte des femmes tziganes. Ces longues robes chamarrées, ses longs cheveux de jais noués par un ruban, ses déhanchements à la grâce surnaturelle… et cette musique qui vous accompagne, vous touche au plus profond de l’âme.

Ma première impression avait pris la forme d’un rêve adolescent : Etais-je devenu ce cow-boy justicier , visage pâle « ami » des peaux-rouges et qui apprend à danser en se laissant ensorceler par la fille du Grand Chef ; dans cette quête de l’absolue harmonie de la terre et du ciel »

Mais depuis, une conviction prégnante : ton peuple semble souffrir d’une malédiction millénaire ! Rejeté sur les routes après avoir été sédentarisé de force. Sur ton chemin, l’exil semble collé à jamais à tes semelles de vents. Et cette marmaille multiple qui s’agrippe et boit à tes mamelons tristes mais qui apaisent…de Suceava à Costeti, de Jibau à Craiova.

Croisée sur la route de Sambata de Sus, au pied des Monts Fagaras, une Mère errante…une Mère errante.

 

 




Timisoara: voilà une ville devenue emblématique. Depuis les événements de décembre 1989 et leur médiatisation, elle a une résonance particulière pour "tous les occidentaux qui suivent l'actualité".

En 1992, j'y étais venu avec mon groupe de rock pour un concert de soutien à Allianca civica, association culturelle mais également …parti monarchiste!

Dix ans après le changement de régime, j'y fais une nouvelle halte en provenance de la Hongrie toute proche. La pluie tombe en hallebarde, la route est transformée en piscine et la ville m'apparaît tel un no mans land de pierres et de boues. Le progrès est en marche et un nouveau plan de systématisation voit le jour ici comme dans d'autres grandes villes du pays: celui des Mc Donalds !

 

 




Tirgu Mures est une ville de la Transylvanie roumaine où par un avatar de l'histoire, près de la moitié de la population est de souche magyare. Je m'y étais rendu au printemps 1990 lorsque des incidents avaient opposé les deux communautés.

A l'époque, j'avais réalisé pour l'hebdomadaire La Cité un reportage sur cette situation. J'avais été frappé par la quantité impressionnante de drapeaux aux couleurs de la Roumanie. Comme si besoin s'imposait de rappeler où nous nous trouvions ?

Eté 1999, je retrouve cette ville sans plus ressentir de tension mais au souvenir encore bien présent à l'esprit. Le soleil souverain semble avoir réconcilié tout un chacun avec son passé. Les derniers témoins d'une époque font place à une génération tournée vers l'occident pendant que je traque la poésie au quotidien.

 




C’est d’un pas alerte et depuis Garda de Sus que j’entrepris d’atteindre les célèbres grottes de Scarisoara. Après deux bonnes heures d’ascension au "pays des Moti", j’arrivai au village du « Ghetar », petit hameau d’une dizaine de maisons éparses, dressées à flanc de collines.
Assis sur une pierre, je soufflais quelque peu. Les occupants de l’habitation la plus proche, attirés par ma présence se présentèrent à moi en m’offrant force lait et fromage de chèvre. La femme, petite, charnue, au teint buriné, les yeux pétillants un brin malicieux, le regard vif, me montra fièrement les cahiers et manuels de français d’un de ses fils !
Et nous nous plurent ainsi à passer de formidables minutes, à échanger quelques mots sur nos destinées respectives et à sympathiser jovialement. Je n’avais guère qu’une boîte de biscuits et quelques menues friandises à leurs offrir. Mais à cela, ils ne prêtèrent guère d’intérêt ! Seul semblait compter pour eux, ce moment privilégié partagé ! Et ainsi je repartis, ragaillardi, vers les hauteurs. Une demi-heure me séparait encore des grottes glaciaires.





 
 

 




Juillet 1999 : Train Brasov - Bucarest. Je somnole, bercé par le bruit des roues sur les rails. Je passe de longs moments à observer ma voisine d'en face laquelle tour à tour se plonge dans son journal, s'endort, regarde par la fenêtre le paysage qui défile.

Timidement, je commence à photographier, le reflet de sa silhouette dans la vitre, le reflet de son visage…son visage… ses mains. Mon travail s'interrompt par le passage intempestif d'enfants qui rentrent dans le compartiment pour mendier. L'un d'entre eux se fait véhément, me supplie, s'agenouille, se prosterne. Je lui tends quelques pièces qu'il …refuse pour s'encourir aussitôt.

Au dehors, un paysage de voies ferrées se multiplie, nous entrons en gare de Bucarest et je retrouve peu à peu mes esprits.

 




Arrivé dans la ville natale de Vlad Tepes où domine une citadelle médiévale et ses venelles environnantes, je déambule, longeant les remparts pendant des heures…
Déjà quatre journées sur place et toujours pas le moindre cliché ! Je cherche en vain quelque chose qui accroche mon regard…
Et enfin je m'y suis mis. J'avais déjà senti un pas plus affirmé ce matin dans mes déambulations. Le vieux cimetière romantique qui surplombe les vieux quartiers semble m'avoir inspiré … j'y ai pris des photos de façon intempestive … sans doute aussi pour compenser mon manque de "productivité" des jours précédents. J'ai laissé porter mon inspiration par l'atmosphère et le calme immuable de l'endroit à fait le reste. J'ai cru croiser des ombres humaines, entendre des voix mais je n'ai vu personne ! J'étais bien seul.
Ce soir, je suis retourné à la Pizzeria et demain je prends le train pour Brasov.





 
 

 




Je me méfiais de cette attraction touristique. On m’en avait parlé comme d’un incontournable….

Aujourd’hui je ne peux que confirmer sottement. Il serait proprement inconcevable de se rendre dans la vallée de l'Iza (Maramures) sans pousser une pointe jusqu'au bord du Vaser pour rejoindre Viseu, et embarquer sur un « bringuebalant » train forestier !

Depuis Viseu, des locomotives quasi centenaires poursuivent leurs exercices d'escalades et de descentes des montagnes frontalières à l'Ukraine; en hissant des familles entières de villageois, habitants des hameaux isolés; en ramenant, des troncs d'arbres abattus pour la bonne cause de l'exploitation forestière.

J’ai pris ce tortillard et vécu intensément chaque instant d'un périple vallonné inoubliable. Un voyage dans la lumière au parfum de cendre et de fumée. La photo ci-dessus fut prise en juillet 2001 peu avant l'arrivée du train. Il s'agit de l'unique photo d'un reportage "manqué", l'obturateur de mon minox ayant cassé !

 




Elle est née dans ce village de Sapinta. Elle n'a jamais quitté sa région. Au delà de Sighet Marmatie (une dizaine de kilomètres), elle ne s'est jamais rendue. Elle travaille encore et toujours la terre à soixante-dix-huit ans…

Elle rêve de pouvoir un jour voyager et visiter d'autres pays. Emmenez-moi avec toi me répéte-t-elle plusieurs fois lors de ma visite. Son époux a rejoint les anges voilà plus d'une décennie et repose en paix dans ce cimetière "joyeux" qui est devenu une attraction mondiale tant il est originale.

Chaque tombe y est surmontée d'un panneau de bois prolongé par une croix. Chacun de ces panneaux est illustré d'une représentation du défunt dans une situation qui lui était propre et agrémenté d'un texte qui lui est dédié, où se mêle dérision, anecdote humoristique sur sa vie, rendant à chacun d'entre eux une dignité unique. L'ensemble est peint dans des couleurs où le bleu prédomine, le bleu du ciel éternel…que je photographie en noir et blanc.